‹ Voyage au ZambéseChapitre 3 sur 55 · POIDS DES DÉFENSES · texte numérisé non relu

POIDS DES DÉFENSES

4 livres à 51. 3/4 Céra 2e sorte.

— à 71.3/4 Céra 1re 8 — à 91.3/4 Petite 2e 10 — à131. 3/4 Petite 1re 14 Moyenne Grosse

La livre est de 459 grammes,

On ne fait aucun cas des défenses d’hippopotame qui sont assez nombreuses dans le pays et pourraient cependant servir à confectionner maïints petits objets de luxe et de fantaisie.

Parmi les produits appelés à devenir l’objet d’un grand

commerce d'exportation et que l’on rencontre à chaque | que

instant dans le bassin du Zambèse, nous devons citer: le maïs, le riz, le coton nankin, la canne à sucre, la graine de ricin, le tabac, le séné, l’indigo et le mafouta (Papaver spinosum) dont on extrait une huile excellente, sans compter les divers bois de construction, rouges et très-durs pour la plupart, que l’on pourra tirer des nombreuses et épaisses forêts de la Chupanga et du Guingue; les essences forestières les plus renommées portent les noms de Marousa, ‘Mochambé, Mocoio, Motokoto, Msoro, Mosoko, Mélompi et Timbali.

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Le froment est cultivé en petite quantité sur divers points du bassin du Zambèse; il vient bien et donne une farine très-blanche, obtenue à l’aide des moulins ordinaires à pierre, employés par les noirs pour réduire en poudre le sorgho et le millet qui leur servent à préparer la Masse et le Pombé. Les deux graminées que nous venons de citer sont cultivées aux abords de tous les villages. La farine de sorgho est faite au jour le jour, selon les besoins des habitants. Voici les diverses opérations que le Mapira (sorgho) subit avant la mouture. A la récolte, on le vanne pour enlever les pellicules légères qui ont été ramassées avec le grain. On lave ensuite au fleuve la quantité que l’on veut employer; cette opération a pour but d'enlever les pailles et les grains vides non partis au vannage, et aussi de préparer le bon grain à l’action du pilon: on le fait ensuite sécher au soleil. Quand le sorgho est réssuyé, on le traite au pilon qui le concasse et permet d’enlever l’enveloppe par un dernier vannage fait, cette fois, à l’aide d’écuelles en bois ou de paniers en feuilles de palmier. La portion concassée et appropriée est ensuite broyée à la meule de pierre plate et convertie en farine. Il n'existe ‘aucun moulin à vent ou à eau dans la Zambésie. Le sorgho non pilé vaut 300 reis la panche de 15 à 16 kilogr.; la farine de sorgho se vend 500 reis, le même poids, c’est-àdire près de 2 fr. 80 c. Les provisions de graines et la farine sont conservées dans de très-grands paniers tressés avec des feuilles de palmier; ils ont la forme d’une outre et se ferment à l’aide d’un couvercle. Celui que nous avons mesuré avait 1",30 de diamètre sur 1",80 de hauteur. Souvent on applique à l'extérieur de ces vases une couche d'argile que l’on laisse ensuite sécher à l'air libre à l'abri des rayons du soleil ; sans cette dernière précaution, la terre se fendillerait etse détacherait de l'enveloppe végétale.

Le sésame (Sesamum orientale) est aussi l’objet d’une

culture assez importante et d’un petit commerce d’exportation. Le pied est coupé ras du sol et les tiges, formées en petites gerbes, sont ensuite séchées. Pour cela, sur un. terrain bien plat, les naturels enfoncent en terre et wis à vis les uns des autres, à des distances convenables pour former des rangs d’une centaine de mètres de longueur, des piquets fourchus à la tête et hauts d'environ 1 mètre. Des perches étendues sur les piquets forment des barrières contre lesquelles on dresse de chaque côté les gerbes de sésame de manière à obtenir des tentes. On les laisse ainsi jusqu’à ce que la capsule soit bien sèche et que la graine tombe avec facilité. ,

Industrie. — A Quilimane, l’industrie est limitée à deux ou trois briqueteries communes, qui confectionnent leurs produits avec l'argile ferrugineuse qu’on trouve dans la campagne environnante. La terre en est peu travaillée; simplement pétrie à la main par les noirs, elle est jetée dans des moules où elle prend tant bien que mal la forme voulue. Elle est ensuite desséchée au soleil et cuite au feu de bois. Cette brique est vendue à raison de, . 25 fr. le mille; celle qui vient d'Europe vaut de 80 à 100 fr. Une personne intelligente qui s’établirait à Quilimane avec une machine semblable à celles qu’emploient nos fabricants et qui saurait bien conduire un four de cuisson, ferait fortune en peu de temps, car, il faut bien l’avouer, le moellon, autrement dit la pierre à chaux, est très-rare dans le pays, et toutes les constructions — à part les paillottes — se font avec des briques.

Une culture de pavots à opium est établie à Mopéa; nous en parlons plus loin. |

Religion. — À Quilimane, on rencontre quatre cultes particuliers, savoir : celui des Maures, celui des Banians, le protestantisme, enfin le catholicisme qui est, comme en Portugal, la religion de l’État.

Les naturels ne pratiquent aucune religion; dans le

courant de cette relation nous parlerons des cérémonies usitées à l’occasion des mariages et des décès.

Les Maures ont un lieu de réunion qui leur sert de mosquée. Toutes leurs fêtes sont observées et, aux principales d’entre elles, ils témoignent leur joie par de nombreux coups de fusil dont Les noirs se réjouissent en poussant des cris et en faisant des gambades pour le plus grand amusement des badauds.

Les protestants n’ont pas de chapelle, mais les missionnaires anglais sont assez nombreux dans le pays et leurs efforts tendent surtout à évangéliser sur le territoire compris entre Quilimane et le haut Chiré, vers Livingstonia.

L'église catholique de Quilimane est située sur le bord de la mer, entre les deux factoreries françaises; en 1881, elle était fermée au culte pour cause de réparation. L’intérieur ne présente rien de bien curieux, si ce n’est les diverses pierres tombales qui sont encastrées dans les dalles du sanctuaire. Le desservant est un prêtre de Goa. Les jésuites ont, depuis 1881, fondé une mission à Mopéa, non loin de Quilimane. Leur supérieur, le P. Dejoux, est Français.

