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une largeur de plus de 50 mètres ; à côté, regardant Tête, des coulées sont venues jusqu’au fleuve, et on les suit fort longtemps. Ayant mis piéd à terre à l’entrée de la forêt, là où les noirs de Massangano défrichent pour construire un nouveau village, nous ramassons plusieurs dards de porcs-épics ou de Nongou. De gros arbres portent des fruits de la grosseur d’une noix; leur enveloppe charnue renferme un noyau fort dur contenant une amande. Les naturels le nomment Fura et en font une espèce de marmelade. Les Landins le font fermenter et en tirent une boisson alcoolique semblable au pombé. On peut préparer avec le fura un savon végétal qui aurait, dit-on, une grande valeur. La rive droite est couverte de cactus arbo- : rescents. dtte ch
Plus loin, nous passons devant le piton de Kangomba, situé sur la rive gauche. Le fleuve a 150 mètres de large et son courant est fort rapide. En face, d'énormes blocs granitiques, dont quelques-uns mesurent une vingtaine de mètres cubes, sont descendus jusque dans le fleuve. Le Kangomba est boisé jusqu’au sommet. Nous y remarquons des arbres dont le feuillage est d’un très joli rouge-amiarante.
Le fleuve se resserre de plus en plus, de chaque côté la Serra est formée de monticules ou pitons coniques rattachés les uns aux autres et presque tous boisés.
L’ascension du Kangomba paraît facile du côté qui regarde Senna, mais par la face opposée elle ne pourrait être faite que jusqu’à la moitié de la hauteur, la partie supérieure étant formée de rochers à pic fort élevés. Un peu plus loin, toujours sur la rive gauche, se trouve un deuxième piton moins élevé que le précédent, dont les roches à pic descendent jusque dans le fleuve. Ce piton peu boisé laisse voir les roches de son sommet. À peu près vis-à-vis de lui et sur plus de 1,800 mètres, la rive droite est formée d’un éboulis de roches, véritable boule-
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versement de la côte qui à dû être secouée avec force, il y a bien longtemps. Après le Kangomba, le fleuve s’élargit considérablement et ne tarde pas à mesurer de 600 à 700 mètres.
Livingstone rapporte, dans son deuxième voyage en Afrique, qu’au moment de passer la gorge de la Lupata, les naturels déposent une offrande de farine pour se rendre les dieux de céans favorables et gardent un religieux silence pendant la traversée, par respect pour la Divinité. Au moment où, après notre déjeuner, nous nous mîmes en route pour continuer notre voyage, nos mariniers nous demandèrent de l’eau-de-vie pour leur donner la force de remonter le courant très fort en cet endroit. Nous fimes droit à leur demande et, avant de boire, ils jetèrent dans le fleuve une ration de liquide afin d’endormir le Neptune quelconque qui commande en ces lieux; puis, pleins de vigueur, ils se mirent en route, chantant à tuetête leurs refrains les plus vifs et les plus joyeux. Ce résultat semblerait tout à fait contraire aux indications fournies par Livingstone; cependant, voici ce qu’un de mes compagnons qui montait le grand fleuve pendant que nous étions sur le Chiré, écrivait sur ses notes el qu'il nous lut plus tard: « J’oubliais de dire qu’au mo- « ment de franchir le fameux passage, les noirs, qui sont « si bavards et sitapageurs, sont devenus graves et recueil- « lis. Ils ne faisaient pas le moindre bruit et parlaient très « bas. J'étais en train de siffloter un de nos airs en vogue « lorsque le conducteur de la barque me pria d’un air sup- « pliant de me taire. Il voulait même nous faire découvrir, « Mais nous avons été unanimes à refuser cette dernière « partie de la demande; cependant, pour leur faire plaisir, « nous avons jeté de l’eau-de-vie dans la rivière, afin que le dieu du rocher ne nous engloutisse pas dans les « flots (°). »
(1) La Lupata : Impartial de l'Est des 8 et 9 mars 1582.
C’est ainsi que nous passâmes le Kangomba, ses pitons et sa baie, et qu'ensuite nous longeâmes la Chifura, dont la pointe, remplie de volumineuses roches, rend le passage de sa baie assez dangereux, quoiqu'il puisse ou plutôt doive se faire à la corde, à cause de la violence des tourbillons et la vitesse du courant.
