‹ Voyage au ZambéseChapitre 4 sur 55 · À UE · texte numérisé non relu

À UE

garnie d’une luxuriante végétation ; les arbres y sont en grande quantité comme dans un bois touffu, sans cependant que la marche y soit rendue impraticable. Seules, les grandes herbes y sont gênantes; les ricins y sont trèsbeaux. Vers l'Est, le terrain va en s’abaissant, les herbes augmentent d'épaisseur et le nombre des arbres diminue. Après deux heures de marche, nous traversons un petit ruisseau de 2 mètres de largeu?, dont la direction est N.-S.; 800 mètres plus loin, nous en rencontrons un deuxième, qui lui est parallèle et, non loin de là, nous passons un ravin à sec, rempli de gros blocs de granit et de quartz, dont les berges ont environ 3 mètres d’élévation. Après avoir incliné un instant vers le S.-E. afin de prendre un sentier tracé dans les hautes herbes, nous arrivons sur les bords du Tonkoï, large rivière poissonneuse, ayant parfois 2 mètres de profondeur. Cette rivière est à D kilomètres environ de la colline; elle coule de l'Ouest à l'Est et peut avoir un demi-mètre de largeur au moment des basses eaux. Pendant les pluies torrentielles, elle atteint de 25 à 30 mètres. Le cours du Tonkoï est sinueux; l’eau contourne une grande quantité de blocs de granit, cubant plusieurs mètres, roulés dans la vallée et jusqu’au milieu de la rivière. L’eau est très-claire et fraîche.

Après avoir traversé la rivière et gravi les blocs de granit qui constituent la berge gauche, on arrive au bout de quelques minutes sur l'emplacement d'un village récemment abandonné. Des cases, à toitures à demi effondrées, d’autres brülées, des fragments de poteries diverses restés sur le sol, accusent un déménagement précipité. Autour de ce village, qui se nommait Beauvason, poussent de nombreux et très-beaux ricins; on y voit encore du chanvre en arbres et beaucoup de calebasses (Cucurbita longior) qui servent non-seulement de gourdes aux naturels, mais dont ils font aussi un instrument de musique en les creusant. Ils tirent de cette trompette d’un nouveau

genre un son aigre, en frappant sur l'ouverture avec la paume de la main. |

En continuant vers le Sud, on traverse des plantations de millet et de sorgho; à un kilomètre de distance, on arrive au village de Tonkoi, résidence de grands chefs, dont les femmes viennent nous saluer par leurs battements de mains, leurs danses et leurs chants. Elles ne portent aucun coliier, aucune boucle d'oreilles et n’ont pas le pélélé ; par contre, leurs chevilles sont enfermées dans des anneaux en laiton, au nombre de dix ou quinze à chaque jambe. Elles sont couvertes d’un pagne, teint en noir à l’aide du chisio, et portent leurs enfants sur les hanches. Nous apercevons du chanvre en arbres, des bananiers, des papayers, des ruchers et des poules. Au moment de notre départ, un jeune adolescent, jouant d’un instrument que nous allons faire connaître, et un vieillard portant une corbeille, s'approchent de nous; ce dernier nous offre un sagouati, qui est le seul de cette espèce que nous ayons jamais reçu. Il se compose de ces petits piments rouges si forts, que l’on rencontre presque par toute la Zambésie, mêlés avec une centaine de chenilles vertes à points rouges, séchées au soleil. Nous nous sommes laissé dire qu’on confectionne avec cet amalgame un plat succulent, mais nous avouons ne pas apprécier cette mixture. Après avoir reconnu d’une manière satisfaisante la politesse de nos hôtes et examiné l'instrument dont jouait le jeune naturel, nous avons repris la route de notre campement.

L'instrument en question, appelé tangali, est formé d’un arc dont la corde est remplacée par une fibre de roseau. Le noir met l’une des extrémités entre ses dents, gratte la fibre avec la main droite armée d'une baguette de bambou et soutient l’autre extrémité avec la main gauche, dont il place les doigts sur la corde, de manière à obtenir les deux toniques du ton mineur. Le son est renforcé par des cosses sèches de haricots attachées après l'arc.

