‹ Voyage au ZambéseChapitre 14 sur 55 · PEIGNE,; 2, FLUTE DE PAN · texte numérisé non relu

PEIGNE,; 2, FLUTE DE PAN

D'après les dessins originaux de L. Gangleft

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Quand il pleut ou lorsqu'ils voyagent sur le fleuve, les hommes ajoutent à leur costume une sorte de peplum fait de deux owtrois brasses de coton teint en noir. Dans les villes du littoral, les mulecks ou domestiques utilisent de vieux vêtements militaires.

Il est presque inutile de dire que les naturels marchent pieds nus, mais ce qui peut être noté” avec intérêt, c’est qu’en général ils ont les pieds plats, ce quine les empêche nullement de faire des marches suivies et assez longues sous un soleil brûlant. La marche moyenne d’un noir, dans les sentiers tracés à travers le mato, est d'environ 20 kilomètres par jour, avec un fardeau moyen de 20 à 25 kilogrammes.

En général, les naturels ont la tête découverte ; cependant, à Massangano, nous en avons vu avec des bérets en feuilles de palmier découpées et tressées très fin; ils étaient embellis par une bordure noire placée au tiers de la hauteur. Vers la Maxinga, les guerriers portent sur le sommet de la tête un gros bouquet de plumes montées sur des fils d’aloès ou de bouazé, de telle sorte que celles-ci peuvent s’étaler à volonté. Il est fixé au moyen d’une cordelette entourant le froni.

Les naturels du Haut-Muaraze sont coquets et soigneux de leur personne; les femmes ont la tête rasée, tandis que leurs maris ornent leur chevelure crépue de plumes aux couleurs brillantes, peignes de formes variées ou carapaces de coléoptères.

Nous avons vu trois sortes de peignes : le plus simple, en bois dur jaunâtre, n’a qu’une dent de 10 centimètres environ; c’est plutôt une épingle dont la tête est taillée au couteau. Le second, à deux deñts, est en bois dur, rougeitre et parfumé dont le nom cafre est mochombé ; l’espace compris entre les deux dents est d'environ 2 centimètres ; la partie supérieure est plate et sculptée avec goût. Le troisième, qui est le plus répandu, a six ou huit dents compo-

sées de brins de roseaux effilés, réunis par du bouazé ; ila la forme d’un éventail.

Les carapaces de coléoptères sont fixées dans les cheveux par un fil de bouazé, d’aloès, de boyau de poisson ou simplement par une liane très fine et'résistante que l’on rencontre à chaque pas.

Comme bijoux, les femmes portent des colliers en fil de laiton, ou en bois découpé, mêlés de coquillage, de perles et de carapaces de coléoptères ; des bracelets en fer ou en laiton et aux jambes des anneaux de même métal. Quelques-unes enroulent autour de leurs jambes un fil de laiton, très fin, tourné en spirales et qui a quatre ou cinq

mètres de long. Mais le plus singulier de ces bijoux est le

pélélé, ou bague de lèvre. Dès l’enfance, on perce la lèvre supérieure et l’on agrandit le trou avec des épingles de plus en plus grosses jusqu’à ce qu’on puisse y introduire un anneau en bambou, en coquillage, en fer ou en ivoire. Cette parure est hideuse et ne se rencontre que sur les bords du Chiré, à partir du village de Missangé.

Les hommes portent aux bras et aux jambes les mêmes anneaux que les femmes et, de plus, des bracelets en poils d’eléphant.

Les noirs des deux sexes se percent les oreilles pour y passer de petits fragments d’os ou de bois.

Armes indigènes. — Comme arme défensive, les naturels de la vallée du Zambèse ont un bouclier en peau de bufile de forme ovale, que le guerrier tient devant lui à l’aide d’un bâton dont les extrémités sont passées dans deux courroies fixées au cuir. Ge bouclier n’est pas à l’épreuve des balles de revolver, mais peut très bien parer un coup de lance ou une flèche; il a souvent la hauteur d’un homme et lui couvre complètement le corps.

Les armes offensives sont la hache ou machado, le couteau, l’azagaie ou lance et les flèches.

Les arcs sont primitifs, faits de bois dur, ordinairement

rougeätre, amincis aux deux extrémités et ont pour corde un boyau de poisson. Ils sont parfois ornementés d’anneaux de laiton ou de bagues en poils de divers animaux.

Les flèches affectent plusieurs formes : tantôt le fer est un trèfle à pointes aiguës; tantôt il ressemble à une feuille lancéolée; d’autres n’ont qu’une pointe de fer très fine, ou une brochette en bois très pointue. La flèche à fer barbelé et celle à panons sont très communes au-dessus de la Lupata. Dans le Bas-Zambèse, on fait plus généralement usage de la flèche simple, composée d’un roseau à l’extrémité duquel on fixe un fer assez léger. Nous n'avons rencontré aucun naturel sachant tirer de l’arc en se couchant sur le dos et en le bandant à l’aide de ses pieds, comme cela se.fait sur la côte occidentale.

Nous n'avons pu recueillir aucun renseignement sur la composition du poison dans lequel les naturels de la Maganjas (rive gauche du Zambèse) trempent leurs flèches.

L'azagaie ou lance de guerre et de chasse a quelquefois 1",79 de longueur; elle se compose du fer, du manche et du contrepoids ou plat. Le fer, de forme ovoïde, a souvent de 30 à 50 centimètres; il est fixé à l'extrémité du manche de même bois que les arcs. Des spiralesde fer garnissent les deux bouts de la hampe terminée par un court morceau de même métal aplati, dont la grosseur est calculée de facon à faire contrepoids et à imprimer à l’arme, quand on la lance, le mouvement rotatoire d’une balle de carabine. Les azagaies sont aussi ornées de fils de laitonet de poils d’éléphant; nous en possédons dont le manche est totalement recouvert d’un très joli tissu en fil métallique tressé.

