DANS UNE AUBERGE
L'heure du dîner.
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lante vermine de ce triste logis enfumé, je fais mon tour de ville habituel . De nombreuses auberges attestent que Pe-tchen est un point de passage, très fréquenté des caravanes.
Dans les marmites gigantesques, de forme hémisphérique, des restaurants mahométans, le mouton et le bœuf remplacent le porc qui trône exclusivement dans d'autres marmites voisines, celles des restaurants chinois ordinaires.
C'est l'heure du dîner et, par centaines, les clients attablés s'empiffrent de riz , à grand renfort de baguettes. La manière dont mangent les Chinois a quelque chose de bestial qui nous choque. On croit généralement que les fameuses baguettes sont employées à la façon de nos fourchettes ; il n'en est rien. A la vérité, elles ne servent qu'à faire glisser du bol où il est contenu dans la bouche démesurément ouverte, tel un entonnoir, le riz cuit à l'étuvée. Cependant, elles ont encore un autre emploi : tenues de la main droite, elles servent à saisir, comme avec une pince, pour les porter aux lèvres, les menus morceaux de viande, de légumes ou de poisson des plats chinois, les aliments étant toujours, dans ce but, découpés en menues bouchées.
A Hsin-hsin-tcheou, les mahométans sont peu nombreux, vingt-quatre familles environ, pour la plupart bouchers ou restaurateurs. Ils sont ici en plus grand nombre, mais toujours en infime minorité.
Les auberges sont presque vides. L'on me dit que c'est à cause de la saison, déjà trop avancée pour les voyages dans le sud.
1 2 juin. — Nous quittons sans regret notre gîte inhospitalier, où, malgré les précautions prises, nous avons été littéralement dévorés par la vermine. Ah! les bonnes heures de la route, sous le beau soleil, après ces nuits atroces dans des taudis infects!
Le pays est bien cultivé, les rizières s'étagent ; nous nous élevons lentement. L'indigo est, ici, la principale culture, — culture très soignée pour laquelle le terrain est divisé en planches de trois mètres de largeur environ, drainées par de petites tranchées de soixante-dix centimètres de profondeur qui limitent les planches et les séparent les unes des autres. De distance en distance, des fosses en maçonnerie sont creusées dans le sol, destinées à la macération des feuilles d'indigo, généralement effectuée dans un mélange d'urine et de morelle noire, additionné de produits plus ou moins hétéroclites, selon la formule spéciale de chaque cultivateur, pour faciliter la transformation de l'indigotinc et augmenter la valeur du produit.
Cette région est exclusivement peuplée de mahométans. Je fais un détour pour aller visiter le village de Ta-ïn, petite bourgade de sept à huit cents habitanis, entourée d'un nuir d'enceinte.
J'v visite une belle mosquée dans laquelle je suis rec;u par un jeune j^rêlrc ]i;irl;inl assez correctement l'arabe. Il insiste, au nom des mahométans, pour que je passe une journée chez eux, me projjose de faire loger mes mulets et mes gens dans la mosquée, m'offrant pour moi-même sa propre maison. Cet homme a le regard franc, la physionomie ouverte; il
m'a pressé la main à la façon arabe, avec loyauté, et je décline à regret son offre bien tentante. Je ne suis pas assez sûr de mes soldats d'escorte et je craindrais quelque incident dans ce village de si braves gens. Il n'y a pas d'auberge et il me répugne de faire loger mes Chinois bouddhistes dans la mosquée des mahométans.
J'avais d'ailleurs été prévenu à Pe-tchen que je ne trouverais d'auberge qu'à Sin-kaï et mes dispositions étaient prises. Néanmoins, je vais visiter la maison de mon aimable mahométan ; il me présente à sa mère , et sa jeune femme ne s'enfuit pas à mon approche. Elle a une attitude réservée, avec ses bébés joufflus qui la serrent de teurs petits bras, étonnés mais pas effrayés.
Je retourne ensuite à la mosquée. Elle est vaste et bien entretenue, le sol parqueté de bois dur que les pieds des fidèles ont poli. Le mihrab est décoré de grandes inscriptions coraniques peintes sur le mur, d'un aspect très décoratif. Une chaire à prêcher, assez rustique, sans art précis, plutôt d'un caractère chinois qu'arabe, cependant, s'élève à droite du mihrab.
Cette petite colonie me paraît être d'origine arabe. Il se pourrait que ce fût la dernière ramification d'une migration arabe qui, partie de Canton, se propagea au Kouang-si, puis au Koui-tcheou et au Yunnan.
Plus commerçants et industriels que guerriers, plus sédentaires que nomades, ils ne prirent pas une part aussi active à la rébellion que l'élément turckmène et boukhariote,
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Les insurgés s'étaient cependant emparés de Hsin-hsin-tcheou en 1860, et ce ne fut qu'en 1869 que Ma-ju-lung s'en rendit maître, sur la menace d'un bombardement; les notables capitulèrent et le vainqueur fit occuper la ville sans désordre (i). L'absence de ruines paraît indiquer que cette reddition ne fut suivie d'aucune représaille.
Cette région offre aujourd'hui un aspect très prospère et les enfants pullulent, promesse d'avenir, dans les villages mahométans voisins : Chi-bia, Hao-hieh et Pich'ia.
Je ne sais comment exprimer le charme de cette vieille mosquée, dont la cour est pleine de verdure, de fleurs et de chants d'oiseaux. Des enfants vêtus de bleu papillonnent autour de nous. Un monumental brûle-parfums en bronze découpe son élégante silhouette sur l'ombre mystérieuse du sanctuaire, et les fleurs roses des anonacées égaient les verdures sombres des cyprès.
Quel contraste avec les temples bouddhiques aux dieux contorsionnéset grimaçants, symboles barbares et fantastiques d'une idolâtrie sauvage en comparaison de la simplicité naïve et poétique des mosquées!
Je quitte à regret ces braves musulmans aux bonnes grosses figures réjouies et je rejoins ma caravane, qui m'attend à Pich'ia. Je la trouve entourée d'une centaine d'enfants, attirés par ce spectacle inacc(»utunié, qui nous suivent en gambadant quand nous nous mettons en marche.
(i) Rocher, la Province chinoise du Vunnan.
VOYAGE AU YUNNAN 8i
Nous traversons le village de Pich'ia, dont les maisons, décorées de peintures noires, sur fonds blancs et gris, ont fort bon air. Je compte trois cents habitants pour ce village qui, avec ceux des centres voisins, doit porter à deux mille environ le nombre des mahométans de cette petite colonie.
Je fais quelques photographies au milieu de l'allégresse générale, et nous partons.
La vallée se resserre et se boise au fur et à mesure que nous avançons. Les cultures d'indigo continuent jusqu'au village de Se-fong-kuan, sur un petit plateau entouré de rizières.
A 2,000 mètres, voici des edelweiss et des broussailles d'arbousiers d'une variété à fruits acides que je n'avais pas encore rencontrée et qui est très répandue au Yunnan. Quelques bois de sapins, des champs assez mal cultivés, et Sin-kaï nous apparaît, à deux heures.
Le village de Sin-kaï est misérable : il semblerait que tous les pouilleux du Yunnan se sont donné rendez-vous dans cette bourgade, 011 nous gîtons comme nous pouvons dans une auberge délabrée.
Nous ne somm.es pas sur la grande route habituellement suivie, qui passe beaucoup plus à l'est, de Tong-haï à Hsing-ning-tcheou, par Haï-men-cao, et c'est pourquoi les auberges sont si pauvres, n'ayant pour clients habituels que des mafous ou des portefaix.
14 juin. — Nous descendons aujourd'hui vers le grand et beau lac de Yunnan-sen. Le pays se peuple
et la route s'anime du va-et-vient des convois de denrées maraîchères, de bois à brûler et de marchandises diverses qui vont à la capitale ou qui en viennent. Dans un vallonnement de petites collines s'élève le petit village de Pe-ka-tse, avec ses jolis temples, ses jardins que décorent de nombreux lataniers, et sa population de bons ruraux, actifs et bien portants, qui nous regardent passer avec des regards bienveillants.
Quel contraste avec l'horrible saleté de Kouenyang-tcheou et la curiosité importune de ses habitants dépenaillés! Nous arrivons dans cette ville immonde à dix heures du matin, après trois heures de marche depuis Sin-kaï. Les maisons sont délabrées, sordides, les fortifications en ruine. Une multitude de loqueteux et de mendiants grouille dans la grande rue, où se tient un important marché. Nous nous frayons difficilement passage à travers la populace, et c'est en vain que nous cherchons une auberge habitable pour nous arrêter un jour.
On nous conduit dans la plus belle (!), c'est un cloaque. Dans le vestibule, deux porcs énormes, vautrés dans une boue noirâtre, barrent le passage. Je les enjambe, mais c'est pour tomber dans une courette pleine de détritus et d'immondices, sur l;iquoUe s'ouvrent les portes des chambres.
Celles-ci n'ont, suivant l'usage, pas d'autre aéraration que celle des trnus pratiqués par des floigts curieux dans les papiers tendus sur les clayonnages de bois qui forment cloison sur la cour. Pas de fenêtre sur l'extérieur, aucun moven de
chasser les miasmes par une ventilation quelconque.
Il faut se résig-ner à ces horribles odeurs ou fuir. C'est à ce dernier parti que nous nous rangeons et, après avoir successivement visité quelques bouges vraiment inhabitables, nous prenons le parti d'aller coucher à Hsi-ning-tcheou, sur la ligne d'étapes de la grande route mandarine.
Nous faisons une halte de deux heures au petit village de Si-si-li, à quelques minutes des remparts et à faible distance du lac qui étend sa nappe argentée jusqu'à l'horizon du nord. Les eaux en sont basses à cette époque sur les rives méridionales où nous sommes : à peine quelques centimètres au-dessus du lit de vase sur lequel glissent péniblement quelques jonques venues de Yunnan-sen ou d'An-lingtcheou, piètre navigation d'amphibies sur ces eaux fangeuses.
Nous contournons ensuite le lac, cheminant sur des collines dénudées, alternant avec des rizières et des jardins.
A mi-chemin de Hsi-ning-tcheou, nous rencontrons un étang artificiel formé par une levée de terre barrant un petit vallon — levée de terre maintenue par des plantations d'arbres, ingénieux barrage qui retient les eaux pour les conduire sur les terrasses inférieures à la saison sèche. Continuant notre route vers le nord, nous côtoyons des lagunes que des paysans aménagent en ce moment pour les transformer en rizières, qu'ils préparent pour les repiquages prochains.
L'eau du lac est élevée par des norias de bambous,
de gradins en gradins, gagnant ainsi à l'irrigation quelques mètres au-dessus du niveau normal.
Tchi-ning-tcheou, où nous arrivons à trois heures, est une petite bourgade sans grande importance, vivant du petit commerce de détail qu'entretient le passage des caravanes.
Nous y trouvons en abondance des vivres de toutes .sortes et l'auberge est vaste et propre. Des haies de cactus en fleurs bordent les jardins, dans lesquels je remarque des planches de reines-marguerites et de chrysanthèmes, fleurs destinées à la capitale; puis, ce sont des potagers où abondent, cultivés en grand, également à destination de la capitale, les choux, les laitues et le tabac.
Dans les bas, on repique le riz; sur les mamelons, les haricots et les pommes de terre, cultures les plus répandues, sont en fleurs.
Autour de Hsi-ning-tcheou, dans un rayon de trois kilomètres, je compte trente villages ou hameaux, et cette densité extrême de population continue dans toute l'admirable plaine qui s'étend sur hi rive Est du lac, jusqu'à ^'unnam-sen — véritable jardin, sarclé, biné, où pas un pouce de terre n'est inutilisé et où partout deux récoltes sont fournies sans trêve ni repos par un sol fécond.
Sur la même terre, à une première culture de blé, orge, avoine, fèves, pommes déterre ou opium (pour ne citer que les principales) succédera une deuxième de riz, de haricots ou de maïs, de pois ou d'indigo.
L'eau d'irrigation, descendant des montagnes, est toujours abondamment chargée d'humus, de matières
organiques ou minérales très fertilisantes ; mais, dans toute la Chine, l'engrais humain (i) surtout joue le rôle de grand régénérateur de la terre.
Et la culture étant presque exclusivement faite à main d'homme, les populations rurales sont toujours assez nombreuses pour le fournir en abondance. Au surplus, les villes sont là pour apporter leur inodorante quote-part et, depuis des siècles, une fertilité admirable est ainsi entretenue.
16 juin. — Nous avons quitté hier Hsi-ningtcheou, nous éloignant à dessein de la route ordinaire vers Yunnan-sen pour venir visiter Tsi-kiang-fou, qu'on nous avait dit être le centre industriel le plus important du Yunnan. Cette ville ne mérite à aucun titre cette réputation. Elle lui est restée conventionnellement d'un passé depuis longtemps disparu sans doute.
Tchi-kiang-fou et son grand lac sont séparés du lac de Yunnan-sen par une chaîne de montages que nous franchissons en venant de Hsi-ninor-tcheou. Partis à sept heures du matin, nous nous sommes tout d'abord élevés sur des croupes de terre rouge travaillée par lopins; ce sont des rizières minuscules dans les creux, des terrasses étagées sur les mame-
(i) L'agriculteur chinois 0 élève fort peu de bétail; en dehors de son porc comestible, orgueil de toutes les chaumières, il ne dispose guère d'animaux; il a très peu de bœufs, très peu de chevaux; son animal préféré est le buffle; or un buffle suffit au travail de trois hectares, sans fournir, de bien loin, au fumage de ces trois hectares, s (,E. et O. Reclus, V Empire du Milieu.)
86 VOYAGE AU VUNNAN
Ions. A dix heures nous atteitrnons un premier col par 2, 1 70 mètres d'altitude. A mesure que nous nous élevons, la température se rafraîcliit, des brouillards de vapeurs froides nous enveloppent ; elles se transforment en pluie précisément à l'instant où nous décidons de faire halte dans un petit cirque où nos animaux devaient trouver bonne pâture en compagnie de quelques troupeaux de moutons et de chèvres.
Nous nous sommes blottis au pied d'un arbrissseau pour grignoter, sous la pluie, notre déjeuner froid. Tout était froid, la pluie comme le déjeuner, et nous avons un peu claqué des dents. Après cette halte, nous nous élevons vers un deuxième col, à 2,220 mètres celui-ci. Nous l'atteignons à midi et un admirable coup d'oeil s'offre h nous. A nos pieds, la ville et le lac de Tchi-kiang-fou — la ville, avec le quadrilatère de ses remparts, au milieu des cent vingtcinq villages qui l'entourent, vaste échiquier de jardins, de rizières, étalé comme sur un plan au lavis, à vol d'oiseau, comme on le verrait de la nacelle d'un ballon.
Nous descendons à pic vers la plaine superbe qui s'étale à 1,680 mètres d'altitude, coupée d'innombrables ruisselets se perdant dans les tapis verdoyants des rizières. Les brumes sont dissipées, une douce tiédeur printanière succède à l'âpre brume des sommets.
Il n'est que deux heures quand nous entrons dans la ville de Tchi-kiang-fou, escortés d'une meute de gamins, peu habitués au spectacle de voyageurs étrangers dans cette ville morte, qui n'est animée
par aucun commerce avec l'extérieur. Seuls, les villages voisins viennent apporter au marché leurs céréales, fruits ou légumes, et emportent de la ville des objets de première nécessité. C'est une vie toute locale, sans industrie et sans mouvement.
Cette cité eut, elle aussi, à subir un siège terrible en 1870. Les musulmans y tinrent longtemps en échec l'armée du fu-taï Tseng qui, pour amener la reddition de la place, promit la vie sauve à tous les habitants, selon son habitude. Et, comme toujours, sitôt les portes ouvertes, il les fit massacrer par milliers.
J'ai rendu visite aux notables mahométans, dont quelques-uns ont gardé cet odieux souvenir profondément gravé dans leur cœur.
En tout, huit agglomérations de mahométans subsistent aujourd'hui dans la plaine. Je visite la plus importante d'entre elles, Kiou-lou-sou-na, riant village bâti sur une petite éminence où. l'eau d'un ruisseau coule en cascades par les rues. L'iman de la mosquée s'exprime assez correctement en arabe; il m'a parlé de l'Arabie dont il connaît un peu la géographie; l'Yémen, Bagdad, Médine, ne lui sont pas inconnus, et il m'a demandé si j'étais allé à Boukhara.
Ses coreligionnaires sont venus en foule à ma consultation, j'ai dû soigner quatre-vingts malades : plaies, fièvres, embarras gastriques, troubles intestinaux, etc. Un lépreux même, par extraordinaire, s'est présenté.
Le soir venu, ce fut une avalanche de gâteaux, de
pêches, très grosses et très savoureuses — les meilleurs fruits du Yunnan, d'ailleurs — puis de farine, de paquets de vermicelle, de bonbons multicolores, etc., en remerciement de mes soins.
Dans ma promenade aux principales pagodes de la ville et dans les rues, à la recherches des industries absentes, partout, la foule innombrable des gamins m'a escorté sans manifester la moindre hostilité.
j 8 juin. — Nous voici à Yunnan-sen, installés dans notre petite maison propre et gaie, la vue se reposant enfin sur autre chose que l'immonde cloaque des cours d'auberges — sur notre jardin rempli de fleurs et de chants d'oiseaux.
Partis hier de Tchi-kiang-fou à sept heures, par une douce matinée, le thermomètre marquant 22 degrés, nous avons fait l'ascension d'un nouveau col de la chaîne de partage des deux lacs et, cette chaîne franchie, la descente vers la plaine de Yunnan-sen a commencé.
La vue s'étendait, magnifique, jusqu'aux montagnes de l'arrière-plan formant l'horizon, derrière le lac et la capitale qu'on devine sur les collines du nord. C'est un panorama grandiose et luxuriant : des vergers, des bois entiers d'arbres fruitiers, de pêchers surtout, alternent avec les rizières, à l'infini. Après sept heures démarche, nous étions arrivés àTchenkong-hien, avant-dernière étape; d'oii nous sommes repartis ce matin. Il nous a fallu marcher encore quatre heures pour arriver à la porte de Yunnan-sen oii, grâce à l'obligeance de M. Litton, un homme
nous attendait pour nous conduire à notre demeure. Quelle joie de se sentir un peu chez soi ; de respirer enfin autre chose que les senteurs infectes des auberges ; de mettre les notes à jour, classer les collections, lire quelques journaux de France, s'entretenir avec quelques aimables compatriotes — et se détendre un peu avant de reprendre le bâton du pèlerin !
