Esdras, n, 2K, Nibéuiie, vu, 3i, xi
4. 1 Macc. ix, 50 et Jos., Aut. Jud., xiii, 1, 3. 5 Bell. Jud., iv, 9, 9.
ET AUTOUR DE LA MER MORTE. 383 Kn quittant Beitin nous avons gagné, par des chemins détestables, l'Ouad-et-Tayebeh , que nous avons coupé, avant de parcourir de nouveau, dans toute sa longueur, l'Ouad-el-Haramieh. Celui-ci est maintenant rempli de fleurs délicieuses, et quelques coins de terre, semés par la main de Dieu, ressemblent à des parterres d'anémones et de renoncules , dont les couleurs variées se marient d'une façon délicieuse. Nous revoyons, en passant, les caves funéraires qui sont plus nombreuses d'un côté que de l'autre de la vallée, puis les antiques citernes de PÀyn-el-Haramieh , et nous nous retrouvons , après avoir franchi l'ouad , entre les villages de Yabroud et de Selouad. Un peu au delà de Yabroud, nous commençons à gravir, sur le flanc d'une colline élevée, une côte très-difficile pour les chevaux, et qui, au moment même où l'obscurité arrive, nous amène au village de Sindjil. C'est un misérable village bâti en amphithéâtre, au sommet de la montagne qui flanque au sud la belle ot large vallée qui conduit à T ourmous- Aya et à Seiloun , l'antique Silo.
Nos bagages sont arrivés au gîte avant nous, et en passant tant bien que mal par-dessus quelques terrasses de maisons, en nous faufilant dans les étroits couloirs qui séparent celles-ci, nous mettons pied à terre en face de l'habitation où nous recevons l'hospitalité pour cette nuit. C'est un effroyable bouge, bien digne de figurer à côté de tous ceux que nous avions hantés jusqu'ici dans les villages arabes. Mais à la guerre comme à la guerre! nous y sommes faits maintenant, et nous sommes si contents d'être en route, que le taudis où nous allons passer une nuit, nous fait l'effet d'être plus agréable que notre cellule de la Casa-Nuova. Ingrats que nous sommes! Patience! le châtiment de ce blasphème ne se fera pas attendre, et dans quelques heures, nous apprécierons notre gîte et sa population à leur juste valeur.
En longeant l'Ouad-el-Haramieh, j'ai pu nVédifier sur le compte de la haine telle que la conçoivent les Arabes. Depuis quelques minutes j'apercevais des oliviers et des figuiers, dont l'écorce avait été enlevée très-artistcment , sur une zone de la largeur de la main. Le terrain placé à droite du chemin présentait ce spectacle sur une assez grande longueur; il était bien clair que c'étaient des arbres condamnés à mort. Je demandai à Matteo d'où pouvait provenir un pareil acte de barbarie. — Cela se pratique beaucoup dans notre pays, me répondit-il ; quand on n'aime pas quelqu'un , on lui tue ses arbres. Il est vrai que le propriétaire des arbres tués, cherche le tueur, et se donne le plaisir de le tuer, quand il le trouve... Ici, ajouta-t-il, il y a tant d'arbres perdus, qu'il me paraît probable qu'il s'agit d'une inimitié de village à village. Un homme, dix hommes même n'auraient pu faire tant de besogne en une nuit; toute une population a dû se mettre à l'ouvrage. Mais aussi, gare les coups de fusil ! avant peu il n'y aura pas que des arbres qui mourront. — On conçoit que j'aie écouté avec le plus vif intérêt, cette explication d'un fait dans lequel je voyais se refléter si bien l'intelligence et la bonhomie arabes.