En guerre, le noir tient ordinairement cinq de ces lances dans la main gauche, son bouclier et une autre azagaie très petite, presque toujours en fer: c’est larme de miséricorde ou de secours. Tandis que les premières sont

lancées par la main droite, puisramassées sur le champ de bataille et rejetées de nouveau, la dernière ne quitte jamais le noir et lui sert à parer les coups de ses ennemis lorsqu'on en vient à la lutte corps à corps.

Les couteaux ou poignards sont souvent très bien travaillés ; le manche, de bois ou d'ivoire, est garni sur le dessus de dessins gravés; la lame est en fer brut, tranchante des deux côtés, très pointue, repoussée sur la moitié de sa largeur dans le sens de sa longueur. La gaîne qui l’enferme est faite de deux morceaux de bois réunis et attachés par des fils de laiton ou des boyaux ; elle est ornée, comme le manche, de dessins assez réguliers. Quelques chefs ont des couteaux à gaines doubles.

Les haches varient beaucoup; il en est dont le manche est court et le fer large et plat; d’autres, qui ont 0 centimètres de longueur, sont traversés par un fer de même dimension, recourbé à sa partie non tranchante. À Moutankois, nous en avons vu une dont le fer, plusieurs fois recourbé sur lui-même, était surmonté d’un bouton en forme d'olive. Presque toujours ces instruments sont sculptés et diversement ornementés.

Mœurs et coutumes.

Les Zambésiens ne sont pas tatoués; mais dans leur jeune âge, les parents leur font, au moyen d’un fer rouge, de nombreuses brûlures sur la partie supérieure du corps ; et ces cicatrices, en forme de.croix, grandissent avec l’âge et donnent au visage un aspect repoussant. [ls ont aussi l'habitude de se limer les deux incisives supérieures jusqu’à ce qu’elles soient très aiguës.

Le sorcier ou médecin est consulté pour tout ce qui sort de la vie ordinaire ; il à toutes sortes de petits paquets d'herbes pour les maladies etdes amulettes comme moyen préventif. Dans les villages où il n’y a pas de juge, c’est lui qui est appelé à prononcer dans les cas difficiles, tels

que la mort plus ou moins naturelle d’une personne. Dans ce cas, il emploie l'épreuve qui consiste à faire boire à un animal et à la personne soupconnée un breuvage préparé d'avance. Si les deux patients ne se trouvent pas incommodés, l'accusé est reconnu innocent ; mais il est mis à mort sur-le-champ, si l'animal expire.

Lorsqu'ils vont chasser dans la plaine, les noirs ont une habitude assez singulière. Ils glissent dans leur fusil par-dessus la balle qui forme la charge et qui est bourrée dans le canon, une seconde balle, libre cette fois, qui tombe à terre à quelques pas du chasseur lorsqu'il tire. On prétend qu’à chaque coup de fusil la balle doit toucher le sol et que, par conséquent, il est impossible de tuer le gibier avec un seul projectile ; tandis qu'avec deux balles, l’une touche la terre, l’autre va au but et tue Le gibier.

Un jour que nous avions chassé un pénembé, nous avons été témoins d’une autre pratique superstitieuse. A peine l'animal fut-il tué, qu’un noir lui coupa l'extrémité de la queue sur une longueur de 0",25 et la lui enfonca dans le ventre, disant que c’était indispensable pour qu’il fût bon.

Quelques mois plus tard, la même pratique se renouvelait sur un crocodile tué près de Senna et que nous nous apprètions à manger.

Mariages. — Dans Les lignes suivantes, nous donnons les formalités préliminaires des unions cafres; non pour la classe des grands, car nous n’avons pu obtenir de renseignements à ce sujet, mais pour le peuple.

Quand un jeune homme a remarqué une jeune fille et qu'il est décidé à la prendre pour femme, il va trouver l’un des chefs de son village, lui désigne la personne et en guise de pouvoir lui remet un anneau. Quelques jours plus tard, celui-ci, revêtu de ses plus beaux pagnes, se rend à la case des parents de la jeune fille et, prenant le père en particulier, entame une conversation sur des cho-

ses indifférentes. Après un bavardage de plusieurs heures, il aborde enfin son sujet. Si l’accueil est favorable, la mère est appelée et on lui demande son assentiment, après lequel on essaie d'obtenir celui de la jeune fille. L’intermédiaire passe alors au doigt de la prétendue l’anneau qui lui à été remiseten recoit un autre en échange. Il se rend ensuite chez les parents du futur, leur fait connaître, avec autant de verbiage, la démarche précédente et obtient la permission nécessaire pour donner suite aux relations. Une fois tout le monde d'accord, le futur met dans une écuelle neuve en bois sculpté, dix rangs de perles, que le grand porte le lendemain à la jeune fille, preuve qu’elle sera recue favorablement dans sa nouvelle famille. Quelques jours après, les parents de la future cuisent force poulets, chèvres, moutons, masse et se rendent chez le fiancé où l’on fait bombance et où le pombé coule à flots.

Les futurs époux n’assistent pas à ce repas; le jeune homme va chez sa fiancée, y reste pendant les trois jours du festin et gouverne en seigneur et maître ; il montre ainsi qu’il est capable de diriger une maison. Rentré à la case paternelle, il envoie à sa future quantité de plats remplis de divers présents ; Le plus envié et le plus riche est un châle brodé de Quilimane, aux couleurs vives et chatoyantes. À ce moment, on fixe l’époque dû mariage qui n’est jamais fort éloignée et les futurs se couvrent la tête d'huile et de graisse.

Au jour indiqué, les amis se réunissent ; un batuque réjouit le village et les jeunes mariés vont demeurer huit jours chez les parents de la femme qu'ils quittent ensuite pour se bâtir une demeure et fonder une nouvelle famille.

Le marié apporie en dot quelques têtes de bétail, ses instruments de pêche et ses armes de chasse et de guerre; la femme augmente le ménage d’une couple de panelles, de son moulin à farine, des fumbas et des oreillers en bois sculpté. |

. Lorsqu'un jeune homme choisit pour fiancée une jeune fille d’un autre village, l’intermédiaire chargé des négociations s'adresse d’abord au chef de la tribu et c’est seulement après qu’il en a obtenu le consentement, qu'il fait des ouvertures près des parents.

