‹ Voyage au YunnanChapitre 7 sur 12 · AVIS AUX FRANÇAIS QUI PASSENT · texte numérisé non relu

AVIS AUX FRANÇAIS QUI PASSENT

« J'ai vu Mong-tse, Sze-mao, Tali, Yunnan-sen; puis encore Mong-tse; donc j'ai parcouru tout le Yunnan (i).

« La province entière ne vaut pas les os d'un tirailleur annamite et l'argent qu'on y gaspille serait bien mieux employé en Indo-Chine ou même mieux en Algérie, Tunisie.

(Ici, une signature effacée et remplacée par ces mots de la même écriture : )

« Un Consul de France. »

Non, vraiment, le mauvais plaisant qui a écrit ces lignes — car je ne veux pas croire qu'elles soient réellement de la main d'un consul de France — n'a pas réfléchi à la portée de son acte.

Ft, tristement, je songe, en grattant de la pointe de mon couteau de chasse cette sotte inscription, digne tout au plus d'un corps de garde, à l'aberration dont nous faisons si souvent preuve en nous dénigrant nous-mêmes publiquement à l'étranger. Dans

(i) Ces voyages successifs ne justifient nullement cette prétention.

cette chambre d'auberge chinoise, c'est M. Litton, consul d'Angleterre, qui devait coucher ce soir. Il nous l'a fort obligeamment cédée parce qu'elle est la meilleure et, surtout, la plus propre. Mais, sans cette circonstance fortuite, c'est lui qui aurait lu à ma place cette élucubration de mauvais goût, et de plus mauvais esprit encore, signée : « Un consul de France ». Je veux croire qu'il n'aurait pas pris la chose très au sérieux ; mais peu nombreux sont au Yunnan les voyageurs susceptibles d'écrire en français, même sur les murs d'auberge, et, étant donnée la coïncidence du passage récent d'un consul de France dans ce village, le doute était cependant possible. Et, qu'aurait-il pensé, et, qui sait, peutêtre consigné dans ses rapports, sur l'expression de semblables états d'âme, par de tels procédés?...

J'ai voulu visiter la mosquée de Kouan-y. L'aaron (i) Ma-jen-tang m'a accueilli avec affabilité. « Nous étions plus de quarante mille dans notre belle plaine de Kouan-y avant la guerre, me dit-il tristement, et aujourd'hui nous sommes deux cents à peine dans la cité déchue. Dans la plaine, trois pauvres villages, Ma-a-li-chou, Sin-ta-tchouang et Ta-a-pèh, abritent chacun quelques centaines de musulmans qui seuls ont survécu aux désastres. »

Et ce pauvre prêtre de campagne reste taciturne et rêveur à l'évocation de ces douloureux souvenirs, tandis que je jette un coup d'oeil autour de moi.

(i) Nom donné, au Yunnan, aux prêtres musulmans.

5S VOYAGE AU YUNNAN

Je suis frappé de la propreté qui règne en ce lieu, dont l'aspect riant détonne dans ce pays si cruellement dévasté. Des oiseaux chantent à plein gosier, la nature est en fête par cette belle journée de printemps.

Dans la cour, des anonacées en fleurs étalent leurs bouquets roses, légers, finement dentelés, aériens, tandis que de grosses fleurs de grenadiers ensanglantent les ramures vertes qui s'élancent de corbeilles de pierre gracieusement sculptées.

Des garçonnets qui étudient la langue arabe dans une petite école attenante psalmodient des versets (lu (.'f)ran.

Dans un vestibule, je remarque trois bonnets de forme afghane pendus au mur et dont, me dit-on, les fidèles se coifïent pour prier.

Pas d'édicule pour les ablutions. Il est midi, et le muezzin reste silencieux. On me dit bien que les cinq prières rituelles quotidiennes sont régulièrement faites; mais j'ai la preuve matérielle du contraire, puisque celle de midi, la principale, est négligée.