Un temps d'arrêt dans notre vie nomade s'impose pour étudier de près la capitale du Yunnan.
La Yacchi de Marco Polo qui sera, demain, atteinte par la locomotive, est actuellement peuplée de quelque cinquante mille habitants. Bien située, englobant dans son enceinte quelques petits mamelons dominant la plaine, tout auprès du beau lac, le plus important de la province, dont les rives ont un développement de 150 kilomètres. Un mur d'enceinte entoure la ville ; il est percé de six portes monumentales. Celle du sud donne accès à la rue principale, dans laquelle se tient le grand marché quotidien, et son prolongement, après un coude à l'ouest qui lui fait contourner un mamelon pointant au centre de la ville, continue son parcours sinueux et accidenté jusqu'à la porte du nord.
Les quartiers les plus animés sont ceux qui avoisinent la porte du sud. Les plus belles boutiques, les mieux achalandées, se pressent des deux côtés de la grande rue sur un parcours de cinq à six cents mètres. C'est un tohu-bohu indescriptible aux heures de marché, un grouillement tel qu'il est fort difficile
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de s'y frayer passage. Puis, vient à gauche la rue des cordonniers et des chapeliers qui conduit au yamen du vice-roi ; celles des tourneurs d'ivoire, des fondeurs de bronze, des ferblantiers et des forgerons, des selliers-harnacheurs et des marchands de bric-àbrac ; la rue si pittoresque des marchands d'habits dont les étalages ruissellent de couleurs vives et disparates : jupes et vestes de femmes, fourrures de toutes sortes, vieilles ou neuves, habits de gala des mandarins et souquenilles populaires, vestes de paysannes en cotonnades bleu de ciel festonnées de galons noirs, ou bien encore de dessins blancs sur fond bleu obtenus par un ingénieux procédé de teinture.
Une rue entière, et non des moindres, est le domaine des fabricants et marchands de cercueils ; puis une nouvelle série de cordonniers, de chapeliers, s'échelonne jusqu'à la porte de l'ouest, tandis que dans la direction du nord le commerce se raréfie et s'anémie.
Arrivé à la hauteur du consulat et du bureau de poste français, on trouve le quartier des polis^ursde jade, industrie bien déchue aujourd'hui et qui occupait, il y a quelques années, des milliers d'artisans. Avant l'occupation de la haute Birmanie par les Anglais, le jade extrait des mines de cette province venait presque exclusivement au Yunnan, où la précieuse matière, si estimée des Chinois, était mise en œuvre et convertie en bracelets, bagues, boucles d'oreilles et objets d'art plus ou moins ouvragés.
Le jade émeraude et améthyste de Birmanie n'était
pas seul travaillé à Yunnan-sen. Le jade blanc de Sining-fou y était aussi apporté par la voie de Tatsien-lou. Plus dur et plus apprécié encore que les jades birmans, il était aussi l'objet d'un important trafic.
C'est par millions de francs que l'on comptait alors les exportations sur Canton et sur le Se-tchouen.
Etaient-ce des ouvriers mahométans décimés à l'époque de la guerre, ou bien le déclin de cette industrie est-il dû à toute autre cause? il est fort difficile de le savoir.
Toujours est-il que les Anglais ont favorisé par tous les moyens l'installation d'une colonie chinoise importante dans leur possession de la haute Birmanie, et le commerce du jade a été détourné du Yunnan. A Mandalay des négociants-banquiers chinois centralisent aujourd'hui tout le produit des mines.
Les blocs y sont sciés et débités en morceaux appropriés aux usages auxquels on les destine, puis exportés presque exclusivement sur Canton et Shang- ' haï. Une infime partie seulement est dirigée sur Teng-yueh et Yunnan-sen, oii les lapidaires la façonnent pour la consommation locale plus que pour l'exportation. C'est une perte sèche pour la province où cette industrie faisait vivre tant de gens, et il serait à souhaiter qu'elle fût revivifiée, fût-ce par l'initiative d'industriels français qui feraient exécuter des commandes d'objets d'usage européen, tels que manches de parapluies, accessoires de bureaux, bonbonnières, flacons de luxe, bijoux, etc.
Dans la partie nord de la ville, les commerces ne sont plus localisés et les boutiques de toutes sortes se succèdent, de plus en plus rares et de plus en plus pauvres. Certains quartiers sont dans un tel état de désuétude que des potagers, des rizières même sont intercalés dans les ruines.
Vers la deuxième porte de l'est s'élèvent, sur une hauteur, la nouvelle mission catholique, l'église paroissiale, l'évêché avec sa chapelle et les vastes bâtiments récemment construits sur l'emplacement de la vieille mission détruite en 1900.
Enfin, près de la porte du nord, l'arsenal et, tout à côté, sur le point culminant de la ville, bien exposée au feu éventuel des canons ennemis, la poudrière' O candeur de la stratégie chinoise! Four effrayer, terroriser l'ennemi, afin qu'il n'ignore point les redoutables réserves accumulées, on prend soin de les offrir... à ses boulets!
Les faubourgs ont chacun leur physionomie particulière. Celui qui réunit, extérieurement aux remparts, les deux portes de l'ouest, est plus spécialement réservé aux petites industries vivant des muletiers : maréchaux-ferrants, bourreliers et, surtout, tanneurs-mégissiers. Les grandes peaux de bœufs sont tendues sur des cadres pour être séchées au soleil , et le quartier n'en est pas précisément embaumé.
Dans le faubourg sud, prolongement de la rue principale, le marché quotidien se continue. Les marchands de céréales s'y groupent de préférence, sans exclure cependant les marchands de fruits, les maraîchers et les bouchers.
Le marché au poisson, très bien pourvu par les pêcheurs du lac — notamment de fort belles carpes gardées vivantes dans des baquets ou des viviers — se tient près de la grande porte du sud. C'est aussi le quartier des bouchers mahométans, qui tuent chaque jour bœufs et moutons.
Quant aux charcutiers, ils pullulent un peu dans tout le marché. Les célèbres jambons séchés, très appétissants, sont étalés sur des éventaires en plein vent, et c'est, de tous côtés, un enchantement pour les yeux de voir cette foule bigarrée, ces piles de légumes bien lavés, ces fruits rubiconds, ces herbages variés, des fleurs même, dont les étalages sont souvent arrangés avec goût.
Dans le faubourg sud, un quartier tout entier est occupé par des teinturiers et des marchands de cotonnades, spécialement à l'usage des lolos, vestes de femmes ou d'enfants, pantalons ou manches de corsages sur lesquels, au moyen d'un patron découpé, on a fait une réserve à la cire chaude, avant le trempage au bain d'indigo, de telle sorte que le dessin ainsi protégé par la matière grasse se détache en blanc sur le fond bleu sombre; après la teinture, un dégraissage à l'eau bouillante enlève les réserves de cire. Ces dessins, très chinois de caractère, papillons, branches de fleurs, vases ou dragons, sont presque toujours très artistiques.
Nombreuses sont aussi les boutiques de selliersharnacheurs. Les selles chinoises, en bois incrusté, avec leurs accessoires de poitrails, croupières, brides et licous en lanières agrémentées de verroteries, de
perles et de houppes de crins ou de laine rouge, ornent les devantures, aguichant de leurs tentantes fanfreluches, grelots, gongs et sonnettes, les bons mafous naïfs à leur entrée dans la capitale.
Les mulets sont toujours empanachés d'ornements voyants; mais les mules de tête de convois sont particulièrement surchargées de parures variées : pompons, petits drapeaux rouges, miroirs encadrés de clinquant, verroteries et colliers de grelots aux bruyantes sonnailles.
Une agréable promenade pour les Européens de passage à Yunnan-sen est le tour des remparts. Au sommet du mur d'enceinte court un chemin de ronde de plusieurs mètres de largeur sur lequel on peut faire le tour complet de la cité. Malheureusement, la vue est interceptée, sur la ville comme sur la campagne, par des murs percés de rares ouvertures. Conception grotesque des stratèges chinois qui emprisonnent ainsi les soldats chargés de la défense dans un couloir sans issue, pour les empocher de prendre la fuite (!) à l'heure du combat, paraît-il.
Le mur intérieur, récemment construit, qui a réalisé cette désastreuse combinaison, dont lerésultat est d'isoler, d'une façon insensée, les défenseurs des remparts et de leur couper toute communication avec l'intérieur de la place, est l'œuvre d'un j)récédent vice-roi qui avait obtenu de Pékin des crédits considérables pour rendre "S'unnan-sen inexpugnable. Le petit mur lui coûta relativement peu d'argent, et il se vantait d'avoir copié les célèbres fortifications de Tchen-lou, cajùtalc du Se-tchouen.
Accusé d'impéritie et de prévarication par des mandarins jaloux, il dut rendre gorge et restituer à Pékin une grosse partie des sommes détournées. Le mur subsista... au grand dommage des promeneurs.
Par quelques ouvertures on peut cependant, à loisir et à l'abri des curieux, jeter un regard d'ensemble sur la ville. On aperçoit la grande rue principale, bordée de boutiques, généralement exiguës, où s'entassent les marchandises de fabrication européenne, les soieries et cotonnades chinoises, les porcelaines ou comestibles.
Les changeurs, les brodeurs et les bijoutiers, les grands apothicaires et les pâtissiers y font assaut d'enseignes rutilantes, grands panneaux noirs ou rouges, en bois laqué, surchargés de gros caractères sculptés et dorés.
Des remparts, le regard plonge sur le dédale des rues dont le grouillement, inconcevable pour qui ne l'a jamais vu, est la caractéristique des villes chinoises. Tout se fait dans la rue : les marchés s'y tiennent, on y mange, on y traite les affaires, les cortèges de mariages ou d'enterrements y paradent, les mendiants l'encombrent de leurs hideurs, y vivent et y meurent sous l'œil indifférent des passants. De lourds chariots aux roues grinçantes s'y fraient péniblement passage, tandis que les chaises à porteurs des mandarins y bousculent sans pitié la vile populace, culbutant à chaque pas quelque vieille femme vacillante sur ses moiofnons ou un pauvre diable impotent.
J'ai parcouru tous les quartiers, très à mon aise, mêlé à la foule, sous mon travestissement chinois, sans lequel je n'aurais pu aussi facilement tout observer à loisir.
L'usage veut que tout homme de condition ne circule qu'en chaise à porteurs ou à cheval. Afin d'éviter les bousculades et de conserver leur prestige, les Européens fixés à Yunnan-sen sortent très rarement à pied.
En ce qui me concerne, pour mener à bien mon enquête économique, le port du costume chinois m'a grandement facilité toutes choses, et je me félicite d'avoir bravé, sinon le ridicule, du moins les préjugés de certains.
En l'absence de toute statistique complète, il est impossible d'évaluer, même approximativement, le commerce orénéral du Yunnan.
Quatre grandes voies, convergeant sur Yunnansen, se partagent le mouvement commercial de la province avec l'extérieur.
La plus importante, celle dont nous allons encore favoriser la suprématie par notre chemin de fer, relie le Yunnan au Tonkin par la vallée du fleuve Rouge.
F^uis, la voie moitié terrestre, moitié fluviale, par les provinces du Quang-si et du Quang-toung vers Canton.
La troisième, vers le Se-lchouen et le fleuve Bleu, par les dures montagnes du Yunnan oriental, où les mulets même, ne pouvant plus passer, sont remplacés par des porteurs munis ilc hottes.
Enfin, la voie si accidentée qni conduit du Yunnan à la haute Birmanie, vers Bhamo, où l'Irraouady, bien qu'à 600 milles de la mer, est accessible en toutes saisons à la navigation à vapeur. Sur aucune on ne peut espérer avoir une évaluation précise du trafic réel.
En effet, si certains articles payent des droits d'entrée et sont par conséquent rigoureusement pointés à leur passage dans les bureaux des douanes impériales tenus par des Européens, à Mong-tsepour la voie du Tonkin, et à Teng-yueh pour la voie de la haute Birmanie, d'autres articles, ne payant pas de droits, ne sont pas sérieusement contrôlés. Enfin, et surtout, d'innombrables voies d'entrée et de sortie, sans aucun contrôle, réunissent le Yunnan au Se-tchouen, au Koui-tcheou et au Kouang-si par les sentiers de montaornes. Ainsi, ne voit-on figrurer que par l'indication « néant » l'importation si considérable des soieries; pour ma part, je l'évalue à plus de quinze millions de francs par an.
Sur l'importation des marchandises de fabrication européenne et japonaise, la même obscurité règne, car, en retour des convois d'opium qui prennent la direction de Canton par le Kouang-si et le Kouangtoung, des quantités appréciables de ces marchandises entrent au Yunnan sans autre contrôle que celui du likin, c'est-à-dire sans contrôle réel.
On ne peut tabler que sur l'observation de certaines données économiques générales; sur ce fait, par exemple, que le chiffre des importations doit balancer presque exactement celui des exportations,
puisque les payements de différences par transport de numéraire sont rares ou inexistants ; la connaissance globale des principales exportations doit par conséquent donner la quotité presque exacte des importations.
Or, les exportations sont, par ordre d'importance, l'opium, l'étain, le cuivre, les médecines chinoises, le musc, l'or et l'argent; enfin quelques chevaux, formant un total approximatif de 90 millions de francs par an.
C'est donc pour pareille somme que la province peut acheter à l'extérieur, d'abord les filés de coton indispensables à la fabrication des vêtements, en l'absence de tout autre textile; les soieries qui viennent ensuite; puis, pour des sommes relativement minimes, les rubans, passementeries, lainages, fils et aiguilles, allumettes, pétrole, tabac de Canton, quincaillerie et objets manufacturés, horlogerie, bijouterie, poissons et fruits de mer.
Le commerce en gros et en détail de toutes ces marchandises, auquel il convient d'ajouter celui du sel, des denrées alimentaires, huiles et vernis, vannerie, bois et charbons, etc., entretient une grande activité commerciale dans la capitale du "S'unnan ; nous V trouverons un admirable champ d'action après l'ouverture de notre voie ferrée, surtout si nous savons préalablement préparer le terrain en nous livrant h une étude minutieuse des goûts et des besoins de notre future clientèle. Au point de vue des couleurs, dessins, dimensions et qualités des étoffes que nous voudrons vendre, il conviendra sur-
tout de nous documenter très sérieusement si nous voulons éviter des mécomptes certains ; car les Chinois sont essentiellement routiniers, esclaves d'habitudes invétérées qu'il ne faut pas espérer leur faire modifier du jour au lendemain.
Les costumes sont réglés par des lois somptuaires; la coupe et les dessins en sont traditionnels, et il ne faudrait pas nous bercer de l'illusion d'y faire prendre des modes nouvelles, de longtemps, sinon jamais.
Tout cela est à considérer avec attention, car les débouchés qui nous seront offerts dès l'ouverture du chemin de fer promettent d'être considérables. En effet, par suite de la défectuosité des voies de communication et du prix exorbitant des transports à dos de mulet, les produits de l'agriculture et de l'élevage ne peuvent être exportés hors de la province et les facultés d'achat des Yunnannais sont, par ce fait, bien au-dessous de ce qu'elles pourraient être et de ce qu'elles seront quand le chemin de fer sera là pour transporter rapidement et économiquement les produits du Yunnan vers la mer, vers ces mers chaudes du golfe du Tonkin, qui baignent des pays tropicaux oîi toutes ces denrées sont si estimées et si recherchées. Il y a une demande considérable de viande de boucherie, fruits et légumes des pays tempérés dans les ports et les mers d'Extrême-Orient, o\x les Européens, commerçants, fonctionnaires, marins, etc., sont avides de se procurer ces choses de première nécessité, pour eux.
Il faut aussi faire entrer en ligne de compte les sous-produits de l'agriculture qui tiennent une si
large place dans le commerce général d'exportation de la Chine : peaux, laines, plumes de volailles, soies de porc pour la brosserie, os, cornes, etc., tout cela demeurant sans emploi et perdu, au Yunnan, faute de moyens de transport économiques.
Aussi, quand ces ressources naturelles seront utilisées; quand les richesses minières, houille, cuivre, et métaux précieux, encore inexploitées et en réserve dans le sous-sol du pays, seront mises en valeur, la province, enrichie par notre action féconde, deviendra une cliente de plus en plus importante pour nos produits industriels, il n'en faut point douter. Nous vendrons non seulement des cotonnades à la place des filés de coton, indice infaillible de pauvreté pour les pays où ils sont consommés ; mais aussi des draps, des velours, des feutres, des couvertures de laine et de coton, etc. Il importe, en effet, de ne pas perdre de vue que la fraîcheur des nuits et les froids relatifs de l'hiver créent aux habitants du Yunnan des besoins tout différents de ceux des populations de nos colonies, qui, presque toutes, jouissent d'un climat équatorial ou tropical ne permettant pas d'y trouver des débouchés pour les étoffes lourdes et chaudes. Et ce détail a une grande importance ; nous pouvons espérer, grâce à ces conditions climatériques un peu spéciales du Yunnan, trouver des débouchés précieux pour nos articles de solde que les caprices et les fluctuations de la mode jettent souvent à vil prix sur nos marchés français.
Les Yunnannais sont assez vaniteux et nous pouvons^être certains que, lorsqu'ils auront fait quelque
VOYAGE AU YUNNAN loi
bonne affaire et un peu garni leur bourse, ils ne seront pas insensibles aux tentations des objets d'usage ou de luxe européen. Pendules, réveils, bijoux, montres, lampes à pétrole, fleurs artificielles, verreries d'ornement et parapluies, sont déjà très appréciés par eux, et si la demande n'en est pas plus active, c'est toujours pour les mêmes raisons : d'une part, ils sont trop pauvres, et d'autre part les frais et les aléas de transport grèvent trop lourdement le prix des marchandises.
Ces différents commerces progresseront rapidement dès que la situation des indigènes s'améliorera. Les sommes considérables que nous allons dépenser sous la forme de salaires, pour la construction du chemin de fer, amèneront ce résultat à brève échéance.
Yunnan-sen, 13 juillet.
