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Avec Le temps, la population ayant augmenté, les rivalités et les haines prirent naissance (fatalité qui poursuit également les Portugais). F. Pedro, le protecteur du pays, ayant payé son tribut à la nature, avait laissé la direction spirituelle de son troupeau au frère Joao, qui habitait le pays depuis longtemps déjà, mais n’avait pas l’énergie, les qualités et le prestige dont le défunt avait fait preuve parmi ses ouailles. Prévoyant cependant que l’é-

(1) Le mot coma-nhundo (composé du verbe coma et du substantif nundho) signifie « battre avec le marteau », instrument dont ils se servent pour élever les maisons de pierres; le pic et le marteau dentelé des tailleurs de pierres étaient alors etsont encore inconnus aujourd'hui dans tout le district.

toile de Zumbo, entourée d’ombres sinistres, commençait à décliner et que le moment de sa ruine complète n’était pas éloigné, il prit le parti de se transporter sur la rive droite du Roangoa, où il avait obtenu d'avance une cession de terrain de Buruma ; 1l y fit élever une chapelle et bâtir une maison paroissiale pour lui servir de refuge contre la tempête qui menaçait de submerger Zumbo.

Ses pressentiments ne tardèrent pas à être justifiés : Zumbo fut malheureusement envahie par les Uanhaes du prince Zéca de Dande, à la demande du capitaine-major lui-même, Alexandre do Costa (connu chez les naturels sous le nom de Inhamuromo), pour venger une punition infligée à un esclave par un habitant nommé Caetano (ou encore Chinticué). Cet esclave avait été pris en train de voler une pintade (ou ganga comme on dit ici) dans Le jardin de son maître! Rien ne se fait de rien, dit-on souvent; ce qui précède prouve la fausseté de cet axiome.

Prise au dépourvu, la ville fut facilement envahie et le sang des habitants fut versé pour assouvir la soif d’un tigre à face humaine ! Quand la discorde commence à s’établir au milieu d’un peuple où la morale n’a pas de règle connue; quand surtout l’autorité, au lieu de calmer les esprits échauffés par l’ambition et l'envie, les excite encore à courir à la vengeance, ce peuple, comme conséquence, est livré à la plus complète anarchie et périt victime de ses propres erreurs.

Aïnsi, par la mort des uns et la fuite des autres, finit la ville de Zumbo qui avait tenu une si large place dans la province. Le gouverneur général, informé de la perfidie du capitaine-major, le fit saisir ainsi que le nommé Caetano et les fit tous deux mettre aux fers à Mozambique, à la satisfaction générale. Mais comme ce capitaine avait assez de talents (auri sacra fames mortalia pectora coges), sa conduite fut jugée correcte, il fut rendu à la liberté et on lui rendit sa charge. Toutefois la justice du ciel remplaca

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l'injustice de la terre (‘). Les habitants étaient disposés à s'opposer par la force à son retour, quand Dieu vint au-

devant de leurs intentions : du moins protégé et du plus coupable on n’eut plus jamais de nouvelles.

D’après les renseignements de quelques nestors du

pays, la ville fut abandonnée entre les années 1754 et

1760. Les habitants ayant obtenu, comme nous l'avons dit, la cession d’un terrain à l’embouchure du Roangoa, entre la rive droite de cette rivière et celle de gauche du

Zambèse, les fugitifs s’y rendirent (ceux qui purent échapper au massacre), et le gouvernement nomma l’ha- bitant José Pedro Din1iz capitaine-major de ce nouvel éta-

blissement, qui prit le nom modeste de Feira (?). Ce capitaine le fit aussitôt entourer d’une muraille pour prévenir le retour d’une pareille catastrophe, et, avec les naturels, forma une compagnie qu'il habilla et arma à ses frais ; aussi fut-il nommé à vie capitaine-major de la Feira. Grâce à ces sages mesures, la confiance revint aux habitants découragés, le commerce prit un nouvel essor.et tout marcha de facon à faire oublier les malheurs passés.

La muraille avec ses boulevards (*) fut terminée sans qu’on ait songé à la prolonger sur les deux faces bordées par le Roangoa et le Zambèse. On les jugea naturellement défendues et d’une sécurité suffisante, sans prévoir que de ce côté, vulnérable comme le talon d'Achille, devait pénétrer avant peu la mort et l’extermination. Cette malheureuse circonstance fut cause de la ruine de la ville.

(!) Il n’est pas convenable de remuer les cendres des morts pour les profaner après un siècle d’oubli; mais, pour raconter les événements tels qu’ils se sont passés, on ne peut l’éviter ; faisons-le aussi légèrement que possible.

(2) Foire, marché.

(*) A cet endroit, on voit encore aujourd’hui la base d’un boulevard, les pans de

: murs de l’église, et çà et là des fondations du rempart et de quelques édifices.