Sans pensée, sans espérances comme sans regrets, ces musulmans de Kouan-y me donnent l'impression de pauvres diables, très fatalistes, résignés à leur sort. De manières affables, il paraissent bons, pacifiques et tolérants.

Au moment de nous quitter, l'aaron me demande si le chemin de fer sera bientôt terminé. Ses coreligionnaires l'attendent avec impatience, pénétrés de l'idée qu'il aura pour conséquence l'enrichissement du pays. C'est le premier témoignage que je recueille

de la popularité dont jouit généralement notre projet de chemin de fer. Ce ne sera pas le dernier.

L'aaron me dit que les mahométans élèvent beaucoup de moutons; mais que l'éloignementdu Tonkin, l'insécurité des routes, la différence de climat qui éprouve beaucoup les troupeaux en marche, sont autant d'obstacles au développement de cette industrie. Je n'ai pas de peine à lui démontrer que le chemin de fer aura vite raison de toutes ces difficultés.

Nous avons séjourné deux jours à Kouan-y. Nous y avons retrouvé M. Litton, qui a continué sa route, n'ayant aucune raison de s'attarder ici. Nous nous sommes dit au revoir à Yunnan-sen, oii, suivant son aimable coutume, il fera tous ses efforts pour nous épargner les corvées ennuyeuses de l'arrivée. Voyageur pratique, il sait combien sont utiles, et combien appréciés, ces petits services que l'on peut se rendre mutuellement en route. Il est si agréable, après la rude étape, de trouver un gîte préparé!

L'arrivée dans les villes chinoises est toujours pleine d'imprévu et de surprises désagréables. En butte à la curiosité jamais lassée de la foule, les démarches personnelles sont un véritable supplice. Puis, l'habitation péniblement trouvée, il faut la meubler, si sommairement que ce soit, — enfin, se ravitailler.

On ne peut se faire une idée de ce que ces choses d'apparence si simple sont compliquées en Chine. Le marché est terminé, vous dit-on, ou bien les fournis-

6o VOYAGE AU YUNNAN

seurs absents. Il faut franchir des distances considérables pour se rendre d'un quartier à l'autre, les serviteurs mettent un temps infini à accomplir la moindre mission; la journée se passe en palabres plus qu'en actions et la nuit arrive sans que rien ait abouti. Des visites arrivent, les muletiers demandent leur règlement, — le personnel des acomptes. 11 faut peser des lingots d'argent, unique monnaie du pays, compter des milliers de sapèques. Le plus petit règlement dure une heure. Aussi, quel soulagement lorsqu'un ami complaisant, habitant le pays, a pris la peine de tout préparer.

Nos relations avec l'aimable M. Litton ont constamment été empreintes de cette solidarité qui devrait toujours exister entre Européens dans ces pays lointains. Ce qui ne nous empêchait pas. l'un et l'autre, de faire chacun de notre côté notre devoir professionnel. Anglais dévoué à son pays, il en défend, je le sais, ardemment les intérêts, de même que, F"rançais, je m'efforce de servir la cause de mon pays. Ces intérêts souvent opposés n'ont rien de commun avec nos relations personnelles et celles-ci n'ont point cessé d'être excellentes.

Ma « consultation » médicale a été très achalandée. Les musulmans sont venus en nombre; les embarras gastriques, les états bilieux et les dérangements d'intestins dominaient, conséquence de la déplorable habitude qu'ont les Chinois de faire abus des fruits verts au commencement de l'été.

Nous avons pu nous procurer d'excellente viande,

VOYAGE AU YUNNAN 6i

mouton et bœuf, chez les bouchers musulmans. La providence des voyageurs européens, ces bouchers, car chez les Chinois bouddhistes la viande de porc seule est en usage. Nous nous l'étions interdite pour différentes raisons, mais les voyageurs s'en abstiennent le plus souvent aussi. Trop fréquemment, ils ont sous les yeux le spectacle de ces animaux immondes se repaissant avec délices des choses les plus inavouables. Rendons justice, cependant, aux excellents jambons du Yunnan, qui sont très appréciés au Tonkin.

