Rois, il, iv, 8 h
ET AUTOUR DE LA MER MORTE. 444 La partie supérieure du Djebel-ed-Dahy est calcaire, mais elle repose sur une masse basaltique que l'on voit affleurer partout, sur les flancs que nous avons parcourus, avant de descendre dans le Merdj-Ebni-Aâmer, pour traverser ensuite la partie assez étroite de la plaine, qui est fermée au sud par le Thabor, et qui sépare le pâté du Djebel-ed-Dahy, de la chaîne de montagnes qu'il faut gravir pour arriver à Nazareth.
Nous avions quitté depuis quelques minutes la dernière colline placée en face d'el-Mezrâah , et qui se nomme Tellel-Hades; le terrain sur lequel nous avancions était tellement défoncé, que nous n'avancions qu'avec une grande appréhension, vu qu'à chaque pas nos chevaux enfonçaient jusqu'aux genoux. Une large voie , déjà piétinée par des centaines de bétes de somme , et par conséquent plus sûre que toute autre, s'offrait devant nous, et il était d'une prudence élémentaire de ne pas chercher à faire mieux que nos devanciers. Nos moukres, avec leur intelligence accoutumée , c'est-à-dire plus stupides que leurs mules et leurs ânes, eurent peur, à ce qu'il paraît, de se crotter avec la boue du chemin frayé. Ils firent appuyer leurs animaux à une trentaine de pas sur la gauche, et en un clin d'œil, une, deux, trois, et enfin presque toutes nos bêtes de charge furent enterrées jusqu'aux naseaux. Il fallut deux bonnes heures de criailleries inutiles de nos maladroits, et d'efforts surhumains de quelques jeunes et vigoureux Arabes de Nayn, accourus à notre secours, pour que notre caravane fût remise sur pied, dans un terrain plus solide. Dans cette occasion, le pauvre Selim n'épargna pas sa peine , et il laissa ses souliers dans la fange , où il entrait jusqu'au ventre; du reste, il imagina, en cette circonstance, un singulier moyen de stimuler l'ardeur des pauvres bêtes empêtrées : il les aiguillonnait à coups de poignard, et nous dûmes commander à notre négrillon d'y aller un peu plus modéré-
ment , pour qu'il n'assurât pas les Anes et les chevaux contre le désagrément de mourir noyés dans la boue, en les égorgeant clair et net.
Une fois entrés dans la chaîne de montagnes qui borne à l'orient la plaine d'Esdraelon, le reste de notre course, jusqu'à Nazareth, fut une véritable promenade, à travers des vallées et des prairies délicieusement fleuries et arrosées. En les voyant à mon premier passage en plein hiver, je m'étais dit que ces lieux devaient être enchanteurs, lorsque le printemps était revenu; j'avais deviné juste, sans doute, mais mon admiration préventive était restée bien au-dessous de la réalité dont je jouissais en ce moment.
Bientôt Nazareth se présenta devant nous; vue de ce côté, cette ville offre un charmant aspect. Elle s'élève doucement en amphithéâtre sur le flanc d'une assez haute montagne; et, en avant d'elle, une plaine bien cultivée et plantée de beaux oliviers, s'étend jusqu'aux murs du couvent des Pt^res de Terre Sainte, t ne petite place sépare celui-ci de la Casa Nuova, où nous avons déjà logé une fois, et où nous sommes sûrs de trouver encore la plus touchante hospitalité. En quelques minutes nous sommes à la porte de la sainte hôtellerie. Comme toujours, les bons pères s'empressent autour de nous, avec la plus aimable cordialité qui prévient tous nos besoins, tous nos désirs; et nous avons le cœur bien content, en serrant la main de ces hommes de Dieu, qui nous témoignent une véritable joie de nous revoir tous en bonne santé, et heureux d'avoir accompli notre pèlerinage, sans avoir éprouvé un seul accident grave.
A peine étions-nous en vue de Nazareth, qu'un jeune et beau cavalier accourait à fond de train au-devant de nous, portant en croupe un joli petit garçonnet qui semblait aussi à l'aise 6ur le cheval, que sur un fauteuil. L'homme était un neveu de notre ami Mohammed, nommé Ismayl et que tous ses compatriotes appel-
lent invariablement Ismayn ; l'enfant était le fils de Mohammed. Je n'essaierai pas de dire ce qu'eut do touchant la rencontre de ces trois êtres qu'unissaient les liens du sang et ceux de l'amitié ; l'enfant, couvert do baisers, passa entre les bras de son père, à qui je dis de prendre le galop et d'aller embrasser tous les siens. Aussitôt Mohammed et Ismayl partirent comme deux flèches , et nous arrivâmes au couvent, nous escortant nousmêmes, et encore tout attendris de la scène dont nous venions d'être les témoins et qui avait réveillé bien vivement, en nos cœurs, le souvenir de tous ceux que nous aimions et qui étaient encore si loin de nous.
