Ant. Jnd., v, i
ET AUTOUR DE LA MER MORTE. 405 la montagne bénie. Notre Huraqah n'a donc rien à faire avec l'autel du mont Ebal; et, probablement, Jéroboam, en abandonnant le culte qui avait fait établir ce premier autel, eut l'idée d'en construire un semblable sur le Garizim, sur le mont béni, et, dès lors, celui-ci put être composé de dix pierres ( Aacher-Belathat) , représentant chacune une des tribus dissidentes; de même que le monument construit en commémoration du passage du Jourdain, était composé de douze pierres, prises au fond du fleuve , et représentant chacune une des douze tribus d'Israël '.
Je reviens aux ruines qui se voient au sommet du Garizim. Au sud de la grande enceinte, et à soixante-quinze mètres du pied de celle-ci, vers l'angle sud-est, se voit une plate-forme de roc inclinée à l'ouest, et entourée d'arasements de murailles qui ont dû la fermer. Cette plate-forme n'a pas un contour régulier. Vers l'est, elle présente une face rectiligne de onze mètres, une autre face de onze mètres regarde le sud. De l'extrémité de celle-ci part une face de six mètres seulement, dirigée au nord-nord-ouest, et aboutissant à un orifice qui ouvre sur une fosse profonde, ou sorte de puits creusé dans le roc. L'orifice n'est qu'une large fente, ayant un peu plus d'un mètre de longueur, et parallèle a la face de la plateforme qui regarde l'est. De l'extrémité de l'orifice, une courbe peu déterminée, d'une quinzaine de mètres, va rejoindre la première face mesurée. Il est aisé de voir, au reste , que le plan primitif de la plate-forme était un polygone formé de trois grands côtés, perpendiculaires entre eux, de onze mètres de longueur, sur lesquels s'appuyaient deux petits côtés, de six mètres, aboutissant à l'orifice du puits.
Cette plate-forme , que j'ai décrite avec tant de minutie ,
i. Josué,iv, 7-9.
iU6 VOYAGE EN SYRIE
c'est le véritable autel des Samaritains. C'est sur elle que les victimes sont égorgées, et c'est dans le puits que j'ai signalé, que s'écoule le sang du sacrifice.
A partir de la, on aperçoit les ruines d'une ville, et d'une ville qui dut être très-considérable. Il serait extrêmement curieux d'étudier ces ruines à loisir; nul doute que l'on n'y fît de précieuses découvertes. Comme malheureusement mes minutes étaient comptées, j'ai dû me borner à en examiner quelques parties, en toute hâte, et je regrette vivement de n'avoir pu faire plus. Je me bornerai à signaler un singulier édifice, construit sur le roc, à cent cinquante mètres en avant de la plate-forme des sacrifices. Ses murailles, formées de gros blocs , ont un mètre trente-cinq centimètres d'épaisseur. C'est nn carré de dix h douze mètres de côté, sur le côté nord duquel est appuyée une abside elliptique de dix mètres de profondeur. Que pouvait être ce bâtiment? Je l'ignore. Peut-être ce fut une église ou une chapelle chrétienne.
Comme le temps était loin de s'embellir, nous avons, après cette inspection sommaire, pris le parti de déjeuner au plus vite, afin d'avoir ensuite tout notre temps h donner à l'étude et au levé de la grande enceinte. Nous .sommes donc venus nous installer sur le gazon, contre l'angle nord-est de ce monument, au pied d'un petit oualy musulman qui porte le nom f'e cchcheikh-Rhanem , et nous nous sommes mis en devoir d'expédier rondement notre repas. De 1.1 , nous jouissions d'une vue magnifique. Nous avions au-dessous de nous les pentes orientales du Garizim, et, au delà, l'extrémité orientale de la vaste plaine de la Makhnah,qui n'est que la large vallée que longe la route de Naplouse à Jérusalem. A notre gauche, nous voyions le mont Ebal tout entier, et entre lui et nous se trouvait la riante vallée de Sichem , dont nous ne pouvions naturellement apercevoir le fond.
.J'ai rarement fait un aussi mauvais déjeuner avec autant de plaisir. L'abbé, Édouard et moi, nous étions dans le ravissement, en pensant à notre découverte si inespérée , et nous eussions joui du beau spectacle que nous avions sous les yeux, dans toute la plénitude de notre joie, si de larges gouttes de pluie n'étaient venues nous avertir que la besogne qui nous restait à faire, ne serait pas commode à terminer.