8 juin. — Au départ de Kouan-y, nous traversons un faubourg misérable. Au milieu des ruines, quelques maisons s'élèvent. De belles treilles de vigne en ornent les façades. Nous descendons du plateau vers un pont de pierre jeté sur l'affluent du Ki-kiang-ho. Quelques collines à franchir et nous voici dans la belle vallée.

La route jusqu'à Tong-haï est particulièrement pittoresque. L'on ne saurait rêver plus belle promenade.

La vue s'étend bien loin dans la plaine. Des bouquets de bambous sur lesquels perchent des milliers de blanches aigrettes (i) s'enlèvent en vigueur sur les fonds embués de vapeurs légères ou sur les lointains mauves.

Rizières et jardins se succèdent dans la plantureuse et large vallée, semée de villages où règne une pros-

(i) Espèce de héron blanc portant sur la tête une aigrette de plumes effilées et droites très estimées.

périté égale à celle des plus belles régions du Setchouen.

A Ta-li-ping, un petit pagodon servant de théâtre atteste que les villageois aiment ici à se distraire. Des bosquets de chèvrefeuille décorent les façades ou montent à l'assaut des vieux murs en ruines, avec les églantiers et les clématites folles.

Nous arrivons au fleuve. Un pont de bambous à moitié enlevé sert de passage aux piétons ; mais les animaux traversent à gué. Nos montures ne nous ont pas laissé le loisir de faire un choix et nous voici dans le fleuve. Il est un peu trop profond pour nos petits chevaux, qui sont obligés de nager. Cela nous vaut un demi-bain qui n"a rien de désagréable par cette douce matinée de printemps.

Le fleuve passé, nous gravissons la montagne escarpée qui se dresse sur la rive gauche et que nous devrons franchir pour atteindre le lac et la ville de Kouan-y, sur le versant opposé.

Le chemin en lacets, fort bien entretenu, serpente dans de belles gorges; des ruisseaux d'eau limpide dévalent de partout. Nous nous élevons sans cesse jusqu'à la halte méridienne. Nos muletiers nous la font faire dans un site merveilleux. Les'chevaux, mis au pré, se régalent d'une herbe fine et tendre qui doit leur paraître délicieuse après les brousses filandreuses des plaines basses. Nous sommes à plus de deux mille mètres d'altitude. Autour de nous, les rizières de montagne, aménagées en terrasses par des cultivateurs ingénieux, travailleurs et patients, s'étagent vcrdovantes. Quelque lataniers au tronc

l'âge 62.

ASPECT d'un mamelon AMÉNAGÉ EN TERRASSES POUR LA CVLTIRE DU RIZ

élancé dressent leurs élégants panaches dont les silhouettes, en valeur sur les fonds boisés des coteaux, font décor.

Des vergers partout : noyers, pêchers, abricotiers, poiriers, tous arbres dont la vue nous rappelle la France. Quel souvenir exquis laissera pour toujours profondément gravée dans nos mémoires comme dans nos cœurs cette première vision du beau Yunnan, du vrai Yunnan, de celui qui ressemble tant à nos pays tempérés du midi de l'Europe et contraste si fortement avec les régions tropicales où le Français se sent si hors de son milieu naturel, sidéraciné... dans cette ambiance d'exotisme pleine de charmes, mais combien traîtresse!

Après deux heures de repos, nous reprenons notre marche vers Tone-haï, où nous arriverons à trois heures et demie. Nous étions partis à six heures quarante-cinq du matin; mais l'étape nous avait paru infiniment courte.

Sur le versant qui descend vers le lac, très accidenté aussi, le pays se boise de plus en plus, surtout aux abords de Tong-haï, qu'environnent de nombreuses pagodes entourées de petits bois sacrés, paysages d'aspect bien chinois.

L'auberge est fort agréablement située, à peu de distance de la ville et du lac, au pied d'un bois de pins que couronne un gracieux petit temple.