Notre gîte est encore partagé en deux étages. L'estrade haute nous est dévolue , à nous et à nos couchettes; la salle basse sert de cuisine, de dépôt de bagages, de salle à manger et de chambre à coucher pour nos serviteurs. Au reste, le haut est aussi peu agréable à habiter que le bas, et la vermine de Sindjil entend parfaitement son métier. Ceci revient à dire que nous avons passé là une détestable nuit. Pour surcroît d'ennui, quand nous commencions à sommeiller, vers deux heures du matin, nous avons été éveillés par un coup sourd, suivi d'un cri de détresse et de gémissements douloureux. Chacun de nous a sauté à bas de sa couchette, pour s'enquérir au plus vite de ce qui se passait. C'était maître André qui venait de
ET AUTOUR DE LA MER MORTE. 385 se faire assommer. Voici comment. La porte de clôture de notre logis était une porte sans gonds, une vraie porte à toutes fins. Pour interdire aux indiscrets l'entrée de nos appartements, l'Arabe qui nous les avait loués, avait eu l'ingénieuse idée d'appliquer sa porte mobile contre la baie, en plaçant au-dessus une énorme pierre qui, tassant son pied dans la fange du sol, fixait et solidifiait tout le système de fermeture. André avait été pris de la fantaisie de faire une petite promenade au clair de la lune; pour sortir, il avait tiré la porte à lui, comme on tire une vraie porte, et le moellon mis en équilibre par-dessus, lui était tombé d'aplomb sur le crâne d'abord, puis sur le nez et sur la joue gauche , entamant et meurtrissant tous les points atteints : on voit que cette fois l'aventure d'André n'était pas une plaisanterie, et qu'il aurait parfaitement pu se tuer raide. L'abbé a prodigué tous les soins possibles au blessé; après avoir bien bassiné les plaies avec de l'eau fraîche, il les a fermées avec de larges bandes de taffetas d'Angleterre, et nous nous sommes rendormis, pleinement rassurés sur les suites de cet accident fâcheux sans doute, mais beaucoup moins grave qu'il n'aurait pu l'être.
Maintenant je dois faire l'humble confession d'une vilaine action dont j'ai ma part de responsabilité. Le lendemain, en voyant ce grand André tout de rouge habillé, avec son front, son nez et sa joue bariolés de noir, il n'y a pas un de nous qui n'ait eu l'indignité d'être pris d'un fou rire. Jusqu'alors je n'avais jamais rien rencontré de plus ridicule que cette figure de carnaval, et j'avoue qu'en la voyant, le sentiment de la compassion ne pouvait jamais venir qu'en seconde ligne; chaque jour du moins, pendant tout le reste du voyage, nous en avons tous fait l'épreuve.
A quelques cents mètres plus loin, vers l'ouest, sont des
ruines qui portent le nom de Rharbet-Sindjil. Je ne les ai pas ii. 16
visitées et je ne sais pas en quoi elles peuvent consister. A quelle époque le village s'est-il déplacé, s'il s'agit d'un simple déplacement, ou quelle est la localité ancienne dont le village moderne a pris la place? .le l'ignore entièrement.
Ce matin, à huit heures et demie, nous avons quitté Sindjil et nous nous sommes acheminés vers Naplouse, où nous comptons arriver d'assez bonne heure. Toute la caravane est en bon état, a l'exception du pauvre André, qui fait une piteuse figure et dont tout un côté de la face est ecchymose1. Le malheureux a du recevoir un effroyable coup, pour être en cet état; néanmoins il fait assez bonne contenance et il n'est pas le dernier à cheval.
En sortant de Sindjil, nous avons pris un chemin bien plus raide encore que celui qui nous y a amenés hier soir. C'est une sorte d'échelle en zigzag qui nous jette droit au fond de la vallée. Une fois arrivés là, je suis loin de regretter de m' être risqué sur un pareil casse-cou, car je trouve quelques assises d'un antique monument, construit en blocs énormes, exactement semblables à ceux des murs salomoniens de Jérusalem. Comme pour ceux-ci , les joints sont encadrés par un large cordon piqué, qui donne aux blocs l'aspect de pierres taillées en bossage. Les Arabes de Sindjil, que la curiosité a conduits avec nous jusqu'au fond de la vallée , ne peuvent me fournir aucun renseignement précis sur cette ruine, à laquelle ils appliquent le nom de el-Hammam, la Source chaude, ou le Bain. \ gauche de la ruine, sont deux puits taillés dans l<4 roc.
