‹ Voyage au ZambéseChapitre 7 sur 55 · PNEUS T · texte numérisé non relu

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4 kilomètres dans ces friches, nous arrivons au village de Cambimbé où nous nous arrêtons.

Cambimbé est formé d’une quinzaine de cases ; ïl est situé au pied du Malahoué, au milieu de débris de roches quartzeuses et granitiques éboulées de la montagne au moment des grandes pluies. On cultive aux environs de la canne à sucre, du chanvre, du sorgho, du maïs, du sésame, des ricins. [ci, les naturels ne se contentent pas de fumer les feuilles du chanvre, ils en écrasent les tiges et en font une espèce de filasse qu’ils convertissent en fil, ficelle et mèche. Dans une case de ce village, nous avons trouvé une lampe toute montée ; elle était formée d’une calebasse de petite taille, coupée à une hauteur convenable ; la bobèche était faite avec un nœud de roseau percé pour laisser passer la mèche. Trois morceaux de bambous, coupés de facon à enfermer la calebasse dans un triangle, formaient les bords d’un panier en filet de chanvre destiné à soutenir la lampe, qu’on suspendait à la voûte de la paillotte. Pour obtenir leur huile à brûler, les naturels écrasent la graine de sésame dans un mortier, recueillent l'huile qui suinte avec un paquet de filasse qu'ils tordent ensuite pour faire tomber la matière grasse dans une calebasse. Les tourteaux sont jetés aux champs.

Dans tous ces villages, l’industrie où le noir excelle est, sans contredit, le tressage de la paille; il recueille les feuilles du palmier, les coupe à la largeur convenable, laisse sécher la paille après lavoir mise en paquets, puis en fait de très jolis ouvrages, tels que nattes, fumbas, cabas de toutes grandeurs en deux pièces, se fermant très bien en s’emboîtant l’une dans l’autre, des corbillons ou panches. La fumba ne se fabrique pas d’une seule pièce, mais par bandes de 10 centimètres de largeur, que l’on réunit au moyen d'une couture ou d’un surjet tressé. Les corbillons sont terminés par un cercle en bois, quelquefois large de 8 centimètres, sur lequel des arabesques variées sont des-

sinées à l’aide d’un fer rouge. Le couvercle, bien moins profond que le récipient, s’ajuste avec quatre tresses placées en croix sur le corbillon fermé. Les vases habituels sont ordinairement des calebasses de toutes formes ou des cocos sciés, parfois sculptés et emmanchés. Dans des rondelles de bois dur, ils se creusent des plats et des assiettes, et font des nattes avec de grands roseaux coupés en baguettes plus ou moins larges. :

Dès notre arrivée à Cambimbé, nous nous renseignons sur l’existence de la houille près du Malahoué, mais notre demande est chose nouvelle pour eux et ils ne peuvent nous donner aucune indication. Une promenade aux environs de la montagne nous apprend bientôt que nous n’avons rien à espérer de ce côté. Nous allons ensuite à quelques centaines de mètres, vers le Sud de Cambimbé ; là coule, entre d'immenses blocs de granit et de quartz, un torrent dont l’eau est très claire, fraiche et abondante. Nous le suivons et, à 15 mètres d’élévation, nous rencontrons une superbe cascade (‘). Un espace de plus de 100 mètres carrés est pavé de granit presque uni et marbré de veines d’un blanc éclatant. Dans un coin, à gauche, se dresse une belle muraille, du sommet de laquelle l’eau tombe en cascade dans un petit bassin et de là s’écoule dans la vallée. Au sommet de la cascade et dans les fentes des rochers, croît une très belle végétation. C’est avec plaisir que nous buvons de cette eau pure, qui nous paraît d'autant meilleure que, depuis notre entrée sur le Chiré, nous en sommes réduits à boire de l’eau marécageuse filtrée. Le lit du torrent est extrêmement tortueux, difficile à suivre; la roche est remplie de mica et, par-ci par-là, nous apercevons de petits filets brillants, à aspect métallique, que l’analyse montre être de la plombagine.

Le 28 mai, nous partons vers 7 heures du matin pour

(1) Voir figure G.

faire l'ascension du Malahoué; le seul chemin qui existe dans la montagne est le lit du torrent. Nous le remontons, mais il est des plus difficiles ; ici, il faut se suspendre aux roches, mettre le pied sur des pointes de quartz, s’accrocher aux pierres, aux racines d'arbres, s'élever comme on le peut en risquant une chute à chaque pas; là, on passe l’eau en sautant de roche en roche ou en barbottant dans un liquide, pur il est vrai, mais passablement

froid. Ailleurs, tandis que le torrent tombe en cascade, il

nous faut contourner les roches et faire mille détours avant de reprendre la bonne voie. Puis, on arrive sur un terrain plat; un sentier longe l’eau, mais il est rempli d'humus, de roseaux et d’eau croupie, venant de quelque faible fissure du réservoir. Tout à coup, on se trouve au bord d’un canal creusé dans le roc, long de 30 mètree, profond, alimenté par une cascade de 20 mètres de hauteur, d’où l’eau tombe en une seule colonne. À chaque pas le paysage change, la montagne présente de nouvelles beautés, des points de vue superbes dont un peintre saurait certainement faire son profit.

Notre ascension dure trois heures et nous arrivons ainsi sur un plateau à 305 mètres d'altitude au-dessus de Cambimbé. Après quelques minutes de repos, nous suivons en plein bois un sentier rapide ; nous descendons dans une vallée où nous trouvons un vaste champ de sé-

same ; puis, à travers des friches herbeuses de 2 mètres

de hauteur, nous gravissons une nouvelle côte et aboutissons enfin à un deuxième plateau. Nous nous trouvons à 309 mètres d'altitude et sommes à peine à moitié de notre chemin. Nous entrons avec un sensible plaisir dans un village d’une dizaine de cases, Magombé, dont les habitants se sont enfuis à notre approche. Il est vrai que les nègres qui nous accompagnaient nous avaient devancés, étaient arrivés au pas de course dans ce village et y avaient surpris les femmes occupées à broyer du sorgho et les hom-

mes à dormir. Nous envoyons à la recherche des naturels qui, lorsque nous leur avons démontré que nous venons en amis, reviennent près de leurs païllottes où quelques articles de bijouterie donnés aux femmes achèvent de les rassurer complètement. Ces cadeaux nous valent même plusieurs sagouatis dans lesquels figurent pour la première fois des patates (maby) et du pombé, bière de grains fermentés, à laquelle nos gosiers, encore peu habitués à la cuisine indigène, refusent presque le passage. On nous apporte aussi des cannes à sucre; elles ont été cueillies dans des champs cultivés sur le plateau où nous nous . trouvons ; Ces cannes sont fermes et bien sucrées.

Les fourmis envahissent et ruinent les plantations de cannes à sucre, comme beaucoup d’autres cultures indigènes. [l y a surtout une redoutable espèce, la fourmi sauva, qui se creuse au-dessous du niveau du sol d’interminables labyrinthes à plusieurs étages, avec des grottes assez spacieuses en forme de marmites (panellas).

Avec leurs puissantes mandibules, les sauvas découpent prestement dans les feuilles de caunes, des disques d’un centimètre de diamètre qu’elles emportent au fond de leurs demeures. En vingt-quatre heures les végétaux sont complètement dépouillés par une colonie un peu nombreuse. Ces animaux se nourrissent, non pas des feuilles ellesmêmes, mais bien des moisissures spéciales qui se développent sur les feuilles à la chaleur humide de leurs habitations.

D’autres fourmis, notamment la fourmi blanche ou mouchin, rencontrée si souvent par les voyageurs dans l’Inde et les Antilles, ravagent aussi les champs de cannes, mais elles sont moins redoutables que les sauvas.

Les rats causent aussi de grands dommages sur certains points, en rongeant les cannes par le pied.