Depuis un mois, je suis en relations constantes avec les musulmans de la ville. Parmi eux, je commence à compter de bons amis, car la glace a vite été rompue et je crois savoir tout ce qu'il est possible d'en apprendre.
Hélas! c'est fort peu de chose, presque rien, en ce qui concerne leurs origines, leur histoire politique et religieuse, leurs traditions. La guerre n'a point laissé subsister d'archives, si toutefois il en exista jamais. Aucun monument, aucune inscription, pas un manuscrit à consulter.
Dans les mosquées, on donne aux écoliers de petits opuscules manuscrits où est résumée l'histoire légen-
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daire de l'introduction de l'islamisme en Chine. Il y est dit que l'empereur Kouan-tchen aurait eu trois songes dans lequel un géant de vingt-quatre pieds de haut, vêtu d'une magnifique robe verte, le visage blanc aux traits européens, lui serait apparue. Ses astrologues consultés, en présence de la coïncidence de cette vision avec l'apparition insolite d'une comète à l'occident, en auraient déduit que c'était l'annonciation de la naissance du prophète Mahomet. (C'est identiquement la même fable qui décrit, dans les mêmes termes, la naissance du Bouddha; ce qui démontre, tout au moins, la priuvreté d'imagination des auteurs de ce plagiat.)
L'empereur aurait aussitôt envoyé des ambassadeurs au fondateur de la nouvelle religion pour l'inviter à venir la propager dans l'empire. Trois apôtres de l'Islam se seraient mis en marche à cette auguste sollicitation. Deux seraient morts au cours du voyage; mais le survivant aurait fondé le premier noyau des musulmans de Chine, à Canton, vers 628 de l'ère chrétienne. Suit une foule d'épisodes insignifiants.
Il serait vain de chercher dans tout cela une vérité historique quelconque, et mes mahométans paraissent lout ignorer de leurs origines. A ce point de vue j'ai donc fait, jusqu'ici, buisson creux. Je compte être plus heureux par la suite et, en attendant, je me suis attaché à recueillir nombre d'observations directes sur leurs coutumes, les rites de leurs prières que j'ai fréquemment suivies dans les mosquées; je tiens maintenant quelques fils conducteurs pour me guider, par la suite, dans la recherche de ma docu-
mentation, au cours de mes futures pérégrinations.
J'ai constaté, notamment, que pour prier dans les mosquées ils ont coutume de se coiffer de turbans invariablement blancs, mais de formes diverses, qui sont en maintes circonstances l'indice du pays d'origine de ceux qui les portent. A Yunnan-sen, ils sont presque exclusivement de forme boukhare, bonnets pointus entourés d'une écharpe blanche. Quelquesuns, cependant, ceux de l'iman et des deux muftis entre autres, sont de forme arabe. Ces coiffures sont suspendues dans une pièce contiguë au sanctuaire et, dans chaque mosquée, je les examine avec soin.
Dans la vie courante, le costume des musulmans chinois ne diffère en rien de celui des autres Célestes. Même robe, même veste, même bonnet national en soie orné d'un pompon rouge. Ils portent la queue tressée, mais ne se rasent pas le visage aussi rigoureureusement que la généralité des Chinois; beaucoup conservent la moustache et quelques-uns la barbiche.
On compte à Yunnan-Sen environ deux mille familles musulmanes de toutes conditions, depuis celle d'un notable cossu, mandarin honoraire de deuxième classe, jusqu'à celle de l'humble mafou. On trouve des musulmans un peu dans toutes les professions, commerçants en gros, mandarins militaires (en assez grand nombre), bijoutiers, artisans, bouchers, soldats, vétérinaires ou maquignons. Très pacifiques, animés d'un bon esprit à l'égard des autorités chinoises, très tolérants en matière religieuse, hospitaliers et serviables, ils constituent en
quelque sorte une élite morale de la population. Très peu musulmans, à la vérité, en ce qui concerne les obligations rituelles, la circoncision peu ou pas pratiquée, les ablutions négligées, les prières inobservées, sauf celles du vendredi, qui les réunit à peu près tous dans leurs mosquées de quartier.
11 en existe trois à Yunnan-sen. La principale s'élève dans la grande rue. à cinquante mètres environ de la porte du sud, sur la gauche en entrant dans la ville. Les deux autres se trouvent en dehors des remparts, l'une dans le faubourg de l'est, l'autre dans celui du sud.
Dans ces mosquées, pas d'édicules pour les ablutions. Une grande salle pour la prière commune s'élève dans le fond de la cour et, latéralement, sont disposés des cours et des hangars servant de maisons d'école pour l'enseignement du Coran et de la langue arabe, de demeures pour les prêtres, de vestiaires pour les coiffures, enfin de salle de réunion pour les repas de corps très fréquents.
Les musulmans de Yunnan-Sen appartiennent au rite hanéfite. La grande prière du vendredi est suivie d'une cérémonie assez originale. L'iman, les muftis et le personnage à qui l'on veut faire honneur se placent debout, le dos tourné au mirhab, et les assistants viennent, à la tile indienne, leur serrer successivement la main droite. Puis, ceci fait, ils s'alignent sur la droite et reçoivent le serrement de main des personnages qui défilent devant eux.
Après la prière, un repas collectif, payé j)ar les notables ou la communauté, est ser\i par petites
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M l S U L M A N S EN C O S T f M E S DE PRIÈRE DANS LA GRANDE M O S a U É E DE YUNNAN-SEN
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M O S a U É E DE T C H A 0 - T O l- N G • F O U
tables; avant de s'asseoir, les convives écoutent debout la récitation de la « fatha » (i), faite à voix haute, autour de chaque table. Des poissons, des légumes, du bœuf bouilli, des champignons, des volailles rôties et bouillies, du bœuf séché, frit dans l'huile de sésame, des pains de froment au sucre cuits à la vapeur, des gâteaux variés et, particulièrement, des madeleines à l'huile fine, des fruits confits ou séchés, du vermicelle de blé à l'eau sucrée et au bouillon de bœuf, des tranches de pastèques et de grenades, des pommes et des poires coupées en quartiers, le tout agrémenté de grains de courges ou de pastèques grillées que l'on grignote en causant durant l'interminable service — tel est le menu ordinaire qu'il m'a été donné de partager souvent avec mes amis dans les mosquées de Yunnan-sen. Comme conclusion invariable de ces repas on apporte, selon la coutume chinoise, le traditionnel bol de riz, et la tasse de thé finale qui est le signal du départ, l'usage voulant que les convives se séparent immédiatement après le dîner terminé.
Une grande fraternité anime ces agapes; une familiarité de bon a'oi y règne. Dans les mosquées les affaires les plus importantes se traitent publiquement, en présence de tous, librement. Ainsi, il me souvient qu'un des notables, voulant réclamer un monopole pour une très importante affaire d'opium dont je l'entretenais, me iit part de son désir devant tous ses coreligionnaires assemblés. Et parmi eux,
(i) Oraison fondamentale du culte mahométan.
io6 VOYAGE AU YUNNAN
cependant, se trouvaient des concurrents que ce monopole devait évincer. C'est un trait intéressant, dénotant bien leur extrême franchise et leur parfaite solidarité.
Cette solidarité, cette confraternité sont aujourd'hui les caractéristiques de la communauté musulmane de Yunnan-sen. Il n'en fut pas toujours ainsi, puisque, pendant la derrière guerre, ce furent leurs dissensions intestines qui perdirent les mahométans. Alors en majorité dans la province, assure-t-on, plus courageux que les impériaux, victorieux dès le début, le succès devait incontestablement leur demeurer s'ils avaient continué à faire cause commune contre la domination exécrée des Chinois.
Mais — et ce fut une conséquence inévitable de leur diversité d'origine, de caractères et d'aspirations — ils se séparèrent en deux clans : les éléments arabes, turckmènes et une partie des Houkhariotes persistèrent dans leur rébellion, tandis que les Mongols, suivant l'exemple du grand chef Ma-Ju-Lung, déposèrent les armes et poussèrent même l'esprit de soumission jusqu'à s'enrôler sous les bannières impériales pour concourir à ramener leurs coreligionnaires dans le devoir.
Éternelle histoire de cet Islam incompatible avec certains caractères, impraticable dans certains milieux et sous certains climats; condamné inéluctablement à demeurer dans les déserts où il naquit, pour lesquels cette belle religion, si simple et si noble dans son principe, est essentiellement faite. Chaque fois que la force des armes ou des circonstances favo-
râbles lui ont permis de s'implanter ailleurs, son empreinte s'est peu à peu affaiblie, des dissensions se sont produites et il a marché de revers en revers pour céder enfin la place à ceux qu'il avait un moment subjugués.
La contemplation du désert infini, les longues rêveries du nomade sous le ciel constellé devaient suggérer à tous les peuples pasteurs l'idée de l'unité divine, et c'est ce qui advint.
La reliofion de Mahomet devait être la mise en pratique de ces méditations de bergers, et elle le fut. Religion simple et sans mystères, monothéisme absolu et affranchi de tout symbole, sans dogme précis, l'Islam de Mahomet était certainement la religion par excellence des simples et des primitifs voulant cultiver et élever leurs vertus natives, et, dans ce but, plaçant au premier rang de leurs préoccupations la résignation (islam) (i) aux volontés du Créateur, souverain maître de toutes choses et de leurs destinées, dans l'espérance de récompenses idéales dans une vie future, meilleure que la vie terrestre. Religion d'amour et d'espérance plus encore que de crainte; religion impuissante à guider l'humanité vers le progrès par l'effort, elle dévia surtout après la mort du prophète, dont les successeurs eurent le tort de vouloir faire du Coran la loi unique à la fois spirituelle et temporelle, le code universel. Envisagé ainsi, il est imparfait et inapte à régir des sociétés humaines.
(i) Islam : résignation, en arabe.
io8 VOYAGE AU YUNNAN
La preuve en a été surabondamment faite partout où l'application du Coran comme loi civile et religieuse a été tentée : ou l'anarchie la plus complète a rendu la vie sociale impossible et prêté le flanc au refoulement de la religion nouvelle, ou le prêtre légiste a empiété sur le domaine temporel el politique. A la belle foi des premiers apôtres, Thypocrisie d'un clergé cupide fait place, démoralisant les masses et dissolvant les liens sociaux, ainsi qu'on en peut juger en Turquie, où l'effendi incroyant, affectant une piété exagérée, son chapelet constamment à la main, multiplie les signes extérieurs et puérils d'un culte auquel il ne demande plus qu'une protection politique et qui sert de masque à son immoralité grandissante.
Au ^'unnan, la foi pure des croyants s'est peu à peu transformée en une conception de devoirs moraux à remplir, plus encore envers la Société qu'envers le Créateur, et plus encore envers la communauté musulmane qu'envers la Société. La mosquée est devenue une école de morale, un établissement d'assistance publique et, enfin, une maison commune où se discutent les intérêts généraux et particuliers des coreligionnaires, une sorte de forum plutôt qu'un lieu saint.
Les prières, récitées en une langue qu'on ne connaît pas, ne sont plus là, comme en pays arabe, pour alTermir la foi et rendre i)lus étroite la communion d'Ame de l'être humain avec son Dieu, mais bien des formules machinalement murmurées pour l'accom-
plissement d'un rite traditionnel et incompris, vagues expressions d'un respect superstitieux vis-à-vis d'un inconnu redoutable et inaccessible.
Et comment la religion de Mahomet aurait-elle pu s'implanter dans cette Chine positive et matérialiste, dans cette immense agglomération de foyers sans lien social, où la liberté individuelle des chefs de famille est plus incontestée qu'en aucune autre nation du globe; où, dans le but de défendre leurs intérêts communs, des groupements par profession se sont seuls formés? Humanité compliquée, hantée de superstitions, qui s'est toujours complu à forger des dieux à son image, dieux d'épouvante plus que d'amour, dont on craint les châtiments et les colères plus qu'on n'en espère de miséricorde et de bonté.
Ici, comme en tant d'autres contrées de l'univers, dès qu'ils ont cessé d'être les plus nombreux et les plus forts, les musulmans ont bien vite été submergés par les peuples plus actifs et plus utilitaires qu'ils avaient un instant dominés. Et, de leur apogée à leur irrémédiable décadence, les étapes ont été rapidement franchies.
Aujourd'hui, dans cette province de la Chine où ils furent tout-puissants, si l'on en croit Marco Polo, et, de nos jours. Hue, Anderson, Francis Garnier, Dupuis, etc., ils sont simplement une minorité, sans grandes ambitions, sans regrets du passé, vivant de la vie des autres Chinois, résignés comme le veut leur religion ; des faibles qui seront de plus en plus noyés dans la masse grouillante des Chinois.
iio VOYAGE AU YUNNAN
Nous avons une vie mondaine en partie double. Tandis que j'enquête de mon côté, Mme Courtellemont, par ses relations avec les dames chinoises, apporte son tribut d'observations faites dans les gynécées qui me seraient fermés. En effet, la vie intime chinoise, aussi bien chez les bouddhistes que chez les mahométans, est rendue inaccessible aux hommes par la force incontestée d'usages millénaires. Un visiteur masculin n'a jamais accès dans « l'appartement intérieur » habité par les femmes, fût-il l'ami le plus intime du mari. A plus forte raison, le voyageur étranger, qui ne peut ainsi connaître des Chinoises que les femmes du peuple obligées à une vie extérieure par la dure nécessité de gagner leur riz quotidien.
Dans notre aimable petite maison, où nous sommes si bien installés avec tout notre personnel, c'est un continuel va-et-vient de visites, de cadeaux qu'on nous envoie en grande pompe, de serviteurs affairés venus pour s'entendre avec les nôtres au sujet de quelque grand dîner qu'on veut nous offrir ou de visites qu'on « prépare ». Tous ces actes de la vie mondaine chinoise sont, en effet, préparés par les serviteurs des deux parties, et les maîtres ne se mettent en mouvement que lorsque le protocole en est bien réglé. Ainsi .sont évitées les fausses man(jLuvres dans l'accomplissement des infinies et compliquées politesses qui .sont la façade, jusqu'ici indestructible, de la société chinoise.
Quand Mme Courtellemont reçoit des visites féminines, je lui laisse le champ libre dans la maison, et
VOYAGE AU YUNNAN m
c'est à son carnet de notes que j'emprunte le récit d'une visite de dame chinoise chez elle et ses impressions sur les musulmanes :
« La cour retentit d'un grand fracas, elle se remplit d'une foule de gens affairés. C'est la femme du premier notable mahométan de la ville qui vient me rendre visite ; parentes pauvres et servantes venues en palanquin, serviteurs marchant à pied, toute une suite de personnages importants et d'ailleurs inutiles l'escortent. L'un, brandissant la grande carte de visite rouge, précède le cortège, annonçant l'arrivée de la visiteuse; d'autres portent des lanternes de papier pour le retour, des éventails... ou rien du tout — tous également pleins de leur importance, faisant les moindres choses d'un air comiquement mystérieux qui convient à des gens chargés d'accompagner, transporter, protéger ou servir l'objet précieux, invisible aux yeux de la foule, qui est enfermé dans la chaise à porteurs close de tous côtés par de doubles rideaux.
« Enfin la chaise est déposée près de la porte où je l'attends, et l'étrange petite personne, brillante et parfumée, en sort comme d'un écrin. Elle est couverte de broderies, de pierreries, la figure crûment peinte de blanc et de rose, les sourcils nettement dessinés au pinceau; la bouche traversée, verticalement, d'un trait rouge qui la fait paraître plus menue ; les cheveux soigneusement collés et appliqués afin que nul ne dépasse l'ensemble, la figure bien débarrassée de tout duvet qui donnerait des apparences de bestialité (duvets poursuivis par la pince à épiler jusque
dans les replis du nez, des yeux, des oreilles), les ongles démesurément longs protégés par des gaines d'or, tenant à la main un écran, contenance habituelle des belles dames en visite. En équilibre instable sur ses petits pieds chaussés de minuscules souliers de satin brodé aux vives couleurs, elle me fait aussitôt un de ces petits saluts ridicules et charmants, légère inclinaison de côté, les mains jointes, saluts féminins, différents de ceux des hommes, qui ont un air pudique convenant aux femmes.
« Me conformant aux usages chinois, je la suis, m'appliquant à cette hospitalité empressée qui est de bon ton, échangeant sans compter les petits saluts. A la porte du logis, un salut hnal et plus solennel termine cette série de politesses, et tout le monde envahit la maison, examinant curieusement les objets d'origine européenne. Nos lits de camp, les objets de toilette, le linge, les vêtements, les livres, les appareils photographiques et scientifiques, les moindres cho.ses sont l'objet de commentaires dont je perds beaucoup, l'interprète ne pouvant suffire à traduire tout ce caquetage. Ce n'est pas une sinécure pour le mien de faire lace à toutes ces curiosités qui s'empressent autour de lui, l'accablant de mille questions : « A quoi sert ceci? i'ourquoicela? les femmes « d'Occident font-elles ceci ou cela? » Très ficrde moi quand il peut vanter mon courage parce que je fais tous les vovages à cheval, mon endurance parce que je ne suis jamais malade, il est moins satisfait de mes élégances. L'austérité de mon costume tailleur (le seul (\uc je puis emporter dans ce voyage qui sera
long et difficile) ne flatte pas sa vanité de serviteur. Il éprouve le besoin de donner des explications sur la simplicité nécessaire de mon costume, expliquant que, dans mon pays, comme toutes les Françaises je porte de longues robes de soie ou de satin, couvertes de broderies et de pierreries, les épaules et les bras nus, allant dans des réunions où se trouvent réunis les hommes et les femmes. Quand il me raconte qu'il fait à ses recluses un semblable tableau de nos coutumes, aussi extraordinaires pour elles que les leurs à nos yeux, qui doit les remplir d'horreur pour des mœurs aussi libres, je lui recommande de laisser dans l'ombre ses souvenirs de la vie européenne qu'il a entrevue à Hanoï.