A peine sommes-nous installés qu'on nous apporte de la part du sous-préfet un plateau chargé de vivres : deux canards, deux poulets , plusieurs douzaines d'œufs, une grosse carpe et urte belle pièce de porc

frais. Je remets une ligature (i) de gratification au porteur, et afin de ne pas rester en retard de politesses avec cet aimable fonctionnaire, je lui fais porter à mon tour un présent comprenant quelques rouleaux de rubans, un flacon d'essence parfumée, un vaporisateur, un réveil, le tout sous bandes de papier écarlate, ornement des cadeaux selon l'usage chinois. Mes hommes me rapportent, avec les remerciements du sous-préfet, l'annonce de sa visite pour le lendemain.

Nous avons pour demeure, aujourd'liui, une petite chambre au premier étage avec vue sur le lac. Nous sommes loin des mauvaises odeurs et du bruit de la ville, parfaitement tranquilles. La soirée est fraîche; dehors il pleut à verse, et nous passons une bonne soirée de détente et de repos dans ce lieu paisible.

g juin. — La journée sera consacrée àla visite de la ville de Tong-haï, une des plus intéressantes du Yunnan.

Les bords du lac sont très fertiles, et la population y est très dense ; la région est tout particulièrement favorable à la culture de la pomme de terre et à celle du tabac. Une grande activité agricole et industrielle règne dans tout le district; on v tisse les filés de coton venus des Indes ou du Tonkin par la voie du fleuve Rouge. Dans les hameaux et les villages, on voit partout préparer les chaînes, sur des tréteaux installés en plein air, avec les dévidoirs.

(i) La ligature comprend i,ooo sapèques de bronze d'une valeur d'un taël, soit environ 3 fr. 10.

Chaque maison possède un métier pour tisser la toile, métier ne permettant que le tissage des faibles largeurs auxquelles les Yunnannais sont accoutumés. Après le tissage, la teinture. C'est une industrie très répandue à Tong-haï même et dans les villages environnants; on y emploie des indigos indigènes provenant principalement de la région de Hsin-hsingtcheou.

Les rues sont très animées, et un marché important commence dès le matin pour ne se terminer que fort tard dans l'après-midi.

Les agriculteurs apportent quotidiennement les tabacs qui seront mis en œuvre par les manufacturiers de la ville pour les transformer en tabac à fumer. Quatre-vingt-dix ateliers fonctionnent à Tono-haï.

Les feuilles séchées sont d'abord trempées dans l'huile (de préférence l'huile de pavot à opium), puis comprimées dans une sorte d'étau. Le bloc ainsi emprisonné est raboté avec un instrument rappelant exactement les rabots de nos menuisiers connus sous le nom de varlopes. Selon que l'on donne du fer à l'outil, c'est-à-dire selon que l'on fait plus ou moins saillir la lame, les copeaux sont plus ou moins fins. Les Chinois les préfèrent extrêmement ténus. Ce tabac ainsi coupé est prêt à être fumé dans les pipes à eau bien connues, la pipe classique chinoise en métal blanc. Les coupeurs de tabac ne font pas d'appro visonnement de matières premières ; chaque matin , ils achètent au marché les quantités de feuilles nécessaires au travail de la journée.

L'usage du tabac de 'Jong-haï se généralise de plus en plus au Yunnan ; il tend à supplanter dans toute la province le tabac qui venait auparavant de Canton.

Une autre spécialité de Tong-haï, le vermicelle de blé, est préparé dans de nombreuses fabriques dont les séchoirs en plein air, disposés dans les rues, alternant avec les sécheries de cotonnades bleues des teinturiers, donnent à la ville un caractère industriel particulier.

A signaler aussi un grand commerce de thé de Pou-eul, ainsi qu'une grande activité métallurgique : forgerons, potiers d'étain, chaudronniers, etc. Les pâtissiers et confiseurs sont nombreux et réputés.