Les Banians ne sont pas moins bruyants que les Maures dans leurscérémonies religieuses, et ils manifestent surtout leur joie à l’époque du renouvellement de leur année, qui est aussi celle du règlement de leurs comptes commerciaux. Il nous a été permis d'assister à cette grande fêle qui se pratique avec un apparat des plus solennels. Dès l’avantveille du jour consacré, ils se rendent chez les Européens avec lesquels ils font des affaires et leur empruntent tous les objets qui peuvent servir à décorer l’intérieur de leurs habitations. Ils choisissent, au milieu des articles de bazar que vendent à gros bénéfices les agents des factoreries, les marchandises les plus bizarres et les plus clinquantes. Tout est bon pourvu que cela soit brillant et riche en cou-

leurs. Aussi est-ce avec un sérieux de commande que nous avons visité ces musées d’un nouveau genre ; ici une chromolithographie, représentant les plaisirs de la pêche, coudoie le portrait d’un assez gros personnage politique devant lequel brülent une douzaine de lampions. Là, une. Vénus décolletée, jouant avec son chien et son chat, fait pendant à un prince de Galles ou à un roi de Hollande. Ailleurs, ce sont des scènes religieuses qui tournent le dos à des images d’Épinal. Les sujets les plus disparates se trouvent mêlés ; des bacchantes, un peu trop décolletées peut-être, trouvent place à côté des portraits des illustres du jour, et chaque nation peut y reconnaître les siens. Des boîtes à musique égaient le tout d’airs plus ou moins fantaisistes ou faux. C’est à la tombée de la nuit que commence vraiment la fête ; il faut, sous peine d’être mal vu, rendre visite à toutes les cases et jouir du coup d'œil. Mais si là se bornaït la corvée, on s’en tirerait à bon compte. On doit aller saluer le maître de la maison, répondre au Salem que vous adressent tous Les habitants mâles et tâcher d’apercevoir, à moitié enfouies sous des tentures, de jeunes femmés qui seraientassez jolies sans leurs yeux creux, leur face jaune, blafarde, étiolée et leurs dents teintes en rouge. Par contre, elles sont parées de tous leurs trésors (c’est à celle qui étalera le plus de bijoux de l’Inde) et ne disent pas un mot. Quand l'inspection est terminée, quand on a bien vu les exhibitions fantaisistes du Banian, il faut absorber des friandises locales en s’asseyant à la turque sur de riches tapis ou sur de simples nattes. La plus offerte et la moins goûtée — par nous du moins — des friandises confectionnées pour la fête est un croquet que nous ne recommandons pas aux personnes civilisées. C’est une pâte ferme, assez dure même, obtenue en faisant cuire sur des plaques de fer chauffées au rouge de la farine de sorgho pétrie à l’huile d’arachides, agrémentée de fragments de copra et saupoudrée de grains de millet, le tout coloré au

curcuma, assaisonnement indispensable de la cuisine indienne. Enfin, quand la collation est terminée et qu’on a fumé plusieurs cigarettes de tabac parfumé venant de l'Orient, on apporte les pétards indispensables qu'il faut faire partir en l'honneur de ses hôtes devant les statues de Brahma et de Vichnou.

Ces pétards, un peu plus gros qu’une allumette mais moins longs, sont rangés au nombre de 96, des deux côtés d’une mèche inflammable, et six de ces mèches forment un paquet. Selon la position sociale du visiteur ou la fortune du Banian, celui-ci offre un nombre plus ou moins grand de paquets que l’on allume en l’honneur des dieux lares qui vous regardent d’un œil soi-disant satisfait. Aussi n’entend-on qu'une vive fusillade toute la nuit. Chez un riche Banian, nous avons dû brüler dans la chambre de notre hôte, plus de trente mille fusées en quelques minutes. Après cela, il nous a fallu céder la place à d’autres et aller recommencer chez le voisin ce que nous venions de faire chez le premier qui s'était trouvé sur notre route.

La fête n’est pas seulement pour les Banians ; les gens du pays en profitent aussi et leur plus grand amusement consiste à se lancer des paquets de fusées entre les jambes. Les-résidents européens complètent la cérémonie en s’en allant donner des sérénades aux Banians; les notables, fonctionnaires ou autres, prennent leur instrument favori et, en groupe, vont se faire entendre dans les rues de la ville. Cette musique serait passable si les artistes jouaient au moins avec ensemble et surtout le même air et non pas, comme cela est arrivé, trois morceaux différents — sur accordéon, piston et violon. — Nous nous garderons bien de recommander ce procédé aux gouverneurs de nos colonies, car nous ignorons ce que l’on peut en retirer pour le bien de la nation ; nous supposons seulement qu’à Quilimane il est indispensable pour donner du prestige aux fonctionnaires publics.

Justice. — La Zambésie est soumise à la juridiction de Mozambique ; le Code portugais est en vigueur. Dans chacune des grandes villes se trouvent des juges ordinaires qui règlent les différends et jugent les contraventions. Les capitad-mor de prazos rendent la justice parmi les noirs ef appliquent, la plupart du temps, les lois cafres. Le fouet, la chicote (*) et la palmatorià (*) terminent presque toujours les discussions ou succèdent aux contraventions, vols et batailles. Pour qu’un criminel soit envoyé à Mozambique afin d’y être jugé, il faut que sa faute soit bien grave, car les dépenses nécessitées par le transport de l’accusé et son voyage seraient énormes et grèveraient par trop le budget de la colonie. Nous nous sommes laissé dire que les accommodements étaient faciles en ce pays, et l’on nous a cité divers personnages qui, partout ailleurs, auraient été pendus.

Nous avions toujours cru qu’au chef-lieu du district, résidence du gouverneur, on se dispensait d’infliger aux noirs des punitions corporelles. Eh bien! à Quilimane, en 1881, les négresses rencontrées dans les rues après la retraite étaient mises en prison pour la nuit et fouettées le lendemain avant d’être renvoyées dans leurs païllottes. Les nègres coupables de la même contravention recevaient

vingt coups de palmatorià sur les mains.

À Pungurine, succursale de Marouse, un noir qui avait dérobé deux poules (soit environ 35 cent.) fut attaché, par les pieds et les mains, à un arbre et frappé sur les cuisses de vingt coups de chicote. Il fut ensuite forcé de reprendre son travail.

(1) Chicote. — Espèce de petite cravache découpée dans la peau des hippopotames puis séchée au soleil. — Quelques spécimens sont garnis de fils de laiton espacés de 4 à 5 centimètres, — On comprend que chaque coup de cet instrument, appliqué sur les reins, trace sur la peau un sillon sanglant. Nous possédons une chicote à double branche.

(2) Palmatorià. — Instrument servant à frapper sur les mains. Il est en bois dur percé de trous comme une écumoire et muni d’un manche, Dès les premiers coups, le sang jaillit par les ouvertures qui ont aussi pour objet d'empêcher la résistance de l’air qui amoindrirait le contact et par conséquent la douleur.