Un grand nombre de cases apparaissent sur le revers de la montagne; elles sont: disséminées çà et là, près d’an-

fractuosités des rochers contre lesquels elles s'appuient généralement. Un torrent rapide coule non loin du village, ce qui nous permet de faire préparer notre déjeuner avec de l’eau pure. Près de Magombé, un endroit spécial réservé pour les inhumations, est couvert de débris de nattes et de poteries diverses.

Toutes les femmes du nouveau village que nous visitons, portent le pélélé dans la lèvre supérieure ; chez les unes, c’est un morceau de bois taillé qui leur orne la figure; chez d’autres, ce sont des anneaux de métal — cuivre ou fer — des fragments d'os, d'ivoire et de petits coquillages de formes et de grandeurs différentes qui font l’office de parure et les rendent affreuses, même lorsqu'elles sont jeunes, en leur déformant et allongeant de 2 à 3 centimètres la lèvre supérieure. Elles ont presque toutes des anneaux de laiton aux pieds et aux bras; des fils de chanvre retenant des carapaces de coléoptères ou des morceaux de

bois taillés et enfilés, les uns, dans le sens de la longueur,

les autres, dans le sens de la largeur, leur servent de colliers.

À Magombé, les provisions des naturels sont mises en commun et renfermées sous la surveillance du chef dans un magasin Construit comme une paillotte, mais beaucoup plus grand et recouvert intérieurement d’une couche de pisé. IL contenait alors une grande quantité de maïs.

Aux environs du village, habite le sorcier (ganga) ou médecin, dans une case spéciale, selon qu’on le consulte pour une chose ou l’autre. C’est un vieillard aux yeux renfoncés qui nous parait peu sociable; sa pharmacie consiste en petits paquets soigneusement liés avec un fil de sansevière et renfermant des graines de citrouilles. Ces préservatifs de toutes les maladies humaines sont, ainsi que le Daoua (porte-bonheur) pour la chasse, vendus assez cher aux naturels.

Nous avons aussi remarqué aux abords du village quel-

ques pièges destinés à prendre de petits animaux, tels que les rats dont les noirs sont très friands. Plusieurs ont une certaine analogie avec les instruments que les quincailliers vendent en Europe. Il y a des collets, des assommoirs et enfin d’autres qui prennent vivants les animaux qui s’y aventurent.

Nulle part nous n'avons vu de trace de houille, et les

naturels de Magombé regardent nos échantillons comme une chôse toute nouvelle.

L’après-midi, nous avons fait l'ascension de la deuxième partie du Malahoué, qui n’est pas plus facile à gravir que la première. Du sommet, la vue s'étend sur toute la plaine de la rive gauche du Chiré et l’on y aperçoit de nombreux villages. Le quartz est visible jusqu’au sommet du mont principal.

Le soir, nous revinmes 0 à Magombé, où l’on avait mis à notre disposition le magasin aux provisions. Étendus sur nos nattes, nous espérions reposer tranquillement, lorsqu’au bout d’une heure, nous fümes attaqués par une véritable légion de makoukous ou fourmis noires assez grosses, longues, très dures et dont la piqüre est excessivement douloureuse. Quand elles sont logées dans la barbe ou les cheveux, il faut, ou les tuer sur place, ou arracher le poil. Après avoir essayé, mais en vain, de nous débarrasser de ces hôtes incommodes, nous fûmes obligés de déménager. Il n’y avait pas une heure que nous étions dans notre nouvelle case, lorsque nous fûmes envahis une seconde fois par les mêmes fourmis qui, attirées par nos provisions, nous suivaient à la piste. C'est en vain que nos hommes entourèrent notre case d’un cercle de feu et qu’ils brülèrent la colonne des assiégeants, le flot passa quand même et nous dûmes pour la seconde fois chercher un gîte ailleurs. Nous allâmes à l’extrémité opposée du village, où nous fûmes relativement iranquilles. Les noirs eux-mêmes n’étaient pas insensibles aux

dater

piqûres des makoukous et ressemblaient à de vrais démons sautant et criant, à la lueur du feu qu’ils avaient allumé pour repousser les millions d'animaux qui s’avançaient sur nous.

Le 24 mai, nous rentrons à Cambimbé par le chemin suivi la veille; la descente est beaucoup plus fatigante et surtout plus dangereuse que la montée. Néanmoins, nous rentrons sans incidents et après un repos de quelque temps nous voulons partir pour Missengé. Nos hommes, influencés sans doute par les gens de M’hona qui nous accompagnaient, nous déclarèrent qu'ils n’étaient pas disposés à se mettre en route, à moins toutefois que nous ne leur accordions une journée de paye supplémentaire. Nous ne pouvions accepter un pareil traité et souffrir de telles conditions ; nous avions payé Marianno assez cher pour que, sur son district, nous marchions sans rencontrer de semblables obstacles. Comme nos cipayes, mariniers du Luabo, qui nous suivaient depuis Mucatacata et qui devaient venir à Tête avec nous, nous étaient restés fidèles, nous sortimes facilement de ce mauvais pas. Mettre nos bagages en réserve, sous la garde de deux d’entre nous et former une machilla avec les cipayes ne fut que l'affaire d’un instant. Celui qui partirait, rentrerait à Missengé et composerait chez Domingo une deuxième colonne qui viendrait prendre les bagages et ceux qui étaient restés pour les garder. Quand la machilla partit, les nègres, craignant sans doute les reproches de Domingo, capitulèrent et vinrent nous dire qu'ils étaient prêts à rentrer avec nous au village. En un clin d'œil les bagages furent chargés et les machillas prêtes ; nous partîmes au pas gymnastique et au bout de deux heures nous arrivions à destination.

Un deuxième incident s’était néanmoins produit en route ; le chef de M'hbona, Combé, prévenu par ses hommes que nous allions repasser près son village, se rendit à la

limite de son territoire, accompagné de ses guerriers armés, afin de percevoir le droit de circulation que nous avions déjà dû solder deux jours auparavant et recevoir nos hommages. Les porteurs voulurent, comme précédemment nous faire mettre pied à terre pour défiler devant le bonhomme, mais nous refusämes énergiquement, et le roiteiet se contenta de nous voir passer nonchalamment étendus dans nos machillas.

À Missengé, on nous soutint qu'en suivant Le cours du Chiré, nous pourrions trouver, avant d'arriver au lac Lydia, un passage dans les roseaux et que nous gagnerions ainsi en canot la partie que nous avions explorée en vain avant de nous décider à prendre la voie de terre. Ce passage, nous dirent les noirs, est tracé tout naturellement par la rivière au moment de la descente; 1l est facile à suivre, mais très difficile à trouver quand on vient des basses terres. :

Nous traitâmes avec Domingo, qui s’engagea à nous fournir des almandiâs pour le lendemain et à nous procurer des mariniers ; nous allons voir comment il tint ses promesses. Le matin versles six heures, il vint nous réclamer de l’eau-de-vie; puis ce furent des mouchoirs, des grains, de la toile et de la bijouterie. Insatiable dans ses demandes continuellement refusées, il trouvait mille prétextes pour revenir à la charge et quand on lui parlait des embarcations, elles allaient toujours être prêtes. Amidi, nous les vimes enfin arriver et nous pûmes faire transporter nos bagages sur la rive.

Là nous eûmes d’autres ennuis : les mariniers, soutenus en dessous main par Domingo, se mirent à l'écart et il fallut les chasser, les prendre les uns après les autres, pour les forcer à embarquer ; puis les rames manquèrent, il fallut fouiller les roseaux où les noirs les avaient cachées, et pendant ce temps plusieurs almandiâs s’esquivèrent en traversant le Chiré et en nous forçant à les poursuivre,

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à les traquer, puis à les ramener près du débarcadère afin de charger les bagages. Toutes ces difficultés créées par Domingo n'avaient pour but que de nous retenir le plus longtemps possible à Missengé pour que nous lui fournissions de quoi s’enivrer ou que nous lui donnions quelques-unes des marchandises qui nous servaient de monnaie. Voyant clairement le jeu qu'il jouait, nous lui refusâmes énergiquement l’eau-de-vie qu'il ne cessait de nous réclamer et lui signifiâmes que si cette plaisanterie ne cessait pas immédiatement nous allions employer des moyens plus énergiques et surtout plus touchants pour nous procurer les embarcations que nous attendions depuis la veille et dont nous avions payé la location.