La grande prospérité de la région permet un important trafic d'objets de fabrication européenne, de pétrole, étoffes diverses, et en particulier soieries de Canton; quelques cotonnades anglaises, velours pour les bottes, passementeries et rubans, horlogerie, quincaillerie. Knfin, en de nombreuses boutiques, les comestibles chinois : poissons salés, champignons, biches de mer, cornes et jarrets de cerfs, nids d'hirondelles, épices et condiments de toutes sortes.

Tong-haï est, après Yunnan-sen, la j)lace commer- ( ialr la plus importante de la province.

A deux heures, je reçois la visite du sous-préfet. Il s'est mis en grande tenue de cérémonie et se montre très aimable. Originaire de Shanghaï, il apprécie les avantages de la civilisation occidentale et paraît nettement favorable aux Européens. 11 me

félicite d'avoir adopté le costume chinois et se confond en remerciements, pour les admirables cadeaux dont je l'ai comblé, les exaltant avec exagération, comme le veut la politesse, et dénigrant ce qu'il m'a envoyé, misérables victuailles, indignes d'être offertes à un homme aussi glorieux.

A mon tour, je me fais conduire au yamen du souspréfet pour lui rendre sa visite. Comme chez la plupart des mandarins qui affectent la pauvreté pour faire croire à leur probité administrative, son prétoire est sordide, sa salle de réception misérable; quelques haillons loqueteux pendent aux murailles en guise de rideaux, quelques chaises et un divan de réception rustique en bois laqué complètent l'ameublement sommaire.

Je me tire assez bien des politesses compliquées : saluts, petites révérences, compliments, qui sont le décorum obligé de toute visite chinoise.

Nous causons des productions du pays, de son avenir. Il s'intéresse beaucoup à la question du chemin de fer, auquel il est très favorable.

Une chose reste, pour lui, un sujet d'étonnement : notre inconcevable richesse. « Enhn, me dit-il, un chemin de fer coûte énormément d'argent, des millions de taëls ! Comment pouvez-vous disposer de sommes aussi considérables? Faut-il que vous soyez riches ! Mais comment pouvez-vous l'être à ce point? »

Je lui réponds que dans nos pays d'Occident la richesse provient des facilités de communication qui nous permettent d'échanger nos produits avec ceux des autres nations, d'oii un essor commercial et indus-

triel considérable que les pays dépourvus de voies de communications comme la Chine ne peuvent espérer.

— Ainsi, lui dis-je, votre région est très favorable à la culture de la pomme de terre, et vous ne pouvez pas en exporter au Tonkin, fût-ce un picul (i). Et vos tabacs ? A peine pouvez-vous péniblement en expédier dans le nord et dans l'est quelques milliers de charges, tandis qu'avec des moyens de transport, c'est par millions de livres que vous pourriez en fournir aux pays qui en sont dépourvus.

— C'est vrai, me dit-il ; nous pourrions couper plus de mille charges de tabac par jour si nous en avions la vente, et nos pommes de terre sont les plus belles du Yunnan. Avec le chemin de fer, s'il peut transporter tout cela, à bon prix, le pays s'enrichira, c'est évident.

Il ne faut point attendre d'initiative de l'esprit chinois, mais il est indéniable que les Célestes ne .sont nullement réfractaires au progrès, dans le domaine des réalités pratiques. Dans celui des idées et surtout des principes, il en est autrement, mais pour ce qui est de l'amélioration de la vie matérielle, on les trouve tous disposés à adopter les perfectionnements modernes.

Ainsi, dès l'ouverture du premier tronçon de la voie ferrée llankéou-Pékin, on vit naître spontanément un important trafic, tout local puisque l'artère était très courte, mais qu'on n'aurait certainement

(i) Picul mesure de poids chinoise (60 kilos).

pas prévu. Le bas peuple, comme les notables, font un usage presque immodéré de ce railway, et une foule de petits négoces se sont créés qui ne peuvent vivre que par suite de cette facilité nouvelle de communiquer rapidement et économiquement.

