QUATRIÈME PARTIE
En 1861, le gouverneur du district donna l’ordre de réoccuper ce territoire et j’eus l'honneur d’être chargé de cette \importante mission. J’ai la ferme intention de justifier la confiance du gouverneur et de remplir mes fonctions de façon à mériter ses louanges, en évitant les complications qui ont produit de si grands malheurs autrefois. En tous Gas, je puis assurer qu’une ridicule histoire comme celle de la pintade (*), ou encore celle de la vache, ne peut avoir assez d'influence sur mon esprit pour me faire oublier ce que je dois à mon pays comme citoyen et fonctionnaire public et pour me faire sacrifier à mes intérêts particuliers la paix, le bonheur et la sécurité du peuple que la Providence a confié à mon administration. L'avenir Justifiera ce que j’avance.
Zumbo, à cause de sa situation au centre des plus précieuses sources de richesses, a toujours été un poste de grande importance commerciale ; malheureusement les communications avec Tête sont difficiles et coûteuses. A Caurabaca est un obstacle impossible à vaincre. Le gouvernement pourrait y remédier en occupant Caririra (point qui nous appartient en fait et en droit, car il a été arrosé du sang portugais) et en faisant une bonne route du Mussanangoé jusque-là (d’une douzaine de lieues environ), pour le transport des marchandises en voiture ou à dos de mulet, car au-dessus de ce point le Zambèze est navigable en toutes saisons. On verrait alors Zumbo renaître, comme
(1) Dans le pays, la pintade s'appelle ganga. Au Brésil : poule d'Anzola,
le phénix, du milieu des flammes. Les terres quien dépendent, auxquelles viendrait s'ajouter le grand territoire de la rive droite du Roangoa, que Buruma a cédé aux habitants de Tête, José-Agostinho Xavier et José-Anselmo de Santanna, offriraient un vaste champ propre à la culture etau commerce, où une nombreuse population trouverait la fortune sans grande fatigue.
L'occupation de Caririra et celle des deux rives du Zambèze, depuis ce point jusqu'ici, doit se faire sans retard, pour éviter que les mambos de Chedina et les rois de Senga ne continuent à exiger des droits de passage si onéreux pour notre commerce. Quand le gouverneur du district leur intime l’ordre de finir ces brigandages, ils s’abstiennent un moment, mais ne perdent jamais l’occasion de recommencer aussitôt que cessent la surveillance et les menaces. Cette situation est donc intolérable. Si le gouverneur ne peut occuper Caririra, il doit au moins y faire revenir le noir nommé Churro, afin que celui-ci rende au commerce les services précieux qu'il lui a rendus autrefois. Avec les bras dont il disposait, il facilitait le transport des marchandises, aussi bien des particuliers que de l’État, et diminuait ainsi les dépenses. Après avoir recules marchandises, il leur donnait la destination voulue avec une ponctualité et une fidélité que l’on admire encore aujourd’hui.
Le gouverneur doit aussi tâcher qu’un prêtre vienne se fixer ici, à cause de l’influence que les ministres de la religion ont sur ces peuples, pour leur donner la foi, pour baptiser ces innocents qui, nés en pays catholique, sont encore plongés dans les ténèbres du paganisme ; 1l faut pour cela choisir un homme vertueux et instruit, afin de moraliser les naturels et leur faire apprécier les bienfaits du christianisme et de la civilisation (°).
(!) La suppression des o1dres religieux a été un grand mal pour l'Afrique.
Le climat de Zumbo est bon; les fièvres y sont très
rares, et si les dysenteries y sont fréquentes, elles ont
plutôt pour cause le mépris des principes de l'hygiène que la malignité du climat. Les légumes etles céréales ne sont pas abondants ici, à cause de la petite consommation que l’on en fait : quand le nombre des consommateurs s’accroît, le cultivateur augmente également ses ensemencements, certain qu'il est d’en tirer profit. Le blé, le riz, le sésame, l’amandier, la canne à sucre, le coton, l’indigo, viennent admirablement dans ce pays, etces produits pourraient suffire à rendre l’établissement prospère.
11 y a dans les environs des sources thermales et de précieuses mines d’or et de fer ; ce dérnier métal est excellent et bien supérieur à selui de Senga et des Maraves. Je ne puis rien dire de la richesse des placers ; je sais seulement qu’à Michonga on n’extrait que peu d’or, par suite du manque de bras et de bonne direction des travaux. Quant aux autres gisements, ils sont délaissés. On trouve également près du rio Mulause, à un jour et demi de marche, du marbre de différentes couleurs.
Les peuples voisins, ou pour mieux dire, ceux qui entourent ce pays sont : Les Sengas à l’est-nord-est, les Pembes el les Mugoas à l’est-sud-est, les Uarenjes à l’ouest-nordouest et à l’ouest, enfin les Dandes à l’ouest-sud-ouest &t au sud.