Tous les éboulis de roches venus jusqu’au pied de la Serra ont pris, au bord du fleuve, un poli du plus bel aspect: leur teinte est d’un noir de jais par places et de grisardoise par d’autres. Cà et là, dans la côte, de grandes échancrures laissent entrevoir un deuxième plan où s’apercoivent de nouvelles montagnes tout aussi boisées que celles qui sont près de nous. Parfois des murailles de roches de 1,50 de hauteur surplombent le fleuve, menaçant de s’écrouler au premier moment, et cependant, quoique disloquées et posées les unes sur les autres comme les blocs de ces boîtes d'architecture que l’on donne aux enfants, ces roches sont assez solides pour être encore en place, lorsque bien des générations auront fait place à d’autres.
Au delà, sur la rive gauche, commence une barrière excessivement curieuse. Cette chaussée de 2 à 5 mètres d’élévation, sans végétation, formée de blocs de 30 mètres cubes superposés, offre à l’œil les assemblages les plus variés. Les mariniers, obligés de marcher à la corde, sautent de roche en roche, grimpent, descendent, vont sur des corniches, des pics ou des tables, selon les caprices du terrain, nous rejetant vers le centre du fleuve ou nous amenant dans de petites baies près de fissures, d’où se sauvent, étonnées de notre visite, des légions de chauvesouris. Bientôt — après trois quarts d'heure, — la chaussée diminue de hauteur; elle arrive enfin au niveau de l’eau. Nous sommes sur le territoire de Cancoma. Alors : commence une baie de 50 mètres de profondeur où le courant est tellement fort et violent que les mariniers
-ont tous les maux possibles pour faire passer les canots. Nous en profitons pour aborder et chasser les pintades et les perdrix fort nombreuses dans les friches de la rive gauche. :
Une fois le mauvais pas derrière nous, nous pouvons avancer de 3 kilomètres avant d'arriver dans un cul-desac en face d’une grande île que les Portugais ont nommée Jtha da Mocambique. Le Zambèse passant de chaque côté de l’île, appuie de manière à former un demi-cercle, et ronge surtout la rive gauche en baignant le pied d’une haute montagne du nom de Nhamarongue. Les berges sont moins boisées que plus bas, mais il y a plus de futaies. On y voit des traces d’antilopes, des perdrix et des lapins de garenne : le cri de la pintade (Canga) se fait entendre dans le lointain.
Dans le cul-de-sac, la côte est plate et broussailleuse ; on peut facilement y marcher. Les arbres sont des mimosas faibles de troncs, mais dont les branches sont élevées ; beaucoup de jujubiers forment la futaie.
Entre la rive gauche et l’île de Mozambique, le Zambèse a environ 600 mètres de largeur ; le courant est d’une violence extrême et au milieu du fleuve l’eau vient se briser avec fracas contre les roches.
La pointe de Nhamarongue est formée de gros blocs feuilletés en couches d’environ 1 centimètre d’épaisseur. La roche, qui est d’un gris noirûtre à la surface, présente une cassure blanche.
Le front de l’île de Mozambique est à pic; on voit très bien les rochers de nuance rouge jaunâtre entre lesquels poussent des arbres, sans que l’on puisse dire que l'ile est totalement boisée. Seuls, les arbres de la partie inférieure sont couverts de feuilles, les autres sont dénudés et ne montrent que leurs branches. L’île nous paraît émerger du fleuve de 50 à 60 mètres en quelques endroits, moins par d’autres places ; presque toutes les fissures que
nous remarquons dans les roches de l’île sont perpendiculaires au fleuve. La direction du courant entre l’île et la pointe de Nhamarongue est O.-S.-0. à E.-N.-E.; il'est excessivement violent. ue SU
L'île de Mozambique est réputée tabou pour les nègres. Nous voulions l’aborder pour regarder les pierres ébou-
lées, mais nos mariniers firent des difficultés pour s’en ‘approcher et nous criaient en montrant les roches : « Signor, Pata, Paia », pour nous prévenir que c'était l'habitation ha-, bituelle du dieu de la gorge. Nous parvinmes néanmoins à les décider à toucher terre; mais ce ne fut qu'après maintes promesses de ne faire aucun mal au vénérable du lieu qu'ils osèrent nous accompagner sur les éboulis curieux qui forment la base de l’île.