Il est certain que sitôt notre chemin de fer terminé, une infinité de transactions que nous ne soupçonnons même pas vont naître et grandir, fournissant à l'exploitation du réseau un trafic intense sur lequel on n'a point tablé. Il sera, j'en suis convaincu, beaucoup plus important qu'on ne le croit et il l'aurait été encore davantage si d'autres considérations n'avaient pas fait dévier le nouveau tracé vers des régions moins riches et moins peuplées.

Dans la soirée, j'ai fait une excursion auprès du lac. J'ai remarqué de nombreuses briqueteries et tuileries dont le chauffage est mixte : bois de sapin et briquettes de poussier de houille aggloméré avec de la terre glaise.

De la poussière de charbon est aussi mêlée à la terre de fabrication ; elle donne au produit une couleur noirâtre très appréciée en Chine.

Nous achetons en rentrant, d'un soldat qui l'a élevé, un poulain noir de petite taille, encore jeune, à peine trois ans, bien en forme, joli même, pour 45 piastres.

10 juin. — Nous quittons Tong-haï par une radieuse matinée; à sept heures et demie, notre caravane s'ébranle. Sitôt hors des portes, un enchan-

tement commence. Nous n'avons pas rencontré au Japon, parmi les sites réputés les plus pittoresques, un coin plus charmant que celui où nous sommes. Un ponceau en pierre, aux vieilles sculptures moussues, est jeté sur un petit ruisseau descendant de la montagne en cascades joyeuses. Un bois ombreux couvre la rive et s'étend en contre-bas du sentier jusqu'au lac qu'on aperçoit par quelques échappées. Sous une voûte de très vieux arbres, nous côtoyons une nappe d'eau profonde où. se reflètent les lignes gracieuses d'un élégant pavillon chinois qui la surplombe. C'est une source célèbre dans la région, au bord de laquelle un mandarin épris d'art a édifié sa maison d'été. Le chemin s'enfonce sous les arbres...

Nous croisons des bœufs chargés de fer, puis des caravanes de tabac et de sel. 1 )es muletons s'ébattent dans les prés sur lesquels sèchent au soleil et se blanchissent de longues pièces de cotonnade.

Jusqu'à Ho-si-hien, où nous arrivons à dix heures et demie, nous cheminons dans des jardins. La route en plaine est bordée de haies vives dans lesquelles je remarque des asperges sauvages. Leurs festons légers font, pour un instant, revivre en moi les années de ma jeunesse passées en Algérie, où l'on a coutume d'en faire de gracieuses guirlandes aux jours de fêtes populaires.

Paysans et paysannes aux costumes bariolés encombrent le sentier. C'est grand marché dans un village voisin et, de toutes parts, de la plaine et de la montagne, affluent les aborigènes, lolos robustes,

accompagnés de leurs femmes aux coiffures variées, toujours très pittoresques.

Ho-si-hien constraste par sa pauvreté et l'impression d'abandon qui s'en dégage avec l'intensité de vie qui est la caractéristique de Tong-haï.

Encore une ville déchue, sa situation hors de la route fréquentée ne lui ayant pas permis de se relever des désastres de la guerre. On y compte beaucoup de tisserands et de teinturiers, ainsi que dans tous les villages environnants, dans lesquels ces industi'ies sont très répandues.

II juin. — Très sympathiques, décidément, les lolos. Nous en rencontrons beaucoup, occupés dans les champs au repiquage du riz. Grands et bien découplés, les hommes nous regardent fièrement, mais sans malveillance. Un beau gaillard, me voyant viser avec ma photo-jumelle une jeune fille arrêtée au bord de la route, se place d'un mouvement brusque entre elle et moi et se tient campé, dignement, devant celle qu'il désire protéger. Cela, sans provocation dans le regard, sans colère, sans une parole, sans un geste. Nous passons.

Partis de Ho-si-hien à six heures et demie, nous arrivons à Toung-ho après deux heures de marche. Admirablement situé sur une hauteur, ce village musulman est d'une propreté exceptionnelle, les rues bien pavées, les maisons bien entretenues, choses vraiment extraordinaires dans ce pays, terre classique du délabrement et de l'abandon.