Toutes ces démarches s’appliquent aux jeunes gens qui ne prennent qu'une femme; ceux qui sont assez riches pour en entretenir plusieurs, agissent plus simplement pour les épouses qui viennent ensuite. On traite de gré à gré avec les parents, on taxe la jeune fille, on marchande, et une fois d'accord, la chose vendue va rejoindre à la case de son mari les autres épouses avec lesquelles elle partage les soucis et les travaux du ménage, tout en obéissant à la première en titre.

Les unions entre les Portugais et les filles de chefs sont assez fréquentes. Quand l’une d’elles en a remarqué un, il n’est pas de moyens qu’elle n’emploie pour arriver à ses fins. Un beau jour des mulecks lui apportent plusieurs corbeilles remplies de pain, d’oranges, de poules, de légumes divers, et les lui remettent comme sagouati. Le Portugais renvoie les domestiques avec des pagnes et des mouchoirs, et ces relations d'amitié durent ainsi quelque temps.

Un jour, un habitant de Tête, pris dans une aventure de ce genre, envoya en remerciement du sagouati qu'on lui apportait, quelques étoffes de couleur et un cruchon de genièvre pour le père de la jeune fille. La bouteillelui fut renvoyée avec cette réponse : « Monsieur... est prié de « garder ce genièvre pour le boire avec ma fille quand elle « ira habiter chez lui. » — Et, en effet, moins d’une semaine après, M... voyait arriver à sa porte la jeune fille parée de ses plus beaux atours, portée dans sa machilla et suivie d’une dizaine de domestiques des deux sexes. [ls apportaient leurs ménages et s’installèrent dans la cour de la maison qui compta, à partir de ce jour, une dizaine d'habitants de plus.

Ces aventures arrivent souvent aux officiers de la garnison ; devenir la femme d’un blanc est l'ambition de toutes les jeunes filles dont les pères sont chefs de prazos. Elles sont alors maîtresses de maison, sortent rarement et ne se voient pas entre elles ; leur plus grande distraction est de faire de petits ouvrages en perles ou des ceintures avec des fils de couleurs. Les denrées du prazo alimentent presquetoujours la nouvelle maison.

Aucun acte civil ou religieux ne sanctionne la plupart de ces unions capricieuses. Cependant, pendant notre séjour, nous avons été invités au mariage d’un Poriugais avec une femme du pays. Lacérémonie futreligieuse et célébrée dans l’église de Quilimane. Les colons et les premières autorités du pays assistèrent aux fêtes qui durèrent huit jours. Il est vrai de dire que la jeune mariée apportait une dot assez ronde et que, dans la Zambésie, comme partout

ailleurs du reste, celui qui a de l'argent est bien consi-

déré, quelle que soit la couleur de sa peau.

Naissances. — Nous n'avons pu savoir si la naissance est accompagnée de quelques pratiques superstitieuses ou non ; car la jeune mère s’enferme avec les vieilles matro-

nes du village et le mari lui-même est exclu de la case (2

Dès que l'enfant est né, le tambour en fait part aux habitants qui témoignent leur joie par des chants et des danses.

Cérémonies mortuaires. — Quand un homme est décédé, le tambour du village bat le batuque mortuaire et des envoyés préviennent les parents qui arrivent avec leurs instruments de musique. Lorsque tout le monde est réuni, le mort, couché dans un long panier en roseaux, est déposé en terre, la fosse comblée et on luiconstruit, en guise de monument, une petite paillotte à l'édification de laquelle tous concourent. Retournés au village, les parents

(1) Voir : Répertoire de pharmacie, t. XXXIX, p. 305, l’analyse du lait d’une négresse de la vallée du bas Zambèse. Le produit analysé était riche en beurre, en sucre et en matières salines ; la proportion de caséine était remarquablement faible. Il ne contenait pas de matières albuminoïdes.

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Croquis DE VoyAGE DE M. P. GUYOT. PL XXI.

Albert Barbier, des.-aut. N-ncy Lith. E. Munier, Nancy.

COIFFURE, COLLIER ET ARMES DE GUERRE DES NATURELS DU BAS ZAMBÈSE D'après le dessin original de L. Gangloff.

refusent toute nourriture ; mais sur les instances de leurs amis, ils prennent le premier jour un peu de masse très légère, se coupent les cheveux et s’entourent le front d'une bande d’étoffe blanche en signe de deuil. Les jours suivants, leur nourriture devient de plus en plus substantielle jusqu’à ce qu’ils se soient remis à leur ordinaire habituel. |

Six lunes après le décès, jour pour jour, toute la famille se réunit de nouveau au domicile du mort, chacun apportant cette fois de la nourriture et du pombé ; on mange et on boit en commun. Au milieu du repas, on se rend au bord de la tombe, sur laquelle on a placé un panier en roseaux ou en feuilles de palmier. Là, chacun s'approche, suivant le degré de parenté, dépose dans le panier un peu de la nourriture qu'il a apportée, l’arrose de pombé et parle au mort: « — Je suis un tel, ton frère ; — (ou fils ou cousin) — te souviens-tu de moi? Je me rappelle de toi. Tu faisais ceci, je le ferai en souvenir de toi. Tu étais bon guerrier, je le serai comme toi. Tu mangeais, je mangerai ; tu buvais, je boiraï, etc., etc... »

Puis on rentre au village et le repas s'achève. Il faut que toutes les provisions soient consommées, si un nouveau soleil se montre sans qu'on ait terminé l’agape funéraire, On recommence la cérémonie des serments et cela jusqu’à ce qu'il ne reste plus rien. Nous avions, comme patron de notre canot, sur le Chiré et le Zio-Zio, un jeune homme du prazo Lucabo qui ne manquait jamais, quand nous donnions de l’eau-de-vie aux mariniers, d’en verser quelques gouttes à terre avant de boire. Il répondit à nos questions : « Mon père buvait de l’eau-de-vie ; il est « mort; Je fais comme lui et je lui en donne. »

Nous avons assisté à une scène finale de deuil, qui ne se voit pas dans le Bas-Zambèse.