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Il est inutile de parler ici dé tous les actes de brutalité qui se commettent journellement ; nous avons été témoins de quelques-uns d’entre eux et, nous l’avouons, celui qui frappait avait souvent tort et ne possédait pas toujours sa raison. Nous nous contenterons de protester contre de pareils procédés qui soulèvent le cœur et font mépriser aussi bien ceux qui les mettent en pratique que ceux qui, ayant une autorité suffisante pour s’y opposer, en tolèrent l’exécution devant eux.

Répétons ici ce que l’abbé Raynal, dans un livre trop peu lu aujourd’hui (Révolution de l'Amérique, in-8°, Londres), écrivait en 1781, et demandons-nous si les reproches qu'il appliquait, il y a juste un siècle, aux Anglais ne peuvent pas être adressés avec raison et justice par les Zambésiens aux Portugais actuels.

« .… (P. 52, 53)... Quel terme avez-vous fixé à notre « émancipation ? Soyez de bonne foi et vous avouerez que vous vous étiez promis de nous tenir sous une tutelle qui n’aurait pas de fin. Si du moins cette tutelle ne se « changeait pas pour nous en une contrainte insupportable ; « si notre avantage n’était pas sans cesse sacrifié au vôtre; « si nous n'avions pas à souffrir une foule d’oppressions de « détail de la part des gouverneurs, des juges, des gens de « finance, des gens de guerre que vous nous envoyez ; si « la plupart, en arrivant dans nos climats, ne nous appor-

« taient pas des caractères avilis, des fortunes ruinées, des

« mains avides et l’insolence de tyrans subalternes qui, « fatigués dans leur patrie d’obéir à des loix, viennent se « dédommager dans un nouveau monde en y exerçant une « puissance trop souvent arbitraire. Vous êtes la mère-patrie ; « mais loin d'encourager nos progrès, vous les redoutez, « vous enchaînez nos bras, vous étouffez nos forces nais- « santes..…. »

Nous n’ignorons pas qu'il existe plusieurs circulaires émanées du ministère portugais qui enjoignent aux gou-

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verneurs des districts coloniaux de faire cesser, dans le ressort de leurs directions, les punitions corporelles de tous temps en usage. Mais pour les remplacer on n’a donné aux chefs des districts, comme moyen de répression, que la prison civile. « Quand un noir aura commis une faute, a-t-on écrit, vous l’emprisonnerez sur la demande de celui qui aura été lésé soit dans sa personne, soit dans ses intérêts, et cela après que le délit aura été constalé. Vous prononcerez vous-mêmes sur la durée de la peine qui n’excédera pas huit jours; sans cela, le délit deviendra passible de la juridiction ordinaire... » C’esten vertu de ces instructions que l’on a construit dans les dépendances des palais des gouverneurs, une prison où sont envoyés quelques délinquants. Mais voici la difficulté qui se présenta : le ministère oublia de faire ouvrir un crédit au budget pour la nourriture des prisonniers et, quelque minime qu’elle fût, il fallait cependant la payer. Les gouverneurs demandèrent alors aux plaignants de payer deux brasses de coton pour le maximum de l’emprisonnement, mais ceux-ci jetèrent les hauts cris et trouvèrent que si; après avoir été volés par un noir, il fallait encore débourser de l’argent pour le faire punir, il était plus simple et plus économique de lui chatouiller les reins à coups de chicote ou les mains avec une palmatorià. Les circulaires restèrent donc sans effet et tout rentra dans l’ordre primitif des choses.

Armée. — Nous en parlerons en détail lorsque nous présenterons nos observations relatives à la ville de Tête, où nous avons résidé quelque temps.

De Quilimane au Chiré.

hrs à Quilimane quelques jours avant Pâques et trouvant la douane fermée, nous ne pouvons quilter la ville que le 20 avril à 4 heures du soir, au moment de la marée montante. Le courant est très-fort et la rivière fort large;

Fxtrait du Carnet du l'oyageur:

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nous passons devant Carungo, Nhassungue et Chiambazo, pour aborder le lendemain soir au village de Nhandoa, pied-à-terre du sieur Romaô de Jésus-Maria, l’un des plus riches propriétaires de prazos du bas Zambèse. La marée se fait encore sentir à hauteur de ce village qui, souvent inondé, a dû être bâti sur pilotis de 1°,50 à 2 mètres d’élévation. Un peu au-dessus de Nhandoa, la rivière se rétrécit beaucoup et nous entrons dans un chenal où la navigation est encore facile, malgré les laitues d’eau ( Alfacymia) qui commencent à se montrer. Peu à peules plantes

augmentent et entravent la navigation ; les roseaux s’épaississent et l’on avance avec difficulté. L’on passe néanmoins devant Interre, Mugurumba, Motango, Moechina, Pancœæil, Casa Joié et Mambuxa. Entre Interre et Mugurumba, la rivière, qui a 125 mètres de largeur, est complètement obstruée et il nous faut couper les herbages afin de pouvoir

passer; des maquereuses, des courlis, des râles et des

poules d’eau courent sur le vaste champ de laitues que nous avons devant nous sans paraître effrayés des quelques coups de fusil que nous leur tirons. De Mugurumba à Motango (‘), les rives sont basses, très-peu boisées; de chaque côté on a de vastes plaines herbeuses. Moechina, distant de 4 kilomètres environ de Motango, se compose d’une vingtaine de paillottes carrées et Pancœæil d’une dizaine excessivement sales. Là, pour la première fois, nous apercevons une femme ayant le Pélélé ou coquillage qui orne la lèvre supérieure.

C’est près de Mambuxa que la rivière de Quilimane perd son nom ; elle reçoit à ce moment deux cours d’eau: l’un, le Quaqua, venant du N.-O., et l’autre, le Muto, venant du S.-0., qui n’a à son embouchure que 10 mètres de largeur et environ 2 mètres de profondeur. Il est presque entièrement couvert de roseaux, de plantes aquatiques,

(1) Voir les croquis À et B. .

telles que alfacynia, nénuphars et nyika où châtaignes d’eau dont les noirs sont très-friands. À son embouchure, le Quaqua a 40 mètres de largeur ; son courant est rapide, ses berges plates et herbeuses ; son lit est encombré par la végétation.

Nous remontons cette rivière pour gagner Mopéa et de là le Zambèse par voie de terre.

Le Quaqua recoit sur sa rive droite trois ruisseaux : le Sameco, le Sococo et le Singalès. Les affluents de la rive gauche, beaucoup plus nombreux, portent les noms suivants : le Cobès, le Pingagi, le Vignes, le Maonde, le Cigaïl, le Mapaïa, le Manzi, le Camboa, le Rogari, le Langotgi et la Leida.