Je me rends à la mosquée, élégant édifice dont la

porte principale s'ouvre dans une impasse latérale à la grande rue. Des écoliers sont groupés autour d'un vieux prêtre qui leur enseigne la langue arabe ; la cour ombreuse, le sanctuaire aux vieux panneaux de bois sculpté, ces enfants rieurs qui s'amusent de mes préparatifs photographiques, ce brave maître d'école aux manières bienveillantes — tout contribue adonner à ce lieu un caractère de paix familiale.

Toung-ho a subi un long siège pendant l'insurrection et, comme les autres places fortes mahométanes, elle dut tm jour capituler. Mais elle eut du moins la bonne fortune d'ouvrir ses portes au loyal Ma-ju-lung. Celui-ci imposa aux vaincus une dure rançon de trente-trois têtes; mais, cette rançon payée, fidèle à la parole donnée, il épargna les habitants et respecta leurs biens.

Heureusement pour eux, le cruel fu-taï Tseng était loin, occupé dans le nord. Aussi, point de carnage alors et point de ruines aujourd'hui.

A quelques lis de distance, un village chinois bouddhiste, Hui-tsuin, contraste par sa repoussante saleté avec le lieu charmant que nous venons de quitter. Les porcs sont à l'œuvre dans les rues et labourent de leurs groins une boue fétide et noire.

Depuis neuf heures du matin, nous nous élevons pour arriver dans une région jirivilégiée. A 1 ,950 mètres d'altitude, nous sommes au milieu de vergers et de potagers admirables ; la terre en est rouge et très légère. Nous allons à travers les jardins que séparent des haies vives ou des murs de briques crues; nous suivons un chemin creux sous un dôme

de feuillages et de lianes enchevêtrées qui me rappellent, à s'y méprendre, certains sentiers des environs d'Alger, dans des sites enchantés baptisés là-bas des beaux noms de Climat de France, Frais vallon, etc.

A 2,000 mètres, un petit village est perché sur la ligne de crêtes : Kouen-po. Quelle cure d'air on ferait ici et quelles belles parties de chasse dans les jardins et les sapinières ! Mais il faut continuer notre chemin, descendre vers Hsi-hsin-tcheou, où nous arriverions tard si nous fîânions, car l'étape est longue et dure.

Une petite halte d'une heure, sous l'ombre épaisse d'une grosse touffe de lentisques, pour reposer nos bêtes; à perte de vue, des mamelons boisés de sapins nous entourent.

De là, sur la vallée, la descente est très raide. A 1,750 mètres, nous traversons des bois de châtaigniers bien entretenus par les aborigènes, dont les villages deviennent de plus en plus nombreux, à mesure que nous approchons de la ville, où nous arrivons à quatre heures.

L'auberge où nous descendons est toute neuve. Les boiseries fraîchement rabotées sont réjouissantes à l'œil et flleurent bon la résine. L'hôtesse est très accorte et s'empresse à nous bien servir. Nos soldats d'escorte qui nous suivent (ils nous précèdent bien rarement) depuis Mong-tse sont enchantés de nous et se font les propagateurs de notre bonne réputation. Le tao-taï (i) de Mong-tse avait bien fait

(i) Gouverneur.

les choses ; il nous avait d'abord donné douze hommes. Il a réduit ce nombre de moitié sur notre demande. Bien vêtus de tuniques neuves en laine rouge bordées de velours noir, avec de grands caractères chinois, également en velours, appliqués sur le devant et dans le dos, armés de hallebardes et de tridents, nos six lascars ont assez bon air, sous leurs grands chapeaux.

Nous leur donnons, suivant l'usage, loo sapèques (soit environ 25 centimes) par homme et par jour; de temps en temps une petite gratification supplémentaire.