Ne pouvant plus rien nous soutirer et sachant que nous étions en mesure d'employer la violence pour forcer les mariniers à marcher, Domingo leur dit quelques mots et ils devinrent obéissants. À deux heures, nous quittions Missengé et son chef.

Nous voilà donc embarqués sur le Chiré, dont les berges sont basseset Les rives cultivées par endroits. L’eau est trouble ; sauf quelques rares alfacynias, aucune plante aquatique ne ae larivière ; les deuxrivessontbhordées de roseaux. Nous dépassons Mine et, environ à 3 kilomètres plus en aval de ce village, nous éene sur la rive droite l’embouchure du Prozé, rivière de 40 mètres de largeur qui semble venir de l’O.-N.-0. Le soir, nous nous arrêtons à la hauteur du village de Mingaré ou Vitrine, que nous avions traversé quelques jours auparavant lorsque nous suivions la voie de terre. |

Pour aborder au village, il nous faut remonter, au milieu des roseaux, environ D00 mètres d’un marécage d’où s’exhale une odeur pestilentielle. Sortis de ce marais infect, nous marchons encore un demi-kilomètre et nous nous installons dans la moins sale de toutes les cases qui ici sont d’une malpropreté dégoûtante.

66 VOYAGE AU ZAMLÈSE.

Le 26 mai, après être sortis des marécages de Vitrine, nous remontons en canot et Continuons à descendre le Chiré dont les berges sont très plates et bordées de marais : couverts de roseaux. Après 4 heures de navigation, nous arrivons au lac, sur lequel nous pouvons avancer pendant une heure avantde rencontrer les roseaux et les alfacynias qui, quelques jours auparavant nous avaient empêchés de remonter la rivière. Nous trouvons un passage fort resserré du reste, mais où une almandiä se meut cependant avec facilité; nous avançons sans trop de peine et finissons par sortir de la végétation aquatique accumulée sur le lac Lydia. Un fait curieux a été constaté pendant toute la durée de la traversée, c’est qu’une fois nos embarcations passées, toutes les herbes mises en mouvement flottaient un instant indécises, puis se resserraient, ne laissant aucune trace de notre passage.

En voyant le peu de largeur du Chiré en amont du lac que nous avons traversé, le peu de courant de cetie rivière et par conséquent son débit assez restreint, nous nous sommes demandé si c’est bien elle qui alimente le lacet donne au bras de rivière commancçant à Paouro et se terminant près de la Chamoara (*), cette quantité énorme d’eau qu’il débite et dont le courant est très rapide. Les renseionerhents que nous avons pris près des naturels et une exploration faite dans la largeur du lac nous ont montré que nous supposions avec raison qu'un affluent quelconque amène dans le grand réservoir du Lydia une masse d’eau considérable. En effet, nous avons trouvé dans la partie sud-ouest du lac, un canal rempli d’eau dont nous avons remonté le courant qui est d’une extrême violence ; ce canal déverse peut-être cinq ou six fois autant d’eau que n’en donne le Chiré, porte le nom caïre de Zio-Zio et va du lac Lydia à Sennanove, comme nous le montrerons : tout à l'heure. Il met le Zambèse en communication cons-

(1) Chamuara ou Chamoara. Dans la langue du bas Zambèse, chamuar signifie ami.

tante avec le Chiré ; c’est un des bras du fleuve qui en-

| voie dans ce réservoir de 20,000 hectares au moins, une

quantité d’eau considérable dont le surplus s'échappe par la tranchée sur les bords de laquelle sont bâtis Paouro, Moutankoïs, Bourgagne et Schamo.

Étant donnée la constatation faite de ce passage important reliant le fleuve à la rivière, canal qui arrose plusieurs villages et au milieu duquel sont plusieurs îles habitées, on est naturellement conduit à considérer le lac Lydia et son déversoir comme un seul et même bras du Zambèse recevant, vers le milieu de son parcours, au nord du village de Pinda, larivière Chiré ; tandis que, jusqu'ici, on croyait qu'elle se jetait dans le Zambèse au pied de la côte dont nous avons parlé et sur laquelle est bâtie l’habitation de la signora Maria du Val-des-Anges.

Le Zambèse, dont le delta est encore si peu connu, se ramifie beaucoup plus dans l’intérieur qu’on ne le pensait jusqu'à ce jour; en face de Senna, il enferme dans une vaste île une importante portion de territoire dont le parcours demanderait plusieurs journées de marche. Nous ne pensons pas qu’on ait déjà appelé l’attention des voyageurs sur ce canal Zio-Z1o qui nous a demandé, pour le remonter, deux journées de navigation (*).

Près du lac Lydia, les rives du Zio-Zio sont marécageuses et couvertes de moustiques ; nous ne tardons pas à côtoyer une île de vase desséchée sur laquelle poussent de nombreuses plantes aromatiques. Plus loin, les berges s’améliorent et nous voyons d'assez grands palmiers ou élaïs dont les fruits fournissent une huile excellente pour la savonnerie, mais dont on ne tire aucun parti en Zambésie. Nous rencontrons des naturels qui s'installent pour la péche et qui emploient des espèces d’épuisettes d'environ 10 centimètres de diamètre sur 1 mètre de profondeur, en

(4) Comptes rendus de l’Académie des sciences (Paris), 1882, t. XCIV, p. 1482. — Revue scientifique du 10 juin 1882. — Revue britannique 1882.

filet de chanvre ou de bouazé, à mailles assez grandes, le tout monté sur un fil de fer fixé à l'extrémité d’une perche de 1*,50 à 2 mètres de long.

Nous avons le courant contre nous, aussi notre marche est-elle assez lente. Les rives, qui nous ont paru s’améliorer, ne tardent pas à redevenir marécageuses ; nous n'avons pour tout horizon que des roseaux terminés par des houppes et après lesquels grimpent de nombreux convolvulus. Nous ne rencontrons que très peu de gibier. A

la tombée de la nuit, nous laissons, sur la rive droite, un

très petit ruisseau et peu de temps après nous dépassons l’entrée d’un canal qui, nous dit-on, va aussi rejoindre le lac Lydia au-dessus du Zio-Zio, mais en aval du Chiré. Vers les neuf heures du soir, nous atterrissons à proximité d’un deuxième canal qui coule O.-N.-0 à E.-S.-E, en un endroit marécageux où des pêcheurs des environs de Senna sont installés. Ils ont barré ce petit chenal avec des roseaux

et y ont placé des nasses. Tout le poisson qu’ils ont déjà récolté est ouvert, vidé, suspendu à des perches et des lia-

nes pour sécher au soleil ; nous en voyons plus de 200 kilogrammes en plein air. Comme ce poisson n’est qu’à moitié desséché, 1l répand une odeur infecte qui nous préserve des moustiques, il est vrai, mais nous incommode fort.

Le lendemain matin, avant de nous remettre en route, nous visitons les nasses tendues la veille au soir ; au nombre d’une douzaine, elles contiennent chacune environ 20 kilogrammes de poisson. Le poisson électrique y domine, ainsi qu'un autre beaucoup plus petit qui, dit-on, fait payer cher au crocodile le plaisir que celui-ci peut trouver à le manger. Ce poisson a le dos et les nageoires armés d’une espèce d’arête très dure, pointue, taillée en forme de scie sur la face postérieure. Lorsqu'il est avalé par un plus gros que lui, même par le crocodile, il étend ses trois dards au moment où il passe dans le gosier du glouton, et y reste jusqu’à ce que tous deux périssent étouffés.