Le passage du Bandar et la gorge de la Lupata sont ré- | putés dangereux, non seulement à cause des difficultés de “04 la navigation, mais aussi de la présence des animaux | qui font de ces endroits leur séjour habituel. Pendant les journées où nous avons exploré ces lieux, nous avons vu de nombreuses traces d'animaux féroces et des passages d'hippopotames ; à chaque instant plusieurs se montraient dans le fleuve. À chaque fissure des rochers, laissant un passage pour aller aux montagnes du deuxième plan, se montraient les empreintes variées d'animaux divers : antilopes, léopards, que les Portugais nomment tigres, et hippopotames. Ces empreintes très visibles montraient le chemin que ces animaux suivaient pour venir boire au fleuve. Un chasseur amateur, en restant à l'affût, aurait certainement eu l’occasion de tirer plusieurs pièces
importantes, et pour peu qu’il fût habile, ou que le hasard le favorisât, il eût sûrement garni son carnier.
La rive gauche du Zambèse, vers le milieu de l’île de Mozambique, est habitée ; on y trouve un grand nombre de cases et de cultures, entre autres des plantations de tabac. Les pintades y vivent en troupeaux. Nous en avons ren-
contré d'au moins trois cents individus, et mes Compagnons se rappellent encore la belle chasse qu’ils firent un matin en cet endroit.
Le passage de la pointe de Nhamarongue, par la rive gauche, offre les plus grandes difficultés ; on butte à tout moment contre les roches, et les mariniers sont obligés de grimper sur ces pierres pour nous haler, la marche à la gaffe étant pour ainsi dire impossible. Par places, le rocher, de plus de 40 mètres d’élévation, est à pic; il faut que les mariniers remontent dans les canots, marchent en s'accrochant aux pointes des pierres et nous fassent avancer par tous les moyens possibles. Enfin, nous sortons de là, la berge devient plate, peu haute et formée d’éboulis. Dans ce chemin, la face de l’île de Mozambique est perpendiculaire au fleuve dans sa partie supérieure et jusqu’à moitié de sa hauteur. La partie inférieure descend jusqu’à l’eau par une pente très rapide. La teinte est toujours jaune rougeâtre et le sol peu boisé.
Nous obliquons pour passer près de la pointe de l’île qui regarde Tête, et une fois dépassée, Les deux rives nous apparaissent plates, herbeuses, avec un épais rideau d’arbres à quelques centaines de mètres. Le fleuve a près d’un kilomètre de largeur. On commence à apercevoir au loin la Serra Tipué.
Nous ne tardons pas à arriver devant Zungo, dont les femmes, d’une taille moyenne, sont horriblement tatouées sur la poitrine, la figure ainsi que sur le front; elles ont la tête rasée et plusieurs anneaux de cuivre aux bras. Elles portent des colliers en verroterie ordinaire assez bien agencés pour les dessins, des boucles d'oreilles et un pelélé qui consiste en un fil de laiton leur traversant la lèvre supérieure juste au-dessous de la cloison nasale. Une femme est atteinte de la teigne.
Au delà de Zungo, les berges sont montagneuses et boisées ; par-ci, par-là on voit quelques blocs nus, mais pres-
que tout le terrain est couvert d'herbes et de broussaïlles épineuses formées de petits mimosas et de jujubiers. Les passages de gros gibier sont fréquents, et les traces toutes récentes, laissées au bord du fleuve, semblent indiquer que chaque jour les animaux viennent s’y désaltérer. Le fleuve, en cet endroit, n’a pas moins de 800 mètres de largeur. En : amont de Zungo se trouve un autre village qui n’est situé qu'à 50 mètres du fleuve; de là on voit la Serra Pingua et ses trois mamelons, aux pieds desquels coule la Luyena ou rivière de l’Esprit-Saint.
Le courant est très fort, et près de la rive gauche, le fleuve a son lit garni de roches très peu couvertes par les eaux. Parmi les herbes poussent de nombreux liserons d’un beau violet; au-dessus voltigent une trentaine d’oiseaux gros comme un chardonneret dont le plumage du ventre et le dessous des ailes est d’un beau jaune d’or foncé, tandis que le dessus du corps est d’un vert-émeraude brillant, de la nuance la plus riche que l’on puisse concevoir.