Plusieurs coups de fusil se font entendre dans le mato,

et un cortège, composé de tous les hommes du deuil, VOYAGE AU ZAMBÈSE. 11

s’avance vers Palira qu'habitait la morte ; les femmes sont groupées à l’entrée principale du loan. En tête de la procession qui s’avance lentement en chantant d’un ton lugubre, deux jeunes femmes portent chacune une coupe de

pombé ; derrière elles, un homme porte sur le dos un de,

ses camarades enveloppé d’une toile blanche et qui représente la morte. À l’extrémité du village, les jeunes filles qui forment l'avant-garde se retournent et offrent à boire au mort figuré; puis échangeant leurs coupes contre celles des femmes, elles les passent successivement à tous les hommes. Le cortège entre alors dans l’enceinte et se dirige d’un pas lent et au bruit d’un chant, où se mêle cette fois la voix des femmes, vers la case où repose la véritable morte. Une natte est étendue sur le seuil de cette case; le porteur s’agenouille, y dépose son fardeau et le couvre. Le chant terminé, les coups de fusil éclatent de nouveau, le faux mort se relève, plie sa natte et la cérémonie est terminée.

Quand le mort est le chef d’un loan et qu’il s’est fait catholique, les cérémonies anniversaires n’ont pas lieu. Mais au moment de l’enterrement toutes les négresses du village suivent le convoi en portant sur la tête une panelle en terre remplie d’eau. Elles s'arrêtent à la porte du cimetière, se rangent sur deux lignes et attendent accroupies, chacune derrière son vase. Quand le prêtre s’est retiré, elles pénètrent dans le champ du repos, comblent la fosse et égalisent la terre avec l’eau qu’elles ont apportées. En s'éloignant, elles déposent leurs vases en dehors du cimetière et les abandonnent aux caprices du temps.

Religion. — La religion de la vallée du Zambèse est le fétichisme ; les naturels choisissent indistinctement leurs dieux dans les trois règnes de la nature. Des insectes aussi bien que de grands animaux, des végétaux et des montagnes sont l’objet de leur culte. Leurs prêtres sont des sorciers qui, médecins aussi, cèdent à des prix sou-

vent fabuleux des amulettes, utiles dans toutes les circonstances de la vie, et qui varient de forme et de composition, selon l'usage auquel on les destine.

Les coléoptères, à cause de leur grande taille et de Péclat de leurs couleurs, sont l’objet du commerce journalier des prêtres du Zambèse. Learec anthies et cara- bes sont assez répandus ; les manticores le sont moins. Comme amulettes, on peut se procurer à bon compte les bousiers, les hannetons, les scarabées, les brentes et les bachycères ; ces derniers sont les plus vénérés. Leur taille, parfois de la grosseur d’une noix, et leur forme assez irrégulière les font rechercher des naturels qui en ornent leur cou, les attachent à leurs armes, à leurs pipes et leur vouent une profonde vénération. Ils emploient aussi dans le même but le lucane cerf-volant et le grand Capricorne ; mais la puissance de ces derniers est moins grande et, par conséquent, ils sont moins estimés.

Ils ne s’aventurent jamais à la chasse sans porter au cou le daoua. C’est un talisman qui les rend invulnérables ou capables de tuer tous les animanx qu'ils rencontrent ; ils ont de plus une amulette de boiïs ou d’os dont ils touchent chacune des balles qui entrent dans le fusil. La queue du zèbre est le grand talisman de guerre ; secouée par un noir, à hauteur du visage, elle préserve de la balle des ennemis.

Quand un sorcier est sollicité par un noir pour un daoua de chasse, il va couper une racine d’un arbre particulier, la fait sécher et la réduit en poudre. Cette poudre, enveloppée dans une feuille de bananier, est renfermée dans un sachet que le noir se suspend au cou ou attache à son pagne. Les grands chasseurs d’éléphants ne se contentent pas du sachet qui leur fera découvrir les animaux, mais ils se font encore rendre invulnérables. A cet effet, le sorcier entaille la main droite à plusieurs places, y met de la poudre de sa racine et la fait brûler sur la chair. Cette brülure laisse des cicatrices pour toute la vie. Quelques

fanatiques se font répéter cette opération sur le front et derrière la tête.

Il arrive de temps en temps que le daoua ne fait ni trouver ni tuer les éléphants ; alors le chasseur va chez le sorcier et lui explique que le talisman n’a produit aucun effet. Parfois celui-ci rend le cadeau reçu ; mais, le plus souvent, voulant garder son prestige, 1l dit au chasseur qu’il a un ennemi, lequel possède un daoua plus puissant que le sien et que, tant que cet homme vivra, il ne réussira dans aucune entreprise. Le noir part tout rêveur, cherche quel peut être son ennemi, et quand il croit l'avoir découvert, l’attend au coin d’un bois et le tue. Si l’assassin est un grand personnage, l'affaire ne va pas plus loin ; mais si le mort a un ami qui n’a pas peur, il tue le chasseur à son tour et il n’y a pas de raison pour que cela finisse. Il a bien dû arriver quelquefois que le noir ait regardé le sorcier comme son seul ennemi et lui ait fait un mauvais parti.

Près du village de Palira, sur les bords du Moatiré, croît un ficus superbe ayant à son pied deux euphorbes triangulaires. Cet arbre est tabou et nul n’oserait y toucher. C’est à l’abri de ses branches qu’une prêtresse, du nom de Pandoro (lion), vient exercer ses fonctions et conjurer les maléfices des lions.

