‹ Voyage autour de la Mer morte (volume 2)Chapitre 130 sur 211 · Lib. xvi · texte numérisé non relu

Lib. xvi

Avant de remonter à Zaouata, nous avons fait une halte assez longue au bord du ruisseau qui arrose la petite vallée placée en avant du village, et nous y avons recueilli, sous les pierres humides, la plus magnifique série de coléoptères, parmi lesquels nous avons rencontré les plus rares espèces recueillies, quelques semaines avant, sur la rive du Jourdain.

A notre arrivée à Naplouse , nous avons retrouvé nos amis Belly et Loysel , qui avaient essayé de dessiner et de peindre dans la vallée de Sichem, contre les murailles même de la ville; ils avaient été insultés par la populace, qui s'était montrée toute disposée à les assaillir à coups de pierres. Tout , néanmoins, s'était heureusement terminé, sans scène trop fâcheuse. Dans la soirée, MM. Hubeau. Delille et Wolf, arrivés à ÎNaplouse depuis une heure, sont venus nous rejoindre et nous donner l'explication de l'étrange contre-marche des moukres qui conduisaient leurs bagages, le jour de notre départ de Jérusalem. Le chef des moukres, profitant de ce que les bagnges avaient pris les devants, voulut exploiter la circonstance, et extorquer un salaire exorbitant aux voyageurs qui tinrent bon, et envoyèrent un exprès à leur petite caravane pour lui enjoindre de revenir. Le marché conclu avec ce maître fripon, fut immédiatement rompu, à son grand désappointement; d'autres moukres furent arrêtés par nos amis, et le lendemain ils purent se mettre en route.

Comme nous leur parlons avec le plus vif enthousiasme de notre magnifique promenade de la journée, ces messieurs forment le projet d'aller demain à Sebastieh, et Belly et Loysel, quoique assez peu antiquaires, se décident à les y accompagner. De notre côté, nous irons passer la journée sur le Garizim, où nous espérons trouver quelques ruines sinon importantes, du moins intéressantes.

Notre nuit a été excellente , et nous sommes parfaitement reposés. Malheureusement, la chaleur d'hier a un peu gâté le temps. Des nuages gris commencent à se montrer, et j'ai bien peur que notre promenade ne soit contrariée par la pluie. Comme nous sentons que plus nous tarderons et plus nous aurons la chance d'être mouillés, nous nous décidons à emporter notre déjeuner sur la montagne. Un grand jeune homme de la ville nous accompagne, et il n'est pas musulman. Est-il chrétien? est-il samaritain? Je ne puis le démêler, bien qu'à la nature des indications qu'il m'a données pendant notre excursion, j'aie été conduit à penser qu'il était un des membres de cette étrange secte.

A neuf heures et demie, nous montions à cheval , et, tournant la pointe ouest de la ville de Naplouse, nous commencions à gravir un large chemin qui conduit, à travers des vergers, dont en ce moment tous les arbres sont couverts de fleurs, à une belle fontaine d'eau vive, placée un peu au-dessus de la ville. De là on peut assez bien apprécier l'étendue actuelle de Naplouse, dont l'aspect général est charmant

Une fois la fontaine passée, le chemin se rétrécit de plus en plus, et il finit par disparaître tout à fait, lorsque les vergers qui le resserrent disparaissent eux-mêmes. On se trouve alors au bas d'un ravin assez large, ou plutôt d'une gorge fortement inclinée, et qui s'élève directement à une hauteur de quelques cents pieds, c'est-à-dire jusqu'au plateau du Garizim. Nous mettons pied à terre, et, tirant nos chevaux par la bride, nous commençons bravement notre ascension, qui n'est qu'ennuyeuse. Au bout d'un quart d'heure, nous touchons enfin au plateau si désiré, et nous trouvons immédiatement une espèce

de chemin que longent des amas de décombres, et qui, après cinq ou six cents mètres de parcours au plus, nous amène en face de ruines tellement importantes, que j'étais bien loin de m'attendre à une semblable bonne fortune.