Aussitôt notre déjeuner fini , nous nous sommes bravement mis à l'œuvre, et, bien qu'interrompus à dix reprises par des averses glacées qui nous chassaient dans l'oualy du Seheikh- Rhanem, où deux tailleurs de pierre faisaient quelques réparations à un escalier, nous avons réussi à lever tout ce curieux édifice. En voici tes dispositions générales.
Le plan de l'enceinte principale est un quadrilatère garni, aux quatre angles, d'avant-corps carrés, en saillie de un mètre quatre-vingts-dix centimètres sur les faces; celles-ci ont des dimensions différentes. Ainsi, avant-corps compris, les deux côtés sud et nord ont soixante-dix-neaf mètres de développement, et les deux autres faces opposées, soixante-quatre mètres cinquante centimètres seulement, toujours avant-corps compris. Ces avant-corps formaient probablement des tours carrées. Sur le milieu de la face sud est établi uir avant-corps exactement semblable à ceux des angles ; il a comme eux huit mètres de côté, et un mètre quatre-vingt-dix centimètres de saillie. Tous les murs principaux ont un mètre trente-cinq centimètres d'épaisseur. La face occidentale n'a pas d'avantcorps en son milieu, et les avant-corps des angles font saillie sur elle. La face orientale, au contraire, ne présente aucune saillie des avant-corps. C'est celui de l'angle nord-est qui a été occupé par une construction musulmane, et transformé en oualy portant le nom d'ech-cheikh-Rhanem.
Au milieu de la face nord est pratiquée, dans l'axe même de
408 VOYAGE EN SYK1E
l'enceinte, une porte de cinq mètres quatre-vingt-dix centimètres d'ouverture, qui avait, à l'extérieur, des pilastres carrés de un mètre quatre-vingts centimètres de largeur, en saillie, autant qu'on en peut juger par la base de celui de gauche qui est resté en place. Cette porte a été murée postérieurement, et l'arasement du mur de clôture est en place. A droite et à gauche de cette grande porte d'entrée, étaient, à l'intérieur, deux pavillons massifs formant loge, de cinq mètres quatrevingt-dix centimètres de côté, hors œuvre, et dont les murs ont également un mètre trente-cinq centimètres d'épaisseur. On retrouve à l'intérieur, appuyées contre toutes les murailles de l'enceinte, de nombreuses chambres datant d'époques différentes , à en juger par la diversité d'épaisseur de leurs parois ; dans les plus anciennes , qui sont presque toutes appliquées contre la face sud, les murs ont également un mètre trentecinq centimètres d'épaisseur, et celles-là font incontestablement partie du plan primitif de l'édifice.
Au centre de la plate-forme comprise dans l'enceinte, était un édifice octogonal à l'intérieur, et dont l'entrée correspondait à l'entrée principale de l'enceinte. Sur les côtés du polygone adjacents à la face d'entrée, étaient établies des sortes de chapelles, à deux absidiolcs circulaires, placées aux extrémités; la porte de ces chapelles ouvrait à l'intérieur du bâtiment octogonal. Les deux côtés parallèles à l'axe général servaient d'appuis à de grandes absides circulaires. Les deux suivants comportaient encore, autant que l'on peut le deviner en construisant le plan général d'après ce qui reste de débris reconnaissables, des chapelles à double absidiole, et enfin la face du fond, parallèle à la face d'entrée, devait former une abside circulaire. Cette disposition alternative est extrêmement curieuse, et elle a une assez singulière analogie avec le plan que présentent le temple phénicien de Krendi, à Malte, etceluidelaGiganleja, à Gozzo.
ET AUTOUR DE LA MEK MORTE. 409 Notre guide, en nous amenant sur la place où était l'octogone que je viens de décrire brièvement, me dit : Ceci est la Qiblah des Samaritains. (iL-J est un lieu particulier de prières, dans la mosquée de Jérusalem et dans celle de la Mecque.)
A l'extérieur de la face nord, une autre muraille d'enceinte, datant de la même époque , s'appuie contre l'avant-corps de l'angle nord-ouest, et s'étend en ligne droite sur une longueur de cinquante-deux mètres, non compris l'avant-corps de l'enceinte principale auquel ce pan de mur se rattache. A son extrémité opposée, est appliquée une tour quadrangulaire, ayant cinq mètres soixante-dix centimètres dans œuvre, sur ses côtés nord et sud, et seulement trois mètres quarante centimètres sur les deux autres faces. A partir de l'angle nord-est de cette tour, la muraille, qui en continue la face nord, s'étend parallèlement à la face d'entrée de l'enceinte principale, sur une longueur de quarante et un mètres; là est placée, en saillie d'un mètre quatre-vingt-dix centimètres, une tour carrée de huit mètres quatre-vingts centimètres de côté. Au delà, le mur de face reprend sur une longueur de vingt-deux mètres cinquante centimètres; puis il fait un coude brusque et se dirige, en couronnant les escarpements orientaux du plateau de la montagne, par une branche oblique de quarante-trois mètres, sur le flancseptentrionalde l'avant-corpscontenant l'oualy du Scheikh- Rhanein, en laissant à l'angle nord-est de celui-ci, une saillie d'un mètre quarante centimètres.