De chaque côté du Quaqua sont de vastes plaines ; sur la rivière nous ne rencontrons que peu de gibier, quelques rares maquereuses. Entre le Cobès et le Pingagi, la rivière n’a que 2 mètres de profondeur sur 20 à 25 de largeur. Les rives sont formées d’alluvions. Le ruisseau le Vignes, large de D mètres, est complètement obstrué ; il vient du Nord. Le Maonde, qui se trouve dans le même état, coule du N.-N.-0. Près de l'embouchure de ce cours d’eau, le Quaqua n’a que 1",20 de profondeur avec un fond de gravier. Le Sameco a 4 mètres de large; il semble venir du Sud ; le Sococo coule du S.-0. Le Cigaiïl, qui vient du Nord, tombe dans le Quaqua à un endroit où cette rivière est fortement encaissée ; Les rives sont garnies de mimosas, de mangliers et de palmiers auxquels les naturels donnent le nom de Dikoëé. Les maquereuses (Tatamourem) courent en grand nombre sur les alfacynia (Kiroulou). Les joncs et les bambous commencent à se montrer ; la rivière fait de nombreux méandres, et lorsqu'on a dépassé le Mapaïa et le Maui, ruisseaux de 3 et5 mètres de largeur et au moment de rencontrer le Singalès, on entre dans un petit lac de 250 mètres de largeur sur une longueur, d’environ un kilomètre. La navigation y est facile, mais ensuite on reprend

la rivière qui, très-étroite et peu profonde, ne permet d'avancer qu'avec de grandes difficultés. On rencontre ensuite, venant du Nord, le Camboa, rivière de 30 mèires de largeur, et le Rogari, venant du N.-0., qui a environ 20 mètres à son embouchure, mais qui paraît bientôt se rétré- | * cir. Le Langotgi, dont la largeur n’est que de 4 mètres, paraît avoir un courant assez rapide. Entre cette rivière et la Leida, nous devons nous frayer la route en coupant les roseaux sur une longueur de 800 mètres, afin de gagner la hauteur des villages de Gobane et de Moindama, ce dernier habité par un Français qui essaie, sans grand succès, de trafiquer avec les naturels et qui a déjà subi des déboires de bien des sortes (Gazelle des Eaux, 1882, n° 1207). Plus loin, nous apercevons les Casa Grouette et Johanna qui précèdent Mopéa, que l’on entrevoit dans le lointain. On traverse ensuite deux petits lacs de 150 mètres de largeur sur 250 de longueur et l’on reprend le Quaqua, où la navigation devient presque impossible. On est en plein marécage, avec 10 à 40 centimètres d’eau, des roseaux et des bambous qu'il faut couper et arracher afin d'avancer. Nous mettons près de heures pour nous frayer un chemin d'environ 2 500 mètres et nous gagnons enfin un coin de terre ferme qui nous permet d'aborder.

Partis le 20 avril, nous arrivons le 29 à Mopéa, où nous devons attendre nos canots de ravitaillement et d’outillage. Les villages rencontrés sur les rives du Quaqua sont, à partir de l'embouchure : Zingési, Nhapinga, Nhamaket, Casa Fora, CG. Joachim; C. Joié, C. Gobane, C. Moindama, C. Grouette, C. Johanna et Mopéa. Plus loin: Chaïma, Casa Raposo, C. Vicente, G. Romaô et C. Nhassingue.

Mopéa est une ville de fondation portugaise ; aujourd’hui elle est presque en ruines. Elle est située à quelques kilomètres du Zambèse et servait jadis d’entrepôt aux marchandises venant de Quilimane et destinées à l’intérieur.

Maintenant à cause des nombreuses difficultés que la navigation présente, les négociants préfèrent remonter la rivière jusqu'à Nhandoa, décharger là leurs canots ou lanches, puis gagner le Zambèse en trois journées de marche en suivant les bords du Muto et dépassant cette rivière pour se rendre à Mucatacata, où l’on peut facilement s’embarquer sur le grand fleuve. De Mopéa l’on gagne Ghaïma en très-peu de temps ; c’est actuellement le lieu de débarquement des rares marchandises qui remontent le Quaqua ; c’est un village nègre d’une dizaine de paillottes qui n’est situé qu'à 3,500 mètres de Mucatacata où l’on peut se rendre par un chemin assez facile à parcourir. C’est près de Chaïma que M. Païva Raposo a fondé une grande culture de pavots destinés à la préparation de l’opium. Elle est créée au capital de 4 millions, avec une concession de vingt mille hectares de terres et privilége exclusif pour la culture et le commerce de l’opium pendant trente-deux années. Elle existe depuis juin 1878 et occupait, en 1881, environ 250 noirs et 50 Indiens de Bombay, familiers avec la culture du pavot. Les noirs sont payésau prix fixé par le Gouvernement, Z brasses de coton par semaine [une brasse vaut 1,92 de cotonnade petite largeur et le mètre coûte environ 50 cent.] (!); ils se nourrissent eux-mêmes, excepté pendant les trois mois de la récolte où ils recoivent de la compagnie un quart de riz matin et soir. Le travail du dimanche est obligatoire.

Le noir travaille une semaine sur dix ; quand il a rempli sa corvée, il est tenu de fournir un remplacant. Ces gens habitent le prazo, mais ceux qui sont trop éloignés des. champs de culture peuvent coucher dans des huttes construites à leur usage, à proximité de l’usine.

Les Indous sont engagés pour trois années, après l’expiration desquelles ils doivent être ramenés à Bombay. Ils

(!) Le rapport entre le gain journalier et le prix de la nourriture est de la moitié environ.

sont logés et nourris ; une infirmerie recoit leurs malades. Ils touchent 15 roupies par mois et ce qui suit par jour:

Par homme : 20 onces de riz ; — farine de blé; — haricots de deux espèces :

de sucre; — de beurre; — desel; — poudre de caril,

Hi H ND 09 H 00 |

Le travail s'exécute sous la surveillance de contre-mattres, Indiens pour la plupart ; une cloche appelle les ouvriers à 6 heures ; ils viennent dans la cour de l’établissement faire constater leur présence et marquer leur journée, puis ils sont emmenés aux champs. Le repos dure de midi à une heure ; chaque noir ayant apporté sa nourriture prend son repas sur le lieu du travail et la journée se termine au coucher du soleil. “ |

C’est vers le mois de novembre que commence la culture du pavot ; on débute par brüler les herbes qui couvrent le terrain et on laboure le plus profondément possible avec une houe à manche très-court. Au bout de quelques semaines l’herbe, qui a de nouveau envahi la terre, est brûlée ; on bêche ensuite et l’on répète six ou sept fois cette opération avant que le terrain soit propre à recevoir la se- mence. La terre, suffisamment ameublée et purgée de la végétation parasite qui tend à l’encombrer, est divisée en une série de pelits carrés, séparés entre eux par des bourrelets de terre et qui communiquent avec un canal placé à un niveau supérieur. Ce canal amène l’eau d'arrosage: des fossés secondaires, destinés à recevoir l’eau qui s'écoule des terres arrosées, sont creusés en contre-bas dés carreaux de plantation.