J'ai sous les yeux une enceinte immense, construite en blocs d'un magnifique appareil; au premier coup d'œil, il est clair que l'âge de cette enceinte ne saurait être postérieur à l'époque du haut empire. Ne serait-ce pas l'enceinte du temple que les Samaritains construisirent sur le Garizim, à l'imitation de celui de Jérusalem? C'est ce que l'examen détaillé de l'enceinte en question nous apprendra tout à l'heure. Commençons par une visite rapide des ruines qui nous entourent ; nous déjeunerons ensuite, puis nous reviendrons étudier en détail ce curieux monument que j'aurai certainement le plaisir de lever le premier.

Notre guide de Naplouse n'a pas manqué de nous dire, en arrivant devant ces ruines vénérables, que c'était le temple des Samaritains ; mais, dans le doute où je suis encore aujourd'hui sur la foi qu'il professait, je ne voudrais pas donner son assertion pour plus déterminante qu'elle ne l'est en réalité. Nous verrons, d'ailleurs, que le monument parle parfaitement par lui-même, et, qu'en l'étudiant avec toute l'attention qu'il mérite, on ne tarde pas à être convaincu qu'il n'a été construit que pour servir à un culte quelconque.

En longeant la grande face qui regarde l'ouest, on rencontre, un peu avant son extrémité méridionale, une sorte de plate-forme composée de grosses masses de pierre , à contours irréguliers, encastrées les unes dans les autres, mais dont la surface paraît avoir été aplanie. Sont-ce des blocs rapportés, est-ce le roc qui affleure? C'est ce qu'il est bien difficile de décider au premier abord. J'avoue, cependant, que les joints n'ont pas l'air de fissures naturelles, et qu'en y regardant

de près, j'ai acquis pour mon compte la conviction que là était un travail humain qui, en ce cas, remontait, sans aucun doute, à une antiquité très-reculée. Cette fois encore la tradition m'est venue en aide, car mon guide, m'arrètant vis-à-vis de la plate-forme en question, me dit : — Ceci est la Haraquah, c'està-dire le lieu où les Samaritains brûlent les victimes offertes en holocauste, et qui sont égorgées en un autre lieu que nous verrons tout à l'heure. Cette plate-forme s'appelle auasi el- \aeher-Belathat (les dix blocs de pierre). — Ce nom singulier me donna l'éveil f et je pensai immédiatement aux dix tribus dissidentes, qui avaient pu établir là un autel, destiné aux holocaustes , et formé de dix pierres dont chaque tribu aurait ainsi fourni la sienne. Notre jeune guide ajouta, et Mohammed, qui nous accompagnait dans notre promenade, nous répéta après lui, que la plate-forme de la Harakah était due à Seïdiia- Souleïman (à notre seigneur Salomon). Cola voulait-il dire qu'elle était contemporaine de Salomon? C'est très-possible; car, si, immédiatement après le schisme, Jéroboam fit construire cet autel grossier, il est bien clair qu'il peut passer pour contemporain de Salomon.

Nous lisons dans le Deutéronome (xj) : — 29. Et quand l'Éternel, notre Dieu, t'aura fait venir au pays où tu vas pour le posséder, tu donneras la bénédiction sur la montagne de Garizimetla malédiction sur la montagne d'Ebal. Puis, plus loin (xxvn) : — 2. Il arrivera un jour que vous passerez le Jourdain, au pays que l'Éternel, ton Dieu, te donne; tu t'élèveras de grandes pierres et tu les enduiras d'un enduit. — 3. Et tu écriras dessus toutes les paroles de cette doctrine-là... — 4. 11 arrivera, quand vous aurez passé le Jourdain, vous élèverez ces pierres que je vous commande, sur la montagne d'Ebal , et tu les enduiras d'un enduit, -rr 5. Tu bâtiras là un autel à l'Éternel, ton Dieu, un autel de pierres, tu n'élève-