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Nous naviguons vers le N.-0. et, au bout de 3 kilomètres environ, nous apercevons sur la rive gauche, au bord même du canal, le village de Maïnga, composé d’une trentaine de cases tant rondes que carrées. Le sol près de ce

village est formé de sable fin ; la berge a 1 mètre environ de hauteur ; elle s’abaisse à la sortie de Maïnga, et Le sol redevient marécageux et couvert de roseaux. La rive droite au contraire a 2 mètres d’élévation. Sur cette dernière rive, un village temporaire d’une quinzaine de cases est habité par les fugitifs de la révolte réprimée au commen-

cement de l’année 1881 par le gouverneur de Quilimane.

Plus loin encore, nous rencontrons divers campements de ces révoltés inquiets de notre passage et qui demandent à nos mariniers si nous ne venons pas pour les faire prisonniers et les livrer à Marianno ou à dona Luiz de Santa- Cruz.

Après trois heures de navigation, nous nous trouvons devant Munisson, village situé sur la rive droite et formé d’une quinzaine de paillottes en fort mauvais état, puis les roseaux disparaissent (le la rive droite, la berge de sable s'élève, on voit quelques bananiers et l’on rencontre Munienba, nouveau village de 20 cases habitées par une cinquantaine de naturels. À cet endroit commence une île couverte d’une très belle végétation ; elle est séparée du côté du sud par un chenal d'au moins 100 mètres de largeur. Sur cette île se trouve Cobert, village d’un certain nombre de groupes de 8 à 10 paillottes chacun, séparés l’un de l’autre d’une centaine de mètres. De là, aussi loin que la vue peut s'étendre, on remarque que l’île est cultivée et que des habitations isolées sont disséminées çà et là, à proximité de très belles rizières.

Au delà de Cobert et dès que nous avons fini de côtoyer l’île, nous passons à la hauteur d’un village que nous laissons sur la rive droite. À partir de cet endroit, les berges s’abaissent et le sol cesse d’être marécageux ; on aperçoit

Le

70 VOYAGE AU ZAMBEÈSE.

des cultures et des arbres nombreux, les villages se voient fréquemment. Près de la rive gauche, on s'approche de plus en plus de la chaîne de montagnes qui aboutit en face de Senna et l’on finit même par être à son pied ; elle est fort peu boisée dans cette partie, quoiqu’on apercoive des arbres jusqu'au sommet. Nous touchons le Zambèse devant Sennanove, dont les habitants fuient à notre approche,

nous abandonnant un troupeau d’une quarantaine de bœufs.

Nous avons toutes les peines du monde à les rassurer sur nos intentions et nous allons passer la nuit entre les murs

en ruine de Casa Vidagan, vaste propriété qui vient d’être

ravagée et incendiée par Marianno. C’est là que s’est jouée la dernière partie de la révolte de 1881 et où les malheureux que nous avons vus à Mopéa ont été faits prisonniers, tandis que d’autres étaient impitoyablement massacrés. Si nous en jugeons par les champs cultivés autour de Vidagan, nous pouvons dire que là peut-être était la plus vaste exploitation agricole du Zambèse, car malgré la dévastation qu’elle a subie, elle donnerait encore une très belle récolte, actuellement abandonnée aux nombreux pillards des environs de Senna.

La maison, ou plutôt la ferme incendiée, est à 400 mè-

tres environ du bord du fleuve, sur une petite colline de 20 mètres d’élévation ; elle est en maçonnerie faite.

avec la pierre des environs, conglomérat de grès rouge concassé et soudé par une matière excessivement dure ; la toiture en charpente était couverte de tuiles creuses. L'ensemble se composait de la maison d’habitation et d’une vaste cour close par une muraille en maçonnerie ;

au moment où nous passons près d'elle, il ne reste plus

que quelques murs noircis par les flammes et ébréchés par larges places.

La partie du Zambèse que nous remontons en quittant

Vidagan est remplie de pierres ou de roches que l’eau

couvre de quelques centimètres, aussi touchons-nous à

chaque instant. C’est en vain que nous nous écartons à une assez grande distance de la rive, nous rencontrons toujours les mêmes obstacles. Nous passons un bras du fleuve et mous arrivons sur une île sablonneuse, en face de Senna ; cette île est cultivée et couverte d’arachides, de riz, de citrouilles et de haricots filandreux de 15 centimètres de longueur, renfermant chacun de 12 à 18 fèves

assez tendres. Nous y revoyons le fede-fede, dont les

gousses sont formées, mais dont les graines ne peuvent pas encore être recueillies. Nous installons notre campement dans une case au milieu de l’île, à proximité de Casa-Domingo, dont les habitations sont sales, petites et peuplées de rats d’une grosseur peu commune, auxquels nos nègres font la chasse. Nous avons pour voisins quelques réduits où se trouvent renfermées d’assez belles chèvres, tandis que des porcs presque domestiqués et d’un poids raisonnable vont se vautrer dans la boue, près du Zambèse. Au milieu du village, croissent plusieurs jujubiers ou massaô, dont les fruits ne sont pas encore arrivés à complète maturité. é

Obligés de séjourner, afin de réparer un de nos canots dont le gouvernail a été brisé contre les blocs nombreux qui encombrent le fleuve, nous allons visiter la ville de Senna, ville forte, de temps en temps ravagée par les Landins ou plutôt par les pillards de la route de Manica, cachant leurs atrocités sous le nom d’un peuple indépendant, qui endosse ainsi la responsabilité de bien des crimes qu’il n’a pas COMMIS.

Nous traversons l’île dans sa largeur en passant par Casa-Domingo ; partout des femmes cultivent la terre ; la couche végétale est ici peu épaisse et repose sur une assise de sable. Nous arrivons sur un bras du Zambèse, large de 150 à 200 mètres environ, que nous passons au gué avec de l’eau jusqu’à la ceinture ; nous trouvons une lagune de sable, large de 50 mètres, derrière laquelle existe un cours

Pire VOYAGE AU ZAMBÈSE,

d’eau de 100 mètres de largeur. Dans cette lagune, sont creusés, de distance en distance, des trous de 50 centimètres de profondeur, où l’eau, filtrant à travers le sable, vient s’amasser ; C’est dans ces trous que les habitants de Senna vont puiser le liquide destiné aux usages divers de leurs habitations. à EU

Nous passons ensuite par des marécages qui exhalent une odeur fétide ; on sent la fièvre sortir de ces terres remplies de débris végétaux et animaux en décomposition et l’on comprend que les Européens de Senna soient tous plus ou moins empoisonnés et minés par cette maladie ; en un mot, que le climat ait la réputation — bien méritée, il est vrai — d’être meurtrier. Notre promenade à Senna nous Coûta, plus tard, quelques jours de repos forcé et douloureux.

Nous entrons dans la ville par une barrière formée de simples troncs d'arbres fichés en terre et gardés par trois ou quatre soldats indigènes vêtus de guenilles. Leur costume a dû consister jadis en une veste et un pantalon de coutil blanc, en souliers, guêtres et casquettes. Le tout a pu être neuf à un moment donné, mais à l’heure qu'il est, les franges, les trous et les déchirures y sont nombreux ; les pieds sont veufs des chaussures, la corde même des vétements les plus indispensables est usée. C’est dans cette tenue que la troupe garde le pavillon.