Laissant Seiloun sur notre droite, nous franchissons le rideau de collines placé devant nous, et nous venons repasser
auprès du Khan-el-Loubbao et de sa citerne. Le fond de la vallée où est assis le khan, est en ce moment couvert de la plus riante verdure; les champs que Ton ensemençait, il y a deux mois, sont aujourd'hui magnifiques et promettent une belle moisson. Là , encore , comme dans tous les fonds que nous avons déjà traversés, les pluies ont fortement détrempé le sol, et nos pauvres chevaux ont toutes les peines du monde à ne pas s'embourber plus que de raison. Du Khan-el-Loubban, en suivant toujours, mais en sens inverse, la route que nous connaissons déjà si bien, pour l'avoir parcourue en nous rendant à Jérusalem, nous venons, comme la première fois, faire la halte du déjeuner auprès des ruines du Rhan-es-Saouyeh.
Nous n'y faisons pas un long séjour, et au bout d'une demiheure nous repartons. Nous gravissons alors le double étage de fortes collines qui nous sépare encore de la belle et large vallée qui doit nous conduire à Naplouse. La montée et la descente, assez difficiles, qu'il nous faut franchir, portent un nom, que j'obtiens cette fois de mes moukres, c'est l'Aqbat- Zatarah ou Djatarah. Là , se voient des ruines, que je n'avais pas remarquées à mon premier voyage, et qui sont probablement les ruines de constructions militaires. Elles consistent en murailles de très-gros blocs, qui barrent le passage, et en deux enceintes carrées, de même appareil, qui se voient à une certaine distance l'une de l'autre, et à droite du chemin. 11 serait fort curieux, sans aucun doute, d'étudier ces ruines avec soin , et de rechercher à quelle localité antique peut se rapporter le nom moderne Djatarah. J'avoue que, pour ma part, je n'en connais aucune, et que je proposerais plutôt de voir dans ce nom une altération du mot hébreu vu, Djadar, ou rrro , Djadarah , qui signifie enceinte, mur, lieu fortifié par un mur. Ce nom convient si bien à ce que présente de ruines le chemin difficile de l'Aqbat-Djatarah, que je n'éprouve
qu'une bien faible hésitation à considérer mon hypothèse comme très-admissible. En ce cas, l'Aqbat-Djatarah aurait été défendu par une simple forteresse , dont la construction pourrait bien être due aux rois d'Israël, qui avaient souvent des démêlés avec les rois de Juda.
Je regarde encore comme des constructions militaires, sinon de la même époque, du moins d'une époque très-reculée déjà, les deux ruines opposées que l'on aperçoit sur les flancs de la belle vallée dans laquelle descend l'Aqbat-Djatarah. L'une est placée à gauche , un peu au sud du village d'Haouara. L'autre, placée sur le flanc opposé, vis-à-vis de Haouara même, est une ruine carrée, fort importante, construite en pierres de taille d'un appareil très-régulier, et qui me semble d'une haute époque. 11 y aurait là, sans aucun doute, un trèsbel édifice antique à reconnaître, et je le signale à l'attention des voyageurs futurs.
Le fond de la vallée était tellement détrempé partout, que nous avons abandonné la route qui y est tracée, pour suivre , à travers champs , une autre route placée , pour les besoins de la saison des pluies, sur le côté gauche de la vallée. Arrivés au flanc du Garizim, nous avons pris, sur celui-ci , une route beaucoup plus courte, mais aussi beaucoup plus difficile que celle qui passe dans la plaine , près du Puits de Jacob, et, en cheminant à travers des pelouses couvertes de charmantes asphodèles en fleur, nous sommes arrivés d'assez bonne heure dans la délicieuse vallée de Sichem , ou de Naplouse; tout y est verdoyant, tout y est fleuri, les plus belles eaux y murmurent. C'est un séjour enchanteur que cette vallée, et je conçois à merveille la prédilection marquée que les patriarches avaient pour elle.