306 VOYAGE DE TÈÊTE A ZUMBO.

Le mambo Guende, sixième Buruma dans l’ordre de succession, vivait avec la Ninamuame Nhamangondo, sa mère, à l’endroit appelé Mandombe, appartenant aujourd’hui à Jose Agostino Xavier et à Jose Anselmo de Santanna, à 3 kilomètres environ de la Feira. Là 1l nourrissait un troupeau de bétail dont il avait donné six têtes au capitaine-major, au nombre desquelles se trouvait une vache pleine. Celle-ci, pour mettre bas, alla se cacher dans les broussailles. Le capitaine ne la voyant plus et la croyant retournée au milieu du troupeau de Buruma, envoya un messager la réclamer à la mère du mambo. Cette princesse, ne sachant ce que cela voulait dire, répondit qu’elle ignorait où était la vache. Mécontent de cette réponse, le capitaine-major se rendit en personne auprès d'elle, lui parla durement, la menaca, alla même jusqu'à Jui donner un coup de fouet. La princesse offensée se plaignit à son fils qui se trouvait dans un autre village de l’intérieur, lui demandant d’exiger une réparation de cet outrage ou au moins de la mener devant le capitaine-major pour obtenir des excuses. Dans l'intervalle, la vache, sujet du conflit, rejoignit toute seule le corral de son nouveau maître, accompagnée d’un joli petit veau. A cette nouvelle, le mambo insista auprès du capitaine - major pour obtenir satisfaction de l’insulte faite à sa mère, puisque son innocence était désormais reconnue. Celui-ci accuelllit fort mal cette réclamation et, refusant de se rendre à l'évidence, aggrava la situation au point de menacer le mambo lui-même! Le Buruma, décu dans ses espérances et appréciant parfaitement la justesse et la modération de sa demande, eut recours au dernier moyen | (le plus redoutable !) : il attaqua la Feira, dont il connaissait les forces, et, aidé des troupes d’autres mambos, ses voisins, pénétra dans la place par les côtés non fortifiés

(profitant aussi d'un jour pluvieux qui empêcha la garnison de se servir de ses armes à feu ainsi que d’une petite pièce de canon qu’elle possédait) et mit en fuite, sans

rencontrer la plus petite résistance, toute ja population

qui se réfugia sur le territoire de l’ancienne ville et dans l’île de Chetacatira, laissant derrière elle une quantité de morts, non pas tant par le fait de l’ennemi que noyés dans les eaux du Zambèse et du Roangoa. A l'invasion succéda l'incendie, et dans un tourbillon de feu et de fumée disparurent toutes les maisons, à l'exception de l’é-

glise et du presbytère habité par Le prêtre Frei Antonio(')

et le sacristain, auxquels on attribue ce désastre (?).

Regrettant d'avoir été si loin, mais encore froissé des mauvais procédés du capitaine-major, le Buruma envoya des émissaires au gouverneur du district pour lui exposer les motifs qui avaient amené de si cruelles représailles. Son récit s'étant trouvé d'accord avec le rapport de Joao de Souza (commissaire nommé par le gouverneur pour faire une enquête sur les causes de l’événement), le capitaine-major, reconnu coupable, fut révoqué et mis en prison.

Que le gouverneur, d’après des informations plus ou moins exactes, des récits plus où moins passionnés, ait révoqué et emprisonné José Pedro Diniz, cette mesure peut être regardée comme juste, jusqu'à plus ample information ; mais absoudre Buruma après son horrible vandalisme, en l’autorisant par cela même à recommencer en pareil cas, c’est ce qu’on ne peut admettre.

Tirer une vengeance atroce d’un délit particulier; rendre responsable une population entière, innocente et sans défense et ne pas punir une telle facon d’agir, c’est la

] (1) C’est l'opinion générale que ce prêtre fut complice de Buruma, car c’est par sa maison que les assaillants pénétrèérent dans la place. (2) Après ce récit nous ne devons plus nous étonner que Troie ait été réduite en cendres pour le rapt d'Hélène,

plus monstrueuse des erreurs humaines que personne aujourd’hui ne pourrait excuser.

Comme complément à cette scène de dévastation et de mort, le territoire de Buruma devint encore la victime d’un ol ennemi : je veux parlerdelafamine qui est inévitable ici quand les pluies font défaut. Les pondoros et gangas, consultés par le mambo, furent tous d’avis que la causedece châtiment était l’absence de notre prètre qui avait disparu après l'invasion et s'était retiré à Tête. Comme on ne pouvait remédier rapidement à cette absence, ils demandèrent qu’on fit venir le sacristain, qui était encore dans l’île de Chetacatira, parce que, connaissant nos pratiques religieuses, il pourrait faire dans l’église les prières usitées en pareilles circonstances et conjurer le malheur présent en détournant la colère divine. Il plut à la divine Providence d'écouter les prières du sacristain et le sol, que l’on croyait condamné à une stérilité irrémédiable, fut fécondé à nouveau. Get événement décida les Cafres à se repentir; ils demandèrent au Buruma de vouloir bien envoyer une personne de confiance aux Musungos pour Les prier de revenir à la Feira. Le Buruma se rendit lui-même à Zumbo et obtint que les fugitifs revinssent, en leur affirmant que son ressentiment se trouvait apaisé par l’éloignement de José Pedro Diniz.