Nous ne tardons pas à passer devant le fort, si on peut donner ce nom à la construction ridicule qui doit soidisant protéger la ville. Quelques murs, décorés du nom de bastions, en pierres rouges du pays, posées à sec, se relient entre eux par plusieurs murailles dont l’une n’est qu'une palissade en bois. Sur ces bastions, sont placés une demi-douzaine de canons, assez semblables à nos anciennes pièces de 4 de campagne. Mais y a-t-il des munitions pour les desservir ? Mais ces pièces ont-elles des affüts ? Nous n’osons l’affirmer aujourd’hui; d’après les

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résultats de l'inventaire du matériel que nous avons fait à Tête, nous pouvons croire que l’artillerie de Senna est BR pour la parade et ne vaut même pas celle que Bonga, le détrousseur de passants de Massangano, étale si pompeusement devant son Eringa.

L'histoire de la ville de Senna n’est qu’une série d’attaques et de pillages. Brülée ou détruite en partie, régulièrement tous les quatre à cinq ans, la cité se reconstruit et attend tranquillement, dans une indolence sans exemple, une nouvelle attaque. Elle ne fait rien pour la prévenir. Le fort est réputé devoir défendre la ville et cependant on peut l’aborder de face, aller jusqu’à la palissade qui remplace la muraille, sans crainte de recevoir un coup de canon. De pareilles constructions ne sont pas sérieuses. L'attaque qui a occasionné, dans ces derniers temps, Le plus de ruines est sans contredit celle de la fin de l’année 1866 (*).

Senna est sur la rive droite du Zambèse, au pied du Baramouana, montagne formée de deux mamelons jumeaux, aux sommets desquels pousse le Pæœdevia fœtida, plante à laquelle les indigènes attribuent la propriété de donner la fièvre lorsqu'on la respire. À très peu de distance de Baramouana et du côté de Quilimane, deux monticules dont l'élévation paraît être environ de moitié des deux mamelons jumeaux sont très peu boisés, surtout dans leur partie supérieure ; 1ls oni une teinte rouge-brique très prononcée.

La population de Senna se compose d’Européens, de métis et de noirs. Tous les blancs paraissent maladifs : ils ont la peau jaune, la figure tirée, les yeux ternes ; ils sont maigres, leur démarche est lente et la faiblesse extrême qu'ils avouent ressentir, montre qu'ils ne sont pas dans un état de santé satisfaisant, et qu'à cette époque de l’année le climat de Senna n’est pas des plus sains. Les habitations sont de trois sortes différentes, les paillottes,

(D Voir : O Africano. Journal publié à Quilimane, 3 juillet 1881.

les cases en roseaux recouvertes de pisé et les maisons en. pierre tirée des montagnes voisines. Ces pierres sont généralement liées par un gâchis de terre et d’eau.

Il existe à Senna une importante maison de commerce, dirigée par un Hollandais ; ses achats consistent surtout en arachides, en ivoire et en poudre d’or, venant des gîtes aurifères de Manica (*).

On élève quelques bestiaux dans l’intérieur de Senna, mais il est difficile de s'y procurer du lait. Les vivres y sont rares et d’un prix exorbitant; aussi est-il presque impossible de se ravitailler en cet endroit.

On n’y trouve aucun légume ; les habitants, blancs ou autres, ne semblent même pas savoir ce que c’est. Il est déplorable de voir dans un pays où la main-d'œuvre est d’un prix minime et où les Européens pourraient donner une impulsion énergique au développement de la culture et de l’industrie, une incurie semblable et de ne pouvoir trouver, dans l’une des principales villes de la Zambésie, les légumes qui entrent dans la composition d’un simple pot-au-feu. |

Nous devions, à Senna, remettre une lettre à Anselmo Ferraô, capitao-mor de la ville ; mais il était dans sa propriété de Mofovo. Nous lui expédiâmes sa missive et ne fûmes pas fâchés d’être dispensés de serrer la main à cet homme ; oui, à lui, le vertueux, l’intègre Ferraô, le seul citoyen honnête trouvé par Livingstone dans toute la Zambésie portugaise, — à Anselmo Henriquez Ferraô qui, saisi de l’ambition des grandeurs et de l’amour du galon, fit assassiner par ses propres noirs le capitao-mor de Senna, dont on lui apporta la tête, et qui se porta ensuite candidat à la succession militaire de sa victime, fut élu, puis reconnu par le Gouvernement.

Vertueux et honnête aussi, ce Ferraô qui, en 1881,

(1) Les sables aurifères de la Manica, examinés jusqu’à une profondeur de deux mètres donnent, en moyenne, 48 centigrammes d’or par mètre cube.

achète et vend des hommes, des femmes et des enfants. Une chaîne d'esclaves a été arrêtée près du Guingue, et menée chez le gouverneur de Tête pendant les premiers mois dé l’année 1881 ; elle avait pour chef conducteur l’intendant ou homme de confiance de Ferraô qui prétendit que ces gens venaient de leur plein gré chez son maître. Les noirs interrogés protestèrent et soutinrent qu'ils avaient été enlevés de force de leurs cases qu’on avait pillées. Ordre fut donné à la justice de Senna d’instrumenter et elle instrumente..….ra, car si, dans tous les pays, la justice est boiteuse, en Zambésie elle est certainement paralytique.

Nous avons vu plus tard, à Tête, les gens qui composaient cette chaîne, remis en liberté par le gouverneur et travaillant à la journée chez ceux qui voulaient les louer. Le choix avait été bien fait, car Ces hommes et ces femmes étaient de forts et solides sujets qui auraient rapporté de belles sommes au vertueux, intègre et honnête citoyen Anselmo Ferraü.

A Mofovo, il se repose de ses exploits de ” guerre des Maganjas, car c’est lui qui est arrivé à la rescousse de Marianno et qui a contribué au succès remporté par ce dernier. Il s’embusqua dans une île sur le chemin de la Chupanga de Senna et mitrailla les malheureux habitants qui s’expatriaient, emmenant avec eux leurs femmes et leurs enfants. Ceux qui ne furent pas tués par les balles se noyèrent dans le fleuve.

Au mois de septembre 1881, lors des élections législatives, il y avait à Senna soixante-neuf électeurs.

De Senna à Tête, par la Lupata.

Nous quittons Senna en suivant la rive droite du Zambèse qui, élevée de 1",50 à 2 mètres, est en sable fin couvert d’un peu de terre végétale sur laquelle poussent de grandes herbes. Après 15 kilomètres de navigation, nous commençons à rencontrer de grands mimosas qui entou-

rent le village de Bangoué et ensuite celui de Soni, dont l'habitation principale est Casa Margaride. Ce acte village est situé à 400 mètres environ du fleuve et s'étend sur une longueur de 500 mètres ; il possède un très riche troupeau de chèvres et plusieurs paires de bœufs. Nous y. remarquons quelques chiens lévriers de taille assez faible.

Au delà de Soni, nous naviguons au milieu d’une | grande quantité d'îlots de sable qui nous obligent à faire une foule de méandres et allongent considérablement le chemin. En quelques endroits où le fleuve est débarrassé de ces îlots, nous évaluons sa largeur à 1,500 mètres environ sur une profondeur assez faible, puisque nous pouvons aller constamment à la gaffe. Dans l’eau, nous voyons des bancs de sable où se promènent parfois, s’ils ne dorment pas, de petits crocodiles que nous nous amusons à tirer. La plupart des reptiles que nous touchons, tombent à l’eau au moment où ils sont frappés ; d’autres, plus avancés sur Le sable, ne peuvent regagner le fleuve et

deviennent notre propriété. De rares hippopotames s’aper- |

coivent de temps en temps et nous tirons avec succès des hérons et des grisettes, petites poules d’eau qui abondentsur la berge du fleuve. Nous tuons encore un bec-en-ciseaux et un combaitant, ce dernier très curieux avecses deux bajoues jaune verdâtre et l’éperon dangereux qu’il DORE à no aile.

Avant d'arriver au village de Chemba, nous avons tué un crocodile de 3 mètres de longueur et nous avons déce que son filet viendrait sur notre table, tenir sa place

à côté des quelques autres pièces de gibier récoltées en la matinée.