Sur la rive gauche, de très gros rochers s’avancent jJusque dans le fleuve ; c’est l'endroit désigné sous le nom de pointe de Zungo, qui précède une baie de 40 mètres de profondeur sur 100 mètres de longueur, se terminant brusquement contre une autre avancée de roches plus élevées que les premières.
À 500 mètres en amont de la deuxième pointe, et juste au bord du fleuve, s'élève un mamelon de 150 mètres de hauteur, en partie boisé, derrière lequel s’étend une longue côte rocheuse couverte d’herbes et de broussailles. Là, nous devons reprendre la rive droite du fleuve et toucher un autre monticule rocheux qui, avec son vis-à-vis, forme la passe resserrant le fleuve et ne lui laisse pas, en cet endroit, plus de 400 mètres de largeur. Le monticule de la rive droite est formé d'énormes rochers éboulés et disloqués , polis et rongés par les eaux, Le courant est extrèmement violent et, contre la berge, il y a près de
80 centimètres d’eau. Au delà de la passe, la largeur du fleuve est d’environ 1,000 mètres.
La passe que nous venons de signaler est certainement un des plus beaux sites que nous ayons rencontrés sur le fleuve ; toutes ces pierres jetées les unes sur les autres dans un désordre indescriptible, offrent un coup d’œil des plus variés, du plus bel effet. La verdure et les fleurs qui couvrent les roches restées sur la rive, la nudité de celles que baigne le fleuve, les rochers à pic de 100 mètres d’élévation qui forment derrière le tout une barrière infranchissable, les fissures, les cavernes, les trous et les pointes qui s’élancent dans tous les sens, éclairés par un beau soleil levant, égaient le voyageur et font varier la monotonie d’une rive plate et régulière. Ge bouleversement des roches se prolonge assez loin dans l’intérieur des terres ; on l’entrevoit de temps en temps par les éclaircies de la végétation, ou par de plus grandes élévations qui dominent la cime des arbres qui bordent le fleuve.
Trois kilomètres plus loin, nous passons environ 700 mètres de rochers qui encombrent le fleuve, puis nous allons gagner le milieu du Zambèse pour éviter d’énormes bancs de sable qui bouchent le passage sur une largeur d'environ 200 mètres. Nous longeons ces bancs pendant plus d’une heure et demie et nous retrouvons enfin la rive cultivée principalement en tabac, dont quelques pieds atteignent un mètre de hauteur. Nous n’apercevons pas de cases, mais ces cultures prouvent que des habitations ne doivent pas être éloignées. C’est principalement dans la partie de la berge inclinée vers le fleuve où, au moment des grandes eaux, le limon s’est déposé, que les naturels du territoire de Massangano ont planté leur tabac, donnant ainsi à cette plante une terre bien fumée, qu'ils ont remuée à la houe et de laquelle ils ont arraché les roseaux.
Au moment où nous nous arrétons près de ces cultures,
nous recevons la visite d’un des principaux lieutenants de Bonga. Il est couvert d’anneaux et de verroteries ; il porte dans ses cheveux, sur le sommet de la tête, un peigne en
bois sculpté à deux dents. Sa nuque est ornée d’un peigne
semblable à ceux qu’en France on met aux jeunes filles pour leur tenir le front dégagé. Ce grand dignitaire, qui est encore jeune, est accompagné d’unedizaine de naturels fort peu vêtus et qui portent dans leurs chevelures des bouquets de plumes de coq fixés à l'extrémité de petites baguettes. Il vient nous saluer et nous souhaiter, dit-il, la bienvenue. Sa dignité ne résiste pas à une assiette de riz assaisonné de caril et, sans facon, il s’accroupit sur ses talons, au milieu de son escorte, et mange avec gloutonnerie en se servant de ses dix doigts comme de fourchette. Mis en bonne humeur par ce repas, le garde du corps de Bonga nous cède, pour quelques verroteries, les deux peignes qui ornent son chef, et nous remercie du marché. Parmi les cucurbitacées qui pendent aux branches des jujubiers de la berge du fleuve, nous en remarquons une de la grosseur d’un petit melon et que les indigènes désignent sous le nom de Cituguva. Il est recouvert de petits mamelons terminés par des pointes très aiguës; sa nuance est vert-olive, tacheté d’un grand nombre de points d’un vert plus pâle. Ge fruit renferme des pépins qui sont en tous points semblables à ceux du concombre domestique, seulement ils sont répartis entre cinq cloisons très minces. Chaque pépin est entouré d’un peu de chair aqueuse comme celle du concombre, et le tout est placé dans une alvéole plus ferme. Le cituguva n’est pas mangé par les noirs. En continuant notre route, nous constatons que la rive droite est peu élevée et couverte d'arbres; le sol est sablonneux. Le courant est extrêmement rapide, et c’estavec de grandes difficultés que nous naviguons en buttant à chaque instant contre des roches submergées. La rive gauche ne semble pas changer d'aspect; nous voyons tou-
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jours une côte boisée qui suit parallèlement le fleuve à 200 ou 300 mètres du bord.