Pandoro est jeune et folie. Un dimanche, elle arrive au campement bien vêtue et avec une plume de coq sur la tête. Trois petites filles couvertes de pagnes aux couleurs éclatantes et trois muleks la suivent. Elle s'arrête sous l’arbre tabou où on lui apporte une natte en palmier et tous les hommes des villages environnants s’assoient autour d’elle, mais à une distance respectueuse. Ils battent trois fois des mains et le plus complet silence s’établit. Debout sur sa natte, le poing gauche sur la hanche, elle prononce en quelques phrases son exorcisme ; puis se rassied avec majesté et accepte les présents qu’on veut bien et qu'on ne manque pas de lui offrir. La séance dure

trente à quarante-cinq minutes et la sorcière se retire avec le même sérieux qu’en arrivant.

Les exorcismes de Pandoro reposent sur cette croyance, que les âmes des hommes, au moment de la mort, passent dans les corps d'animaux d’un ordre d'autant plus élevé qu'ils ont occupé une position plus ou moins brillante. Tuer un lion, serait risquer de mettre à mort un ancien chef de tribu ; mieux vaut s’incliner devant lui. À notre arrivée à Palira, un vieux lion avait, quelques jours auparavant, enlevé une femme dans un village des environs, entre quatre et cinq heures du soir et l’on n'avait retrouvé que la têle de la malheureuse. Le chef du village fit demander la sorcière pour qu'elle purifiàt la localité et qu’elle conjurât le roi des animaux de ne plus revenir; la victime devant être suffisante pour expier les méfails qu’on avait pu commettre.

Ayant su que nous avions des fusils, cette brave sorcière nous envoya un de ses ministres pour nous inviter à respecter le lion en cas de rencontre. Voulant connaître de près une personne si respectée dans le pays, on l’invita à diner au campement. Elle accepta sans façon, mangea avec ses doigts et de grand appétit, but de même; puis, voyant que la réception confortable que nous lui faisions tirait à sa fin, elle ne trouva rien de mieux que de faire emporter plats et bouteilles par ses femmes. Cependant l’un de nous la trouva un peu trop libre lorsqu'elle lui enleva un mouchoir bordé de rouge qu’il avait dans sa poche. Mais comment se fâcher avec une jeune et belle femme, bien que noire, qui prétend être mariée avec les lions de la Zambésie et les porter tous dans sa tête !

Lors de notre dernière rencontre à Palira, elle venait d’accoucher, non pas d’un lion, mais d’un enfant aux trois quarts blanc, ce qui la vexait beaucoup. Ce garçon ne vécui que trois ou quatre jours, et la mère, en signe de deuil, se traînait aux abords du village dans le costume le

plus sale, le plus délabré qu’on puisse imaginer. Elle si propre autrefois, vêtue de pagnes si brillants, s’en allait, selon l’Écriture, « les vêtements en lambeaux et la tête « poussiéreuse, pleurant sur elle et sur son fils qui n’était « plus ».

On a vu précédemment, quand nous avons parlé de la Lupata, que les noirs professent un culte profond pour les hautes montagnes et qu’ils les considèrent comme les habitations d’êtres supérieurs pouvant leur être hostiles ou favorables, selon leur caprice. Aussi, ne manquent-ils jamais de leur offrir un peu de la nourriture qu'ils portent avec eux lorsqu'ils passent à proximité de leurs demeures,

afin de se les rendre propices.

Noms de famille. — Nous avons réuni dans le tableau suivant les noms les plus répandus des naturels du district

de Tête :

Alfanete Canviade foriganise Alfase Capelaxime Motingo Alfazema Caponziba Muttengo Alfere Catara Mpsona Amore Catemaringa Mtengo Batschi Catoto Muinda Boingue Cavumvure Musuca Bonga Chacuanbo Mutanbahuisse Cabisse Chacunfunte Muzengueza Cachare Chanambacutocoto Mzinguese Cachave Chimboira Ndembo Cachiguira Chimuazo Nhamutarira Cafugue Chiriboia Nharube Cagonamuache Chitunba Pseame Calença Cormiziro Sabao Camanura CunanucCa Tabagile Canbère Kastanu Tchiffu Cancune Kuizembe Tongane Canfune Manziri Tschimambu Canhoca Marembacare Veintoula Ganieramaru Matumpre Zinchitiuabuadira Cantempa Moandichegeza l

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CROOUIS DE VOYAGE DE MP GUMOMRs PI XXIV.

Albert Barbier, des.-aut., Nancy. Lith. E, Munier, Nancy

CHRISTOVAN A CHINGOSA.

Maladies. —— 1° Des indigènes. — Comme on le verra plus loin, les maladies des indigènes diffèrent notablement de celles des Européens. Les bronchites et les maladies pulmonaires sont communes, excepté cependant la phthisie qu'on voit peu chez les nègres. La dyssenterie et les affections gastriques, développées le plus souvent par défaut d'hygiène, par l’abus alcoolique ou l’absorption d'aliments salés ou putréfiés, sont des causes fréquentes de mort parmi eux; les épidémies de variole déciment aussi trop souvent ces malheureuses populations. Pendant notre séjour à Tête, une épidémie de ce genre a fait de nombreuses victimes.

La syphilis est surtout fréquente chez les nègres du bas Zambèse, mais dans l’intérieur et chez les tribus peu ou point visitées par les blancs, cette maladie n'existe pas.

Les ophtalmies graves sont rares.

Le médecin de notre expédition a constaté deux cas de folie bien caractérisés : l’un de mélancolie, l’autre de délire alcoolique.

Comme parasites, il n’a vu que plusieurs cas de ténia et de bothriocéphale et quelques accidents produits par la puce chique, qu’on n'avait pu extirper assez promptement.

Enfin, il faut citer l’éléphantiasis des Arabes, sous ses diverses formes, ainsi qu'une maladie cutanée produisant de nombreuses taches blanches sur la peau.

2° Des Européens. — Durant le cours de notre expédition, la santé générale a été relativement bonne ; à part quelques indispositions générales, inhérentes au changement de climat et à l’infection palustre dont nous avons tous été atteints, il n’est survenu aucune maladie grave ni aucun accident sérieux. Mais nous n'avons pu éviter la fièvre paludéenne, qui est endémique dans toute cette contrée, surtout au delta formé par les bouches du fleuve.