Il pouvait être midi; attablés sur un banc de sable et sous une tente provisoire construite à l’aide de nos gaffes et des bâches de nos canots, nous plantions la fourchette de la civilisation dans le filet de notre crocodile lorsque, sans que rien fît prévoir ce dénouement, notre campe-

VOYAGE AU ZAMBÈSE. Te

ment fut mis seus dessus dessous et renversé. A la trombe de vents qui venait de nous Jouer cette mauvaise farce, succéda une pluie de sable fin qui, durant près d’un quart d'heure, nous cingla la figure d’une façon extrèmement désagréable. Nous dûmes abandonner la place et regagner nos canots. Disons-le néanmoins, notre morceau de crocodile avait été frit dans une poêle et il nous rappela, mais en meilleur, la raie que l’on vend sur nos marchés. Non cuite, la chair du crocodile ressemble assez bien à celle du veau.

Le long du fleuve, quelques prazos ont des gens qui mangent le crocodile; les naturels de Tête et du bas Zambèse ne veulent pas goûter sa chair, malgré les cadeaux

qu’on peut leur offrir en compensation. Les noirs du

Guingue et de Chemba s’en régalent. Sur le Chiré et le

Zio-Zio, nous avions vu des noirs qui découpaient un

très vieux crocodile et s’apprètaient à le manger.

Les corbeaux à manteau sont nombreux sur les deux rives du fleuve ; aucun noir n’en mange la chair.

Chemba, qui est une des propriétés de Manuel Antonio da Souza, est à environ 400 mètres du fleuve. Le village est divisé en deux sections séparées. par un massif de jujubiers.

Près de ce village, en amont, se trouve l’embouchure du Sangadzi, belle rivière qui est à sec pendant la majeure partie de l’année. Chemba est à une pepe de kilomètres environ de Senna.

Au-dessus du Sangadzi, on aperçoit plusieurs villages peu importants ; à 12 kilomètres en avant, on rencontre

Moichina Sensa, village assez malpropre. Le chef noir qui gouverne cet endroit est un vieillard ; il recoit excessivement mal nos nègres qui coupaient du bois aux environs de sa demeure et vient, quelques instants après, nous faire les plus plates excuses d’avoir osé se mettre.en colère devant nous.

Depuis Senna, la rive gauche du fleuve suit constam-! ment la chaîne de montagnes des Maganjas, qui semble

être formée d’une grande quantité de mamelons plus ou moins élevés posés les uns à côté äes autres, devant, derrière, dans tous les sens, de manière à servir de barrière au fleuve. Ces montagnes paraissent boisées, sans cependant que la forêt soit bien touffue. De la rive droite, avec une bonne lunette, on n’aperçoit que très peu de ME sur la rive gauche.

A 2 lieues en amont de M. Sensa, nous rencontrons le

village de Nhacarrangua, où nous sommes obligés de stationner tant pour acheter de la farine que pour attendre notre guide Mucunga qui nous à quittés pour quelques heures. Mucunga avait autrefois une parente près du village où nous nous trouvons, et comme il y a très peu de temps qu’elle est morte, il doit — se conformant en cela à la coutume du pays — tirer en son honneur, au moment de son passage, uu certain nombre de coups de feu. II

nous emprunte de la poudre, arme tous ses mousquels, se

rend par voie de terre au village de la morte, y fait une fusillade nourrie, puis vient nous rejoindre. Pendant ce temps, son canot marche avec une lenteur désespérante et met près de six heures à parcourir le chemin que nous avons fait en un peu plus de deux. :

Nhacarrangua se compose d’une vinglaine de cases tant rondes que carrées ; comme dans tous Les villages dont les chefs ont eu le moindre contact avec les Européens, on y trouve une véranda bien située, sous laquelle, à labri des rayons du soleil et au frais, on peut prendre ses repas, et cela d’autant plus faciles que des tables y restent à demeure.

Au moment où nous visitons le Ro on y Construit trois nouvelles cases fort spacieuses ; l’une d’elles, destinée au chef,. doit être montée en bois équarri et en pièces ajustées. Les forgerons du pays fabriquent les pointes qui

doivent servir à clouer les bois. Ils sont quatre, assis au pied d’un arbre; l’un tire le soufflet, le deuxième tient l’enclume et les deux autres travaillent. La matière employée est une vieille chaîne de canot de fabrique française. Le soufflet est formé d’une peau de chèvre cousue en forme de sac ouvert par le haut. A la place de l’une des pattes est un tube en bois creux qui vient aboutir à une pelote d'argile, évidée par son milieu, devant laquelle un brasier est allumé. Le tube en bois est fixé sur la terre au moyen d’une pierre assez pesante. Pour faire marcher cet appareil, le souffleur tient l’ouverture du sac à pleine main de manière à l’élever; la ferme en emmagasinant l’air et presse dessus en l’aplatissant, puis l’ouvre de nouveau, recommence tant que le forgeron a besoin de son service.

L’enclume est formée de plusieurs bûches de bois et d’une pierre, le tout se plaçant de diverses manières selon les pièces à forger. Pour faire le clou, les ouvriers se servent d’une filière confectionnée avec une lame de fer détachée de quelque ancien canot et percée d’un trou. La pointe a de 6 à ? centimètres de longueur. La filière est placée à cheval sur deux des bâches, de manière que l’ouverture se trouve entre l'intervalle des pièces.

Lorsque le fer est chauffé, on le chasse avec un petit marteau dans le trou de la filière, puis on forme la tête. La pointe est faite pendant que l’on redresse la tige, qui se courbe presque toujours dans la première partie du travail.

Les outils du forgeron se composent de deux marteaux dont l’un un peu plus gres que l’autre, d’un soufflet portatif, d’une pince plate dont une branche de la poignée a le double de la longueur de l’autre, et d’un ciseau à fer de 6 centimètres de longueur sur 15 millimètres de largeur.

La pince plate ne sert au forgeron que pour retourner

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les pièces dans le brasier ; lorsqu'il les tient sur l’enclume, il emploie deux morceaux de bois légèrement creusés dans le sens de la longueur.

Les charpentiers paraissent, dans leurs travaux, plus ingénieux que les forgerons ; leurs pièces ouvragées sont mieux soignées et quelques-unes d’entre elles ne seraient pas reniées par des ouvriers de nos pays. Il est vrai de dire que leurs outils sont assez nombreux, proviennent ious de fabriques francaises et ont été fournis par les factoreries de la côte en échange d'ivoire, de cire et d’arachides. Le bois employé pour les chevrons est à grain serré; il a une couleur rouge-brique lorsqu'il est fraichement travaillé et brunit en vieillissant. Il porte le nom de musucusa ; c'est le même bois qui est désigné, à Tête, sous le nom de mugengem.

Les femmes de Nhacarrangua sont d'une taille moyenne ; elles portent toutes des anneaux en cuivre aux jambes et autour des poignets ; quelques-unes en ont Jusqu’à une douzaine au-dessus de chaque cheville, ce qui leur. rend la marche assez pénible.

Les jeunes gens portent sur le derrière de la tête sept tresses de cheveux, longues de 10 centimètres. Pour les faire, ils réservent dans leur chevelure un certain nombre de mèches qu’ils enroulent avec une bande très étroite d’une écorce rougeâtre ne laissant dépasser à l’extrémité libre que 5 millimètres de cheveux. Les femmes sont toutes tondues ras.

La rive gauche du fleuve passe toujours au pied de la longue chaîne des Maganjas ; en face de Nhacarrangua se montre le mont Goma qui a tout à fait l’air d’un ouvrage défensif de fortification. Toute cette partie montagneuse est boisée d’arbres qui paraissent assez gros, mais très | espacés les uns des autres. Les prazos rencontrés, sur la rive droite, depuis Senna jusqu'à Ancæza, succession que nous avons vérifiée lors de notre passage et 4

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qui nous a été confirmée par les dépositions de plusieurs personnes du pays, sont: Senna, Nhacerere, Soni, Nhamoise, Pitta, Chamba, Nhacarrangua et Ancæza. Nous insistons sur cet ordre qui rectifie et complète la carte du marquis de Sa Bandeira (2° édition, Lisbonne, 1867), lequel place le prazo Pitta à la sortie de Senna et avant celui de Soni. (Voir les cartes, 4° trimestre 1882.)