Enfin, nous nous trouvons devant Massangano, résidence de Bonga. Le fleuve est d’une violence inouïe et les tourbillons très fréquents. La rive droite est remplie de grosses roches. Nous passons devant la demeure de Santa-Cruz, maison en roseaux recouverte de pisé, précédée d’un belvédère et garnie de deux fenêtres à volets verts. Toutes les habitations du prazo sont construites au milieu des rochers ; des blocs ont été disposés pour former une éstacade avec meurtrières. Une barrière de troncs d’arbres entoure le tout.
Chose honteuse que la plume se refuse à écrire, deux crâänes humains blanchis par le temps sont plantés au sommet des poteaux de l’entrée principale, servant d’épouvantail aux oiseaux et de lecon aux voyageurs. Ces crânes sont ceux des officiers tués dans la dernière campagne dirigée contre Bonga. Au commencement de 1880, il y en avait cinq, mais le gouverneur de la ville de Tête, lors de la visite qu’il fit à Santa-Cruz, en racheta trois qu’il paya en marchandises de la valeur de 400,000 reis ou environ 2,225 fr. de notre monnaie (Lettre officielle du gouverneur, en date de Tête, 30 juillet 1880). Ce qu’il y a de plus choquant dans cette exhibition, c’est que Bonga est capitaô-mor de Massangano et, par conséquent, qu’il est chargé de maintenir l’honneur du drapeau dans son district. Il peut donc, si cela lui plait, planter le pavillon sur son eringa et couvrir, de cette façon ironique, ceux qu’il a tués. Il faut que le gouvernement de la métropole soit bien faible pour ne pas rappeler à d’autressentimentsl’Indo-Portugais qui règne à Massangano(!). On nous dira peut-être que le gouvernement de Lisbonne n’y peut rien ; on nous rappellera que trois fois déjà Bonga s’est mis en insurrec-
(!) À Provineia de Moçambique e o Bonga, 1 br. in-8, Lisbonne, 18.., par M. J. Oli- . veira.
tion, que des troupes ont été envoyées contre lui, qu’elles ont été décimées et battues et que les trois chefs des expéditions sont morts au champ d’honneur. Nous répondrons avec raison que le Portugal n’a pas fait ce qu’il fallait pour abattre le despote, le détrousseur de passants qui réside à Massangano et qu'au lieu de faire venir à pied de Quilimane, Senna et Tête, quelques centaines de soldats coloniaux, il eût dû faire remonter le fleuve par deux canonnières qui, en moins de quarante-huit heures, auraient, sans avoir perdu un seul homme, balayé toutes les povacaô, d’où les anciens marchands d’esclaves se moquent de lui. Qu'on n'oublie pas que Massangano est en pleine colonie ; ce n’est pas un État situé à la limite de terres indépendantes dont Le territoire n’est couvert par aucun pavillon civilisé. C’est, nous le répétons, une terre portugaise, et la preuve c’est que le Portugal ne permettrait à aucune puissance d’en prendre possession. Il faut que la colonie mette à la raison cet éhonté voleur, et que le Portugal proclame enfin la liberté dans toute la Zambésie. Quand on n’a pas la force nécessaire pour assurer la sécurité et la vie des colons, on ne garde pas inerte un pays semblable; on le cède … à un gouvernement dont le bras est plus ferme ou on se le laisse prendre, soit en luttant, soit en y mettant beaucoup de bonne volonté. Ceux qui sont au courant de l’histoire de la province de Mozambique comprennent ce que nous voulons dire, mais que nous ne pouvons pas expliquer longuement ici. |
Le Bonga qui gouverne en ce moment a succédé, en 1878, à son oncle, le plus féroce des mulâtres du pays. C’est un homme jeune encore, qui s’enivre fréquemment et qui, dans les moments d’oubli qui suivent ses libations, est capable de toutes les’atrocités possibles.