La graine de pavot étant extrêmement ténue est, avant

les semailles, mélangée avec une certaine quantité de

Da VOYAGE AU ZAMBÈSE.

terre. Les plants lèvent au bout de quatre à cinq jours; on laisse croître en les sarclant soigneusement jusqu’à ce qu'ils aient atteint une hauteur de 25 à 30 centimètres. On éclaircit alors de manière à ne laisser qu’un pied par 4 à 5 décimètres carrés; on procède à de nouveaux sarclages, puis on butte. Alors apparaît la fleur, puis vient ensuite la capsule ; c’est le moment de recueillir l’opium. Vers une ou deux heures de l'après-midi, on pratique sur chaque capsule trois ou quatre incisions. Le lendemain matin, des ouvriers viennent recueillir le produit écoulé ; ils le versent dans des sébilles en métal qu’ils transvasent ensuite dans des caisses en fer-blanc doublées en bois. Ces caisses, … qui mesurent 0,60 X 0,45:% 0,40, remplies aux trois quarts, contiennent chacune environ 90 kilogr. d’opium. La capsule d’où le produit a été tiré achève de mürir et, vers la fin de septembre ou au commencement d'octobre, on la recueille, on la fait sécher, puis on la bat pour en extraire la graine. On opère ce battage en étendant les capsules sur de grandes toiles, en faisant piétiner les noirs dessus, puis en passant le tout au crible. La terre | est alors à préparer pour une nouvelle récolte ; en 1880, la compagnie Raposo a ensemencé 44 hectares de terrain et, en 1881, près de 80. |

À Chaïma (!), l’opium estrécolté 75 jours environ après les semailles, tandis que dans l’Inde il en faut près de 90. Le produit à l’hectare est de 55 à 60 kilogr. d’opium brut ; la moyenne dans l’Inde est de 50 kilogr.

L'eau nécessaire à la plantation est fournie par deux lagunes récemment mises en communication ; elle est élevée par une locomobile de huit chevaux de force, qui conduit l’eau à 5,50 de hauteur et la déverse sur la plantation par divers conduits. Bientôt une deuxième machine sera ajoutée à la première.

(*) Voir le croquis C.

Le travail à la houe nous a paru un peu primitif ; à notre remarque, on nous a répondu avoir essayé le labourage à la charrue au moyen de bœufs, mais ces animaux ne peuvent résister à une journée de travail sous le soleil brûlant du Zambèse et surtout à la mauvaise nourriture qu’on leur donne. Plusieurs sont morts d’insolation. ;

Le pavot, nous a-t-on affirmé, ne redoute aucun parasite ; le vent seul, au moment de la récolte, en compromet les résultats et peut même la perdre complètement. L’opium recueilli se conserve indéfiniment dans les caisses dont nous avons parlé et à découvert. Il exhale une légère odeur sui generis ; mais ce n’est pas en cet état de pâte visqueuse qu'il est livré au commerce. IL n’est bon ainsi que pour les pharmacies ; on le brasse ordinairement avec une matière dont on ne nous a pas fait connaître la nature, et on en forme des boules du poids invariable de 500 grammes. | Les proportions employées pour le mélange sont de

20 p. 100 d’opium pur et de 80 p. 100 de la matière inconnue. Ces boules sont soigneusement mises dans des caisses qui en contiennent 10 kilogr.; l'emballage se fait avec minutie. Au fond de la caisse on met un lit de poussière obtenue en broyant les capsules vides et les feuilles des pavots, puis un lit de coton indigène; par-dessus, on pose les boules d’opium et l’on continue la même disposition jusqu'à ce que la caisse soit remplie. L’opium ainsi préparé est envoyé dans l'Inde, où on le paie à raison de 50 ou 60 fr. le kilogramme. La ai du produit vendu en 1880 a été d'environ 600 000 fr. (*).

Ces détails peuvent paraître un peu longs; deux raisons m'ont engagé à les mentionner ici. Ce sont: 1° que la. fabrique d’opium de Chaïma est la première de ce genre créée en Afrique, et 2° qu’elle est l'unique usine connue

‘ (1) En 1881, le vent du S.-E. ayant soufflé une grande partie de l’année, la récolte n’a été que du quart environ. Les arachides ont fourni à peu près la moitié d’une année moyenne et les eopras eux-mêmes ont été au-dessous de l'ordinaire.

dans toute la Zambésie. Elle était donc intéressante à étudier à ce double point de vue (°).

Pendant notre séjour à Mopéa, nous avons recu la visite

d’un certain nombre de naturels ayant à leur tête Le fou ou

sorcier du prazo Luabo. Cet homme, vêtu de peaux encore

recouvertes de poils, porte sur la tête une calotte d’où sortent de grandes oreilles et une queue qui rappelle les perruques en usage au siècle passé. Il se présente devant nous en dansant et en soufflant dans une petite corne pendue à son cou. À $es pieds sont des anneaux en cuivré et des castagnettes en hois qui, s’entre-choquant pendant la danse, produisent des sons que les battements de mains de la foule répètent. Le danseur s’anime peu à peu, il se

disloque et contorsionne son ventre de mille manières.

Après quoi, il se retire accompagné de tous ses admirateurs, mais non sans avoir réclamé un cadeau ou sagouati.

Le long du Quaqua les naturels fament le chanvre qui pousse en arbres de 2 mètres de hauteur; ils font sécher la feuille et la consument dans des appareils de formes diverses, mais presque toujours composés d’un réservoir en corne d’antilope sur lequel est greffé un roseau portant une excavation en argile cuite qui sert de foyer: la corne

contient un peu d’eau. Pour fumer, le naturel applique |

l'ouverture la plus large de la corne sur sa bouche qu’elle emboîte complètement et aspire la fumée qui ne tarde pas à lui procurer une quinte de toux et à l’hébéter.

D’autres préfèrent des pipes en tiges de roseaux formant triangle et reliées entre elles par des boulettes d'argile.