Nous continuons notre voyage en côtoyant la rive droite, qui est peu élevée, sablonneuse et couverte par une végétation très variée. Nous tuons une espèce de grue, à plumage gris de fer, huppée, mesurant 1,70 de hauteur depuis les pattes jusqu’au sommet de la tête; 0",55 de hauteur de pattes ; 0°,25 de longueur de bec et 2°,30 de développement des ailes. Get oiseau fut mangé avec plaisir, le jour même, par nos mariniers.

À 10 kilomètres en amont de Nhacarrangua, nous trouvons le village de Socoro, qui est entouré de gros mimosas épineux et de basilic qui embaume l'air. Le fède-fède y manque complètement. À 7 kilomètres plus’ loin, après avoir passé deux villages, nous voyons Ancæza, qui n’est guère qu'à une quarantaine de mètres du bord du fleuve.

A partir de Socoro, la rive droite s’écarte de la chaîne des Maganjas ; la plaine devient plus large et l’on y apercoit divers villages.

Plusieurs îles sablonneuses couvertes par des roseaux sont au milieu du fleuve, nous en côtoyons une fort longue et voyons que la rive droite, abaissée jusqu’au niveau de l’eau, forme un marais de petite étendue. Ensuite la berge s'élève à nouveau, des ricins et des sorghos se montrent, on arrive devant un autre groupe d'habitations. A 300 mètres du bord du fleuve et sur cette même rive droite, se montre une petite chaîne de collines boisées dont la direction est parallèle à notre marche, ensuite elle appuie lentement vers le fleuve qui vient passer à son pied. Elle à 60 mètres d’élévation et se termine par une berge

à pic de 10 mètres de hauteur et de nuance rouge-brique’ pâle.

Les arbres qui boisent les collines sont assez espacés les uns des autres; beaucoup sont dépourvus de feuilles et paraissent avec un ton gris très prononcé à côté d’autres couverts d’un feuillage très vert. Près du fleuve, à côté de la coupure à pic, les arbres sont plus resserrés ; au delà, la colline s’abaisse subitement et une large plaine s’ouvre unie et bien boisée. À une grande distance commence une nouvelle chaîne de collines qui suit toute la rive droite; la rive gauche paraît nue. Nous naviguons alors au milieu d’un grand nombre d’ilots couverts de roseaux et de bancs de sable sur lesquels nous voyons, à côté de quelques crocodiles, un grand nombre d'oiseaux aquatiques.

À chaque instant, les hippocotunbs viennent souffler à

la surface de l’eau et à une dizaine de mètres de nos canots ; nous nous amusons à les tirer sans grand profit, puis-

que, en admettant que les balles de nos express les aient

touchés, ils disparaissent sous l’eau.

À partir de ce moment jusqu'au Guingue, les villages sont rares des deux côtés du fleuve; la navigation étant impossible près de la rive droite, nous traversons le fleuve, large d'environ 1,800 mètres et rempli d’îles et d’îlois qui gênent une marche directe. Il arrive souvent que le canot se butte contre des bancs de sable recouverts par l’eau; en suivant la rive de près, les mariniers ne ut à la perche, qu’ils préfèrent à la rame.

Ce mode de navigation est excellent en ce sens qu’on avance beaucoup plus vite, mais il expose à faire cogner les embarcations contre les roches qui ne sont pas recouvertes par une quantité d’eau suffisante.

Le fleuve qui, jusqu'ici, n’a montré aucun alfa) charrie des témé, fruits dun grand arbre, le moutémé, qui pousse aux environs de Tête et sur les bords du Muaraze.

À Vo | R:

Ce fruit est de la grosseur des deux poings, dur Comme une calebasse, et renferme dans son intérieur un Certain nombre de petits fruits à noyau, d’une nuance jaune-curcuma très prononcée. Il nemüritordinairement qu’au mois d'octobre ; les nègres en sont friands lorsqu'il est récemment cueilli et les abeilles aiment beaucoup ses fleurs. Ceux que rous récoltons sont gélatineux à l’intérieur et ont une odeur vineuse prononcée qui indique un commencement de décomposition.

La berge est rongée par le fleuve ; des masses de terres de plusieurs mètres cubes, avec arbustes et arbres, sont descendues dans l’eau et gênent la marche en obstruant le

passage. Après les roseaux et les arbustes se trouve le Dolichos pruriens dont les belles gousses invitent à les cueillir. Mais, malheur à l’imprudent qui obéit à la tentation, car bientôt une vive démangeaison assez douloureuse lui apprend que ce n’est pas impunément qu’on les touche.

Cependant, pendant les années de disette, les noirs recueillent ces légumineuses en s’entourant les mains avec un morceau de peau et en flambant les cosses avant de les ouvrir pour en retirer les graines, qu'ils font cuire comme des pois. Des cucurbitacées à larges feuilles, à fleur jaune pâle, avec fruits de la grosseur d’un concombre, pendent des branches des arbres après lesquelles la’ plante a grimpé. De gros mimosas poussent sur les berges et ne tarderont pas à tomber dans le fleuve par suite de l’entraînement du sous-sol par le courant du fleuve, qui est très rapide. |

Après avoir laissé sur la rive droite le prazo Chiramba et celui de Doa sur la rive gauche, nous arrivons au Loan du Guingue. Le village qui le forme est très grand, fort propre et bien aménagé ; c’est le mieux installé que nous ayons rencontré jusqu’à ce jour. Il est entouré d’une estacade et a pour directeur un Portugais uni avec une mulätresse du pays, la signora Louise de Santa-Cruz, fille du

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vieux Bonga et sœur de père de celui qui gouverne autocratiquement à Massangano.

Le centre du Loan est formé par une large place carrée dont la terre a été pilonnée. Cette place est presque à moitié couverte de sésame qui achève de mürir au soleil. De nombreux bananiers entourent la culture ; on y trouve du millet, du sorgho, des poules, des canards, des pigeons, de gros porcs et un important troupeau de bœufs. Les ricins y poussent en grande quantité. |

C’est avec plaisir que nous avons vu au Guingue un assez vaste jardin cultivé à l’européenne ; nous y avons trouvé presque tous les légumes que l’on vend sur nos marchés et qui sont une preuve évidente que le manque que nous avons signalé à Senna provient plutôt de l’incurie des habitants que du mauvais climat du pays. |

Longtemps avant d'arriver au Loan du Guingue, nous apercevions sur la rive gauche, à un kilomètre du fleuve, un bois assez touffu ; ce bois s’est incliné vers Le fleuve et a fini par en atteindre le bord. C’est à l’entrée de cette forêt, mais du côté de Senna, que, vers 1876, Rodriguez Machado fonda la culture qui, aujourd’hui, est en plein rapport. Il fit défricher par les noirs de S. Luize une partie de la forêt presque impénétrable, fit avec les arbres les plus solides une estacade dans laquelle il pratiqua des meurtrières, s’enferma complètement et ensemenca la partie qu’il avait fait cultiver. |

Adossé à une forêt vierge remplie de bufiles et de léopards, l'établissement est parfois obligé de se défendre des attaques de ces dangereux voisins et de prendre des pré-

cautions contre les incursions de quelques bandes de pillards, qui ne se gêneraient pas pour venir dévaliser la ferme s’ils ne savaient qu’ils y seraient mal reçus.