L'établissement était alors dans un état déplorable. Le gouvernement donna les ordres les plus formels pour que tout füt remis en état. Des officiers furent nommés pour commander la garnison ; des instructeurs pour enrégimenter et exercer les habitants; le nouveau capitainemajor, Manoel Baptista de Costa Xavier, reçut des instructions sur la facon de se conduire dans une situation aussi délicate; pour se montrer reconnaissant du choix du gouverneur, il devait faire tous ses efforts non seule-

ment pour conserver l'établissement, mais encore le faire prospérer.

S'apercevant bientôt qu’il n’avait pas dans les mains le

remède pour eicatriser les plaies et s’opposer à la ruine toujours croissante qui menacait l'établissement, il jugea plus honorable de se démettre de ses fonctions et de céder la place à Joao de Souza, nommé par le gouverneur du district, à la demande des habitants eux-mêmes qui avaient confiance dans le caractère de cet homme. Mais le découragement était si général, les difficultés si grandes, que ce dernier ne put réussir à secouer l’apathie à laquelle les habitants semblaient condamnés; le manque de confiance ne pouvait être plus grand, le commerce était paralysé et aucun effort n’était tenté pour enrayer le mal qui s’aggravait de jour en jour. Ayant perdu l’espoir de relever la Feira de ses ruines et voyant que, malgré son énergie et son activité, il ne réussissait pas à exercer les écrasantes fonctions dont il était chargé, Joao de Souza, comme son prédécesseur, se démit de ses fonctions. L'établissement resta quelque temps sans capitaine-major et sous les ordres du lieutenant José dos Santos, jusqu’à la nomination du capitaine José Manoel Correa Monteiro.

Celui-ci, à peine arrivé à la Feira, laissa toute la responsabilité au lieutenant José dos Santos chez lequel il avait reconnu une plus grande habileté et une plus profonde connaissance pratique du pays; pour lui, il se contenta du commandement de la garnison.

Nommé ensuite capitaine-major de la Feira de Marambo dans le Roangoa, Monteiro se rendit à son nouveau poste,

et le gouvernement, approuvant ce qui s'était passé, dési-

gna pour le remplacer le lieutenant José dos Santos, qui, au milieu de son apprentissage administratif, vint malheueusement à mourir, regretté de tous. L’enseigne, commandant des troupes, José Daniel Pinto, fit d’abord l’intérim ; 1l fut ensuite nommé lieutenant et maintenu dans ses

310 à VOYAGE DE TÊTE A ZUMBO.

fonctions. Pinto étant venu à mourir, on éleva à la capitainerie l'habitant Gaëtano Botelho et on donna le commandement de la garnison au capitaine Francisco Guesdes Pereira. Plus occupé de ses intérêts que du bien-être du pays dont l’administration lui était confiée, le capitainemajor Botelho fut bientôt révoqué et remplacé par Dyonisio, qui mourut empoisonné le jour même de son arrivée à la Feira, avant d’avoir pu prendre possession de sa charge. Cependant Botelho justifia tellement sa conduite devant le gouverneur du district que celui-ci lui rendit son emploi; mais cette nomination, n'ayant pas été acceptée par le gouvernement, demeura nulle et non avenue.

Dégoûtés du présent, sans confiance dans l'avenir, menant une existence peu enviable, les habitants ne purent cependant pas se résoudre à quitter le pays où le souffle de la vie leur avait ouvert pour la première fois les yeux. Mais en 1856, les énormes tributs exigés par les princes de Chedima ayant réduit les ressources du trésor public à un chiffre dérisoire, qui ne suffisait plus à l’entretien de la garnison, Isidro Manoel de Carrasedo, alors gouverneur, décida que la Feira serait abandonnée ei le territoire remis au roi Buruma. La population et la garnison, sous les ordres de l’enseigne Albino José de Sequeira et du sergent Caetano Xavier dos Dores, revinrent à Tête. Quelques habitants, poussés par la fatalité, persistèrent néanmoins dans leur dessein de rester à la Feira ; ils succombèrent tous lors de l’invasion des Landiaes dont les incursions vinrent consommer la ruine de cet établissement. |

Ainsi périt cette colonie pleine d'avenir, dont les habitants avaient fait preuve d’un grand amour de la pairie et de constance dans l’adversité.

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