Nous avions à peine eu le temps de nous débarbouiller, et de savourer le café que les bons pères nous avaient offert, lorsque survint Mohammed en grande toilette, qui nous invita, Edouard et moi, à venir prendre le café dans sa maison. On pense bien que nous acceptâmes avec empressement cette invitation, et cinq minutes après, nous étions installés sur une estrade recouverte de tapis, au milieu de tous les proches et de tous les amis de Mohammed. 11 nous présenta d'abord sa mère, bonne vieille femme qui ne savait comment nous témoigner sa reconnaissance pour tout ce que nous avions fait en faveur de son fils. Puis ce fut le tour de sa tante, et en troisième lieu celui de sa femme. Les deux premières avaient le visage découvert et il n'y avait certes pas d'inconvénients à cela ; la troisième était hermétiquement voilée. A sa tournure et à sa taille , nous jugions bien déjà que ce devait être une belle personne. Mais nous ne pûmes conserver de doute à cet égard ; car notre ami, pour nous donner ia plus forte preuve d'amitié qu'un musulman puisse donner à un homme, enleva le voile de sa femme, et mit à découvert l'un des plus beaux et des plus nobles visages que j'aie jamais vus. Malheureusement, quand les invités survinrent, la jeune femme reprit son voile, et j'avoue que
nous en fumes fort désapointés. Il y avait longtemps que nous n'avions reposé nos yeux sur le visage d'une aussi jolie créature. Quoique bien jeune, la femme de Mohammed, qui est en même temps sa cousine, a deux filles qui doivent avoir aujourd'hui une douzaine d'années, et un fils de sept ou huit ans.
Pendant près de deux heures nous avons fait la conversation avec tout ce inonde, en consommant une effroyable quantité de findjân de café et de tchibouk; puis nous sommes revenus à la Casa Nuova où nous attendait notre dîner. Une fois le travail ordinaire de la soirée terminé , nous nous sommes empressés de nous coucher, afin de réparer la nuit blanche passée à Djenin, et nous y avons admirablement réussi, grâce à la propreté des chambres et des lits que nous devions à l'hospitalité du couvent.
Ce matin de bonne heure, j'ai été, avec l'abbé Michon, prendre congé du père supérieur, et visiter une dernière fois la cave de l'Annonciation. Une demi-heure après nous étions en route pour Thabarieh ; MM. Hubeau, Delille et Wolf, de leur côté, ont pris, à notre très-grand regret, le chemin de Saint-Jean-d'Acre. Nous nous accommodions à merveille de la société d'aussi braves et aussi aimables compagnons de voyage, et nous avons eu une peine réelle à nous séparer d'eux.
Comme Edouard et moi nous avons formé le projet de faire voir Paris à Mohammed , nous avons autorisé celui-ci à passer vingt-quatre heures à Nazareth, dans sa famille; il nous a donné, pour le remplacer, son neveu Ismayl, et demain soir il viendra nous rejoindre à Thabarieh.
Quelques mots maintenant sur Nazareth. Il est souvent question, dans l'Ancien Testament et dans Josèphe1, d'une
\. Ant. Jud., nr, !v, *.
secte judaïque qui s'appelait les Nazaréens (Na^apaîoi); c'étaient des hommes qui, par suite d'un vœu, avaient consacré leur personne à Dieu, laissaient pousser leurs cheveux et faisaient perpétuellement abstinence de vin. Josèphe les mentionne une seconde fois '. Voici à quel propos. Le roi Agrippa Ier, rendu, par l'empereur Claude, à la liberté et à la royauté, s'empressa de revenir à Jérusalem, et de faire de nombreux sacrifices en actions de grâces, suivant tous les préceptes de la loi. Il profita de la même circonstance pour faire couper les cheveux à une foule de Nazaréens ( cette fois ceux-ci sont nommés NaÇipaîoi, sans doute par suite d'une faute de copiste). Très-certainement le roi Agrippa ne commettait cet acte singulièrement arbitraire, que pour plaire aux Juifs, pour lesquels les Nazaréens étaient un sujet de haine. Ces derniers Nazaréens n'étaient très-probablement que des chrétiens. Évidemment le Christ n'a pu prendre son nom de Nazaréen, de cette secte dans laquelle on pourrait être tenté de croire qu'il était entré, puisqu'il buvait du vin. Il est donc certain qu'il n'a reçu ce nom, que parce qu'il avait passé toute son enfance et sa jeunesse à Nazareth, petite ville de Galilée. Quant à cette ville, on n'en trouve aucune mention avant l'époque de Jésus-Christ, et c'est dans le Nouveau Testament seulement qu'elle est citée.
Je reviens à notre itinéraire. Sans entrer dans la ville, nous avons longé l'enclos du couvent, et tourné immédiatement au nord, pour prendre la route de Thabarieh. A quelques cents pas seulement de Nazareth, nous avons rencontré une assez belle fontaine, nommée fontaine de la Vierge, où étaient rassemblées, soit pour laver leur linge, soit pour puiser l'eau de la provision quotidienne, quelques jeunes femmes, offrant des types d'une régularité et d'une élégance remarquables. Il parait