ET AUTOUR DE LA MER MORTE. 403 ras pas le fer sur elles. — 6. De pierres entières tu bâtiras l'autel de l'Éternel, ton Dieu; tu feras monter dessus des holocaustes à l'Étemel, ton Dieu... — M. Moïse commanda au peuple, en ce jour, savoir : — i± Ceux-ci se tiendront sur la montagne de Garizim , pour bénir le peuple , quand vous aurez passé le Jourdain : Siméon, Lévi, Juda, Issakhar, Joseph et Benjamin. — 16. Et ceux-là se tiendront, pour la malédiction, sur la montagne d'Ebal : Ruben, Gad, Aser, Zabulon, Dan et Nephtali.— Viennent ensuite les douze malédictions que devaient prononcer les lévites et auxquelles tout le peuple répondrait : Amen. Les bénédictions ne sont pas contenues dans le texte sacré.

Le Talmud commente ainsi ce passage de l'Écriture : «Six « trjbus montèrent sur le mont Garizim et six sur le mont Ebal. « Les Cohenim , les lévites et l'arche étaient entre les deux «montagnes; les lévites, s'étant tournés vers le mont Garizim, « récitèrent les bénédictions : Béni soit celui qui ne fera pas «d'idole, etc. Le peuple répondait : Amen. S'étant ensuite «tournés vers la montagne d'Ebal, ils récitèrent la malédic- «tion, et on répondait amen. » A cette explication, je trouve une difficulté. Du haut du Garizim , aussi bien que du haut de l'Ebal , il est impossible de voir ce qui se passe au fond de la vallée de Sichem ; il est bien plus impossible encore d'entendre ce qu'on y crierait de toutes ses forces. Comme l'Écriture ne semble pas confirmer ces détails du récit des talmudistes, je conclus qu'ils sont puérils, et je crois que les deux cérémonies s'accomplirent dans la vallée qui séparait les deux montagnes sacrées, et de telle façon que chaque groupe de six tribus put comprendre ce qui se passait, en le voyant, et répondre amen à propos.

Le livre de Josué raconte comment fut exécuté l'ordre de Dieu, après le passage du Jourdain, (vm) —30. Alors, Josué construisit un autel à l'Éternel, Dieu d'Israël, sur la

montagne d'Ebal. — 33. Et tout Israël, ses anciens, ses inspecteurs, ses juges, étaient placés de chaque côté de l'arche, en face des Cohenim, des lévites porteurs de l'arche d'alliance de l'Éternel, l'étranger comme l'indigène; la moitié en face de la montagne de Garizim , et la moitié en face de la montagne d'Ebal, comme avait autrefois ordonné Moyse, serviteur de l'Éternel, de bénir le peuple d'Israël. — Ne semble-t-il pas évident, par la teneur de ce verset, que le peuple, bien loin d'être divisé en deux parts, sur les deux montagnes opposées, était rangé des deux côtés de la vallée de Sichem, au fond de laquelle s'accomplissait la cérémonie ?

Je dois avouer, néanmoins, que Josèphe1 raconte le fait comme les talmudistes. Voici ce qu'il dit : « ( Josué) étant parti de là (deSciloun), avec tout le peuple, pour Sichem, bâtit un autel au point où Moïse avait ordonné de l'élever, et, ayant partagé l'armée en deux corps, il en plaça une moitié sur le mont Garizim, et l'autre moitié sur le mont Gibal, où est l'autel , avec les lévites et les prêtres. Lorsqu'ils eurent offert le sacrifice, proclamé les malédictions, et écrit celles-ci sur l'autel , ils retournèrent à Seiloun. »

Je suis bien tenté de croire , en le concluant de l'impossibilité physique que j'ai signalée, et qu'implique aussi le récit de Josué, qu'au lieu de traduire, dans les passages bibliques qui concernent cette importante cérémonie, la préposition par « sur » , il faut constamment la rendre par t contre, en face de » , ce qui n'est nullement contraire à la grammaire.

L'autel construit par l'ordre de Josué le fut sur le mont Ebal (Sry -ire). Cela n'est pas douteux; bien qu'il paraisse assez étrange que l'autel destiné à offrir des sacrifices à l'Éternel, ait été élevé sur la montagne maudite, au lieu de l'être sur

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