Dès notre départ de Quilimane, nous en avons ressenti

les premières atteintes, et, bien avant son arrivée à Tête, l'expédition tout entière avait déjà payé un ou plusieurs tributs à cette terrible maladie, sous forme d’accès plus ou moins violents. [Il est probable que les germes en ont été contractés sur la rivière même de Quilimane, peut-être aussi pendant les quelques jours d’arrêt forcé que l’on a dù subir à Mopéa et à Senna. Au-dessus de cette dernière ville, le sol plus élevé et moins humide paraît réunir de meilleures conditions de salubrité. Nous avons même remarqué que les accès de fièvre étaient moins fréquents, plus courts et d’un caractère plus bénin que ceux que nous avions eus sur le parcours du bas fleuve.

(Fièvre paludéenne simple.) — Généralement, ces accès débutaient par du malaise, de la lassitude, des bâillements nombreux et quelquefois des nausées. Puis arrivait le froid et un frisson plus ou moins fort ; si la digestion n’était pas achevée, il survenait des vomissements, en même temps que des douleurs musculaires et de la céphalalgie. Cette période durait plus ou moins ; en général, elle ne dépassait pas deux heures. Au frisson succédait le stade de chaleur ; de pâle qu’elle était, la peau devenait rouge, surtout à la face ; la céphalalgie augmentait, le pouls prenait une activité et une dureté exagérées ; l'oppression était grande, et cette période, en général plus longue que la première, durait jusqu’à ce qu’enfin, la détente se produisant, la sueur commençait à perler au front, au cou, et gagnait le tronc et les jambes ; alors, la chaleur diminuait, la respiration et la circulation reprenaient leur fréquence habituelle. En ce moment, le malade: éprouvait le besoin de dormir et, au réveil, il se sentait faible, mais dans un état de bien-être.

Comme on le voit, la marche et les symptômes de ces accès indiquent une fièvre paludéenne simple. Quelquefois tous ces caractères n'étaient pas parfaitement distincts; suivant le malade ou toute autre cause, l’un d'eux pouvait

VOYAGE AU ZAMBÈESE. 169

prédominer ou ne pas exister du tout. La durée de l'accès pouvait aussi être variable ; mais ces modifications peu importantes ne pouvaient changer le diagnostic. Si, aprèsun accès de ce genre, le traitement ne venait modifier la marche de la maladie, le lendemain ou le surlendemain, un second apparaissait plus long et plus intense. Aussi, dès la fin du premier accès, le sulfate de quinine était administré au malade à la dose de 1 gramme ou 15",50, suivant l'intensité de la fièvre ; quelquefois un vomitif ou un purgatif précédait le spécifique, lorsque l’accès se compliquait d’embarras gastrique ou prenait un caractère bilieux. Après ce traitement, l’accès du lendemain était bien moins fort et le plus souvent même il n'avait pas lieu.

(Cachexie paludéenne.) — La cachexie paludéenne, cortège ordinaire des attaques répétées et anciennes de la fièvre, est un état anémique grave, s’accompagnant de troubles de la circulation et des fonctions digestives, d’hydropisie générale et quelquefois d’hémorrhagies qui ne font que hâter la fin du malade. Dès le début, il est permis de tenter et d'espérer une guérison sur place par un traitement hygiénique et thérapeutique bien dirigé, mais si l’on constate l’insuccès du traitement, si les hydropisies se localisent et font des progrès, il ne faut plus compter sur la possibilité d’une terminaison heureuse, etle malade doit être rapatrié ou du moins envoyé sur les hauteurs volcaniques.

Les Européens qui habitent le bassin du Zambèse ne sont pas tous fébricitants ; quelques-uns n’ont pas subi les atteintes de la fièvre et ont, sans doute, contre le miasme une force de réaction supérieure à son activité morbide. D’autres ont eu des accès durant la première ou la seconde année de séjour dans le pays, et depuis, par une sorte d’acclimatement, ne paraissent plus être inquiétés. Mais il en est un grand nombre qui paient un tribut réguer et périodique à la maladie. Ceux-ci, plus ou moins ca-

chectiques, devront forcément recourir à l’émigration dans des climats ou des localités non palustres.

(Fièvre pernicieuse.) — Les diverses formes pernicieuses de la fièvre paludéenne sont assez rares dans la vallée du Zambèse. Nous n’en avons pas vu un seul cas durant le cours de notre expédition.

(Maladies diverses.) — Parmi les autres maladies endémiques du pays que nous avons visité, nous citerons la dyssenterie avec sa forme légère, la diarrhée, qui est beaucoup plus fréquente que sa forme grave ou hémorrhagique.

Nous n'avons constaté cette dernière forme que parmi les nègres. Néanmoins, les Européens doivent toujours l’envisager comme une menace. Ici encore, les préceptes prophylactiques et hygiéniques devront être observés rigoureusement et si l’on est atteint de simple diarrhée, on doit s’en inquiéter et la soigner comme s’il s'agissait d'une maladie très sérieuse.

Les coliques offrent peu de gravité, et la fièvre jaune épidémique ne se montre pas au Zambèse. |

Quant aux maladies diverses, autres que les endémies, attaquant les Européens, elles sont peu fréquentes ; on voit peu de phthisies et peu de phlegmasies aiguës des bronches et du tissu pulmonaire. D’après un médecin portugais, quelques cas de fièvre typhoïde et de phlegmasie aiguë du cerveau et de ses enveloppes se montrent de temps en temps. Les insolations y sont assez fréquentes, mais elles n’offrent pas la même gravité que sous les tropiques de l’autre hémisphère.