«J'offre un goûterauquel je donneun attrait, nouveau pour mes hôtes, par les gâteaux et les bonbons d'Europe que j'ai ajoutés à l'habituel service chinois. Enfin, ma visiteuse trempe ses lèvres dans sa tasse de thé, qu'elle n'a pas encore touchée. C'est le signal du départ, et c'est pour cela que ce geste ne doit pas être fait plus tôt. C'est, alors, un remue-ménage général ; les porteurs de chaise sont appelés à grands cris; chacun s'agite, on ne saurait dire à quoi faire. Mais il est convenable que tout le monde soit en mouvement pour témoigner de l'importance des maîtres. Je reconduis la belle dame jusqu'à sa chaise à porteurs, échangeant encore d'interminables politesses et d'innombrables saluts; la chaise est inclinée et l'idole rentre dans son tabernacle. Les doubles rideaux sont soigneusement clos, ses serviteurs et les miens échangent aussi de nombreuses politesses et
congratulations, la chaise est soulevée par quatre vigoureux porteurs qui s'en vont au pas de parade, suivis de tout le personnel affairé, et le cortège disparaît dans la nuit, à la lueur des lanternes de papier, par les tortueuses rues chinoises.
« Peu de jours après, je vais rendre cette visite, ce qui me fournit l'occasion de voir un intérieur mahométem des plus intéressants. Le chef de cette famille est un descendant du célèbre général Ma-Ju-Lung; la maison oià je suis reçue a été habitée par lui.
« On sent bien, au luxe solide qui règne ici, que l'on est dans une vieille famille, dès longtemps accoutumée à la fortune et aux grandes situations. Selon la distribution invariable des maisons chinoises, trois cours se succèdent, séparées par des bâtiments et communiquant par des portes à deux battants. Au fond de la dernière cour se trouve l'appartement réservé aux femmes, où nul visiteur masculin n'est admis. Là m'attend la maîtresse de la maison, avec sa fille, sa bru, sa belle-mère, les parentes pauvres, veuves ou orphelines qui ont été recueillis par le chef de la famille, les enfants et les servantes. C'est un amusement pour toutes de voir l'Étrangère rendre visite. Je suis la première Européenne reçue dans cette maison, et c'est un petit événement dans la vie monotone qu'on y mène.
« On me présente tout d'abord à la belle-mère, vieille personne très digne, entourée du respect de tous. Avec l'âge, la femme chinoise trouve enfin la revanche dr toute sa jeunesse passée dans l'esclavage. A son tour, elle est respectée et obéie, môme
par son fils, qui oublie la femme pour ne voir que la mère. La vieillesse est l'objet d'un profond respect de la part de tous les Chinois, et les vieillards, en quelque sorte portés par cet hommage général qui les entoure, ont la dignité et la bienveillance des gens qui connaissent l'art de vieillir.
« La bonne dame me prend par la main et semble me couvrir de sa protection ; ses façons ont quelque chose de maternel qui inspire la sympathie et la confiance.
« J'examine avec un vif intérêt cet intérieur et l'on se prête de la meilleure grâce à me tout montrer. De beaux meubles laqués, des coffres précieux, des bibelots, des tentures brodées, ornent les chambres. Le lit de la dame est très riche, laqué et doré; comme tous les lits chinois, c'est une sorte de grande table carrée sur laquelle sont étendues des nattes et des couvertures de satin brodé. Les draps et la literie, tels que nous les comprenons, sont inconnus en Chine. Quatre colonnes élégantes soutiennent un ciel de lit de même dimension d'où tombe une moustiquaire de tulle rouge.
« Quelques objets européens, fîeurs artificielles, vases quelconques, flacons vides conservés précieusement, l'inévitable pendule, détonnent et me paraissent terriblement laids dans cet ensemble opulent. Je les ai déjà vus, trop souvent, horribles toujours, dans les intérieurs sordides des mandarins. Ces fonctionnaires, si élevée que soit leur situation, n'ont jamais un intérieur comparable à celui-ci ; ils vivent dans une anxiété continuelle, craignant les enquêtes
sur leur gestion quand leurs exactions ont provoqué des plaintes, la disgrâce qui peut s'ensuivre, et ils feignent volontiers la misère. On doit reconnaître, d'ailleurs, qu'ils ont de lourdes charges : des pots-devin à payer pour être nommés, d'autres pour se maintenir, des déplacements onéreux à subir qui les entraînent aux quatre coins de la Chine immense ; si bien que tout l'argent extorqué à leurs administrés s'évapore très vite.
« Mais ici, dans cette aristocratie musulmane, il y a la durée et la stabilité. En tous les détails se retrouve un luxe de bon aloi, acquis par des générations successives. On nous sert un plantureux et fin goûter dans une admirable vaisselle ancienne, digne d'un musée. Tandis que je suis assi.se à table avec les femmes de cette famille, mère, épouse, lîlle et bru, nous sommes entourées des parentes, des servantes et des enfants. Je puis à loisir examiner les physionomies et confirmer mes précédentes observations.
« Les femmes musulmanes ne se distinguent pas très sensiblement de la généralité des Chinoises. Leurs yeux, seuls, me .semblent caractéristiques, à peine obliques et bien ouverts, assez semblables aux noires; ils me surprennent toujours dans ces visages qui ont conservé les autres caractères de la rat<' jaune. Ils .sont toujours noirs, de môme que les cheveux.
« Ces yeux, qui n'ont encore pu devenir obliques, sont la dernière trace des sangs arabe et turckmèno infusés lors des migrations mahomélancs. Ces migra-
tions n'ont introduit en Chine que des hommes, qui ont dû, nécessairement, s'allier à des femmes d'oriaine locale. Au Yunnan, c'étaient des Chinoises ou des femmes des tribus aborigènes, telles que les lolos. Il en est résulté un métissage qui, de génération en vénération, a modifié et altéré les caractères originels.
« L'élément féminin, mahométan d'origine, a fait totalement défaut et ainsi semble s'expliquer l'absence de traditions dans les familles de cette reli-
gion.
« C'est toujours au foyer, par la femme, que les traditions se transmettent ; les mahométans de Chine ayant manqué de cet élément, c'est la femme chinoise installée à leur foyer qui, tout naturellement, y a établi, conservé, enraciné les coutumes chinoises. En sorte qu'il est très surprenant, pour qui connaît la vie de la femme dans les pays de religion mahométane, dans tout l'Orient, chez les Arabes, de ne trouver ici aucune trace de ses coutumes ou de ses pratiques.
« Les femmes musulmanes de Chine ne voilent jamais leur visage; elles n'ont pas ces raffinements de toilette intime qui sont la grande affaire dans les harems d'Orient où la femme est surtout un objet de plaisir. Elles vivent, à très peu de chose près, comme les autres Chinoises. Si elles sont isolées de la société des hommes, c'est en conformité des usages chinois. Chinoises, elles le sont jusqu'aux petits pieds, inclusivement : je leur vois, à toutes, ces pieds déformés que n'avait pas prévus le Coran.
ii8 VOYAGE AU YUNNAN
« Elles ne pratiquent guère la religion, déjà passablement négligée par les hommes. Et, cependant, il leur reste, des origines lointaines, des caractères généraux encore bien intéressants. Ces femmes participent du caractère loyal et fier qu'on remarque chez les mahométans; leur condition est meilleure que celle de la femme dans les familles bouddhistes : elles ont certains droits et c'est une étape dans la voie du progrès.
« De ces femmes qui m'entourent, aucune n'est instruite. 11 n'existe même pas d'école de filles, tandis qu'elles sont nombreuses pour les garçons. Mais, si elles sont incultes, elles ne sont nullement inintelligentes; il est facile de s'en convaincre. Leur existence se passe loin du monde et de la vie active ; elles se lèvent tard, flânent, ne s'occupent nullement de la maison, que dirige une mère ou une belle-mère, jouent, fument, échangent des visites, font venir les comédiens. Et, malgré cette vie abêtissante, bien souvent un caractère se forme ; avec les droits acquis par l'âge, une femme qui aura si peu vécu par ellemême deviendra le bon conseiller de l'homme, mari ou fils, qui agit au dehors, inspiré ou dirigé par elle. »
Deux écoles françaises sont ouvertes à ^'unnansen. Les places vacantes sont très sollicitées par les pères de famille, qui rivalisent d'intrigues pour y faire admettre leurs enfants. Le directeur d'une de ces écoles. M. Courcelle, a obtenu des résultats
magnifiques en quelques mois, grâce à des procédés ingénieux. Ancien directeur d'un pensionnat de sourds-muets à Paris, il était particulièrement préparé à la situation qui lui était faite à son arrivée en Chine, où, dans les débuts, il lui était fort difficile de se faire comprendre de ses élèves, véritables sourdsmuets pour lui (i).
De l'autre école, récemment ouverte, je ne dirai rien, son jeune directeur n'ayant pas encore eu le temps de faire ses preuves, si ce n'est que, dès son ouverture, les places disponibles furent également très sollicitées.
Le fait doit être noté, car il est une preuve matérielle bien évidente du désir des Célestes de se livrer à l'étude des langues européennes. C'est évidemment un prélude à celle des sciences occidentales. Il est à
(i) Pendant son séjour à Yunnan-sen, le vice-roi, en personne, est venu visiter son école et l'a publiquement félicité de son habileté et de sa patience. Les parents avaient pour lui la plus grande estime et, à la façon chinoise, la lui témoignaient en lui offrant des tentures rouges sur lesquelles, en grands caractères brodés, étaient énumérés ses mérites et la reconnaissance de ses élèves. C'était un succès complet, sans réserve... Aussi, quelques semaines plus tard, était-il expulsé du Yunnan par le consul, puis révoqué par le gouvernement général de l'Indo-Chine, dont il dépendait, pour indiscipline envers le consul général (?). Quand on veut tuer son chien...
Dès son retour en France, M. Courcelle n'a pas eu de peine à démontrer la partialité dont il avait été victime. Réintégré dans les cadres par son chef suprême, le ministre des colonies, comme il avait parfaitement réussi chez les Chinois, qu'il commençait à connaître leur langue, il fut envoyé... à la côte occidentale d'Afrique, en attendant que les ministres des affaires étrangères et des colonies se fussent mis d'accord sur le développement à donner à l'influence française au Yunnan.
I20 VOYAGE AU YUNNAN
signaler surtout à ceux qui persistent à croire que la Chine n'est pas engagée dans la voie d'une rénovation plus ou moins rapide, à l'instar du Japon, nation dont les progrès sont bien admirés en Chine, plus qu'on ne le croit généralement.
Ici, ces jours derniers, dix jeunes gens, lauréats d'un concours spécial, ont été désignés pour aller en Europe étudier les sciences modernes aux frais du gouvernement et... c'est au Japon qu'on va les envoyer sous la conduite d'un mandarin qui, par aventure, se trouve être musulman.
Un dispensaire fonctionne sous la direction de deux docteurs militaires. Les consultations sont très suivies, sans prévention de la part des populations; des notables même viennent réclamer leurs soins.
Un laboratoire d'analyses dirigé par un pharmacien major de l'armée, choisi parmi les plus distingués en raison de ses antécédents coloniaux, a été créé à Yunnan-senet l'on y a adjoint un observatoire météorologique
Enfin, un bureau de poste du service indo-chinois est ouvert aux correspondances, aux mandats, voire même aux colis postaux. Les Chinois en ont bien vite apprécié les avantages ; ils y portent souvent leurs lettres et prennent des mandats pour Canton ou les autres villes chinoises dans lesquelles se trouvent des bureaux correspondants. Dans ce pays où la question des transports d'argent est si grosse de difficultés, l'envoi des fonds par mandats-poste constitue un avantage inappréciable.
Toutes ces initiatives sont dues au gouvernement général de l'Indo-Chino, sous l'active et puissante direction de M. Doumer. Elles doivent amener un développement progressif de notre influence dans cette province excentrique, celle qui se rattache le moins à la masse de l'Empire du Milieu.
La création de notre voie ferrée la reliant au Tonkin la rendra de plus en plus tributaire de notre colonie, dont elle est l'hinterland et le prolongement économique nécessaire.
Demain, nous allons reprendre notre vie errante. Le consul de France m'a exprimé le désir de me voir quitter la capitale avant la fête nationale du 14 juillet. Depuis mon arrivée, il a voulu ignorer ma présence, qu'il jugeait susceptible de porter ombrage aux mandarins, et il se soucie fort peu de me voir joindre à la colonie française pour la réception officielle. Me voici donc proscrit. Ma bonne volonté, mon zèle à servir la cause française, mon désir d'apporter un peu de lumière sur tant de questions ignorées ou obscures, peut-être mon impartialité dans les jugements que je suis appelé à porter sur ce pays, m'ont rendu la bête noire de ce fonctionnaire irascible et ombrageux.
La fête, d'ailleurs, sera plutôt lugubre, la majorité des fonctionnaires souffrant de l'humeur tyrannique et inégale du représentant de la France. En ce qui me concerne, je n'ai eu jusqu'ici qu'à me plaindre de ses procédés. Dès mon entrée au Yunnan, il a manifesté la crainte de voir les autorités chinoises inter-
prêter mon voyage d'études comme une tendance à pactiser avec l'élément mahométan contre leur domination.
Les faits lui ont donné tort et mes agissements n'ont provoqué aucune suspicion. Cependant, il a persisté dans ses appréhensions. En vain, lui ai-je objecté mon expérience des voyages, les preuvesque j'en ai données dans des pays bien plus fermés, dans des circonstances bien plus difficiles et pour mener à bien des études autrement délicates. Il n'a rien voulu entendre.
Les mandarins n'ont pas pris ombrage de moi? Eh bien, c'est qu'ils ont manqué de clairvoyance ou de vigilance, voilà tout.
Mais, était-ce le devoir d'un consul de France de prendre en main leurs propres intérêts et de s'en montrer plus soucieux qu'eux-mêmes?
11 a fait ainsi, cependant, et verbalement d'abord, par lettre officielle ensuite, sous prétexte de dégager sa responsabilité, il m'a signalé à la défiance des autorités provinciales.
Et que firent ces ombrageux mandarins, ce vice-roi si méfiant?
Ils s'abstinrent do toute démarche ou mesure gênante pour moi. Aucune prohibition ne me fut opposée et on me donna un passeport et une escorte pour traverser le Yunnan et me rendre au Se-tchouen.
•Malgré cette dénonciation injustifiée qui nous prive par le fait de l'unique .sauvegarde du voyageur européen en Chine — la protection officielle du gou-
vernement de son pays, qui entretient les Célestes dans la crainte salutaire de la carte à payer en cas de dommages ou de violences; — nous partons très confiants et pleins d'espoir.
Très confiants dans les bonnes dispositions des Chinois à notre égard parce qu'ils connaîtront de proche en proche notre bonne réputation qui ne manquera pas de nous précéder; pleins d'espoir, car, bien que M . François m'ait affirmé que « l'ère des explorations et des missions d'étude est désormais close au Yunnan » , nous sommes persuadés qu'il y a beaucoup à apprendre, beaucoup à faire encore pour nous, pour bien d'autres encore après nous, et nous avons la conviction que nos efforts ne seront pas stériles.
On pourrait se demander, au récit de ces manifestations d'un invraisemblable parti pris de la part d'un agent dont le devoir le plus strict serait précisément de faire le contraire, à quels mobiles il obéit. La réponse est bien simple. Dès son arrivée au Yunnan, il se montra pessimiste. Puis, en 1900, à la suite de sa trop mémorable retraite, M. François poussa un véritable cri d'alarme. Il afficha la prétention de sauver le pays de graves dangers où allait l'entraîner, d'après lui, une politique d'aventures.
Depuis, il n'a cessé de fournir les rapports les plus défavorables sur la province placée sous sa juridiction : pays nul au point de vue agricole, aucune importance au point de vue commercial, richesses minières problématiques, densité de population extrêmement faible, hostilité de la nature et des habitants.
124 VOYAGK AU VUNNAN
Cet agent avait-il du moins voyagé, parcouru le Yunnan, observé personnellement l'état de l'agriculture, du commerce, visité les principaux centres d'élevage?
Non point. Il avait fait un premier voyage de Koui-tcheouàYunnan-sen, puis parcouru à plusieurs reprises, mais dans quelles conditions (!) les onze étapes qui séparent la capitale provinciale de notre frontière tonkinoise.
Or, si l'on considère que le Yunnan est à peu près grand comme la France, on se fera une idée de la brièveté de ces trajets par rapport à l'ensemble du pays, en les comparant à ceux que ferait un voyageur venu de la frontière italienne à Mâcon, puis de Mâcon à Marseille et vice versa à plusieurs reprises.
Et aujourd'hui, malgré l'évidence même, malgré les témoignages concordants de tous ceux qui, à différents titres, ont été appelés à fournir un avis motivé sur la valeur du Yunnan après lavoir parcouru, étudié, il persiste dans son opinion pessimiste et manifeste son dépit vis-à-vis de quiconque ne la partage point.
Se sentant soutenu à Paris par son ministre, hostile aux projets de M . Doumer sur le ^'unnan , il croit faire sa cour en molestant les agents de la politique d'expansion du gouverneur de T Indo-Chine, résolument pacifique quoi qu'on en dise, mais active et fière. voulant profiter des avantages de la situation de notre Tonkin vis-à-vis des provinces méridionnales de la Chine, afin de pousser plus avant notre action économique et civilisatrice.
14 juillet. — Un de nos mulets achetés à Mong-tse est mort de la morve, et j'ai dû faire l'acquisition d'un cheval pour le remplacer; de taille moyenne pour le pavs — i m. 35 environ — en bon état, cinq ans, les membres solides, je l'ai payé seulement 35 piastres. Il est vrai qu'il a une vilaine robe.
Notre personnel s'est augmenté d'un cuisinier musulman et d'un satellite de même religion. J'ai déjà réuni des collections d'échantillons commerciaux pour l'exposition que je compte faire au retour; ils chargent trois mulets, et notre caravane compte maintenant quatorze animaux de bât ou de selle conduits par trois mafous, les mêmes qui nous ont amenés de Mong-tse, contents de nous comme nous le sommes d'eux, prêts à nous suivre partout où nous voudrons.
Au dernier moment, j'achète encore un fort mulet — I m. 40 de taille — pour 60 taëls, soit environ 180 francs. Malheureusement il a peur des chariots, et comme je l'ai choisi pour monture, je vais en voir de cruelles avec lui.
Nous voici donc de nouveau en route. Une promenade, cette première étape, qui nous conduit à Ta-pan-chiao, vingt kilomètres à peine à faire dans la plaine d'abord, puis sur des mamelons maigrement boisés de résineux.