Les Sengas sont laborieux et ont quelque industrie ; ils tirent de leur sol tout ce qui leur est nécessaire. Bien que d’un caractère emporté, ils sont néanmoins traitables et reçoivent les étrangers avec respect et confiance. Cependant ils ne donnent ni n’acceptent jamais rien gratuitement
ou sans un contrat commercial ; en revanche ils sont très honnêtes, non seulement dans les échanges, mais encore ils rendent fidèlement tout objet que l’on aurait perdu ou qui aurait été dérobé sur leur territoire et ne prendraient pas de repos avant de s'être conformés à ce devoir. En outre des bêches, des marchandises de diverses sortes, deszagaies qu'ils troquent contre des verroteries, de l’étain et du sel, il y a encore dans le pays beaucoup d'ivoire ; aussi se considèrent-ils comme très heureux. [ls s’adonnent à lagriculture, élèvent du bétail et de la volaille ; ils possèdent en abondance des moutons et des chèvres d'excellente qualité, des poules et des pigeons, quelques bœufs, mais peu de porcs, etdes chats ; ils sont actuellement les principaux fournisseurs de notre établissement. [ls plantent aussi du manioc et de la canne à sucre, mais ne savent pas obtenir de ces deux plantes tout le parti qu’on peut en tirer. Leurs principales cultures sont: le maïs, surtout le gros, l’amandier, les citrouilles, les patates douces, les ignames, les haricots, le riz, le tabac, la banane, etc. |
Les Sengas ne reconnaissent aucune autorité supérieure ; autrefois ils obéissaient à l’Unde, roi des Maraves ; aujourd’hui ils sont indépendants et leur territoire se divise en un grand nombre de petits États gouvernés chacun par son roitelet, sans aucune alliance entre eux. Aussi la conquête de Senga ne serait-elle pas difficile à faire, et personne n’est en meilleure situation que nous pour y arriver sans difficultés ni grands sacrifices. Nous ne devrions pas manquer cette occasion non seulement pour nous Mmouvoir avec plus de liberté sur le terrain que nous occupons actuellement, mais aussi pour éviter que le léopard britannique ne mette sa griffe sur ce pays, qu'il regarde déjà avec convoitise. Bien que les villages des Sengas fussent dé-
fendus par des palissades et entourés de fossés, ils n’ont pu arrêter leur plus implacable ennemi, le Landine Mupesène, qui leur livra de continuels assauts, leur causant de grandes pertes tant en hommes qu’en bétail etlaissant derrière [ui les campagnes dépeuplées. Les Sengas, tout en ne se livrant pas de combats entre eux, sont néanmoins très faibles à cause de leur système de division et leur défaut d'entente : chacun ne comptant que sur ses propres ressources en Cas de danger, ils ne se préoccupent pas de maintenir entre eux des relations de bon voisinage. Ils ne connaissent pas les armes à feu et n’ont que des flèches et des zagaies qu’ils manient avec une grande habileté. Constamment alarmés par les incursions de Mupesène, jamais on ne les voit se livrer à la gaïté, ni au plaisir du chant ou de la danse ; ces arts ne leur sont cependant pas étrangers et, si leurs chants manquent de mesure et de rime, ils ne sont cependant pas dépourvus de cadence et ne sont pas sans causer quelque plaisir aux oreilles les moins prévenues. Je reproduis ici quelques-unes de leurs paroles que j'ai pu retenir: ; À cudia d’'iué
Muana-uango o carevéra
Cara Chisséco (!).
Senga est un des pays Les plus fertiles et les plus riches que l’on connaisse à l’est-nord-est du Zambèze. Montagneux sur les bords du fleuve, il possède les meilleures espèces de bois et d’un volume bien plus grand que ceux de Chedima (le plus estimé est Le bois rouge). Ces montagnes entourent des vallées étendues et fertiles ; vers l’intérieur le pays forme jusqu’à l'horizon une immense plaine, où les instruments agricoles usités en Europe seraient d’une grande utilité. La campagne est sillonnée de ruisseaux, qui, prenant ieur source dans Ces montagnes, n’ont pas des
(1) Commeut, mon fits dit que tu L’asseoies à la porte.
eaux bien abondantes; les Sengas ont l’habitude de creuser des puits dans leurs villages pour se procurer l’eau nécessaire aux usages domestiques. Senga est un pays favorisé non seulement par la disposition du terrain, mais surtout par la variété de ses productions ; la végétation a un aspect enchanteur ; s’il étaitentre des mains laborieuses, il deviendrait un paradis terrestre. Malheureusement les victimes immolées aux funérailles de ses rois, l’usage du muave et celui de brûler les sorciers, enfin une immoralité et une corruption honteuses pour notre époque enlèvent à ses habitants toute sympathie. Seul l'Évangile pourrait éclairer les ténèbres au milieu desquelles ils vivent et les arracher à leur abrutissement, fils de l'ignorance et de la barbarie. Ils donnent à l’Étre suprême le nom de Résa et aux cimelières celui de Zimbaué.
Le climat de Senga est plutôt frais que chaud. Les hydrocèles et les sarcocèles, ainsi que l’éléphantiasis y sont aussi connus. |