Voici sur son prédécesseur une petite anecdote qui nous à été racontée par une personne du pays, digne de confiance. Vers 1876, un prélat de Goa remontait le Zam-
bèse et allait visiter Tête, ville qui dépend de son archevêché ; il s’arrêta un soir à Massangano et y fut bien reçu. A la nuit, le chef donna un batouck en l'honneur de son hôte. Surexcité sans doute par le pombé qu’il avait bu, Bonga I fit dire au prélat qu’il désirait le voir danser au son du tambour. Naturellement, l'archevêque n’accepta pas cette plaisanterie et renvoya les émissaires de Santa- Cruz avec un refus formel. Bonga entra en colère et signifia au prélat qu'il allait le faire exécuter par ses noirs, séance tenante, s’il ne revêtait pas ses habits sacerdotaux et s’il ne faisait pas quelques figures avec les négresses assemblées pour la fête. Bonga, qui avait tant de crimes sur la conscience, aurait certainement tenu sa promesse, aussi le prélat fut-il obligé d’accéder à son ordre. Le lendemain, Santa-Cruz refusa au voyageur de le laisser continuer sa route et l’obligea à rebrousser chemin vers Senna.
Au delà de Massangano, on rencontre la Luyena ou Aruenha, affluent de la rive droite, qui coule au pied des trois mamelons de la Serra Pingua ; son eau claire et verdâtre contraste singulièrement avec celle jaunâtre et boueuse du Zambèse. |
À 3 kilomètres de là, un vaste banc de sable se détache de la rive gauche près des rochers de Machili. Nous l’abordons pour chasser un hippopotame qui se promène gravement au soleil. Quoique l’animal se trouve au moins à 300 mètres de nous, nos noirs tremblent et nous supplient de fuir au plus vite. Comme nous ne voulons pas les écouter, ils consentent à nous déposer sur le sable ferme, et nous prennent sur leurs épaules pour nous transporter, mais leurs jambes leur refusent tout service et ils nous jettent à l’eau. Nous sautons sur quelques pierres, nous gagnons ensuite le banc de sable et courons sus à l’hippopotame, qui nous laisse approcher à 50 mètres et se sauve au Zambèse. Nous arrivons sur la piste au moment où l’a-
108 VOYAGE AU ZAMBÈSE. de
nimal n’est plus qu'à 20 mètres de nous, et deux balles de fusil express, logées successivement dans sa tête, lui font faire un bond dans l’eau où il coule A En ce moment, un deuxième hippopotame se montre à 150 mètres du fan de sable et barbote dans l’eau d’une manière inquiète, semblant attendre son compagnon. Nous en avons vu un troupeau de six au même endroit.
. Nous traversons ensuite le banc de sable pour gagner la terre ferme que nous abordons sur le territoire du Praen Nhancoma. En face est celui de Chibater.
Les berges du fleuve qui dépendent du prazo Nhancoma sont élevées de 3 mètres et la rive est en friches, tandis que celles de la rive droite sont plates. Sur cette dernière s’apercoit le village de Bonga, qui est proche le fleuve et composé d’une cinquantaine d'habitations ; plus loin, on rencontre Tipué. Au delà des rochers qui forment la Serra Pingua, commence, sur la rive droite, une longue colline qui semble suivre le fleuve.
Obligés de nous rapprocher de la rive gauche, nous
passons devant les villages de Scassanhéa, Casa Dona Paula et Mussôna, peu éloignés les uns des autres, et arrivons à l'embouchure du Muaraze, rivière dont nous parlerons plus en détail dans un chapitre spécial.