De l'angle sud-est de la tour carrée, placée vers le milieu de la grande branche septentrionale que je viens de décrire, partait un mur oblique dont il ne reste que de faibles portions et qui se dirigeait, en se redressant à l'est, vers la moitié de sa longueur, à peu près perpendiculairement à la face nord de l'enceinte principale, et à quelques mètres à gauche de la
*ll> VOYAGE EN SYRIE
grande entrée. Du point où cette muraille faisait un angle pour se redresser, partait un mur allant rejoindre la face orientale de la deuxième enceinte, à cinq mètres au nord de l'Oualyech-cheikh-Rhanem. Tous les murs que je viens de désigner ont la même épaisseur d'un mètre trente-cinq centimètres.
Dans l'espace vide compris entre la face nord de l'enceinte principale et la seconde enceinte extérieure, espace qu'occupe en grande partie un cimetière musulman, et à vingtdeux mètres en avant, c'est-à-dire au nord de celui-ci, est une magnifique piscine, aujourd'hui à sec, de trente-cinq mètres de longueur, sur un peu plus de dix-huit mètres de largeur; elle est elle-même bAtie en muraillos d'un mètre trente-cinq centimètres d'épaisseur. Cette piscine s'appuie contre le mur occidental d'enceinte. Une muraille postérieure, dont il ne reste que les arasements, relie la face sud de la piscine à la face nord de l'enceinte principale, à quatorze mètres en avant de l'angle nord-ouest de celle-ci. Cette muraille avait un mètre dix centimètres d'épaisseur. À treize mètres à gauche, c'est-à-dire à l'est, sont les arasements de deux murs parallèles d'un mètre d'épaisseur, et laissant entre eux un couloir d'un mètre vingt centimètres de largeur. Les traces de ces deux murs cessent brusquement de paraître, à quinze mètres à partir de la piscine.
Dans le mur septentrional de la piscine, et à sept mètres de l'angle nord-ouest, est pratiquée une niche parfaitement taillée, et qui dénote une grande habileté dans la science de la coupe des pierres. Peut-être était-ce un regard par lequel le trop plein de la piscine pouvait se déverser dans un puits placé à trois mètres à droite, et à quatre mètres de distance de la niche.
Telle est la disposition générale de ce magnifique édifice, dans lequel je n'hésite pas à retrouver le temple des Samari-
ET AUTOUR DE LA MER MORTE. Ml
tains, temple dont je vais tout à l'heure rappeler l'histoire. J'ai dit déjà que la face orientale de cette enceinte était réellement à la crête du Garizim et dominait les escarpements plongeant vers la Makhnah. A onze mètres en avant de la base de cette enceinte, paraissent les traces d'un mur dont quelques blocs sont encore en place. Ils sont énormes et portent deux mètres d'épaisseur. 11 semble qu'un escalier ait été appuyé à ce mur , et l'on en distingue encore quatre ou cinq marches de cinquante centimètres de largeur. L'axe de cet escalier, s'il a existé, aurait donc été, en ce point du moins, dirigé du sud au nord, et par conséquent il serait venu du coté opposé à celui où se trouve Naplouse.
Ai-je besoin de dire tout ce que révéleraient de faits curieux des fouilles intelligentes exécutées sur ce plateau, si elles étaient praticables.
Nous avions, on le devine, passé quelques heures bien employées, à relever toutes les mesures nécessaires; Pabbé, Edouard et Philippe m'avaient si bien aidé de toutes leurs forces, qu'enfin, malgré la pluie, je tenais le plan de ce monument curieux. Une fois notre butin achevé, nous songeâmes à la retraite et nous regagnâmes Naplouse sous une pluie battante, fort heureux d'avoir payé par un peu de fatigue et beaucoup d'humidité , un fait archéologique que j'avais le droit de considérer comme de la plus grande importance1.
Au retour, j'étais tellement préoccupé des ruines que je venais de visiter, que j'envoyai Matteo saluer de ma part le grand prêtre des samaritains et lui demander comment s'appelait la ville ruinée qui avait existé sur le sommet du (îarizim. Il revint bientôt et me rapporta le nom que je voulais