Les habitants de Moutankoïs nous ayant parlé de l’existence d’un filon de fer magnétique dans les environs, nous nous décidons à aller le visiter. Nous quittons notre campement et, après une marche d’environ 2 kilomètres au N.-E., sur un sentier dont le sol est fortement en pente et jonché de débris de quartz, de feldspath et de granit, nous entrons dans les champs cultivés qui avoisinent le grand et propre village de Mangouigoui. En sortant de cet endroit, nous marchons vers l'Est et ne tardons pas à appuyer au S.-E. Au bout d’un kilomètre, nous traversons un ruisseau de 2 mètres de largeur, coulant de l'E. au N.-N.-O. L’eau est laiteuse ; la profondeur de 25 centimètres environ. Suivant toujours la même direction S.-E., nous laissons sur notre droite un ravin de D mètres de hauteur, au fond duquel coule un torrent assez rapide, dont la direction nous paraît être E.-S.-E. à 5.-5.-0. Un kilomètre plus loin encore, notre sentier coupe ce même ravin, dont la direction est alors E.-O. et tourne plus haut pour venir du N. Ge ravin porte le nom de Nazaro; il a en largeur, à l’endroit où nous le passons, d'abord 5 mètres, pour aller sur un îlot herbeux de D mètres de large, puis 8 mètres de courant d’eau. Les deux bras du torrent se séparent d’une coulée unique de 7 mètres de largeur et se reforment en un seul courant de 8 mètres, après avoir côtoyé un îlot de 30 mètres de longueur. De nombreux et gros blocs de granit gisent au milieu du torrent et sur les berges. L’eau en est fraiche et légèrement laiteuse. Après avoir passé le torrent, nous marchons de 1,000 à 1,200 mètres vers le S.-S.-E. et arrivons en pleins champs herbeux, où le noir qui nous accompagne nous dit que se trouve le minerai de fer que nous cherchons. En effet, nous ne tardons pas à constater sur le sol la présence d’une grande quantité de rognons ferrugineux dont la plupart sont attirables à l’aimant. Nous constatons enfin un filon ferrugineux de 4 mètres

de largeur, suivant une direction N.-E. à S.-O. dans les friches, sur une longueur que nous n’avons pu apprécier. Nous nous arrêtons un instant à une place qui nous semble avoir été occupée jadis par une fonderie cafre; de nombreux fragments de scories ferrugineuses et d’un bleu verdâtre, semblables à de la porcellanite, jonchenñt le sol et sont là comme une preuve indiscutable du travail industriel des hommes. Les analyses que nous nous proposons de faire, tant du minerai que des scories, feront connaître, d’un côté, la composition du produit employé et, d’un autre, la quantité de fer laissée dans le fondant. |

Nous revenons à Mangouigoui en marchant directement à l'O.-N.-0., en descendant la côte par une pente trèsrapide et en forçant cette course vagabonde au milieu des broussailles, des herbes qui fouettent la figure et des blocs de granit qui, à chaque instant, arrêtent la marche et obligent à prendre de nombreuses précautions. Ge chemin est peu praticable et nous préférons celui que notre guide nous avait indiqué à l’aller. |

À Mangouigoui, nous n'avons pas vu de chanvre, mais nous avons apercu quelques cactus épineux et de trèsjolies immortelles à fleurs rose-fuchsine. Le soir, nous tuons un aigle pêcheur ; les mulâtres portugais donnent le nom de Dominique à cet oiseau. N'est-ce pas un diminutif de Dominicain, venant de ce que cet aigle a le plumage brun, nuance du vêtement des religieux de ce nom ?

Retardés dans notre départ par une tempête assez violente venue du S.-S.-E. (°), nous ne quittons Moutankoï que le 17 mai pour naviguer d'abord au N., ensuite au N.-E. ; la berge de la rive gauche laisse apercevoir une grande plaine herbeuse qui s'étend depuis la rivière jusqu à la Morumbala. Au nord de Mangouigoui se trouvent plusieurs villages de peu d'importance. La navigation est

(9) Du 16 au 17 mai 1881. le baromètre a varié de 0,756 à 0,763 ; température minimum = + 159 certigrades. ;

très facile, le courant étant assez rapide et l’eau profonde. La surface de l’eau est d’une propreté qui nous étonne et c’est à peine si nous voyons contre les berges quelques rares laitues d’eau. Le nyika fait absolument défaut. Nous passons devant l'embouchure du Numboï, rivière affluent de la rive droite, venant du N.-N.-0O., et nous y apercevons un grand nombre de pipes, ou hérons noirs à tête blanche, et de canards siffleurs que les naturels nomment patus.