A la fin de 1880, une révolte ayant eu lieu en face de Senna, le gouverneur de Quilimane fit un appel aux gens de Meissinger et du Guingue et partit au commencement de 1881 pour châtier les rebelles. L'expédition, habilement menée, fut de courte durée: elle venait d’être

(*) Comptes rendus de l’Académie des sciences de Paris, 1882, t. XCV, p. 798.

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terminée lorsque nous arrivâmes à Mopéa. C'est grâce à cette circonstance que nous fîmes la connaissance du triste personnage nommé Paul Marianno du Val-des-Anges, le dernier descendant et successeur du Marianno qui, il y a de cela 25 ans, rançonnaït et pillait les voyageurs et trafiquants qui s’aventuraient vers la Chupanga ou l’embouchure du Chiré. Paul Memerno; qui est lieutenantcolonel de l’armée portugaise à titre auxiliaire, arriva une nuit à Mopéa et s’en vint frapper à à la porte de la maison qu'habitaient plusieurs de nos compagnons.

— Qui est 1à? demanda-t-on.

— Je suis Marianno du Val-des-Anges, capitad-mor de Meissinger, qui vient avec le lieutenant Péchotte, deux caporaux et dix-huit soldats, t’amener les chefs de la révolte.

— Que veux-tu que je fasse de tes prisonniers : ce n’est pas ici qu'on les enferme ? La prison est à la caserne de Mopéa.

— Je le sais bien, répond l’illustre officier, mais apprenant que des amis sont là, je n’ai pas voulu passer sans les saluer (il était deux heures après minuit), et pue il fait frais, le brouillard.

Ce noté était Rérsinonent le vrai, nos amis le comprirent et en furent quittes pour une distribution de cognac. Marianno réchauffé se retira, promettant que l’un de ces jours il reviendrait sans facon déjeuner avec nous.

Il tint parole et, le jour même où nous eûmes le désagrément de faire sa connaissance, il vint sans aucune cérémonie se placer à notre table. Très-fortement ému dès son arrivée, il fut néanmoins convenable et nous procura le plaisir de voir un officier en tenue, à la face noire, se retirer chez lui ayant une glace de 13 sous accrochée après les boutons de son habit et jouant d’un accordéon qu’il nous empruntait à fonds perdu ().

{!) rune a parfois des idées un peu sanguinaires. Voici son dernier exploit

On trouvera peut-être étrange que nous fréquentions des gens de cette espèce; mais il faut se souvenir que nous sommes dans un pays encore très-sauvage où Marianno, chef d’un immense territoire que nous allons traverser, est un homme à ménager. La puissance du gouvernement portugais dans sa colonie de Mozambique: est tellement nulle, qu'il suffit d’un Marianno quelconque pour la tenir en échec. D’un mot ce souverain de vingt et quelques années peut interdire à toute personne, même au gouverneur, la circulation sur ses terres ; il suffit d’un mot de lui pour que les almandià, les coxes, les rames, les mariniers, les machillaires, les guides disparaissent et que l’on soit réduit à ses propres ressources dans un pays où l’on vous refuse la moindre nourriture.

C’est bien pour amadouer ces chefs que le gouvernement portugais leur a donné des titres gratuits qui leur permettent d'endosser un uniforme brillant, chamarré de galons ; il croit ainsi les tenir. Nous le lui souhaitons, mais les idées d'indépendance que manifestent les fils du pays font craindre pour l’avenir.

Marianno, pendant son séjour à Mopéa, recut d’un habitant une hospitalité un peu forcée. Au bout de quelques jours il avait, par ses excès d’intempérance et le tapage qui s’ensuivait, tellement fatigué son hôte, que celui-ci le pria de prendre la porte. Il partit furieux, jurant qu’à dater de ce moment il y aurait guerre à mort entre lui et ceux qui venaient de l’héberger. Cette aventure eut au moins ceci de bon, c’est que Marianno reprit la route de Meissinger au lieu de descendre à Quilimane.

C’est le gouverneur qui fut enchanté lorsque il apprit cette nouvelle !

accompli à Meissinger, 4 la fin de l'année 1881: ayant bu du pombé et de l'eau-de vie plus que de raison, il se mit à l’affût près de sa case et tira sur les noirs qui passaient à sa portée. Trois furent tués. Quand son ivresse fut dissipée, il rentra chez lui sans s'inquiéter d’un châtiment quelconque, car il savait que le gouvernement n’avait ni la volonté, ni la force de l’attaquer sur ses terres pour lui demander eompte des assassinats qu’il venait de commettre,

À Mucatacata, nous rencontrons pour la première fois le papayer [Carica papaya] (*) dont le fruit, de la grosseur d’un petit melon, est comestible soit cuit, soit cru. Les naturels suspendent les viandes qu'ils veulent conserver pour le lendemain, dans les branches du papayer où ils les enveloppent avec des feuilles fraîches, détachées de cet arbre. On peut admettre que c’est le suc laiteux qui s'écoule des tiges et des feuilles du Carica qui préserve la viande de la corruption; le bois de cet arbre est trèstendre. Nous avons retrouvé le même arbre à Schamo sur le Chiré, près de son embouchure, et aux environs du village de Mangouigoui. Le papayer, comme on le sait, renferme une substance particulière, la papaine, ferment soluble qui se rapproche beaucoup des matières albuminoides ; on doit à M. Würtz plusieurs beaux travaux sur cette substance.

C’est à Mucatacata que nous nous embarquons sur le Zambèse et, après cinq heures de navigation, nous arrivons à Cocorico, petit village sur la rive gauché du fleuve, formée de terres d’alluvions et dont la berge est peu élevée. Nous campons en plein air, avec une température de + 19° centigrades et nous sommes dévorés par les moustiques. Le lendemain, après une navigation assez douce, qui dura de 6 heures et demie du matin à 5 heures et demie du soir, près de la rive gauche, nous atterrissons près de Mara, village fort sale mais où les naturels nous font bon accueil. Le 10 mai, nous nous arrêtons à la Chamoara, dernier village que l’on rencontre sur le Zambèse avant d'arriver à l'embouchure du Chiré que nous devons remonter jusqu'au mont Malahoué.

La Chamoara est habitée par la signora Maria, sœur du grand Marianno et tante de celui qui gouverne à Meissinger. Son habitation (?) est à 15 mètres environ au-dessus

(*) Voir figure II.

