‹ Voyage autour de la Mer morte (volume 2)Chapitre 159 sur 211 · Josné, xtx · texte numérisé non relu

Josné, xtx

ï. Josué, xxi, H.

après lui Mohammed. Mais, comme Robinson et ses devanciers sont d'accord pour placer cette forteresse antique, sur les flancs escarpés de l'Ouad-el-Hammam, il est possible que tout le monde ait raison , bien que je donne tout naturellement In préférence au nom que j'ai recueilli. Comme, à Hattin, Robinson a pu recevoir l'indication des ruines très-apparentes placées près du Qalâat, et qui lui ont été nommées Irbid, l'identification qu'il propose, me paraît extrêmement satisfaisante; en effet, PArbèles de la bataille d'Alexandre, s'appelle aujourd'hui Irbil, et de Irbid à Irbil il y a si près, que très-probablement l'Irbid de Galilée nous donne le nom moderne d'une antique Arbèles.

Comme le jour commençait à baisser, nous avons dû nous décider à marcher un peu plus rapidement, quelque vif que fût l'intérêt qui nous retenait dans cette plaine de Hattin, où tant de sang chrétien a coulé jadis sous les coups des soldats de Selah-ed-Dyn, et devant ces Koroun-Hattin, dernier refuge du roi (iuy de Lusignan et d'une poignée de chevaliers qui y soutinrent trois assauts, avant d'être faits prisonniers. Nous cheminions donc assez bon train, lorsque Ismayl me fit quitter la route frayée, pour appuyer à gauche , vers le bord d'un ravin assez profond. Là quelques roches basaltiques s'élevaient un peu audessus des hautes herbes. — Chouf, me dit le Musulman, — regarde : — Dè el-hedjar, hedjar el-khamsé khobzat, — ces pierres sont les pierres des cinq pains. — Là donc, pour les Musulmans, comme pour les chrétiens, s'est accompli le miracle de la multiplication des pains. Au reste, il était difficile de s'arrêter pour une prédication, en un lieu d'où la vue des auditeurs put se promener sur un plus magnifique panorama; et, si la tradition est vraie, ce que je veux croire, le Christ avait choisi, pour répandre sa parole vivifiante, un des plus beaux sites qu'il y ait au monde.

Après avoir fait halte un instant, pour recueillir des fragments de la sainte roche, nous avons repris notre route. De là jusqu'à Thabarieh , il n'y a plus qu'à descendre, et moins d'une demi-heure après, nous entrions dans cette ville désolée, qui n'est, à vrai dire, qu'un amas de décombres, depuis l'effroyable tremblement de terre qui l'a bouleversée de fond en comble. Son enceinte militaire est aujourd'hui dans un état qui fait peine à voir ; les pans de mur ont roulé tout d'une pièce, les uns par-dessus les autres ; les tours éventrées se sont couchées de ci de là; pauvre ville! Quelques maisons ont été rebâties par les Juifs, mais la plupart sont restées à terre, pour ne pas se relever de sitôt.

Après avoir tourné deux ou trois fois, au milieu des ruines et des murs lézardés qui ne tiennent plus debout que par un reste d'habitude , nous nous sommes arrêtés en face de la maison de II. Weisemann, juif allemand qui s'est établi à Thabarieh et qui y exerce, à sa manière, les devoirs de l'hospitalité. Mais n'anticipons pas !

Nous sommes enchantés d'être arrivés et installés assez convenablement, en apparence. Une chambre qui jouit d'une délicieuse vue sur le lac et sur les montagnes de la côte orientale, nous est donnée avec un lit pour sept! Heureusement nous avons nos couchettes, et nous nous établissons le moins mal que nous pouvons. La maison a un petit air propre et gai qui nous réjouit le cœur, et nous nous trouvons très-heureux d'y être parvenus sans encombre.

M. Weisemann, notre hôte, est le gros petit homme qui trottinait devant nous, sur un Ane, à notre départ d'Kl-Bireh pour Jérusalem; nous sommes donc enchantés de revoir sa bonne face affairée. Mme Weisemann, qui est fort prévenante, serait une très-jolie femme, si elle n'av ait pas dix ou douze pieds de circonférence. Nous mourions de faim, et le dîner nous est

ET AUTOUR DE LA MBR MORTE. 463 servi; vrai dîner à physionomie européenne, mais assez médiocre, ce qui n'empêche pas, vu la rareté de la chose, que nous ne lui fassions le plus grand honneur. Les poissons du lac, que l'on nous donne, nous paraissent surtout un mets délicieux, et il est de fait que leur chair est très-succulente et trèsagréable. Ils n'ont pas les innombrables arêtes des poissons ordinaires d'eau douce, et nous nous en accommodons parfaitement bien.