En résumé, le pays arrosé par le bas Zambèse, quoique devant être rangé parmi les régions insalubres, puisque . la fièvre paludéenne y est endémique, ne doit pas être placé cependant sur la même ligne que quelques-unes des colonies françaises (Sénégal et Cochinchine) où se trouvent réunies la plupart des endémies graves des pays chauds. En Zambésie il n’existe pas de ces fièvres perni-

cieuses qui vous enlèvent en quelques heures, pas de fievre jaune, pas de dyssenteries hémorrhagiques ; le seul ennemi de l’Européen est la fièvre intermittente, ennemi dangereux, nous en conveñons, mais contre lequel on a le temps de se prémunir. Quoique l’acclimatement ne garantisse pas absolument de la fièvre, une certaine tolérance ou une immunité naturelle se rencontre souvent chez quelques Européens.

Climatologie. — Par suite de sa composition géologique

et de sa situation élevée, Tête jouit d’une salubrité très grande, relativement aux villes du bas Zambèse. Les accès de fièvre y sont moins intenses et moins fréquents ; ils coincident le plus souvent avec le vent du sud-ouest qui souffle avec violence pendant la sécheresse.

L'état du ciel est généralement beau ; les orages y sont rares, quoique de gros nuages viennent souvent rompre la monotomie de cette beauté et roulent à une hauteur prodigieuse emportés par un vent rapide.

Le maximum de la pression barométrique est atteint à 9 heures du matin et le minimum à 5 heures du soir.

La moyenne des températures à l’ombre a été de 23° environ en juin et s’est élevée jusqu’en septembre, où elle était de 35° C. Elle a dû s’élever encore après notre départ de Tête, car décembre est, dans ces contrées, le mois le plus chaud. Du 13 avril au 17 septembre 1881, les températures extrêmes ont été de + 13° le 27 mai et + 39°5 le 17 septembre.

Armée coloniale. — La garnison de la ville de Tête est composée du 5° bataillon de caçadores qui devrait être de 180 hommes, mais qui, par mesure économique, est réduit de 40 à 80, commandés par trois officiers assez nuls. Jamais je n'ai vu une troupe aussi sale, aussi déguenillée que les chasseurs à pied du Zambèse! Les vêtements les plus indispensables leur manquent et c’est parfois en simple caleçon troué qu’ils se rendent aux parades, aux exer-

cices et même au service religieux obligatoire du dimanche.

La discipline est au niveau de l’équipement de la garnison ; l'ivresse est générale et le pombé, le genièvre, l’eau-de-vie de grains et celle de canne à sucre causent de grands ravages dans l’armée.

On ne peut pas beaucoup attendre d'individus qui ne sont ni vêtus, ni nourris et qui, sans solde, ne peuvent rien acheter. Il y a quelques années, on vit ces soldats mendier de la masse dans les rues de la ville et se nourrir des détritus jetés à la voirie. De là au vol il n’y a qu’un pas à franchir, et il le fut. N'est-ce pas parce que les troupes manquaient de nourriture qu’il y eut, il y a peu de temps, une révolte dans le district de Sofala et, si je ne me trompe, à Sofala même ?

Voici un fait qui concerne Tête ; il date de quelques années. Bonga, le bandit des Massagans, se révolta et il fallut envoyer quelques troupes contre lui. Le gouverneur était en retard pour payer la solde, et les fournisseurs de l’armée n'avaient vu depuis longtemps l'argent des finances portugaises. Tout crédit était fermé ; les soldats mendiaient et volaient. Ils refusèrent de marcher contre les révoltés et il fallut pour les décider que le gouverneur achetât à Roques de Nazareth, agent de Romao de Jésus Maria, un troupeau de bœufs qui n’est pas encore payé. Et cependant pour que le marché fût conclu, le vendeur exigea des traites payables par le gouvernement de la métropole et garanties par la fortune personnelle du gouverneur de Tête.

La solde des officiers n’est pas payée plus exactement ; plusieurs nous disent n’avoir pas touché un maravédis depuis quatre ou cinq mois. Ils mènent une vie misérable ; choisis parmi les sous-officiers de la troupe d'Europe, ils vierinent dans les colonies de l’une ou l’autre côte de l’Afrique et ne peuvent pas permuter avec leurs camarades

du Portugal. Presque tous sont sans fortune et, ne pouvant vivre dans ces conditions, épousent, à la mode cafre, quelque dona du pays, propriétaire d'un certain nombre de prazos où au moins de povoacao et de plusieurs esclaves. Il en résulte que ceux qui sont envoyés dans la colonie pour la civiliser et y détruire l’esclavage, deviennent propriétaires d'esclaves et sont sous la dépendance d’une femme à qui seule les noirs obéissent.

A de tels officiers, il faut des soldats d’une espèce particulière ; voici comment on se les procure. Ordre est donné, dans une ou plusieurs villes, d’avoir à fournir un nombre fixé d'hommes. Au jour dit, la police fait une descente dans les rues et ramasse tout ce qu’elle trouve : artisans, gagnards, voleurs, anciens soldats, hommes mariés et Les met en prison jusqu'au jour où un bateau, passant à vide, se: charge de la cargaison humaine et la conduit à Quilimane où on l’incorpore pour cinq ans. Il arrive parfois que quelques-uns s’échappent avant le départ, et comme ils ont été inscrits, on ramasse au dernier moment des malheureux qui partent au service sous les noms des évadés.

Ces enrôlements forcés donnent de tristes soldats, aussi peut-on s'expliquer aisément des aventures du genre de celle de laMaxinga(mi-juin 1881). Legouverneurescortant, avec quatorze soldats et un adjudant-major, nos compagnons chez Cancoung, vit, à un semblant de démonstration militaire cafre, son adjudant et onze de ses hommes se sauver juqu'à Tête. Honteux et traité de lâche, l'officier subalterne se brüla la cervelle le 23 du même mois ; il se nommait Lobo. |

Le fort destiné à protéger la ville n’est pas terminé: il manque de porte; six hommes, remplacés tous les jours, le gardent. Dans celui de la caserne neuve, construit au bord du Zambèse, nous avons vu les munitions : les obus n’étarent pas du calibre des pièces, les bombes, trop grosses pour les obusiers démontés; enfin, pour alimenter la

seule pièce de campagne rayée qui fût bonne, il y avait des obus de deux grosseurs. Les uns, en état de servir, n’entraient pas dans la pièce; les autres, du calibre voulu, manquaient de fusées; ils étaient chargés de poudre et fermés par des bouchons de liège !.…..