Nous croisons des convois de bûcherons qui portent à la ville de pesantes charges et aussi des bandes de porteurs pliants sous le faix de volumineux paniers remplis de volailles. Certains marchent depuis sept journées pour apporter à la capitale poulets ou
canards, qu'ils y vendront loo sapèques, soit environ 25 centimes. A chaque étape, ils ont la précaution de donner quelques poignées de graines aux malheureux volatiles entassés dans leurs cages, épinettes improvisées qui les conduisent en bon état au marché.
Notre gîte d'étape est parlait, ce soir. Une auberge peinte à neuf, dans un site charmant. Une pagode pittoresque se mire dans une source d'eau profonde qu'abritent de vieux arbres moussus. Nous y passons une heure délicieuse de rêverie et de charme.
A présent, nous voici libres, sur la route libre, délivrés de toutes tracasseries, de tout espionnage; libres de faire notre devoir face à face avec nos consciences, sans tutelle hypocrite masquant un mauvais vouloir certain.
2j juillet. — Oc grands milans roux décrivent leurs orbes au-dessus du petit enclos qui entoure notre demeure. Ils poussent un cri ])laintif ressemblant au hennissement lointain d'un jeune poulain.
Nous sommes depuis hier à Tong-tchouan-fou, et, grâce à l'amabilité du préfet, logés au Camp des lettrés, bâtiment destiné à abriter, à l'époque des examens, les examinateurs et leur suite. Dans ce vaste édifice, avec cours et jardins, notre petite tribu s'est installée très confortablement.
Va\ attendant la visite du missionnaire, l'excellent l'ère Bonhomme, qui viendra me chercher pour me conduire successi\tment chez le sous-préfet et cliez
le préfet, je repasse mes notes de route griffonnées au crayon sur mon calepin.
Depuis Ta-pan-chiao, nous avons mis huit jours pour arriver à Tong-tchouan, par petites étapes, prenant bien notre temps pour tout observer.
Mes notes sont très laconiques; les observations spéciales faites aux étapes trouveraient mal leur place ici, qu'il s'agisse de botanique, d'entomologie et, d'une façon générale, d'histoire naturelle, d'agriculture ou de commerce. Je vais donc transcrire mes seules notes de route; malgré leur brièveté, elles suffiront à donner un aperçu des pays traversés.
I $ juillet. — Nous partons à six heures et demie. Les mamelons boisés continuent jusqu'au beau lac de Yang-line, au bord duquel s'élève la petite ville du même nom, bien placée à l'embranchement de plusieurs routes vers le Se-tchouen et le Koui-tcheou. Marché très animé, malgré la pluie qui commence à tomber quand nous y arrivons, vers quatre heures. Soixante lis de route aujourd'hui. Aux abords de la ville, nombreuses cultures de maïs et de pommes de terre. Campagnes peu peuplées.
16 juillet. — Nous contournons le lac de Yangline. Nos montures enfoncent dans la boue grrasse des digues. (Oh! ces marches en plaine, pendant la saison des pluies!)
Admirablement cultivée, sillonnée de cours d'eau très poissonneux, cette belle plaine en bordure du
lac. A chaque pas, des irrigations ingénieuses, norias pour élever Teau dans les parties hautes, étangs artificiels sur les premières colUnes pour garder l'eau en réserve, caniveaux de drainage, etc.
Fréquentes averses dans la journée; pluie torrentielle pendant la nuit, que nous passons à Yang-kaï, petit bourg où nous sommes arrivés de bonne heure, ayant couvert encore soixante lis aujourd'hui, depuis Yang-line.
A l'auberge, très spacieuse et relativement confortable, j'ai voulu faire largesse à mes hommes; j'ai acheté et fait tuer un mouton — mais nous ne sommes ni en Arabie, ni en Perse où l'on ferait bombance avec pareille aubaine. Mes Chinois, eux, ont fait la grimace; ils auraient préféré un petit cochon, naturellement! Ce sera pour une autre fois.
La viande des moutons du Yunnan oriental est exquise, et nous nous régalons d'un gigot bien rôti. Nous emporterons avec nous une bonne provision de viande fraîche, qui nous promet de succulentes côtelettes, des épaules braisées et des pilafs royaux pour les prochaines étapes.
i y juillet. — Nous suivons une vallée non portée sur les cartes; elle est assez peuplée, le .sarrasin y est cultivé exclusivement; .ses fleurs étendent leurs neiges sur le sol rouge. He nombreux troupeaux de breufs et de moutons paissent sur les collines.
La vallée se resserre et le pays s'accidente quand nous approchons de Liou-shui-ho, pauvre village de bûcherons, où nous décidons de faire halle, après
VOYAGE AU YUXXAN 129
six heures et demie de marche, nous donnant à peu près 65 lis pour l'étape.
Dans les alentours du village, je remarque de beaux kakis (plaqueminiers) dont les fruits sont déjà de la oTosseur d'une noix, des châtaigniers et deslataniers.
18 juillet. — La région est très boisée, nous sommes à. 2,120 mètres d'altitude; la vallée s'encaisse de plus en plus.
Sur le bord du chemin, des massifs de vigne viero-e chargée de fruits, et des halliers de vigne sauvage. Des edelweiss partout. Le temps est très doux, i^ deo-rés à neuf heures du matin. Nous traversons de nombreux hameaux de montagnards. Arrivés à Kung-chang à midi, nons nous arrêtons, ayant beaucoup à étudier au marché, qui paraît très fréquenté.
rç juillet. — Route accidentée, nombreux ravins. Nous nous élevons sur la croupe d'une grande montagne, traversant les villages de Siao-long-tan, aux enclos remplis de noyers, de châtaigniers, de poiriers et de pêchers. Les cultures d'avoine et de sarrasin se raréfient et deviennent plus maigres.
Dans les petits bois de sapins nous ramassons de beaux cèpes. Nous faisons halte dans le hameau de Tichan, où, à défaut d'auberge, nous logerons comme nous pourrons chez le chef du village. Les braves gens qui nous accueillent font de leur mieux pour aménager le plus confortablement possible leur pauvre demeure.
Nous respirons un air pur, nous sommes les hôtes
I30 VOYAGE AU YUNNAN
de bons paysans : que pouvons-nous désirer de mieux? Le petit jardin, derrière la maison, nous rappelle à s'y méprendre, avec ses haies mal entretenues, ses enclos en ruines, le petit village de Brie où, après nos voyages, nous cherchons le calme et le repos. Et c'est un souvenir bien doux qu'évoquent en nous ces lieux agrestes...
20 juillet. — Nous sommes dans le carboniférien; les mamelons d'argile rouge, recouvrant les pointements calcaires, s'érodent sous les pluies. Des affleurements de houille se distinguent à l'œil nu, dans le fond des ravins éboulés.
Les cultures d'avoine et de sarrasin continuent. C'est l'unique récolte de cette région montueuse et p au\ re. Les eaux pluviales ne sont pas retenues par les argiles grasses; la terre se dessèche et se crevasse pendant l'hiver. La population clairsemée n'a pas aménagé le sol en terrasses ; les croupes sont déboisées par les incendies et ravinées par les pluies d'été. De nombreux troupeaux de moutons et de chèvres y paissent de maigres pâtures.
Traversé le village de Ta-shui-tan, étape ordinaire des voyageurs, gros hameau avec plusieurs auberges, siège d'une ancienne sous-préfecture dont les bâtiments abandonnés tombent en ruines.
Arrivés à Lay-tou-po, après cinq heures de marche, soit environ 50 lis. Nous sommes à 2,000 mètres d'altitude.
21 juillet. — Le pays est de moins en moins
habité, les champs d'avoine et de sarrasin de plus en plus rares. Nous nous élevons encore et franchissons un col à 3,000 mètres. Vue superbe sur le pays que nous dominons de tous côtés. C'est un enchevêtrement, un nœud de montagnes, point d'intersection de trois bassins fluviaux, une des parties les plus déshéritées du Yunnan, n'étaient les richesses minières du sous-sol, peu connues mais pleines de promesses. Dans la contrée, le cuivre abonde, mais l'absence de forêts pour la fabrication du charbon nécessaire à la réduction du minerai paraît avoir éloigné les Chinois de toute exploitation.
Le col franchi, nous descendons rapidement sur un affluent du Yang-tse, dont nous suivons le lit jusqu'à la plaine de Tong-tchouan-fou. Le cours d'eau disparaît parfois dans les calcaires pour sourdre ensuite de la montagne en sources vauclusiennes très limpides.
On y pêche des truites exquises dont nous nous régalons ce soir à Tcha-ho-ki, où. nous couchons; c'est un gros village, poste de soldats, likin important, — toute la lyre fiscale et mandarinale, araignées dans leurs toiles.
Soixante-quinze lis aujourd'hui.
22 juillet. — La rivière coule ici à 2,380 mètres au-dessus du niveau de la mer; noussuivons la vallée encaissée oii elle se glisse, rapide et scintillante sur les galets. Le sol est couvert de jaunes œillets d'Inde en fleurs. De petits barrages s'échelonnent, détournant l'eau vers de minuscules vergers et d'étroites rizières.
Partis à sept heures de Tcha-ho-ki, nous débouchons à trois heures dans la belle plaine lacustre de Tong-tchouan-fou, où nous arrivons après une étape d'environ 70 lis.
Je laisse la caravane à l'auberore et vais rendre visite au R. P. Bonhomme qui vit seul ici parmi ses chrétiens. Il se charge de faire prévenir les mandarins de notre arrivée. Ceux-ci s'empressent de mettre le Camp des lettrés à notre disposition. Sans regrets, on le devine, nous évacuons l'auberge déjà envahie de curieux.
Le P. Bonhomme vient présider à notre installation. Quel plaisir pour ce brave missionnaire de revoir une compatriote! Depuis vingt-cinq ans qu'il est ici, il n'en a vu aucune, caraucune n'est venue jusqu'ici, et il en a presque perdu le souvenir. En revanche, il n'a pas perdu son bel accent du Midi, qui sonne clair à nos oreilles et nous réjouit le cœur. Ils sont chauds, ces accents sonores des voix méridionales, et ils contrastent si agréablement avec le nasillement chinois!
Le P. Bonhomme nous accueille avec une cordialité touchante. Rares sont les Français qui sont venus lui rendre visite en son volontaire exil, admirer les beaux résultats de .son magnifique apostolat, de son inépuisable charité. Ses chrétiens l'adorent, et cela est bien naturel, il est si bon et si généreux 1 Les autorités l'estiment et le respectent; sa longue barbe a blanchi dans leur ville, et, jamais, ils n'ont eu le moindre grief à formuler contre lui et sa chrétienté.
11 est resté à son poste pendant les événements (?)
VOYAGE AU YUNNAN i33
de 1900, et sa quiétude parfaite n'a pas été un seul instant troublée. Signe particulier : il n'a pas la moindre arme de défense, pas de fusil, pas même un revolver. Il a mieux que cela — il a sa foi... et sa bonté.
Depuis hier, c'est un va-et-vient continuel entre la mission et le Camp des lettrés. Le P. Bonhomme ne nous trouve jamais assez bien installés, il nous comble ; ses serviteurs s'empressent à aménager notre petite salle de réception, car il nous faudra recevoir des visites officielles, et le missionnaire veut pouvoir être fier de ses compatriotes.
A Tone-tchouan cesse la consommation du sel blanc du Yunnan. Il est remplacé par le sel noir provenant du Se-tchouen, dont les blocs ont des apparences de basalte. Il s'en fait un grand commerce de détail dans la grande rue qui traverse longitudinalement la ville, de l'ouest à l'est, et dans laquelle se tient un gros marché quotidien.
La population de Tong-tchouan ne compte guère que 10,000 âmes environ, mais la vallée et les montagnes voisines sont assez peuplées. J'ai pu m'en rendre compte au cours de quelques excursions, et, notamment, dans celle que je fis à Y-tche-ko, pour aller visiter une colonie musulmane dont les notables m'avaient rendu visite à Yunnan-sen.
Il est impossible d'imaginer aspect plus riant que celui de cette vallée de Y-tche-ko, de 40 kilomètres de longueur, au fond de laquelle coule une petite rivière sinueuse irriguant la plaine verdoyante de
rizières et de champs de maïs, coupée de villages et de hameaux qu'entourent de beaux vergers oii les pommiers abondent.
On me montre onze mosquées, se détachant en blanc dans la verdure. La plus importante, qu'habite un jeune mufti, s'élève, ou plutôt tombe en ruines dans la bourgade principale. Elle croule de vétusté et de misère.
On peut voir ici un exemple saisissant de ce qu'est actuellement le Yunnan. Par son agriculture, cette vallée est aussi riche qu'on peut le désirer, riche à souhait, et ses habitants sont lamentablement pauvres. Les branches de leurs pommiers craquent sous le poids des fruits, la volaille pullule autour des maisons, les champs bien cultivés donnent deux récoltes par an, mais où et comment vendre tout cela? A la capitale? Après sept jours de marche, comme les bonnes gens que nous avons rencontrés, ils vendront poulets et canards 25 centimes pièce et leurs jolies petites pommes roses, qui rappellent nos pommes d'api, quelques centimes le picul (i).
Quelle somme dérisoire le cultivateur peut-il retirer de cette maigre opération? il faut cependant de l'argent pour acheter des chaussures, des vêtements, du fil et des aiguilles, le sel indispensable, payer quelques impôts, etc.
Tel est, à peu près, l'état général de la province, par suite de l'absence de voies de communication et de moyens de transport. Autour des agglomérations
(1) 60 kilos.
VOYAGE AU YUNXAN i35
urbaines, les cultivateurs trouvent encore un écoulement pour leurs denrées que les fonctionnaires, les commerçants et les artisans leurs achètent. Mais dans les campagnes, comment faire s'il est impossible de transporter à distance les produits et sous-produits de l'agriculture? C'est en cela que nos voies ferrées provoqueront une véritable révolution économique et apporteront la prospérité et le bien-être dans ces pays oij l'abondance des richesses naturelles et un climat des plus favorables n'ont pas suffi à exclure la pénurie et la misère.
Un trait m'a frappé. Comme il était l'heure de dîner, les notables, à qui j'avais remis une somme d'argent pour la restauration de la mosquée, m'offrirent de faire tuer une chèvre. Je déclinai leur offre sans qu'ils insistassent, d'ailleurs, pour me la faire accepter. Un poulet fut alors tué et on me le servit avec quelques pommes et des galettes de froment. Comme je touchais à peine aux pommes, les assistants se les partagèrent et les dévorèrent avec avidité comme des gens qui en seraient privés. Et, cependant, leurs pommiers croulaient sous les fruits. Mais ils se gardent d'en manger parce que cette denrée est celle qui se vend le mieux à Yunnan-sen et qu'ils ont tant de difficulté à se procurer de l'argent qu'ils refrènent leur gourmandise. Ils se privent ainsi de tout, les pauvres gens, pour réaliser les quelques sapèques qui leur sont strictement nécessaires.
j/ juillet. — Bien vite ont passé les quelques
jours consacrés à l'étude de cette région de Tongtchouan-fou, si intéressante à tant de points de vue et surtout à celui de son avenir minier. Du charbon, du fer, du cuivre, on en exploite un peu partout, mais par quels moyens ! Le minerai et le combustible sont transportés à dos d'homme, dans des hottes.
Un riche Chinois, homme avisé, avait fait les frais d'une route praticable aux chariots de bois; il avait même fait construire une forte charrette que traînait une grosse mule et dans laquelle il transportait vingt charges à la fois. Mais la corporation des portefaix et les notables l'ont énergiquement mis en demeure de renoncer à de semblables pratiques, dont l'extension aurait ruiné les porteurs . La charrette fut remisée et la route laissée sans entretien ; on la montre maintenant aux voyageurs comme une curiosité.
Mais ceci est déjà de l'histoire ancienne, et demain des initiatives nouvelles ne se heurteront plus à de telles routines. Un vent de progrès se lève, brise hésitante au début, souffle impétueux demain, ouragan peut-être plus tard. 11 faut s'y attendre et, — pourquoi ne pas le dire, — l'espérer même, car c'est la loi humaine d'évolution et de progrès.
Aux hommes clairvoyants d'orienter leur ligne de conduite pour mettre à profit ces forces in \ incibles et ne pas se laisser entraîner ou briser par elles.
...Les jours ont vite passé et voici l'heure des adieux. « Je vais pleurer comme une bête quand vous serez partis »>, nous dit le P. Bonhomme avec son bel accent. Nous aussi, nous quitterons le cœur
serré ce brave et digne homme, laissant à son poste d'avant-garde cette sentinelle perdue.
Les mandarins d'ici se sont fort bien conduits à mon égard. Pendant tout mon séjour, ils m'ont prodigué les marques d'estime et de respect. Aujourd'hui, ils me proposent de m'accompagner pompeusement en dehors des portes, où le préfet d'abord, le sous-préfet, un peu plus loin, veulent m'offrir successivement des repas d'adieu. C'est le maximum des politesses que l'on peut attendre d'eux. Je les décline, prétextant la pluie, et je tiens bon, malgré leur insistance.
Ils se confondent en congratulations, me félicitant tout particulièrement d'avoir adopté le costume chinois. A leur avis, j'évite ainsi d'exciter la curiosité des populations, — curiosité qui lasse et énerve le voyageur et devient le point de départ de bien des bagarres; ils m'assurent que la bonne impression que l'on conserve de nous jici effacera, dans l'esprit des habitants, la fâcheuse réputation laissée par de précédents voyageurs européens et surtout par les gens de leur suite.
Nous partons dans la direction de Tchao-toung-fou, par une petite pluie fine et froide ; nous traversons six kilomètres de plaine, pour ensuite gravir un col dans les calcaires. La région rappelle très sensiblement celle si caractéristique, connue en Damaltiesous le nom de « Kars » . Nous suivons ensuite une petite rivière, affluent du Kiang-ti, jusqu'à Hong-shi-ngaï où nous coucherons ce soir, après six heures et demie de marche sous la pluie, par des sentiers glis-
sants sur lesquels nos montures et nos bêtes de somme ont avancé péniblement.
Aussi, apprécions-nous le hangar qui nous sert de dortoir, où nous pouvons nous sécher à la flamme claire des fagots.
/" août. — I )épart de Hong-shi-ngaï à sept heures. Nos chevaux passent à gué. presque à la nage, la rivière grossie par les pluies, et nous gravissons les lignes de faîte qui nous séparent d'un autre affluent du Kiang-ti. Très boisées et peu peuplées, ces croupes de terre rouge. Quelques troupeaux de moutons et de chèvres y broutent une herbe fine, mais rare.