Au Loan du Guingue, toutes les cases des noirs sont recouvertes, tant à l’intérieur qu’à l'extérieur, d’une couche

de pisé, ce qui les garantit et leur donne un air de pro-

preté que l’on rencontre rarement ailleurs. Les paillotes, dont le nombre dépasse une centaine, sont disposées de manière à former des quartiers avec rues. Chaque famille possède, en propre, un certain nombre de cases selon ses besoins ; elle a un petit jardin attenant à l’habitation. Le tout est entouré d’une palissade serrée, en roseaux et en joncs, de facon que chacune soit séparée de la voisine. Ce qui montre encore qu'un Européen a donné ses conseils pour la construction de ces cases, c’est qu’elles sont assez spacieuses et que les portes sont suffisamment hautes pour qu'on puisse pénétrer à l’intérieur sans se baisser.

Au moment où nous passons au Guingue, les récoltes sont coupées et rentrées. Rod. Machado a établi, sur son Loan, un corps de garde d’une douzaine d'hommes qui, chaque nuit, surveillent l’établissement non pas tant dans la crainte du feu que pour repousser les pillards qui se présenteraient. À chaque instant, les factionnaires se crient les uns aux autres, en langue cafre, une phrase analogue au : Sentinelle, prenez garde à vous !/ Sage précaution qu’a prise là le propriétaire du Loan, qui s’est souvenu que, pour réussir dans ce pays, il est nécessaire d’être toujours en éveil.

Le Loan du Guingue possède divers ateliers : forgerons, charpentiers et tisserands. Nous avons vu les métiers de ces derniers, ils sont bien comme celui dessiné dans la relation des voyages de Livingstone. Les noirs travaillent le coton qui pousse aux environs ; ils font aussi de très belles ceintures à dessins et couleurs variés. Pour cela, ils prennent des mouchoirs de Bombay, en tirent les fils etles classent par teintes qu'ils répartissent ensuite sur leurs métiers pour en faire de très jolies écharpes.

On recueille aussi l’écorce des arbres mochombé, mutukutu, mucuiu ou mocoio pour en faire de la filasse qui sert à calfeutrer les canots, les almandiâs et les côxes ou embarcations cafres creusées dans des troncs d'arbres et pouvant

porter de quatre à cinq tonnes de marchandises. Cette. écorce est de la nuance du quinquina rouge; les beaux morceaux, qui peuvent mesurer parfois #% —— et ils ne sont pas rares, — sont cousus en forme de sacs et employés pour la conservation des graines et des provisions.

Le chisio est commun aux environs du Guingue ; c’est une légumineuse plate et noire dont la graine est écrasée et plus grosse que nos lentilles. L'arbre qui la fournit est un mimosa épineux. C’est la gousse qui est employée par les naturels pour teindre en noir ; elle entre aussi dans la composition de l’encre indigène. Voici comment ils préparent la teinture. Dans un peu de vinaigre et d’eau, ils placent un morceau de fer, un paquet de gousses et ils abandonnent le tout à l’air. La coloration noire se produit à la longue ; on peut en conclure que cette plante agit simplement comme le fait la noix de galle, par l’acide particulier qu’elle contient.

Vers le Loan du Guingue, les naturels se distraient avec un jeu portatif en bois ou tout simplement tracé sur le sol. Qu'on se figure une planche sur laquelle sont tra-

cées cinq lignes parallèles, contenant chacune un nombre indéterminé de trous. Chaque joueur, dont le nombre est illimité, possède plusieurs de ces excavations dans lesquelles il s’agit de placer, au moyen d’une combinaison particulière, une quantité de jetons déterminée à l’avance. Il y a un chef de jeu qui débite un chapelet de phrases courtes auxquelles les joueurs répondent par des exclamations et des rires, tout en plaçant leurs petits jetons et en en confisquant à leurs partenaires. Il nous a été impossible de nous procurer la règle de ce jeu.

C’est le jour de Pentecôte que nous avons séjourné au Guingue et que nous y avons rencontré Machado et son associée dona Luize. Lui, ancien soldat portugais, travailleur hardi et intelligent, était venu dans la colonie sous la foi des promesses du gouvernement qui présentait le

pays comme civilisé, comme totalement purgé des pillards qui y pullulent encore. IL fut vite désabusé, mais il était trop tard, il ne pouvait plus retourner en Europe. Il échoua, après bien des tâtonnements, près de Massangano et y rencontra celle qui devait lui tenir quelque temps compagnie et lui apporter des terres et des esclaves. Il lia sa vie à celle de dona Luize. Mais qu'est cette femme ? Physiquement, elle est grande, belle, bien constituée, noire, les yeux vifs, brillants, les mains fines, potelées et la peau douce. Vêtue avec goût d’un pagne aux couleurs éclatantes, couverte de bijoux en or travaillés au pays, elle règne et domine sur ses terres. Ce n'est qu'en se courbant que ses nègres s’approchent d’elle ; à un signe, ils rampent à ses pieds. Cette femme a composé sa cour d’un essaim de jeunes filles, qu’elle soigne, choie ou maltraite à son gré. Ne sont-ce pas des esclaves ?

D'origine indo-portugaise par ses ancêtres paternels, d’origine noire par la ligne maternelle, elle paraît réunir au plus haut degré les vices de l’une et l’autre race, sans avoir conservé aucune de leurs qualités.

Voilà celle que Machado associa à sa fortune ; mais avant lui, deux autres avaient déjà partagé la royale natte de cette fille, de la race des chats-tigres (Bonga), la plus

puissante de la Zambésie. La chronique ne dit rien du

premier ; il vint un jour, puis disparut. L'eau du fleuve termina ses amours. Belchior fut le second ; il régna un peu plus de temps sur le cœur de la jeune femme. Il est vrai que leurs caractères sympathisaient et que, sous leur administration commune, la caisse se remplit à Zangar (ce nom est remplacé aujourd’hui par Loan du Guingue, qu'il ne faut pas confondre avec Prazo du Guingue que nous rencontrerons plus loin), et que le commerce fructifia. Belchior s’entendait à la traite des noirs ; il était passé maître en cet art. C’est sous son règne qu'eut lieu

la dernière campagne des Portugais contre Sarta-Cruz, le chef de Massangano ; campagne qui devait se terminer par la destruction des troupes européennes. Dona Luize fut obligée de se prononcer soit en faveur de son frère, soit pour les Portugais ; elle choisit ces derniers et se fit une réputation de bonne alliée. Hélas ! les Portugais ouvrirent trop tard les yeux, et payèrent trop cher leur aveuglement. Belchior devait assurer le service entre Tête et Senna, par la rive gauche du fleuve, pendant que les troupes attaqueraient Bonga par la rive droite. Voici - comment il l’assurait : les blessés recevaient à Zangar l'hospitalité la plus large et étaient soignés avec affection et dévouement ; une fois convalescents, ils se dirigeaient vers Tête ou Senna, mais peu y arrivaient. Des émissaires de dona Luize les attendaient sur la route, les assassinaient el les dépouillaient de leurs armes. De plus, pendant ces temps de troubles, les négociants du haut et du bas Zambèse payaient pour aller de Quilimane à Tête une demi-livre sterling par cipaye ou noir armé qui escortait la caravane ou les embarcations. | R

Neuf fois sur dix, les convois étaient attaqués et pillés ; bienheureux le propriétaire des marchandises lorsqu'il pouvait s’en tirer sans aucune blessure ! Et les pillards n'étaient autres que des hommes de dona Luize qu’elle avait envoyés, à l’insu de Belchior, pour détrousser les voyageurs. Le mari était payé pour protéger, la femme rançonnait, tout le profit entrait dans la caisse commune.

On sait comment la campagne se termina ; l’armée portugaise, taillée en pièces à l’attaque de Massangano, resta sur place et les têtes des morts furent plantées sur les pieux qui entourent la maison de Bonga, deuxième du nom. Les crimes restèrent ignorés et impunis. Belchior mourut et Machado le remplaca dans le cœur de la jeune souveraine. ; ms

Tout marcha bien pendant quelques années et le mé-

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