Voilà l'armement de la ville qui, dans la colonie zambésienne, est Le plus en avant dans l’intérieur de l’Afrique.

Des Prazos. — La colonie portugaise du Zambèse est divisée en un certain nombre de prazos ou cantons, et c’est à cette division que l’on peut attribuer la cause du peu de colonisation du pays. Un morcellement intelligent serait d’une grande valeur pour la Zambésie; maïs aujourd’hui cette mesure ne pourrait être effectuée que sur une très petite portion du territoire.

Il existe trois sortes de prazos :

1° Ceux dits du gouvernement ou de la couronne ;

2° Ceux venant de succession ;

3° Ceux qui sont délaïssés.

1° Les premiers sont mis aux enchères par l’autorité et loués à des fermiers pour une somme annuelle qui varie de 3,000 à 15,000 francs. C’est le principal revenu du gouvernement; parmi ceux-ci sont les prazos Luabo, Mar- LE TIAES PURES

Le plus souvent celui qui a loué ne travaille pas : il se contente de percevoir sur les naturels l'impôt ordinaire s’il est honnête, double ou triple, s’il ne l’est pas.

Seuls ces prazos pourraient être morcelés avec avantage ; mais ils sont si peu nombreux que c’est à peine si l’on apercevrait de la différence dans les finances portugaises et une amélioration dans la situation agricole et industrielle de la colonie.

2° Les prazos dits de succession passent de père en fils et sont la propriété exclusive de certaines familles du pays. Celles-ci ne paient ni redevance, ni impôt autgouvernement, soit qu'il n’y ait réellement aucun droit, soit

qu'il ne se sente pas assez fort pour exiger les contributions. Tels sont les prazos Massangano, Chiugose, Maxinga, etc.

IL serait impossible de les diviser.

3° Les prazos délaissés ont une valeur nulle ; à cause de leur situation dans un lieu marécageux et fiévreux ou, plus encore, parce qu'ils sont à proximité des pays où l'autorité portugaise n’est pas reconnue et que l’on redoute d'y être pillé, brûlé et même tué.

Une personne qui était allée jusqu’à Tête et n'avait vu

que lesrives du Zambèse, me lisait un jour un mémoire qu’elle se proposait d’envover en Europe. Il contenait quelques paroles dont voici le sens exact : « Supprimons « les prazos, nous détruirons l'esclavage qui existe de fait, « sinon de nom. Le noir, il faut le dire, sent le besoin d’appartenir à quelqu'un ; s’il n’a pas de maître, il vient s'offrir lui-même. Attaché à la terre où il naît, obéissant à son maitre, il ne connaît aucune autorité supérieure à celle-là. Les chefs les tiennent dans la plus grande ignorance, ils ne savent pas le nom de leur roi. Ils vivent pour l’homme qui dispose de leur vie, de leur travail, deleur salaire, etc...…. »

Il y a bien des choses à répondre aux lignes précédentes ! La suppression des prazos sera-t-elle celle de l’esclavage ? — Non, aussi longtemps que les employés même du gouvernement le pratiqueront sur une vaste échelle. Le gouvernement donne l’exemple par les arrestations arbitraires faites à Loanda, à Goa, à Mozambique et le recrutement forcé de son armée. À quoi attribuer ce fait que les gagnards ou manœuvres, que les négociants de Mozambique payaient autrefois 100 reis, recoivent aujourd’hui 300 ou 400 reis et qu’on n’en trouve pas assez, si ce n’est à ce que certain gouverneur, ennuyé de rencontrer des noirs dans la rue, les fit ramasser par la police et incorporer dans les bataillons de sa province !

Qu'on se souvienne de l'affaire d’Ybo où plusieurs per-

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sonnes furent compromises, entre autres le gouverneur et un ancien oflcier français, envoyé comme gérant d’une maison de commerce ! Ils faisaient la traite des noirs en échange des marchandises de la maison et partageaient les bénéfices. Un jour tout fut découvert et le gérant disparut laissant derrière lui un déficit énorme.

« Le noir, dit-on, sent qu'il a besoin d’un maître. » — C’est une erreur! Gelui qui a le bonheur de devenir libre n’aliène plus sa liberté et reste indépendant. Il vit avec sa famille, cultive son coin de terre et se contente de peu. S’1l frappe à votre porte pour solliciter du travail, il discute le salaire qu’on lui offre. Ils ne réclamaient pas de maîtres, ces gens du Moatizé qui, après avoir travaillé pendant une semaine dans nos mines de houille, rentraient dans leur famille ; puis revenaient après huit ou quinze jours de repos afin d’emporter un nouveau gain qui leur permit de vivre en soignant leur jardin et en élevant leurs maigres poules !

Les possesseurs d'esclaves sont de plusieurs classes : 1° les fils du pays, enfants de la Zambésie ; 2° les fils de l’Inde; et 3° les Portugais.

Voyons comment ils se comportent avec leurs nègres.

Chez les Zambésiens, ces derniers sont traités avec humanité. Ils sont esclaves, il est vrai, mais la plupart sont plutôt des domestiques aimant leur maître, cultivant la terre avec lui. Ils chassent et pêchent ensemble, et savent que le gain est pour la caisse ou réserve commune dontils auront leur part aux jours de disette ou de maladie. Dans ces conditions, la tribu devient une grande famille.

Avec les fils de l'Inde, la vie est tout autre. Il n’est pas un de ces chefs de prazo, sans exception, qui ne soit un coquin. Au temps de l’esclavage, des gens sans aveu, ayant transformé leurs noms-en Bonga, Marianno, Cancune, Moriganise, Mucunga, etc...., sont venus là pour faire la traite dans toute son horreur. Devenus riches, ils

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