Nous nous arrêtons au petit village de Shan-houshou, après trois heures et demie de marche seulement. iMais il est intéressant d'observer les mœurs et les coutumes de ces montagnards. Pas d'auberge, bien entendu, dans ce hameau. Nous nous gîtons dans une sorte de tanière qui brille par l'absence de fenêtres — mais aussi de vermine, ce qui est fort appréciable. Les paysans nous font un excellent accueil; ils nous apportent du lait, du miel, des poires, sont hospitaliers et prévenants. Nos hommes se régalent de pommes de terre cuites sous la cendre et d'épis de maïs grillés.
2 août. — Comme hier; le temps est limpide; le ciel d'un bleu turquoise est à son maximum de pureté. Pas un nuage, pas le plus petit cirrus, un ciel de Provence.
VOYAGE AU YUNNAN i39
A six heures cinquante, nous nous mettons en route. C'est un résultat, de partir aussi matin tous les jours; il est obtenu grâce à la discipline imposée à notre petit monde. Chaque jour, invariablement, chacun aura la même besogne et, grâce à cette régularité, tout se fait sans bruit, sans jurons, sans colère.
Nous suivons les lignes de crête, tantôt grimpant, tantôt dévalant, entre des petits bois de sapins, sur de monotones étendues de terres rouges incultes et inhabitées.
A dix heures, nous passons à Tching-kou, par 2,950 mètres d'altitude, et non au bord de la rivière, comme le portent nos cartes. Beau village, nombreuses auberges ; puis, c'est la descente dans la belle vallée de I-tchi-sung qui s'ouvre à nos pieds et dans laquelle nous cheminons jusqu'à onze heures.
I-tchi-sune est un grros village, situé sur une colline que couronne une pagode. Une petite rivière coule au pied du village; hommes et bêtes vont s'y baigner, profitant de ce bel après-midi de repos, par ce temps radieux.
La plaine est riche et bien cultivée ; le marché bien approvisionné de légumes et fruits. Nos gens font bombance et les servantes de l'auberge nous ont tout l'air, par exception, d'être très hospitalières...
On cultive beaucoup d'arbres à cire dans cette région — si, toutefois, cette dénomination d'arbre à cire est bien applicable à l'arbre qui a pour fonction d'entretenir des insectes producteurs de cire. De
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petites poches, affectant la forme de pseudo-cocons de la grosseur d'un pois, contiennent les œufs de ces insectes. Recueillis sur les arbrisseaux où ils ont été déposés, ces cocons pleins d'oeufs sont placés dans des sachets de paille, entre les branches maîtresses des arbres où l'on veut faire déposer la cire. Ce sont des espèces de troènes [Ligustrum lucidum). Sur les branches, grosses et petites, les insectes, dès leur éclosion, se propagent et les mâles sécrètent une matière grasse destinée à protéger les nouvelles générations. C'est la cire végétale. Elle recouvre les ramures d'un blanc duvet floconneux que les Chinois recueillent en grattant avec un couteau et fondent au bain-marie en pains ronds d'une blancheur éclatante. Le produit a l'aspect et la légèreté du blanc de baleine. Il est très estimé pour la fabrication des cierges et des bougies.
j août. — Même limpidité absolue de l'atmosphère. Décidément, cette saison des pluies dont on parle tant est bénigne pour nous; le ciel se montre clément et nous favorise.
Départ à six heures. Nombreux villages, rizières, champs {l'indigo. Nous descendons la vallée qui nous conduit presque en ligne droite, par une pente insensible, vers le Kiang-ti, dont le cours encaissé sera un obstacle très sérieux au passage d'une voie ferrée vers le Se-tchouen, ijui devrait, fatalement, traverser le cours d'eau en un point quelconque. Il coule devant le village de Kiang-ti, où nous arrivons après sept heures de marche, à 1,500 mètres d'alti-
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tude. Aussi, trouvons-nous une chaleur tropicale; 35 degrés à l'ombre, contrastant péniblement avec notre moyenne de 25° des jours précédents.
La rivière roule avec fracas ses eaux limoneuses au pied de l'auberge où nous sommes descendus. Elle coule sur des blocs de basaltes noirs rendus brûlants par l'ardent soleil. Nous prenons un bain délicieux sur de petits bancs de sable, entre les rochers.
Je fais une recherche fructueuse d'échantillons minéralogiques et une belle chasse d'insectes. La nuit est chaude : le thermomètre ne descend pas audessous de 30 degrés.
4 août. — A dix heures et demie, en avant pour la grimpette qui nous attend! Il nous faut gravir à pic la rive droite du Kiang-ti; nous nous élevons de trois cents mètres en trente minutes et l'ascension continue. Mille mètres à monter sur une croupe argileuse. L'aspect du pays est tourmenté et sauvage; çà et là, sur le chemin, quelques huttes entourées de noyers. Après quatre heures d'ascension, nous voici au hameau de Ta-choui-tchi, auprès d'une jolie source, en plein dans les mines de charbon, pour l'instant abandonnées.
Nous logeons en dehors du village, dans une petite maison isolée où des aborigènes très accueillants nous donnent l'hospitalité. De type plutôt indo-européen mitigé de thibétain, les femmes sont avenantes, bien bâties, joyeuses. Ce sont des « louten », nous disent les soldats. Le pays est très
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oiboyeux : sangliers, loups, panthères, cerfs, chevreuils abondent; mais j'ai trop d'occupations sérieuses pour songer à la chasse.
Avec l'altitude, la fraîcheur est revenue. Nous n'avons que 19 degrés ce soir.
5 août. — Au réveil, une brume opaque masque toutes choses. Comme elle ne se lève pas, à huit heures nous partons quand même. Notre caravane s'ébranle, lugubre, dans le brouillard. Sur le bord du sentier, des amoncellements de scories témoignent d'une grande activité métallurgique, aujourd'hui morte. C'est tout ce qui reste d'une industrie minière autrefois très prospère.
Le brouillard se lève lentement ; nous descendons maintenant vers les plaines lacustres de Tchao-toung-
fou.
Tiens, voici des noisetiers — et avec des noisettes mûres, encore ! Nos hommes ne savent pas ce que c'est et s'étonnent de nous voir cueillir et manger ces fruits sauvages.
A dix heures, nous sommes au village musulman de Ta-lo-bo. Une grande animation y règne à l'occasion d'un enterrement. Je remarque la civière, sorte de cercueil à brancards qui servira à porter le corps. Celui-ci, enveloppé seulement d'un linceul, sera enseveli à même la terre ou, plus exactement, dans une fosse doublée de pierres plates, selon la coutume musulmane.
Les villageois nous regardent passer avec étonnement, sans hostilité comme sans sympathie. Je fais
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lamême constatation au village deTao-yen, oùnous arrivons aune heure. C'est un village essentiellement musulman et je suis frappé de rencontrer certains types sémites très caractérisés. Les notables me disent que leurs ancêtres sont venus par Canton vers le deuxième ou le troisième siècle de l'hégire ; navigateurs ou pirates devenus commerçants au Kouangtoung et qui, peuàpeu, se seraientavancés jusqu'ici. La chose n'a rien d'invraisemblable.
Ils ont été très éprouvés pendant la guerre, ce qui ne ferait que confirmer la vraisemblance de leur origine arabe. Aujourd'hui, ils vivent pauvres dans ce pays d'abondance, misérables dans ces plaines grasses et fertiles, faute de pouvoir rien écouler au dehors, pas plus leurs moutons que leurs céréales, leurs légumes ou leurs fruits. L'obstacle à l'exportation des moutons hors de cette contrée, où il s'en élève tant, gît dans la difficulté, l'impossibilité même de faire voyager les troupeaux. En effet, pendant l'été, les torrents grossis et les rivières sans gué sont autant d'obstacles infranchissables, et l'hiver, quand tous ces cours d'eau sont à sec ou guéables, les pâturages font totalement défaut pour alimenter les troupeaux en marche. Les notables me disent qu'il y a plus de vingt mille moutons dans la plaine de Tchao-toung-fou et que la région vers Pi-shieh et Lou-lang-tcheou en compte des centaines de mille. Et je me remémore les affirmations pessimistes du consul de Yunnan-sen, qui m'a assuré récemment que les moutons du Yunnan étaient encore une de ces légendes chères aux optimistes ; que les
moutons abattus dans les boucheries de la capitale provenaient de Se-tchouen et que, depuis des mois, il était à la recherche d'un troupeau de moutons pour le photographier.
Il est vrai que, du Yunnan, ce fonctionnaire connaît si peu de chose, qu'il devrait en parler avec circonspection. J'engagerais volontiers ceux qui ajoutent encore quelque créance à ses rapports à venir par ici voir si les moutons sont ou non mythiques ou si, au contraire, leurs gigots et leurs côtelettes sont d'appétissantes réalités.
Quant à moi, je demeure convaincu que l'élevage du mouton sera une des grandes ressources du Yunnan lorsque, après l'ouvertures des voies ferrées, des animaux en parfait état pourront être transportés en deux jours vers le Tonkin et les mers de Chine, où le ravitaillement en viande de boucherie est toujours si difficile et où un débouché considérable sera de plus en plus assuré, tant pour les garnisons européennes que pour les équipages des marines de guerre et de commerce.
Ici, un mouton ordinaire vaut une piastre (2 fr. 10). Au Tonkin, il vaut onze fois plus. Il y a là une belle marge, on le voit.
6 août. — De Tao-yuen à Tchao-toung-fou ; c'est une promenade de six heures à travers un jardin : rizières, potagers et vergers se succèdent. Nous remarquons quelques châtaigniers.
La ville apparaît de loin, étalée sur une petite émincnco. au milieu de la grande plaine. Un long fau-
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bourg en précède l'entrée et au dehors des remparts, sur une longueur de 300 mètres, ce faubourg a l'importance d'une ville très animée, que dis-je, grouillante de vie.
Nous nous frayons péniblement passage à travers la foule compacte, pour atteindre la Mission catholique. Le Père Le Garrec, qui vit seul dans ce poste avancé, est occupé à surveiller la construction de son église et, bien que notre arrivée lui ait été annoncée par son confrère de Tong-tchouan, il pâlit d'émotion. C'est qu'il ne voit pas souvent, lui non plus, des Français dans sa bonne ville de Tchao-toung.
Tchao-toung-fou, 20 août.
Les mandarins étaient ici sous l'impression fâcheuse laissée par le passage d'un voyageur français dont les gens s'étaient, paraît-il, fort mal conduits. Aussi se sont-ils tenus, tout d'abord, dans une certaine réserve à notre égard et nous ont-ils laissé descendre dans une auberge que le P. Le Garrec avait bien voulu retenir pour nous ; c'est précisément la même (la seule convenable d'ailleurs) où le voyageur en question avait habité. A notre arrivée, le propriétaire et son caissier prirent la fuite, terrorisés à l'idée de nous héberger. Qu'avait-il donc pu se passer pendant le séjour de notre compatriote?
Le sous-préfet et le préfet sont venus me rendre visite le jour même de mon arrivée et m'inviter à dîner pour le lendemain et le surlendemain.
Le P. Le Garrec voulut bien accepter de m 'accompag^ner à ces réceptions, qui, grâce à lui, furent très intéressantes et très instructives. Puis sont venues d'autres invitations à des repas offerts par des notables, par les musulmans de la mosquée, par des chrétiens de la banlieue; puis encore de nouvelles et fréquentes invitations chez le préfet, qui est un excellent homme, et chez le sous-préfet. Bref, pendant tout notre séjour, ce fut une série ininterrompue d'échanges de politesses, de cadeaux, de visites, pour Mme Courtellemont et pour moi.
Notre aubergiste était vite revenu à son po.ste, flanqué de son caissier, et les mandarins me firent leurs excuses de ne pas nf)us avoir offert, dès notre arrivée, une des belles pagodes de la ville où nous aurions été fort bien. Ils avaient craint, me dirent-ils, le renouvellement des ennuis créés précédemment par notre compatriote. Nous aurons, nous du moins, la grande satisfaction de penser, en partant d'ici, que d'autres voyageurs français pourront venir après nous, certains de trouver une tout autre atmosphère.
Tchao-toung-fou peut compter 25 à 30,000 habitants, si l'on peut formuler une évaluation approximative des populations chinoises. C'est une ville très commerciale et très industrielle. A citer particulièrement des ateliers de fondeurs où se prépare d'excellent acier, dans des fours à pudler de dimensions très exiguës, recevant l'air d'oxydation d'une pompe de compression en bois. Trois hommes suffisent à servir chaque fourneau. L'un active la soufflerie; un autre,
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LE PRÉFET DE T C H A (J - T () U N G - F O U EN GRAND C O S T V M E D' H I ^■ E R
le maître ouvrier, agite la masse ignée avec un pieu de bois vert et en surveille la transformation ; le troisième, qui aide au rechargement de la fonte et du charbon de bois mêlés, frappe devant, le moment venu, avec le maître ouvrier, les blocs de métal sortant du four. Ils le façonnent en lingots cylindriques de quatre à cinq kilogrammes.
D'autres fondeurs opèrent dans des moufles de petites dimensions la fusion du fer brut pour en couler des socs de charrue, des marmites ou différents outils en fonte.
A signaler aussi des chaudronniers en cuivre qui, eux aussi, traitent le métal brut et le façonnent en ustensiles de ménage, cuvettes, plats, brûle-parfums, crachoirs, samovars, théières, bouilloires, marmites à cuire le riz. cuillers, etc.
Une rue entière est occupée par les fourreurs et les peaussiers. Cette industrie est exclusivement entre les mains des mahométans. Ceux-ci sont au nombre de vingt mille dans l'arrondissement relevant du sous-préfet de Tchao-toung-fou. D'origine mongole, ils ont apporté de leur pays les habitudes pastorales et les industries qui en découlent.
J'ai compté cinquante-cinq ateliers, et dans chaque atelier une moyenne de six ouvriers mettant en œuvre des pelleteries diverses : renards, panthères, lynx, civettes, mais surtout des moutons, agneaux et chèvres. Ils confectionnent par milliers (j'ai compté environ cinq mille peaux en travail) les vestes fourrées chinoises (makoua) portées durant tout l'hiver au Yunnan et au Se-tchouen. Sur cette
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dernière province, ils exportent une quantité considérable de fourrures de peaux de moutons et de chèvres. Ces articles sont à vil prix. Une veste qui, déployée, a la forme d'une croix grecque d'un mètre cinquante environ de largeur sur une longueur égale, en belle peau blanche ou noire, vaut trois francs, non doublée.
Et ces peaux ont été assouplies, passées à la chaux, coupées en morceaux, assemblées par des coutures bien ajustées et tendues à la planche par des procédés identiques à ceux de nos peaussiers.
Les peaux de panthère ou de renard sont traitées de la même façon pour confectionner également des makouas; les chats-civettes sont plutôt réservés à la confection de tapis rappelant par leur dimension nos couvertures de voyage.
Les vestes des enfants sont souvent faites en peaux d'agneaux découpées en dessins noirs sur blanc ou inversement, très soignés et non dépourvus d'élégance.
J'ai fréquenté assidûment ces musulmans de Tchao-toung-fou. dont l'iman est gendre du célèbre Ma-Ju-Lung. Il ;i fait le pèlerinage dr la Mecque, est très lettré dans la langue du Coran et parle assez correctement l'arabe. Il m'a fourni de précieux renseignements sur ses coreligionnaires, leurs origines, leurs rites, leurs coutumes. Il m'a conduit, en compagnie du bon V. Le Garrec, à Pa-chuen-hin, une importante colonie du voisinage, à une journée à l'est du Tchao-toung, et j'y ai fait une ample moisson de renseignements intéressants.
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Excellents agriculteurs, ces musulmans ont converti la région en un immense jardin. Dans tous les villages que nous traversons, les habitants, prévenus, avaient revêtu leurs plus beaux habits et se prosternaient, le front à terre, sur notre passage.
A Pa-chuen-hin, oîi nous avons couché dans les bâtiments attenant à la mosquée, ce fut une interminable succession d'oraisons supplémentaires en l'honneur de la visite de l'iman, puis un festin général. Le lendemain, une foule sympathique nous escorta dans notre excursion à Tsiao-long-tan, à travers les villages musulmans qui s'étagent sur le fîanc de la montagne.
Nous avons trouvé sur le sentier quelques noisetiers, et le P. Le Garrec, qui n'en avait jamais remarqué et qui avait cru à une plaisanterie quand je lui avais dit en avoir rencontré sur ma route, en manifesta un vif étonnement.
Au cours de notre promenade, la poudre a parlé : j'ai tué deux faisandeaux, des pouillards, il est vrai, mais qui ont fait, malgré leur jeune âge, excellente fiorure à la broche.
Au retour, l'iman de la grande mosquée a fait dresser pour moi la liste des soixante-trois mosquées ou oratoires de Tchao-toung-fou et de ses environs. J'ai visité les coins et recoins de la ville, mêlé à la population, qui non seulement ne m'a témoigné aucune hostilité, mais, mieux encore, ne m'a point accablé comme ailleurs d'une inlassable et obsédante curiosité. J'allais et venais tranquillement par les rues, connu de tous après quelques jours de prome-
nade : des boutiquiers chez lesquels je faisais force emplettes pour l'exposition des produits du Yunnan que j'avais en projet, des artisans, forgerons, fabricants de vaisselle d'étain et potiers, qui me laissaient tout à loisir examiner le travail de leurs ateliers.
Ces derniers méritent une mention spéciale, car ils ne cuisent pas leurs produits au four comme on le fait communément, mais bien à une sorte de feu de forge, à ciel ouvert. Un mélange d'argile et de poussier de houille est façonné en marmites, plats ou vases, puis séché au soleil.
Au moment de la cuisson, après avoir été préalablement chauffées à côté du foyer, les marmites ou autres objets à cuire sont placées trois par trois, l'ouverture en dessous, sur le jet de feu lancé par la tuyère qu'alimente une soufflerie. Les trois objets, recouverts d'une cloche en terre réfractaire, sont rapidement portés au rouge blanc (en moins de cinq minutes). La cloche est alors retirée et les produits jetés à refroidir dans une fosse remplie de brindilles de sapin. La fumée qui se dégage des aiguilles résineuses leur donne une couleur grise à reflets métalliques, qui les fait ressembler à de la fonte de fer.