Ainsi, ce soir, comme ils ont été très prévenants pour nous dans les mauvais passages de la descente, que l'auberge est bien choisie, que tout va bien, je leur donne une ligature (chapelet de mille sapèques) de pourboire. Leur caporal leur fait faire le grand salut en ligne. Tous les six se prosternent d'un mouvement d'ensemble, le front à terre, par trois fois.

C'est la manœuvre qu'ils connaissent le mieux, la seule peut-être!

12 juin. — Hsi-hsin-tcheou s'élève dans une plaine vers laquelle convergent d'innombrables sentiers de montac{nes. C'est le carrefour des routes de Sze-mao, de Tali, de Yunnan-sen, de Tong-haï-hien et de Lin-gan-fou, point de transit très important.

Les caravanes préfèrent souvent faire halte dans les villages de la banlieue où les auberges abondent ; mais la ville même en est très bien pourvue.

Un marché se tient tous les deux jours dans la

grande rue ; il s'y fait un commerce de détail achalandé principalement par les paysans de la plaine qui recherchent surtout les objets grossiers à bon marché. On y trouve aussi de gros magasins de transit pour le thé, le sel, les filés de coton — et tout un quartier de teinturiers.

Au cours de mes promenades en ville, j'ai rencontré un lama qui remontait à Lhassa. 11 revenait du Laos ; et je ne manque pas de citer le fait, bien qu'il soit peut-être tout à fait accidentel, parce qu'il pourrait être de nature à confirmer ce que m'avaient dit des amis de Luang-Prabang relativement aux relations qu'auraient les bonzes laotiens avec la capitale religieuse du Thibet.

Ayant eu l'occasion de m'entretenir de cette question avec les distingués professeurs de l'école d'Extrême-Orient, à Hanoï, je les avais trouvés fort incrédules sur ce point, et il n'est peut-être pas indifférent que des renseignements précis, d'ordre pratique, viennent quelquefois compléter les études abstraites des savants et apporter une modeste contribution de vie et de réalité à leurs conceptions théoriques. Une des grandes difficultés de l'application des sciences pures est, en effet, de passer du domaine des hypothèses dans celui de la réalité. Depuis seize années je voyage, j'observe et j'étudie, et c'est précisément parce que j'ai acquis des termes de comparaison qui manquent à tant d'érudits spécialisés que je suis aujourd'hui très sceptique en matière d'histoire religieuse et d'ethnographie. D'ethnographie surtout. Ainsi, dans ce Yunnan où.

depuis des millénaires, des races se heurtent et se croisent; où l'humanité, tel un troupeau dispersé par des loups, s'est fractionnée à l'infini, il est impossible de généraliser ou de déduire de types locaux, transformés par l'habitat ou les mélanges de races, quelque chose de sérieux ec de véritablement scientifique, pour le moment du moins. Et, cependant, quelques voyageurs zélés, en passant, ont eu la prétention de le faire. Il est vrai que l'exemple leur est donné par des savants qui, de leur cabinet, attaquent sans effroi l'étude de questions bien plus ardues encore, telles les arcanes des confréries secrètes des lieux saints de l'Islam.

Mais que me voici loin de l'auberge de Hsi-hsintcheou ! Rentrons-y préparer le départ pour Pe-tchen où nous devons coucher ce soir.

Il est deux heures ; le marché bat son plein quand nous nous mettons en route. Les boutiques où se vendent les filés de coton sont remplies d'acheteurs. Nos filés indo-chinois, venus par Mong-tse, ont supplanté ici les filés indiens qui venaient par Sze-mao.

Nous voici de nouveau dans la plaine, suivant la rive ombragée de grands saules d'une petite rivière dont le lit est à sec. Il fait très chaud, mais nous n'avons qu'une courte étape de deux heures à faire pour atteindre Pe-tchen, au sommet d'un mamelon isolé.

Nous traversons un cjuartier mahométan avant d'arriver à l'auberge, une des plus sordides et des I)lus lépreuses qu'il nous ait été donné d'habiter.

Pendant qu'on organise la défense contre la pullu-

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