Le village auquel nous sommes obligés de nous arrêter dans la soirée a pour nom Paouro ; il est à environ quatre journées de marche de Meissenger. Pour y arriver, il nous a fallu passer sur des marais alors desséchés et remplis de roseaux. Paouro est formé d’une trentaine de cases tant carrées que rondes: il est entouré de chanvre en arbre, de ricins et de bananiers (migomba). IL existe aux environs de ce village une source thermale très intéressante à visiter. Pour la rencontrer, on suit le sentier conduisant à Meissenger et parallèle à la Morumbala, c’est-àdire allant directement vers le Nord en passant par des friches où se trouvent des plantes fortement odoriférantes (calament), de petits palmiers à éventail, quelques fougères et de nombreuses herbes. Nous marchons environ 5 kilomètres en ligne droite dévorés par des milliers de moustiques. À la distance indiquée, nous trouvons une petite côte boisée dont la direction est E.-O., c’est-à-dire allant de la Morumbala au Chiré. C’est au pied de cette côte, à 300 mètres environ de la Morumbala, que se trouve, à 25 mètres à droite du sentier de Meissenger, la source thermale que nous cherchons. Elle forme un ruisseau de 1 mètre de largeur et sort de terre par plusieurs ouvertures, en bouillonnant fortement. Sa première direction est O.-S.-0. sur 5 mètres de long; elle va ensuite à l'O., sur environ 1",50 et se divise en deux branches,

formant ainsi un petit lac boueux, noirâtre, sur l’un des

côtés duquel se trouvent trois autres points d’émergence

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40 YOYAGE AU ZAMBÈSE.

L’eau sort à la température de 77° centigrades d’un sable granitique de la grosseur d’un pois; elle est très limpide et coule sur de gros blocs de granit recouverts, dans la partie baignée par l’eau, d’une croûte blanchâtre, peu ferme et peu abondante. Une colonne de vapeur couvre tout le cours de l’eau jusqu’à une grande distance. Cette eau à une légère odeur sulfhydrique ; une pièce d’argent, mise dans la source, se noircit en quelques minutes ; sa saveur est fade. Les deux branches de la source se réunissent et coulent vers l’O.-N.-0. La profondeur de l’eau, au-dessus du sable granitique, est de 5 à 8 centimètres, sur une largeur moyenne de 1 mètre; l’écoulement se fait assez vite. La source est entourée d'herbes, de roseaux et d'arbres. Dans l’eau, on voit une grande quantité d’insectes — des coléoptères aux couleurs brillantes, des libellules d’un rouge-sang (Agrion fulgipennis), etc., — tués par la chaleur du liquide ou par sa vapeur. Nous voyons aussi, asphyxié par l’eau chaude dans laquelle il s’est aventuré, un serpent de 1",50 de longueur, ayant le corps jaune, tacheté de noir. Le fede-fede n'existe pas dans les environs de la source thermale.

À Paouro, les hommes sont assez bien constitués ; leur taille est au-dessus de la moyenne ; ils portent presque tous des anneaux en cuivre autour des chevilles. Nous ne remarquons pas chez eux les nombrils proéminents que nous avons vus si nombreux, jusqu'à ce jour, dans tous les villages nègres. Ils sont, en général, plus vêtus que les noirs des autres localités ; outre la toile qui leur ceint les reins, ils se drapent dans un large morceau de calicot qu’ils ont teint en noir et qui a un beau reflet rougeâtre de teinture mal pratiquée. Les femmes sont couvertes depuis le dessous des bras jusqu’au milieu des mollets ; elles portent presque toutes leurs enfants à cheval sur la hanche gauche. Ils sont ainsi maintenus par l’étoffe qui sert de vêtement à la mère. |

RS

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