Dans un chantier où je flânais souvent et où j'ai photographié toutes les phases de l'opération, une femme, patronne de l'établissement, actionnait la machine à souffTer, tandis que deux enfants servaient le lo\cr, passant les marmites, trois par trois, du séchage à la cuisson cl de celle-ci à la fosse de refroidissement, méthodiquement, sans perdre une minute.
Très intéressante aussi la fabrication des feutres bleus à grands ramages, une des spécialités de Tchao-toung.
Un volume ne suffirait pas à décrire tous ces petits métiers chinois qui révèlent une ingéniosité, une patience et une activité de fourmis.
Ici, c'est un pressoir à huile, dont l'organe principal est une grosse poutre suspendue au plafond par une corde. Une de ses extrémités est cerclée de fer et cloutée : c'est la tête du bélier. Un mouvement d'oscillation, donné sans effort par l'opérateur, lui permet d'asséner un coup puissant sur des coins qu'un aide place successivement à la suite les uns des autres et qui, en s'enfonçant, refoulent et compriment les tourteaux logés dans un tronc d'arbre creusé, sortes de pains de la matière oléagineuse ramollie à la vapeur et maintenus par des couronnes en bambou tressé. Sans fatigue, l'huile est exprimée par cet ingénieux appareil : huile de sésame, de colza ou de pavot.
Ailleurs, c'est une machine à décortiquer le riz, mise en action par une petite chute d'eau ; le liquide s'accumule dans un auget creusé à l'extrémité d'une poutre dont l'autre bout est garni du pilon ; un mouvement de bascule se produit lorsque l'auget est plein et le liquide s'écoule. Le piston, dont le poids reprend alors le dessus, retombe lourdement dans le mortier de pierre où la graine est entassée.
Ainsi, j'ai passé mes journées à observer, à noter, à me renseio^ner sur les industries et les commerces locaux : commerce du cuivre qui a ici de grands entre-
pots; commerceduselvenuduSe-tchouen; de l'opium, fourni en abondance et de qualité inférieure par la région ; du thé, qui n'est plus exclusivement de provenance yunnanaise (thé de Pou-eul), mais qui est ici introduit en partie par la voie du Se-tchouen ; commerce très important des cotonnades setchouennaises que les convois qui ont porté du cuivre à l'aller rapportent au retour. Kt tant d'autres.
21 août. — Les valises sont maintenant bouclées, les charges prêtes et nous allons nous diriger vers les extrémités orientales de la province et gagner le Setchouen.
Les autorités locales et les notables m'envoient les cadeaux du départ et nous échangeons les dernières politesses.
Le sous-préfet a insisté, malgré nos défaites, pour nous faire accepter un repas d'adieux à la sortie de la ville. Le préfet de son côté nous en offrait un autre; mais nous avons réussi à décliner cette deuxième invitation et nous en serons quittes, aujourd'hui, pour une seule collation et un seul échange de salamalecs en compagnie du P. Le Garrec, qui a voulu nous faire un bout de conduite à cheval.
En grand cortège, le sous-préfet était allé nous attendre au point convenu, dans une pagode située à quelque distance de la ville. Une foule exagérée de satellites et de domestiques assurait le service, et une heure durant nous ingérâmes des sucreries variées, des viandes froides et de champignonnesques mixtures offertes à grand renfort de .salutations et de
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simagrées, accompagnées de force libations de vin de riz tenu chaud dans des burettes d'étain.
Puis vient l'instant des grands saluts d'adieux, des politesses sans nombre, et nous sautons en selle.
Ce fut ensuite, quelques kilomètres plus loin, la dernière poignée de main du missionnaire ému, et, enfin, la séparation, minute toujours poignante, quand on laisse derrière soi un solitaire auquel l'isolement paraîtra certainement plus dur après les bons jours d'affectueuse confiance si tôt passés et dont le retour n'est pas proche pour lui.
Nous n'avons fait aujourd'hui qu'une demi-étape, à peine vingt-cinq lis ; nous couchons au petit village de Tcha-Sang, au pied des montagnes qui encerclent la plaine au nord et à l'est.
22 août. — Encore une demi-étape seulement à faire aujourd'hui. Nous en profitons pour aller en reconnaissance géologique, au soleil levant, pendant que nos animaux sont au pré, vers des grottes aperçues à quelque distance. Je vais essayer d'y trouver quelques fossiles.
A dix heures, je donne le signal du départ. Après une heure de marche, nous arrivons au col que nous devons franchir, pour dévaler ensuite vers le Huongkiang, affluent du Yang-tse, dont nous suivrons désormais le cours jusqu'au grand fleuve.
Ce col est la ligne de partage des eaux, ou pour mieux dire le point de naissance des eaux qui alimentent, à l'ouest, la plaine et le lac de Tchao-toung et, à l'est, le Huong-kiang.
Nous voyons sourdre des grottes calcaires l'eau limpide, en frais ruisseaux qui se poursuivent, s'entremêlent, grossissent et cascadent gaîment, les uns vers la plaine, les autres vers la vallée.
Quel splendide coup d'œil s'olïre à nos regards du haut de ce col à 2,350 mètres d'altitude!
La vallée du Iluong-kiang s'ouvre à nos pieds, courant au levant jusqu'à l'horizon, au milieu de cimes verdoyantes. C'est un océan aux houles immenses de crêtes et de pics qui s'étend à Tinlini devant nous. Et nous descendons lentement, les yeux ravis par ce beau spectacle, jusqu'au village de Hou-ma-haï, où nous arrivons après deux heures d'une inoubliable promenade alpestre.
Il est midi, et jamais chasse aux insectes n'a été plus fructueuse ni plus agréable, le long du cours sinueux et ombrage d'un ruisselet descendant des montagnes habitées par les Miao-tse, — les farouches Miao-tse. Pour ma part, j'imagine qu'ils doivent être bien faciles à approcher; il suthrait d'entrer doucement et patiemment en relations avec eux. Mais leur étude spéciale n'est pas notre objectif et nous ne nous attarderons pas ici; un émissaire que je leur envoie pour leur demander de me vendre une de leurs cornemuses revient bredouille.
Le village est peuplé de bûcherons qui gagnent aussi quelque argent avec le passage des caravanes. Ces bûcherons sont d'humeur douce, sympathiques au voyageur et leurs gamins se font une fête de m'aider dans ma chasse aux insectes.
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2j août. — Des Rhus vernicifera croissent tout le long du sentier, dans la vallée, aujourd'hui encaissée et humide. Ce sont les premiers que je vois en exploitation depuis notre départ du Tonkin. Leurs troncs sont largement entaillés et le précieux vernis s'écoule dans des godets en bambou suspendus à des ligatures en lianes encerclant l'arbre au-dessous des entailles.
La récolte n'a lieu qu'en octobre, et ces godets et ces ligatures datent de l'année dernière, laissés en place après leur office rempli.
Nous traversons des villagres de misère, échelonnés sur la route : Ta-ngaë-toung, Siao-ngaë-toung, oii se trouve la bifurcation du sentier vers Ko-koui, par 1,980 mètres d'altitude, dans des montagnes basaltiques d'un aspect tourmenté, San-thaï, Si-tchaï et Ou-tchaï; ce dernier est ordinairement choisi pour la halte, mais il vient d'être détruit par un mcendie. Enfin, nous arrivons à Tchia-shui-tong, nid d'aigle perché dans une gorge sauvage, au pied d'un raidillon de 310 mètres que nous avons descendu presque à pic.
Un torrent roule ses eaux furieuses et mugissantes au pied de la cabane où nous gîtons. Des embruns flottent et couronnent les énormes rochers sur lesquels il cascade. Le ciel est noir de gros nuages amoncelés qui nous arrivent ici du Se-tchouen, par la vallée du Huong-kiang, couloir dans lequel une brise diurne les entraîne; ils se condensent sur les premières cimes froides où nous sommes, — d'où cette humidité de la haute vallée que nous venons de traverser et, aussi,
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l'orio-ine des sources filtrant dans les calcaires rencontrées avant-hier.
Ce phénomène climatérique très naturel est mar- | que avec une netteté vraiment surprenante.
2/}. août. — Nous arrivons à la coquette petite cité de Ta-kouan, après cinq heures d'une charmante promenade, très accidentée, il est vrai, mais combien pittoresque! Hier, nous avons fait cinquante Us, aujourd'hui quarante-cinq à peine. Nous dédoublons les étapes ordinaires.
Partis ce matin d'une altitude de 1,650 mètres, nous avons cessé de descendre dans des gorges qui rappellent celles de Palestro, en Algérie, gorge de falaises calcaires surplombant le torrent jusqu'à Yanglou-chou.
Sur la rive gauche, des fortins sont échelonnés, anciennes défenses de l'empire chinois contre le turbulent royaume de Nantchao (i).
De Yang-lou-chou à Li-taï-ping, village fortifié où nous avons remarqué une fort belle auberge, la descente est moins rapide. Le sentier coupe deux torrents qui viennent se jeter dans le Huong-kiang, et il continue en lacets et en corniches jusqu'à Takouan.
Ta-kouan, dont j'évalue la population à six mille âmes environ, est admirablement située sur un escarpement qui domine la rive droite du torrent; sur la rive crauche, se dresse à pic une haute montagne cal-
(i| Royaume du Yunnan.
Caire. C'est une position stratégique très importante, et la ville est entourée de remparts crénelés en bon état, d'un aspect très moyenâgeux. La foule est affairée et bruyante dans la rue principale.
Une houille grasse excellente, la meilleure que j'aie rencontrée au Yunnan, est l'unique combustible employé ici.
2 septembre. — Nous nous sommes arrêtés un jour à Ta-kouan ; puis nous avons continué sur La-wa-tan, où nous voici depuis deux jours, prêts à repartir pour Soui-fou. Nous avons licencié nos mulets, pour lesquels le sentier devient impraticable. Mieux renseignés, nous aurions pris cette détermination plus tôt, car depuis Ta-kouan il n'est vraiment pas raisonnable de vouloir faire passer des quadrupèdes chargés par les sentiers glissants ou les étroites corniches surplombant des abîmes. C'est miracle que nous n'ayons pas eu plus d'accidents, et nous le devons à la patience et à l'ingréniosité de nos muletiers.
Néanmoins, nous avons subi une perte qui nous a été fort sensible. Un mulet chargé de deux cantines, ayant pris peur à la vue du cadavre d'un de ses congénaires en putréfaction sur le bord du sentier, a été précipité dans le torrent avec son chargement.
Comme toujours en pareil cas, c'étaient les deux cantines les plus précieuses, contenant nos instruments scientifiques, la pharmacie, photographie, notes, etc. Nous avons été ainsi cruellement punis d'avoir voulu conserver ces cantines militaires, beaucoup trop encombrantes pour les mulets chinois et
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([Lii, par leurs chocs continuels contre les roches qui surplombent le sentier, les arbrisseaux et les épines, énervaient et fatigruaient le mulet porteur.
Nos autres caisses, appropriées aux bâts chinois, ne nous auraient certainement pas occasionné pareille déconvenue.
Les cantines furent péniblement repêchées; l'une d'elles, fracassée par le choc, avait laissé choir dans la rivière beaucoup de choses précieuses et le charorement tout entier était endommagé. Ht ce fut, sous la pluie fine, qui par malchance tombait à ce moment, un lamentable déballage de toutes les épaves. Toutes mes collections d'insectes, patiemment recueillies pendant plus de trois mois, un nombre considérable de plaques photographiques et de clichés non développés, la moitié de notre pharmacie, tout cela était irrémédiablement perdu. Heureusement, mes notes, mes documents chinois sont à peu près intacts, simplement mouillés, et l'accident n'a, tout compte fait, pas de trop graves conséquences. C'est égal, c'est une rude leçon que je livre aux méditations des fabricants de cantines... à destination de la Chine.
A Ta-kouan, le sous-préfet avait voulu nous donner toute une escorte de sonneurs de trompes et de satellites porteurs de grands étendards rouges — les sonneurs pour avertir les caravanes venant en sens inverse d'avoir à .se garer pour laisser libre l'étroit passage, les étendards pour signaler de loin notre cortège.
Ces précautions n'ont pas été tout à fait superflues, car le chemin <"^t vraiment difficile. A certains pas-
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sages, des escaliers à pic dévalent sur les parois mêmes des falaises calcaires. Ailleurs, le sentier se glisse sous des tunnels ou serpente sur des corniches où le moindre faux pas serait mortel. Aux endroits les plus difficiles s'élèvent des temples, dont les idoles monstrueuses ou grotesques rappellent aux voyageurs qu'il ne faut pas oublier de se rendre favorables les génies de la montagne... en se montrant généreux envers les bonzes et les ermites.
Les rares mafous qui se hasardent dans ces passes dangereuses, où le trafic se fait presque exclusivement à dos d'hommes, sont très superstitieux et ne marchandent pas leurs sapèques, leurs bâtonnets parfumés et leurs cierges au vermineux pseudo-clergé qui vit oisif dans ces repaires.
De Ta-kouan jusqu'ici nous avons fait quatre étapes : Ta-wan-tze, 65 hs; Tchi-li-po, 55 lis; Taou-cha-kouan . 60 lis, et la dernière, La-wa-tan, 60 également. La route descend presque constamment, sauf quelques petits escarpements à franchir pour éviter des passages où le torrent serait trop encaissé et ses rives impraticables. Au fur et à mesure que nous descendions, la flore changeait.
Pendant la première journée, aux abords des villages de Ma-tang-tse et de Sin-ga-hi-ti, j'ai rencontré les premiers aleurites, dont les noix produisent une huile siccative employée à une foule d'usages en Chine. Remarqué aussi quelques châtaigniers, des peupliers, assez rares au Yunnan, les arbres que beaucoup de voyageurs ont pris pour des peupliers étant des stellinga sebifera, une très grande
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similitude d'aspect rendant la méprise facile. A Si-ngaë-ti, au passage d'une rive à l'autre du torrent, sur un élégant pont suspendu, à 940 mètres d'altitude, nous avons déjeuné d'une truite exquise, à l'ombre d'un Dracœua.
Le lendemain, nous avons successivement traversé les villages de Tié-sen-tié ; franchi de nouveau le torrent, qui est à 780 mètres maintenant. Enfin, près de Tchou-ouang-tse, nous avons vu, pour la première fois, un de ces ponts de cordes si fréquents au Thibet.
D'une rive à l'autre, un gros câble de bambous ou de lianes tressées est jeté sur l'abîme. Hommes ou animaux sont suspendus par des, cordes à une sorte de poulie ou à un simple anneau de bois qu'on fait oflisser sur le câble en tirant sur une cordelette faisant va-et-vient.
Nous sommes toujours dans les calcaires carbonifériens, depuis les premières gorges de Tchia-souitong.
Le troisième jour, nous avons quitté Tchi-li-po, grosse bourgade où se tient un important marché, très bien pourvu de marchandises venues du Setchouen, et où, à 7J0 mètres d'altitude, apparaissent maintenant les orangers, les bibassiers et autres végétaux des climats chauds. Nous avons traversé des corniches taillées dans les schistes ardoisiers, surplombant de quelques mètres le torrent qui roule à 700 mètres seulement d'altitude.
A quelque distance de Taou-cha-kouan, il serpente au pied de falaises verticales où, dans des excavations
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creusées dans le calcaire, les aborigènes ensevelissaient leurs morts. Étranges nécropoles, dont les cercueils entassés sont visibles et qui suggèrent aux naïfs Chinois mille légendes fantastiques et saugrenues.
La quatrième étape est coupée en deux, très nettement . On monte pendant trois heures pour atteindre un col à 1,350 mètres, et l'on redescend ensuite, très durement, sur La-wa-tan, également pendant trois heures.
Au col, nous avons fait halte sous un hangar, pour éviter une averse et laisser manger notre petit monde. Depuis plusieurs jours, nos hommes se nourrissent beaucoup plus de maïs que de riz. Le maïs concassé en semoule et cuit à l'étuvée, est une nourriture assez appétissante ; mais réduit en farine cuite à la vapeur, en pâte roulée dans des feuilles de maïs ou façonnée en petits pains grillés sur des charbons ardents, c'est presque un régal. Nous sommes en pleine récolte de cette céréale, qui est ici une très précieuse ressource. Tout en est utilisé : les fîeurs et les feuilles pour la nourriture du bétail, et les épis, à différents degrés de leur croissance, en vert et en sec, pour Talimentation des hommes.
Aussi les Yunnannais préfèrent-ils souvent cette culture à celle du riz, et cette année notamment, à Tchao-toung-fou, prévoyant un été un peu sec, bien des rizières avaient été ensemencées en maïs. « Voyez comme nos enfants sont gras, me disait un des braves paysans de la banlieue. Eh bien ! c'est au bon maïs que nous le devons. Comparez-les à ceux des villages
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OÙ des imbéciles ont cultivé du riz, et faites la différence. Pendant les années sèches, il n'\ a pas à hésiter, » concluait-il.
La-wa-tan est un point de transit très important pour les marchandises allant au Se-tchouen ou en provenant. Le directeur du bureau des likins (octroi) a rang de taotaï (i). J'ai beaucoup fréquenté le titulaire de ce poste à Tchao-toung-fou, où il était en congé forcé de trois ans pour cause de deuil (il venait de perdre sa mère, et un mandarin ne peut exercer de fonctions officielles pendant les trois années qui suivent le décès d'un ascendant direct). Il m'a affirmé avoir versé au Trésor provincial 60,000 taels, soit environ igo,ooo francs de droits perçus pour l'année écoulée, ce qui indiquerait un mouvement de trois millions de francs, bien inférieur à la réalité, selon moi. Mais comment avoir une évaluation serrée de près ?
A la vérité, des quatre grandes voies commerciales du Vunnan, toutes les apparences donnent à supposer que celle-ci est la moins importante, par suite des grandes difficultés de la route qui, de Lawa-tan au Yang-tse, n'est pratiquée exclusivement que par des porteurs munis de hottes et, de La-watan à Ta-kouan, est si accidentée que les transports à dos de mulets sont plus l'exception que la règle.
Il est vrai que les malheureux, presque tous fumeurs d'opium, qui se livrent à ce dur métier du por-
(1) Liouvcrneur provinri.il, mandarin de deuxième classe.