() Voir figure III.

du fleuve; on y arrive par une rampe droite de 300 mètres de longueur, bordée par une espèce de haïe de petits pira. La maison a la forme d’un chalet suisse, avec pavillon à chaque aile. Ce chalet est en torchis et briques, le tout revêtu d’une couche de badigeon blanc. De la terrasse de cette maison, la vue distingue au loin le Zambèse déroulant ses nombreux plis au milieu d’une quantité considérable d'îles et d’ilots couverts de roseaux. On est adossé à la Morumbala et l’on voit déjà sur le terrain, des fragments de quartz, de granit, de feldspath et de laves basaltiques. |

Nous retrouvons Marianno chez sa tante; là, il est assez convenable, se pique de politesse et de galanterie, salue sa parente en s'inclinant devant elle et en lui baisant respectueusement la main.

Puisque nous parlons du salut, notons ici ceux dont les naturels font usage. Les bacs en toutes circonstances, saluent en s’affaissant sur les jarrets. Le salut pour les hommes est de deux sortes, celui de remerciement et celui de politesse qui peut devenir, en certains cas, une demande en autorisation de prendre la parole. Le premier s'exécute en frottant, l’un après l’autre, les pieds sur la terre ; le second en frappant, un certain nombre de fois, les mains l’une contre l’autre. Quand pour le: salut de politesse le noir a une main embarrassée — principalement quand il est en almandià et qu’il ne peut lâcher sa pagaie, — il frappe la main qui est libre contre sa poitrine. Pour un chef, le salut se compose de plusieurs salves de coups, en proportion du pouvoir que possède le grand. Quand un noir a une demande à adresser, il se place devant la personne à laquelle il veut parler et, avant de présenter sa réclamation ou sa requête, il iduelié l'attention en frappant dans ses mains; en quittant son in- : terlocuteur il répète la même marque de déférence, Loen que soit la solution accordée à sa demande.

Le soir de notre séjour à la Chamoara, la signora Maria nous fit assister à une cateck ou fête dansante.

Ayant réuni tous ses gens, elle les fit chanter et danser, dansa et chanta avec eux des chansons du pays où l’on célébrait les vertus du grand, de l’incomparable guerrier Marianno, celui avec lequel les Portugais eurent tant de querelles (!). Cette fête se prolongea fort avant dans la nuit et nous coùûta une certaine quantité de liquides divers. Il est vrai que Marianno junior était de la fête.

À la Chamoara, on trouve des poules, des canards, des moutons et des chèvres; ces animaux se vendent beaucoup plus cher qu'ailleurs. La Chamoara est un entrepôt de farine; le village s’approvisionne d’eau au Zambèse.

Sur le Chiré.

(De la Chomoara à Senna, par le Zio-Zio.)

De la Chamoara on gagne l’embouchure du Chiré en trois heures de navigation ; le bâtiment de la douane portugaise est à environ une demi-heure de la case de la signora Maria. Le premier village que l’on rencontre sur la rivière est Schamo. Il se compose de quatre ou cinq groupes d'habitations formés chacun de sept à huit paillottes. C’est là que nous rencontrons pour la première fois des cases rondes. Schamo est un village très-propre; à l’une de ses extrémités se trouve une très -belle allée, sablée naturellement, bordée de chaque côté par des mimosas épineux à fleurs blanches ressemblant au jasmin d'Espagne. Cette promenade serait appréciée dans bien des villes européennes. Les naturels sont forts et assez

(1) I1 est à remarquer que les querelles avec le gouvernement et les révoltes qui entraîïnèrent des guerres proviennent toutes d'anciens Portugais venus dans le pays pour faire la traite des noirs et qui, par leurs mariages avec des négresses, sont devenus chefs de prazos ou de cantons. On peut lire à ce sujet la note: Les Prazos de la Zambésie, que nous avons publiée dans la Gazette des Eaux du 21 septembre 1882.

grands (nous en avons mesuré plusieurs, et nous avons trouvé 1,75 à 1°,83 de hauteur). Une femme jeune encore, mère de deux enfants, offrait cette particularilé que ses seins élaient remplacés par deux proéminences cylindriques, de deux centimètres de diamètre sur quatorze de longueur; elle nourrissait son dernier né. Quelques hommes et plusieurs femmes avaient des ulcères phlegmoneux aux jambes, qui suppuraient et se gangrénaient. Nous avons eu l’occasion d’en soigner plusieurs dont nos mariniers ou domestiques étaient atteints, et nous n’avons eu qu’à nous louer de l'emploi de l’acide phénique. Beaucoup de naturels portent les marques de la petite vérole.

A l'extrémité de l’allée sablonneuse dont nous avons parlé, se trouve une maison aujourd’hui inhabitée, appartenant à une personne de Mopéa. Devant cette maison nous avons trouvé un ancien mortier en bronze à deux anses en forme de chimères. Ce mortier, dépourvu de son pilon, avait soixante centimètres de hauteur sur trentecinq de diamètre el élait fêlé dans sa partie supérieure; il semblait n’être employé à aucun usage et ne portait aucune date. Il est singulier de rencontrer en plein pays sauvage un pareil échantillon de l’industrie des peuples civilisés, et l’on se demande à la suite de quelles aventures cette épave est venue échouer en cet endroit, où elle est exposée à toutes les intempéries et à portée de la main du premier passant qui saura l’apprécier. Nous avons pu détacher un légerfragment de ce mortier et nous nous proposons de déterminer la composition du bronze qui a servi à le couler.

On trouve encore à Schamo, des arachides, du thlaspi et diverses autres crucifères parmi lesquelles, la moutarde commune (Sinapis arvensis), divers pieds de mille-pertuis, plusieurs variétés de palma-christi, des citrouilles en

grand nombre et cette plante, nommée misère, dont, en

France, on se sert pour faire les suspensions qui décorent les appartements. Les ails, échalotes et oignons sont aussi très-cultivés dans le pays; c’est ce qui forme la base de presque tous les sagouatis ou cadeaux faits par les habitants aux étrangers de passage. Les.hbaranes y sont nombreuses et excellentes ; les deux variétés dites banane fine et banane à cochon y sont recueillies. Les tomates, à l’étatsauvage, ne sont guère plus grosses que des noix; assez juteuses, elles relèvent les potages dans ce pays où les légumes ordinaires sont inconnus.

Le sol est jonché de fragments de quartz et de feldspath.

Les perdrix, les pintades et les lièvres sont nombreux dans le pays; nous y voyons aussi un grand nombre de singes, de soixante à soixante-dix centimètres de hauteur; ils sont de nuance gris pâle.

Il y a beaucoup d’abeilles dans le mato (friches); les naturels recueillent la cire et le miel; le Papaya pousse naturellement près de Schamo et les négresses semblent très-friandes de son fruit qu'elles arrosent de miel et qu’elles consomment en buvant du Pombé.