Près du Muaraze, le courant est excessivement violent, et c’est avec peine que l’on peut atteindre l’ile de Mach roumba, qui, formée de blocs de grès houiller recouverts d’une couche assez épaisse d’alluvions, est habitée et cultivée. Au delà de l’île, de nouveaux bancs de sable obligent à louvoyer dans tous les sens ; on suit la rive gauche, où l’on rencontre la Nhialéga, rivière de peu de largeur; près de là, le Loan de Christian et ensuite le Revugo, qui n’est qu’à 2 kilomètres en aval de la ville de Tête, cheflieu du district du même nom et résidence d’un gouver: neur.
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Tête.
Tête, l’une des plus anciennes villes habitées par les Portugais dans leurs colonies africaines, est aujourd’hui bien déchue de sa splendeur. Un fort situé à peu de distance du grand fleuve la protégeait jadis et une muraille, dont il ne reste actuellement que des vestiges, pouvait garantir les habitants des incursions des Landins et des Cafres qui viennent de temps en temps piller la ville et ranconner les rares trafiquants qui osent encore y habiter.
Située sur la rive droite du Zambèse, la ville de Tête est à peu de distance de la Sierra Caroeira, dans une avancée de terre qui devient une grande île au moment de la saison des pluies. C’est dire qu'entre la ville, bâtie sur des rochers de grès gris, et le contrefort nord-ouest de la montagne, se trouve une vallée assez profonde, de 1,500 mètres de largeur qui, pendant les inondations, est complètement couverte par les eaux et sert de déversoir à cette partie du Zambèse qui peut avoir de 700 à 800 mètres de largeur en cet endroit, au mois de juillet.
Tête est la résidence d’un gouverneur militaire dont le pouvoir s'étend depuis Zumbo jusqu’à Senna. Il habite un palais dit du Gouvernement, dont l'entrée regarde le fleuve; cette habitation est la plus misérable de toutes celles que les Européens ont fait construire dans le pays. On avait décidé, il y a quelques années, de faire des travaux dans la ville, d'y ouvrir une rue et de bâtir une nouvelle maison au gouverneur. L'administration des travaux publics de la province envoya une équipe de conducteurs des ponts et chaussées et l’on jeta les premières bases du travail. Une route parallèle au fleuve fut ébauchée, on marqua l’em- placement de deux ponts que l’on recouvrit de madriers et l’on commença la demeure du chef du district. Le travail dura peu de temps et l’on fui obligé de le suspendre faute de fonds; l’équipe retourna à Quilimane laissant toutes ses
entreprises inachevées. Les ponts sont effondrés et détruits; de la maisoï, il ne reste que les quatre murs; quant à la route, elle est peu praticable, |
L'ancienne rue de Tête est encaissée entre deux petites collines couvertes d'énormes blocs de grès houiller au milieu desquels poussent des plantes dont on pourra certainement tirer parti un jour; ce sont entre autres l’indigo (Anil indigofera), le pavot épineux et Le fede-fede.
Les habitations des Européens, construites en torchis et recouvertes de chaume, sont au nombre d’une trentaine; elles appartiennent pour la plupart à des officiers mariés à quelques femmes du pays ou à des négociants qui impor-
tent des spiritueux frelatés et des étoffes de diverses pro-
venances.
Une misérable église en ruines, dans laquelle on n'ose plus célébrer le culte, est fermée depuis longtemps. Un fort de nouvelle construction, situé à mi-chemin de la Caroeira, est bâti en pierres reliées entre elles par un gà-
chis de terre ; la forme en est quadrangulaire avec bastion
à chaque angle.
La propreté de la ville laisse fort à désirer; les immondices sont jetées dans la rue et enlevées par les nombreux porcs qui parcourent journellement la cité et par les hyènes ou Kisoumbes qui pénètrent parfois jusque dans l’intérieur des habitations. La nuit, le sommeil est troublé par les hurlements des chiens; malheur aux oreilles peu habituées à ce concert désagréable!