L'aspect de Naplouse gagne énormément, lorsqu'on sort de Jérusalem, si sérieuse et si triste. Naplouse est bien toujours
boueuse et sale, sa population est bien toujours fanatique et insolente; mais la ville se remue, mais elle travaille, mais elle vit, et, par comparaison, on la trouve charmante. En marchant dans des rues qui sont de vrais canaux, où coulent des torrents d'eau vive, nous avons regagné notre gîte du premier passage à Naplouse. Comme l'autre fois, nous y avons été reçus avec une extrême prévenance , et nous y voilà installés pour deux ou trois jours.
i8 FÉVRIER.
Nous avons demandé nos chevaux pour huit heures du matin , afin de faire la course de Sebastieh, qui a pris la place de Samarie, la capitale des rois d'Israël. Après l'excellente nuit que nous venons de passer, nous sommes frais et dispos, et la promenade que nous devons faire est si peu longue, que nous allons avoir une journée délicieuse et bien remplie. Le temps est très-beau; il n'y a pas un nuage au ciel, et le soleil, si nous n'y prenons garde, pourra bien nous jouer un mauvais tour, tant il est ardent.
Comme toujours nous avons eu une heure de retard, et il était neuf heures lorsque nous avons franchi la porte de Naplouse ; puis, traversant un vaste bourbier qu'entretient un cours d'eau large et vif, nous gagnons le flanc droit de la vallée de Sichem. Une fois de ce côté, nous longeons des vergers magnifiques déjà couverts de ravissantes fleurs, et nous longeons la vallée de Sichem que nous descendons à l'ouest , c'est-à-dire vers la mer.
A une demi-lieue de Naplouse, nous passons à côté d'une source, qu'on me nomme Ayn-beit-lba, et que recouvre une citerne voûtée antique , de travail grec , ou tout au moins romain des beaux temps. Le gros ruisseau, dont nous longeons
l'JO VU Y AU E EN SYK1E
la rive droite, et qui pari de Naplousc, devient plus tard une véritable rivière, et c'est lui qui forme, sur la côte de la Méditerranée, le Maïet-et-Tcmsah (l'eau des crocodiles), avant de se jeter a la mer sous le nom de Nahr-Àraouf. Strabon 1 mentionne une Kpoxoàeftwv woXiç, qu'il place entre Akè et la tour de Straton. Entre ces deux localités (dit-il), se trouvent le mont Karmel, et rien de plus que des noms de ville (roXiyviwv), telles que Sycaminon polis, Boucolon et Krokodeilon polis. Probablement cette dernière devait être située près de l'étang qui s'appelle encore Maïet-et-Temsah. Des crocodiles ont-ils réellement vécu dans cet étang, c'est très-probable. En existet-il encore? Très-probablement non, et ils auront été détruits, sans doute, à une époque fort reculée.
Je reviens à la route de Naplouse à Sebastieh. Peu après avoir rencontré l'Ayn-beit-lba, on commence à gravir le liane droit de la vallée, pour gagner le village de Zaouata, qui est placé sur la hauteur, et à gauche duquel passe le chemin de Sebastieh. En avant de la position correspondante à celle de Zaouata, mais sur le flanc gauche de la vallée de Sichem, se voit le village de Rafidiah. Ce nom semble se rapprocher beaucoup de celui de Rabith (ville de la tribu d'issakhar, citée dans Josué, xxix-20), mais malheureusement le terrain sur lequel est bâti Rafidiah n'a jamais, je crois, appartenu à la tribu d'issakhar. Il n'y a donc là qu'une ressemblance illusoire de dénomination.