On rencontre aussi, aux environs de Schamo, une légumineuse qui est appelée Fédé-Fédé dans le pays et dont les naturels boivent l’infusion après avoir torréfié la graine. Nous avons goûté ce breuvage qui nous a, tout d’abord, paru désagréable, mais nous sommes vite revenus de cette première impression et nous nous sommes habitués à ce nouveau genre de boisson qui ne vaut cependant pas l’infusion de moka. Le fédé-fédé est une plante à tige ferme de 1 mètre à 1°,50 de hauteur, à fleurs d’un jaune d’or, dont les graines, petites et plates, sont renfermées dans une gousse de dix centimètres de longueur.

Il paraît qu'il existe une mine de fer magnétique aux environs de Schamo ; nous avons trouvé un échantillon de ce minerai, mais n°4s r'avors pu obtenir aucun rensei-

gnement sur sa situation et la manière dont les noirs s'y prennent pour l’extraire.

Nous quittons le village et, après trois heures de navigation sur le Chiré, dont le courant est assez fort et la largeur de 250 mètres environ, nous arrivons devant Bouwrgagne, village qui est formé d’une quinzaine de cases toutes circulaires. Ce village est situé à 700 ou 800 mètres de la rivière, au milieu de marécages qu'il faut traverser, où l’on enfonce jusqu’à la ceinture et où l’on est fort incommodé par les moustiques. Les abords du village sont plantés en millet et les arbres à chanvre poussent jusqu’auprès des paillottes.

De grands hérons noirs habitent les alentours des marécages et ont pour compagnons des ibis à pattes rouges, des flamants, des hérons argentés et quelques canards.

Les paillottes de Bourgagne sont rondes et ont 2",50de diamètre sur 2 mètres de hauteur que mesurent les murs. La toiture prend ensuite 1",50 d'’élévation et s’abaisse jusqu’à environ 1 mètre du sol, ce qui force le visiteur à se courber pour pénétrer dans l’intérieur du logement. En cas de pluie, ou pour s’abriter du soleil pendant les heures les plus chaudes de la journée, les naturels s’accroupissent sous l’espèce de véranda que forme cette avancée de toiture. |

Le Kiabo, plante alimentaire de 2 mètres d’élévation donnant de grosses gousses oblongues, à fleurs d’un jaune pâle et à centre amarante, est cultivé entre le village et la rivière. Sa fleur ressemble assez à celle de la mauve, et ses feuilles ont une certaine analogie avec celles du ricin, qui, lui aussi, est nombreux dans ces parages où il atteint de 2 mètres à 2",50 de hauteur.

Le 13 mai, nous quittons Bourgagne et naviguons cette fois vers le Nord. La rivière a de 150 à 200 mètres de largeur; son courant est très-rapide et ses eaux sont légèrement troubles. Les berges, qui ont d’abord 2 mètres de

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hauteur et sur lesquelles on aperçoit des fragments de quartz et de cailloux recouverts d’alluvions, s’abaissent peu à peu et se recouvrent d'herbes et de roseaux.

Plusieurs aigles pêcheurs planaient au-dessus de nous ; l’un d’eux, posé sur une volumineuse masse de syénite, fut tué par M. de Lastours ; il mesurait 2 mètres d’enversure et 65 centimètres de hauteur totale.

Après sept heures et demie de navigation, nous arrivons au pied de la Morumbala, sur le territoire de Moutankoïs (*). Le village dans lequel nous nous arrêtons est à 40 mètres environ au-dessus de la vallée du Ghiré; le sol est couvert d'énormes blocs de granit et de cailloux roulés, provenant de la Morumbala (*), montagne voisine, de 1,000 mètres d’élévation et dans une direction N.-S. Entre cette montagne et la côte de Moutankoïs, parallèlement à la Morumbala, une colline complétement boisée mesure 1,400 mètres d’élévation sur environ 900 mètres de longueur.

Les naturels élèvent dans les divers villages du territoire, des moutons, des chèvres, des poules et des canards ; les tourterelles sont nombreuses dans le maio, des pigeons domestiques sont soignés par les négresses. Nous apercevons plusieurs pigeons sauvages, aux couleurs variées comme celles des perroquets. A notre retour, l’un de nos compagnons à pu obtenir, pour les rapporter en France, une paire de ces intéressants oiseaux dont les plumes vertes étaient des plus brillantes.

La rive droite du Chiré, en face de la Morumbala, est complétement plate et presque totalement herbeuse. Du monticule sur lequel nous nous trouvons, le regard s’étend au loin; au bas, la rivière trace de nombreux méandres; à quatre kilomètres au moins, l'horizon est fermé par un rideau d'arbres qui couvre tout ce que nous pouvons apercevoir. Dans l'intervalle, des prairies aux herbes de teintes

(1) Voir croquis D.

(3) Voir le croquis E.

différentes, sont semées, par-ci par-là, de quelques arbres touffus. Enfin, et plus rapproché de la rivière, un village du nom de Mourlette nous paraît composé d’une vingtaine de cases.

Au côté nord de la Morumbala, la pente, d’abord douce jusqu’au tiers de sa hauteur, change tout à coup, descend rapidement et devient presque à pic. Livingstone évalue à 1,000 ou 1,200 mètres, l'élévation de la montagne; le premier jour de notre station à Moutankoïs, la crête de la Morumbala était masquée par les nuages.

Nous recevons, à Moutankoïs, la peu enviable visite de Marianno, auquel appartiennent les terres que nous traversons ; 1l veut encore nous mettre à contribution de denrées et surtout de liquides. Geite fois il a quitté son vêtement militaire et endossé des habits européens; il est en souliers vernis, en pantalon noir, en gilet ouvert, de nuance violet d’aniline pâli au soleil, en paletot marron et en casquette d’officier portugais. Il est chamarré de chaînes d’or, après lesquelles pendent plusieurs griffes de tigres qu'il n’a jamais tués, et porte aux doigts de nombreuses bagues d’or travaillées dans les villages du haut Zambèse. Ces bagues sont formées de six anneaux trèsfins, pouvant s’accoupler et donner un chaton guilloché assez original.

Comme nous devons séjourner plusieurs jours à Moutankoïs, nous en profitons pour parcourir les environs. Notre première visite est pour la colline dont il a déjà été question. Nous la rencontrons à l'Est et nous avons pu constater, à l’aide de notre baromètre portatif, que son altitude est de 140 mètres; sa direction générale N.-S. Au sommet de cette colline, un ruisseau d'environ 1",90 de largeur, sur 0,40 de profondeur, coule sur des blocs de granit. Sa direction est presque perpendiculaire à celle de la côte. L’eau en est froide et laiteuse, sans rien présenter de particulier au goût. Toute la côte est

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