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Les chemins étant impraticables aux mulets, tous les transports S3 font
à dos d'homme.
tage, sont aussi peu exigeants que des mulets. J'ai vu payer environ trois francs pour une charge de 120 livres chinoises, 72 kilos (la charge d'un mulet!) à un porteur taillé en hercule, pour le trajet de Tchaotoung à La-wa-tan, soit sept grandes étapes.
Le Houang-kiang commence à être navigable à partir de La-wa-tan. A la descente, quelques jonques chargent du cuivre et de l'étain bruts, ce dernier venu des mines de Ko-tie-ou, près Mong-tse, et remontent à vide ou presque. Elles refusent les voyageurs, le passage des rapides étant des plus scabreux. Une peitite flottille de dix ou douze jonques est à l'ancre, à la hauteur du pont suspendu qui réunit les deux rives, à l'extrémité occidentale de la ville; passerelle plutôt que pont, sur laquelle la circulation des mulets de bât est rigoureusement interdite. Par tolérance, on laisse passer les animaux de selle.
Sur la rive droite, court l'unique rue de la ville, bordée de boutiques surplombant la berge du côté de la rivière et adossées au flanc escarpé de la montagne de l'autre côté. Masures branlantes et misérables dans lesquelles grouille une tourbe de portefaix et de muletiers, de mendiants et de vagabonds.
11 se fait surtout, à La-wa-tan, un grand commerce de détail pour l'approvisionnement des caravanes et aussi un commerce assez important d'objets de fabrication setchouannaise : vannerie de bambous, cordages, objets laqués, ustensiles de toutes sortes que les Yunnanais recherchent beaucoup.
Peu d'entrepôts de marchandises; elles ne s'arrêtent généralement que pour changer d'équipes de
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porteurs ou passer des épaules des infortunés bipèdes qui les ont apportés du grand fleuve sur le dos des quadrupèdes aussi infortunés qui grimperont péniblement les montagnes que nous venons de descendre.
A La-\va-tan, nous nous trouvons à l'extrémité orientale du Yunnan, à deux journées et demie de marche de la frontière du Se-tchouen. Pour nous rendre dans cette province, nous suivrons le Houangkiang, qui coule entre des montagnes escarpées jusqu'à son confluent avec le Yang-tse.
Au départ deLa-\va-tan. après six heures de route, on atteint le village de Tchen-ki-pin, à l'altitude de 550 mètres. Nous sommes maintenant dans les grès et le sentier est généralement bien dallé. Très accidenté, il serpente sur la rive droite du cours d'eau et, alternativement, il grimpe ou dévale sur les pentes, successions d'escaliers difficiles à nos montures et encombrées de porteurs, pauvres bêtes de somme qui plient sous le faix.
Dans notre auberge, s'arrêtent quelques hommes chargés d'étain et de cuivre. C'est une preuve que ces métaux ne descendent pas exclusivement par voie d'eau de La-wa-tan au Yang-tse.
Le petit marché du village est approvisonné de cotonnade, de tabac, de thé, de pacotilles diverses et de couleurs d'aniline. C'est bien le caractère des marchés du Se-tchouen qui commence à se manifester.
Notre deuxième étape nous a conduits à Tant'hou, toujours plus bas sur la rive droite du Houan-kiang, par 451) mètres d'altitude maintenant. Le climat change sensiblement. Ici, on récolte le riz deux grands
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PONT CHINOIS SUR l' N TORRENT
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GRAND PONT SUR LE M E K O N G Route de Bhamo à Tali-fou.
mois plus tôt que sur les plateaux yunnanais d'où nous descendons. La flore se modifie déplus en plus.
A Tant'hou la navigation devient plus active vers le Yang-tse ; des jonques plus nombreuses et plus ventrues sont amarrées à la rive.
A signaler un pont suspendu, sur un affluent de droite que le chemin doit franchir. Très gracieux et très hardi à la fois, composé de chaînes de fer tendues d'un bord à l'autre et dont les extrémités sont bloquées dans des bétonnages très solides formant les culées ; sur celles-ci, de jolies constructions à toits de pagode s'élèvent, suivant l'usage chinois, donnant une physionomie très .spéciale à ces ouvrages qui, dans leur ensemble, frappent par l'élégance de leur silhouette et par leur légèreté.
Une heure après avoir quitté Tant'hou, nous passons la frontière des deux provinces du Yunnan et du Se-tchouen, marquée par une plaque indicatrice sur le bord du sentier.
L'altitude, le climat, la nature physique du sol sont les mêmes et, cependant, c'est un changement à vue. Les raisons politiques en sont cause et il y a bien là une démonstration de ce que sont, pour l'existence et la prospérité d'un pays, les conséquences d'une mauvaise administration et, plus encore, des dissensions intestines.
Le Yunnan, décimé et dévasté par les guerres civiles, aussi mal administré que possible par des fonctionnaires en disgrâce dans cette province lointaine, contraste avec le Se-tchouen, surpeuplé et prospère. Et la délimitation, sur la frontière, est
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aussi nette que si d'un côté était une terre insrrate et maudite, et, de l'autre, une terre favorisée et féconde, ce qui n'est pas.
Les hommes seuls, par leur travail, leur ingéniosité et leur persévérance ont transformé ici, dans la paix, toutes ces croupes en terrasses étagées, couvertes de rizières et de vergers, tandis que là les eaux des pluies torrentielles, n'étant ni contenues ni endiguées, n'engendrent que la mort et la dévastation dans des terres incultes, ravagées au surplus par les incendies.
Aujourd'hui, la situation est en voie d'amélioration, l'apaisement est fait au Yunnan, une émigration active de vSetchouennais tend à repeupler rapidement la province; mais cette émigration ne fait pas la tache d'huile comme on pourrait le supposer, elle n'est pas apparente sur la frontière même et c'est plus loin, sur les hauts plateaux et dans les plaines bordant les grands lacs, dans les villes surtout, que les émigrants vont tenter la fortune.
Hier encore, sur ces plateaux, c'était pour nous le gai printemps. Ici, à ces altitudes moindres, ce n'est déjà plus l'été, c'est presque l'automne. On récolte partout et la transition est si brusque qu'elle produit une impression très forte.
Décidément, et je l'avais toujours pensé, la joie n'est pas dans la moisson, mais bien dans les semailles. Les semailles sont l'espérance. Le printemps, c'est la sève qui bouillonne, les espoirs infinis, la joie de l'action et de la vie naissante.
Moissonner, c'est rassembler des provisions, se mettre en garde contre la pénurie et le froid. La moisson, c'est l'appréhension des jours mauvais, c'est le frisson avant-coureur de la petite mort de l'hiver. On moissonne en hâte ; en hâte on rassemble les o-erbes sous la menace des averses destructrices ; on peine pour emmaganiser, mettre à l'abri les réserves nécessaires. On porte au marché le grain pour avoir de l'argent et l'on rentre toujours déçu. Si la récolte est bonne, les prix sont bas, et si la récolte est maigre, on n'est pas plus satisfait, malgré des cours élevés. Déception toujours... la joie n'est pas dans la moisson.
Et maintenant, voici de nouveau les terres chaudes, avec leurs champs de cannes à sucre ou de coton à fleurs jaunes, sous l'atmosphère humide du Se-tchouen où les condensations des vapeurs attirées par les Alpes thibétaines entretiennent une humidité constante, source de richesse et de vie dans ce pays de rizières et de jardins d'où l'homme a exclu la forêt et l'animal domestique même (i) pour se réserver plus de place et rendre possible son pullulement, caractéristique de la Chine.
Cette riche et belle province, séparée de la mer par 2,400 kilomètres de fleuve, dont 700 si difficiles à franchir qu'ils peuvent être considérés comme impra-
(l) Dans l'Empire du Milieu, les animaux de trait ou de labour sont très peu employés. C'est l'homme qui fait tous les travaux des champs, à bras, en vertu de cette maxime : le sol qui nourrirait un bœuf nourrit douze hommes. (E. Reclus.)
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ticables à une navigation normale, est appelée à entrer dans la zone d'attraction économique du '1 onkin, par le Yunnan. Nos voies ferrées lui donneront accès vers les Océans où l'humanité éprouve l'irrésistible besoin de porter ses regards.
Ces voies ferrées, nous les ferons, car nous devons les faire, poussés par des intérêts essentiels et, aussi, en vertu de cette haute mission civilisatrice départie aux peuples d'Occident. Et c'est au nom de l'humanité, pour la civilisation et le progrèsque nousouvrirons ces pays jusqu'à ce jour fermés à l'évolution humaine, inévitable et nécessaire.
Cette province de Se-tchouen, je ne la décrirai pas ici, bien que j'aie consacré, un peu malgré moi, un assez longtemps à son étude. Je veux me borner au récit de notre voyage au Yunnan. Je traverserai donc, sans m'y arrêter, d'abord, Kouen-tiane, ce Man-hao setchouennais, où les lourdes jonques chargées de sel viennent vider leurs flancs pour les remplir des produits yunnanais. Sur les berges un va-etvient de céréales, cotons, huiles, fruits et légumes, tout ce trafic intense des ports fluviaux chinois qui, par les voies si économiques et si commodes des fleuves et des rivières, circule nuit et jour, entretenant une activité de fourmilière dans le vaste empire.
Je traverserai ensuite Soui-fou, puis Tchong-king, où nous sommes arrivés après trois jours de jonque sur le grand fleuve qui roule ses eaux limoneuses dans un bief relativement tranquille entre Soui-fou et Tchong-king.
Ensuite, ce sera la descente de Tchong-king à
I-tchang, 700 kilomètres de fleuve. Douze jours de voyage accidenté, rapides à franchir, gorges sauvages qui défilent ; villes chinoises, bien chinoises encore dans cette vieille Chine presque inviolée du Centre — et les péripéties de ce drame continuel qu'est la lutte contre ce fleuve hostile, mugissant sur les brisants, courant à des vitesses infernales dans les passages les plus dangereux.
Puis, I-tchang, Han-kéou, Shangaï, un retour rapide et provisoire aux choses de la civilisation, les péninsules contournées par mer, les escales de Hongkong, Singapour, Poulo-pinang, le débarquement à Rangoon pour traverser la Birmanie et arriver à Mandalay oii nous préparerons notre rentrée au Yunnan par l'ouest.
Je n'ai pas voulu quitter la Birmanie sans me rendre compte de visu de la position des Anglais sur la frontière du Yunnan méridional et voir où en était leur voie ferrée, amorcée jadis dans la direction de la Chine centrale et dont les optimistes voyaient déjà en rêve le prolongement s'effectuer jusqu'à Shangaï.
Un train de ballast nous a conduits jusqu'au point terminus, Lashio. C'est là que s'arrêtera décidément, pour des années encore, la voie ferrée. Depuis le voyage de lord Curzon, les travaux ont été radicalement suspendus. Et, sur les 90 milles qui restent à faire pour atteindre Koulon-ferry, 60 milles seulement ont été complètement étudiés ; le tracé des trente der-
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niers milles, les plus difficiles, ceux de la descente sur la Salouen, n'a même pas été achevé. D'ailleurs, il n'y a qu'une voix en Birmanie pour proclamer l'inutilité de cet efïort, maintenant que nous avons « coupé la route par notre chemin de fer » (sic).
C'est ici qu'apparaît bien, dans toute sa grandeur, la conception de M. Doumer et que l'on peut en apprécier toute la portée. Il a voulu devancer les Anglais au Yunnan, y a réussi, et ceux-ci, se voyant dans l'impossibilité d'arriver lespremiers et prévoyant qu'il y aurait difficilement place pour deux, ont renoncé à la lutte. L'histoire enregistrera ce fait comme une grande victoire économique et politique aussi, car une suprématie quelconque de l'Angleterre au Yunnan eût été une continuelle menace pour notre Indo-Chine.
Et j'ajouterai que la réciproque n'est pas vraie. En effet, notre prépondérance au Yunnan ne saurait être une menace pour la Birmanie anglaise appuyée sur l'immense empire des Indes. Il faut considérer, de plus, que du Yunnan à la Birmanie les passages successifs des vallées profondément encaissées des grands fleuves ôtant toute valeur stratégique à cette voie, le Yunnan ne commanderait pas la Birmanie comme il commande le Tonkin. C'est donc une sorte de couverture de notre frontière tonkinoise, une position défensive, que nous sommes amenés à prendre au Yunnan et nullement une position offensive à l'égard des possessions anglaises, on ne saurait trop le répéter et le répéter encore. C'est une vérité (|ui doit être connue de tous et par tous reconnue.
Plus que jamais, cependant, aujourd'hui qu'ils ont tant développé leur action économique dans la haute Birmanie, les Anglais travaillent à étendre leurs relations du côté du Yunnan et du Thibet méridional, où ils sont attirés par des certitudes de trafic entre pays de productions si différentes. Et depuis quelques années, on pourrait dire en réponse à notre pénétration active par la vallée du fleuve Rouge, ils font de grands efforts pour propager leur influence dans le Yunnan occidental et septentrional.
Après avoir parcouru rapidement ces beaux pays birmans si riches et autrefois si heureux, nous voici à Bhamo, sur le point de reprendre notre voyage au Yunnan.
Nous y trouvons un de nos compatriotes, M. d' Avéra, fixé en Birmanie depuis quarante-trois ans, un de ces Français de la vieille école, parfait gentilhomme, d'un patriotisme ardent, dont la rencontre est toujours extrêmement agréable à l'étranger. Il connaît si bien les choses de ce pays que rien n'est plus instructif que de le faire causer, et il s'y prête de si bonne grâce et d'une si exquise façon . . .
A Bhamo notre caravane est bientôt réorganisée : nous avons dirigé sur la France toutes nos collections et nous sommes réduits au minimum des bagages.
Pour atteindre la frontière chinoise, deux étapes. La première en plaine, à travers des bois merveilleux
qui entourent la ville, forêts de luxe aux splendeurs tropicales ; forêts faites de feuillages distingués que nos yeux sont accoutumés à voir précieusement couvés dans des serres et qui s'épanouissent ici, prodigieux, sous le beau soleil ; forêts de lianes enchevêtrées, de fougères géantes et d'orchidées, de bambous, taillés en corbeilles évasées par la dent des cerfs qui broutent les basses tiges; forêts joyeuses de mille chants d'oiseaux, qu'enrichissent des myriades d'insectes merveilleusement diaprés, forêts édéniques qu'on quitte à regret, après quelques heures de marche, pour entrer dans la plaine monotone oîi coule un affluent de l'Irraouady.
Sur le soir du premier jour, après six heures de marche, nous arrivons à Sin-tieh. Les Anglais, en gens pratiques, ont établi à tous les gîtes d'étapes de coniortahlea bun^alo7VS, où le voyageur fatigué trouve tout ce qu'il peut désirer : tub et douche, eau en abondance, chambre aérée, lits de teck, chaises, tables, rocking-chair, tout le confortable coloni^d, bien approprié aux besoins des pays chauds.
I .a température est douce, J3 degrés à la nuit tombante. Nous nous sommes élevés de So mètres depuis l^hamo et, de Sin-lich, nous dominons les vastes plaines que h;iignc l'Irraouady et sur lesquelles se couche le soleil dans un décor de féerie. La deuxième étape nous conduit à Ko-mo-kho, dernier poste anglais, dernier bungalow, dernier contact avec les Européens avant notre rentrée en Chine. Nous sommes en plein pays s/ian, sur la limite du pays des katschines, et les aborigènes sont des mon-
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tagnards, sauvages dans toute l'acception du terme, presque tous goitreux, misérables, logeant dans des huttes de branchages, vivant de leur chasse, du produit de la forêt et de quelques cultures entretenues autour des cabanes.
Le sentier s'élève progressivement toute la journée : il faut même franchir, à mi-chemin, un col de 820 mètres d'altitude. A Ko-mo-kho, nous sommes sur l'autre versant à 520 mètres.
Tout le jour, nous avons croisé des caravanes montantes ou descendantes et, parmi elles, de nombreux convois thibétains portant du musc, de la rhubarbe, mais composées surtout de chevaux nus que les maquignons thibétains de Oui-Si vont vendre aux remontes anglaises de Bhamo. A l'entrée de Birmanie, on a relevé officiellement un chiffre de 741 chevaux importés en 1900-igoi. Mais, depuis cette époque, aucune statistique n'en a été faite et je crois le mouvement beaucoup plus considérable.
De gros chiens, genre saint-bernard et à crinière de lion, accompagnent ces convois, auxiliaires précieux des Thibétains , bons gardiens autour des bivouacs improvisés où. bêtes et gens passent la nuit à la belle étoile.
La position du poste-frontière, sur la rive droite d'un petit ruisseau, est fort pittoresque. Le ruisseau traversé, nous voici en Chine et, dès l'entrée, nous devons nous élever et nous élever sans cesse, tout le jour durant, pour atteindre le hameau de Pong-Hsa par 1 ,550 mètres au-dessus du niveau de la mer.
Le voici retrouvé, notre Yunnan alpestre. On res-
pire frais maintenant et la vue court de nouveau sur les cimes. De nouveau, voici la flore et la faune de France.
Les bons paysans chez qui nous passons la nuit sont en fête. C'est le jour de l'an chinois : on tue porcs et poulets, on brûle force baguettes sur les autels de la famille et les enfants viennent gauchement faire leurs petits tchinn-tchinn. leurs révérences drôlettes devant le foyer des ancêtres.
De Pong'Hsa, nous redescendons le lendemain vers Man-Hyne et la vallée du Taping-hoque nous remonterons désormais, sans plus la quitter, jusqu'à Teng- Yueh.
Dans cette vallée basse, à 700 mètres, la végétation tropicale reprend; voici des oasis de bambous et, dans les jardins, des ananas. Admirable et fertile contrée, peuplée de gens laborieux et fiers, shans encore, mais formant un groupe un peu à part.
Ce sont les assassins de Margary, jaloux avant tout de leur indépendance et qui détestent cordialement Anglais et Chinois. La veille de notre passage, ils ont encore tué un berger chinois pour une futile discussion de pâturage.
Très bons cultivateur^, tirant un excellent parti de leurs récoltes, enrichis par le passage des caravanes, les aborigènes de Man-Hyne jouissent d'une grande aisance.
Dans la terre grasse de la plaine, les rizières s'étendent à perte de vue, peuplées, en cette fin d'hiver, d'innombrables troupeaux de grues et d'oies sauvages. De gigantesques ficus, banians et syco-
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