Au delà de Rafidiah, vers l'occident, on voit un second village qui se nomme Beit-lba. L'identité du nom de ce village avec celui d'une fontaine qui se trouve si loin de lui, me fait croire que j'ai été trompé par le moukre auquel je demandais comment s'appelait la fontaine. Le nom du v illage qu'il avait alors devant les yeux, lui aura peut-être suggéré l'idée d'appliquer ce même nom à la source, le tout pour ne point paraître un
LT AUTOUR DK LA M Kit MOKTK. 394 ignorant , et pour me faire plaisir. C'est là un doute que je crois assez légitime et que je soumets en tout»; humilité aux voyageurs qui verront après moi la fontaine et le village. Audessus de Beit-lba, et toujours sur le liane gauche de la belle vallée de Sichein, se trouve le village de Beit-Ouazan, et enfin, plus haut encore que Beit-Ouazan , mais sur une montagne placée en arrière, paraît une localité qui se nomme Qalaat-el- Djeneh. Je ne connais aucune identification avec des noms antiques à proposer pour ces localités modernes.
Après avoir atteint le village de Zaouata, on descend immédiatement dans une vallée peu profonde, où l'on trouve le ruisseau nommé. Nahr-Zaouata ; on remonte le flanc opposé, et, après avoir traversé un plateau assez pierreux, on entre immédiatement dans un délicieux vallon fort étroit, admirablement vert, et planté d'oliviers; sa direction est juste à l'ouest-nordouest. Sur son flanc droit est placé un oualy nommé Scheikh- Châaly, qui domine le vallon dont le nom estkhallet-el-kenisah (le trou de l'église). Celui-ci a à peine quelque cent mètres de longueur, et il est fermé par de ravissantes collines boisées, sur lesquelles on voit, à gauche, le village d'en-Nakourah. C'est à la hauteur de ce village que le vallon tourne au nord, pour aboutir presque immédiatement au village de Sebastien , dont l'église ruinée, semblable à s'y méprendre à une église ruinée de Normandie, a donné certainement son nom au Khallet-el-Kenisah. Pour en finir avec ce charmant petit vallon, je dirai qu'on s'y croit à mille lieues de la capitale du royaume d'Israël, et qu'on est presque tenté d'y reconnaître un joli ravin des Pyrénées. Un large ruisseau, qui roule en cascades successives, à travers de beaux arbres et de verdoyants gazons, prend naissance à quelques pas de là, au pied même du tertre sur lequel est resté debout un haut pan de mur de l'église de Saint-Jean. Une source magnifique forme, là même, un étang
dont le trop plein s'écoule par le ruisseau. En résumé, Sebastieh présente, au moment où on l'aperçoit, une miniature embellie de Saint-Bertrand-de-Coinminges.
Sebastieh est un village dont les habitants sont assez enclins à être insolents et grossiers, aussitôt qu'ils se croient dispensés d'avoir peur des gens; mais, est-on muni de bonnes armes , et se montre-t-on peu disposé à se laisser insulter, ils deviennent très-polis, très-prévenants, et l'on trouve parmi eux dix guides pour un. C'est le résultat de notre expérience de la matinée. Au reste, avec quelques piastres données à propos, et en faisant bien sentir qu'on nelesdonne, que parce qu'on le veut bien , on est à peu près assuré d'être bien reçu partout, même à Sebastieh, même à Naplouse, la ville la plus justement renommée pour l'impudence et le fanatisme de ses habitants.