Dès le coucher du soleil, vers les 6 heures, on se confine dans sa maison: il faut des cas exceptionnels pour qu'un habitant sorte de chez lui et aille en visite chez un autre. Les rues ne sont pas éclairées et l’on risque à chaque pas de tomber dans les roches qui encombrent les passages ;
puis il faut se méfier des mauvais drôles qui ne demandent
qu'à profiter de l’obscurité pour dévaliser les quelques blancs que leurs affaires appellent au dehors. Il n'existe
PRIT Vie PUS SES NAT
aucune police dans la ville, sauf celle que l’on fait pour son propre compte lorsqu'il y a utilité à se protéger au dehors. :
Ce qu'il y a de mieux installé à Tête, c’est l’infirmerie militaire qui sert d'hôpital civil pourles blancs et Les noirs. Elle est presque au bord du fleuve, dans la partie sud-est de la ville, et dirigée par le médecin du bataillon en garnison à Tête ; un infirmier en est le seul surveillant.
Le cimetière catholique de Tête est situé sur la rive droite du fleuve, à l’ouest de la ville; il est clos d’un mur en maçonnerie. On n’y remarque qu'un monument en pierre taillée; tous les autres consistent en de petits monticules en maçonnerie sèche, sans inscriptions.
Quelques troupeaux de bœufs et de chèvres sont la propriété de deux ou trois personnes ; ces nombreuses têtes de bétail ne représentent qu’une faible fortune vu leur peu de valeur dans le pays (une chèvre se vend pour deux à trois brasses de coton, soit de 1 fr. 10 c. à 1 fr. 60 c.). Ces animaux sont fort mal soignés, leur seule nourriture consiste à aller manger les mauvaises herbes qui poussent dans la vallée située entre le fort et la Serra Caroeira; ils partent à 8 heures du matin sous la conduite de deux ou trois enfants et ne rentrent dans le taudis qui leur sert d’écurie qu’au coucher du soleil.
Une douzaine d’ânes gambadent dans les rues de Tête et broutent les plantes qu’ils y rencontrent. Ces ânes, fort beaux du reste, vivent en véritables rentiers, passent leur existence à pâturer et à dormir dans les rues sans aucun gardien. Chose étonnante, il n'arrive jamais d’accidents, malgré le grand nombre d’enfants qui pullulent dans la cité. Il faut que les Portugais de la colonie soient aussi paresseux qu'ils le sont pour ne pas employer ces animaux à un travail utile. Leurs femmes, agenouillées devant une meule de pierre, écrasent le grain à la manière des Cafres, tandis que les ânes se reposent en liberté. Il serait si facile
d'établir des moulins mus par ces animaux lorsque les vents, violents et fréquents dans ces parages, ne les feraient pas tourner. Ces gens, venus soi-disant pour civiliser le
pays, n'ont su jusqu'à présent qu'imiter la brutalité des
Sauvages. | Aïnsi, une chose nous a frappés pendant notre séjour à Tête: c’est que les coups sont distribués le plus généreusement les dimanches et les jours de fêle; et nous nous sommes souvent demandé à quoi attribuer cette coïncidence. Toute la population blanche est catholique et assiste règulièrement à l'office qui a lieu dans la maison commune. Est-ce que peut-être l’Européen rentré chez lui voudrait faire des prosélytes et se servirait de cuir d’hippopotame comme moyen de persuasion? Ou bien encore quand le Portugais a bu, les noirs sont-ils ivres et doivent-ils être punis pour cela? Secret de la vie privée ! aussi peu connu que toutes les infamies commises dans la Zambésie depuis qu’on y a planté le drapeau de la civilisation! Certes, Livingstone avait raison lorsqu'il écrivait les lignes suivantes, et ce qu’il a constaté de visu existe encore aujourd’hui : « Les Portugais de Tête poussent « l’intempérance et les autres vices tellement loin, que « nous sommes surpris, non pas de ce qu'ils ont la fièvre, « mais de ce que la fièvre ne les a pas déjà tous empor- « tés. Leurs habitudes seraient mortelles sous n'importe
« quel climat. » Et ailleurs : « Loin de ressembler à leurs
« pères, ils sont des maïîtres impitoyables ; leur brutalité « envers leurs esclaves est un fait reconnu et justifie cette « parole d’un homme rempli d'humanité : Dieu a fait les « blancs, Dieu a fait les noirs; c’est le diable qui a fait les « Portugais! »
Les hirondelles sont très nombreuses à Tête; comme les fenêtres manquent généralement de fermeture, ces gentils oiseaux font leurs nids dans les chambres des habitations. Le soir, on voit des bandes nombreuses de chauves-
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