Après avoir gravi les rampes assez douces qui conduisent au niveau de la plate-forme sur laquelle était établie l'église chrétienne de Sebastieh, nous mettons pied à terre, et, laissant nos chevaux à Mattéo et à Saïd, nous nous acheminons aussitôt, à travers les ruelles étroites qui séparent les maisons du village, vers la ruine gothique que nous avons aperçue de loin, avec un si doux souvenir de notre France bien-aimée ; quelques figures renfrognées essaient bien de se montrer par-ci, par-là, mais des paroles amicales à la manière de Mohammed, d'une part, et, de l'autre, la vue de nos fusils à deux coups et de nos pistolets, font bien vite l'office d'une baguette de fée qui changerait des ours en agneaux; nous nous établissons donc, sans façon, partout où une muraille nous offre un curieux débris d'architecture à étudier et à dessiner. En contre-bas de l'antique
église, est une sorte de mosquée, à côté de laquelle sont assis l'imam, vieillard à figure respectable, et quelques autres vieillards de ses ouailles; nous saluons, avec prévenance et poli-
ET AUTOUR DE LA MER MORTE. 393 tesse, tout ces braves musulmans qui, fort étonnés de voir des gens, en mesure de se faire respecter, leur témoigner du respect à eux-mêmes, et dans leur propre langue, deviennent aussitôt des amis pour nous. A partir de ce moment nous pouvons aller partout, et toutes les figures sont devenues bienveillantes.
L'église, dont la partie debout encore, est le fond du chœur et le mur de droite de la nef, est d'un élégant gothique du xn* siècle. Dans ces murailles sont encastrés quelques beaux débris antiques, dont je prends des croquis, sans que personne y trouve à redire. I/abbé prend en hâte le plan du saint édifice, et, une fois que nous Pavons suffisamment étudié , nous songeons à déjeuner. Le soleil est affreusement chaud , nous allons donc nous établir sur l'herbe, à l'ombre, et à côté de l'escalier qui descend à la mosquée, vraisemblablement établie dans une crypte de l'église chrétienne. Je prie l'imam et un ou deux de ses amis de partager notre repas frugal qui, pour eux, est un festin somptueux. Ils acceptent de grand cœur la bonne aubaine qui leur arrive , et on comprend que , pendant la demiheure que nous causons avec eux, pendant qu'ils se régalent à nos dépens, leur amitié et leur confiance prennent des proportions colossales: si bien qu'après le déjeuner l'imam nous offre d'entrer dans sa mosquée ; quelque tenté que je sois d'accepter, je crois plus sage de refuser, et je refuse , sous prétexte de respect pour les croyances musulmanes. Je joins à mon refus une vingtaine de piastres pour l'imam, et quatre ou cinq pour chacun des personnages importants que nous avons eus à déjeuner, nous échangeons des poignées de main qui , j'en suis sûr, nous sont données de très-bon cœur, et nous nous quittons, emmenant avec nous un guide que l'imam lui-même a chargé de nous conduire à toutes les ruines, et de nous faire respecter partout comme ses amis particuliers.
Traversant alors tout le village, nous arrivons bientôt à un chemin tracé au milieu des plus beaux vergers qu'il soit possible d'imaginer, et qui longe le flanc gauche d'un mamelon très-considérable, livré maintenant à la culture, et planté d'innombrables oliviers et figuiers. C'est sur ce monticule qu'exista Samarie, la capitale des rois d'Israël, après le schisme des dix tribus. Bientôt, des colonnes de calcaire dur, debout ou couchées, se montrent à nous, et nous arrivons enfin à une immense colonnade double, qui dut orner la rue principale de Sobastieh. Les colonnes sont doriques, elles ont un mètrequatre-vingt-quinze centimètres de circonférence et sont séparées, d'axe en axe, de trois mètres quarante centimètres. Il y en a cinquante-neuf debout et un grand nombre renversées. Avec l'aide d'Edouard, j'ai pris un croquis exact de cette belle colonnade qui suit les contours du monticule A son extrémité ouest, la colonnade s'élargit et forme une avenue de quinze mètres de largeur, qui aboutit à une entrée de la ville. Cette entrée est marquée par deux bases de tours rondes, de onze mètres de diamètre et en bel appareil , à partir desquelles commencent des lignes de murailles, en même appareil, dont la branche de gauche se dirige exactement au sud , sur une étendue de cinquante mètres environ, pour s'infléchir aussitôt au sud-est , tandis que la branche de droite forme une courbe concave vers l'extérieur et qui va aboutir à une base de tour plus petite, éloignée d'une cinquantaine de mètres de la grosse tour de droite de l'entrée de la ville. A partir de ces tours d'entrée, une route, bordée d'une belle allée de pierres fichées, existant encore sur une étendue de cent mètres, se dirige vers le fond d'une large vallée cultivée et close à l'ouest par une ligne de hautes collines verdoyantes, au delà desquelles sein-
i. Voy.>z pl. xlvi.
ET AUTOUR DE LA MER MORTE. 39o
tillent les flots azurés de la Méditerranée. C'est une des plus magnifiques situations qu'il soit possible de rencontrer au monde, et, franchement, les rois d'Israël avaient fait preuve de bon goût, en plaçant dans ce site enchanteur la capitale de leur royaume.
Nous avons donc étudié convenablement et tout à notre aise la belle colonnade de Sebastien, qui paraît avoir offert une double rangée de colonnes, à gauche de l'entrée de la ville, ce qui plaçait de ce côté une contre-allée de six mét rés de largeur. Lne semblable contre-allée ne pouvait exister à droite, puisque les colonnes de la grande allée forment une ligne immédiatement tangente au pied du monticule, sur lequel étaient sans doute les édifices principaux, royaux et religieux de la ville; ce monticule présente d'ailleurs en plusieurs pointe, et notamment vers l'entrée que j'ai décrite tout à l'heure, deux étages de murs de soutènement.
Après avoir examiné à loisir cette ruine éminemment curieuse, nous faisons gravir à nos chevaux le monticule même , assiette de Sainarie, et nous le parcourons dans toute sa longueur. Il est jonché de débris de toute nature, qui sont les indices irrécusables de la préexistence d'une ville importante. Au sommet nous trouvons, au bord d'un champ, trois tambours de colonnes en pierre, de un mètre vingt-huit centimètres de diamètre. Des colonnes pareilles et en pareille matière, sont beaucoup plus antiques que celles de la colonnade, qui sont évidemment contemporaines de la fondation de Sebastien sur les ruines de Samarie.
lne riante vallée, assez profonde, longe à gauche le monticule de Samarie, et au fond de celle-ci se montrent les restes d'une belle colonnade quadrangulaire, formée de colonnes qui paraissent semblables à celles de la grande allée. La face nord de cette enceinte compte encore huit colonnes debout, et la face
396 VOYAGE EN SYRIB
ouest six seulement. Un peu plus loin, c'est-à-dire vers l'extrémité orientale du monticule de Samarie, nous avons encore trouvé, à mi-côte, les traces d'une enceinte rectangulaire de colonnes, qui devait en présenter douze sur ses longues faces, et neuf seulement sur les petites. De cette enceinte, quinze colonnes sont encore debout, et elles sont de pierre calcaire
Il est évident qu'en passant quelques jours à Sebastieh, et en sachant gagner la bienveillance des habitants, on ne manquerait pas de faire des découvertes archéologiques d'une grande importance. C'est donc un point que je recommande expressément aux voyageurs désireux de tirer un bon parti de leur temps.
Une tradition inadmissible place l'église de Saint-Jean de Sebastieh, sur le lieu même où saint Jean-Baptiste fut mis à mort. Mais nous savons de science certaine que la décollation de saint Jean eut lieu à Machaeros, sur la rive orientale de la mer Morte, et par conséquent bien loin de là \ Il est possible que les restes du saint aient été apportés à Sebastieh ; mais voilà tout. Ce qui est sûr, c'est que la petite mosquée souterraine, ou plus exactement le oualy placé sous l'église, porte parmi les musulmans le nom de Naby-Iahya, et que pour eux il contient le tombeau de ce prophète, qui n'est, on le sait , autre que saint Jean-Baptiste.
Le nom de Samarie se trouve écrit de deux manières tout à fait différentes dans la Bible , poc 3 et pOO 4. Voici à quel propos ce nom lui fut donné et par qui : les rois d'Israël avaient pris pour capitale Tirsah 5 ; Omri, le sixième de ces