Après le dîner nous nous sommes couchés au plus vite, moi dans le lit, dont on m'a fait honneur, comme au chef de la caravane, tous les autres, sur leurs couchettes accoutumées. Couchettes ou lit, c'était tout un; car nous avons tous passé notre nuit à maudire une classe des habitants de Thabarieh. A ce sujet , un mot : la reine des Puces , disent les Musulmans, habite Thabarieh. Ils ont raison cent millions de fois; mais pourquoi oublient-ils de parler de sa cour et de ses armées qui sont innombrables?

Nous ne nous sommes pas éternisés dans nos lits, et pour cause : ce matin donc j'étais sur pied de très-bonne heure, et après un premier regard d'admiration, jeté par notre fenêtre, à ce magnifique lac de Gennezareth, l'abbé et moi nous nous sommes empressés d'aller faire une promenade sur l'emplacement de la Tibériade antique. Pour cela faire, il nous a fallu traverser toute la Tibériade moderne. C'est bientôt fini ; deux ou trois minutes, au plus, nous conduisent à la porte de la ville, et cette porte n'est pas une des choses les moins curieuses que l'on puisse v oir ici. Depuis le jour où le tremblement de terre a disloqué la ville entière, les battant - de bois de cette porte se sont trouvés encastrés dans un tas de décombres, provenant

de la muraille dans laquelle elle était percée, de sorte qu'elle reste à moitié fermée, quand elle devrait Pêtre tout à fait 11 est vrai que personne ne s'en soucie, et que les choses seront en cet état, tant que le bois qui compose la porte, n'aura pas été usé par le temps.

Il faut faire un effort réel pour se croire sur les bords du lac de Gennezareth. Ici, plus de figures voilées, mais de vraies figures de femmes, habillées comme des femmes juives d'Allemagne et de Lorraine; puis des hommes, dont la plupart ont conservé, sinon tout le costume européen, du moins le chapeau rond, que l'on est fort étonné de voir transplanté en pareil lieu. Beaucoup de ces hommes ont bien la grande houppelande des juifs syriens, mais comme celle-ci est identique avec la houppelande des juifs polonais et allemands, et que d'ailleurs ils ont ou le chapeau rond, ou le bonnet de fourrure, l'illusion n'est pas détruite, et il faut recevoir sur la tête, pendant cinq minutes, les rayons d'un soleil effréné, pour qu'on soit rappelé à la réalité. A Thabarieh, on est au bord de l'eau, c'est vrai ; mais ce rivage-là est terriblement chaud, et ressemble fort à une étuve.

Nous avons d'abord réussi à nous introduire sous de grandes voûtes du moyen âge, et qui semblent avoir appartenu à quelque édifice religieux du temps des croisades. Elles sont tout à fait sur la rive , et ne servent aujourd'hui que de réceptacle d'immondices. Il va sans dire que les Juifs du voisinage, tout surpris de nous voir entrer dans un pareil cloaque , viennent se régaler de notre vue, et, rencontre bizarre! parmi eux se trouve une femme d'Oran, qui me demande, en arabe du Marhreb, si nous sommes Français. Sur ma réponse affirmative, elle commence une kyrielle de bénédictions cordiales à notre endroit. Les Français sont les libérateurs de ma race, nous ditelle, et Dieu doit les bénir. Pourtant, cette bonne femme,

en dépit du bonheur de vivre en Afrique, auprès des libérateurs de sa race , a suivi son mari à Thabarieh , où ils sont venus, avec tous leurs coreligionnaires, attendre la venue du Messie, et mourir en l'attendant.

En sortant de là, nous avons traversé ce que Ton appelle le Bazar. Ce nom implique une excellente plaisanterie; car ce batzar se compose de trois ou quatre baraques, dont Tune est une boucherie, et les autres des boutiques inqualifiables, vu que Ton a bien l'air de n'y rien vendre du tout. Devant les magasins de ce bazar y sont des appentis de branchages, soutenus par des fûts de colonne empruntés aux ruines de l'antique Tibériadc , et , sous ces appentis , trois ou quatre Turks ou Arabes déguenillés, sont accroupis sur le pavé et fument silencieusement leur tchibouk. Notre passage ne réussit pas à les tirer de leur apathie, et ils trouvent infiniment plus de charme à contempler leur fumée qui tourbillonne, qu'à regarder nos figures hétéroclites. L'abbé et moi le comprenons à merveille, et nous continuons notre chemin sans faire plus d'attention à eux, qu'ils n'en font à nous-mêmes.

Nous voici hors de l'enceinte de Thabarieh. Pas un nuage au ciel ! Partout sur la terre la plus riante parure d'herbes et de fleurs; partout sur l'eau, qui reflète l'éclat du ciel, des bandes d'oiseaux aquatiques qui volent, plongent et se jouent ; devant nous, les ruines de la Tibériade d'Hérode, ruines aujourd'hui à fleur de terre, et sur lesquelles la charrue passe chaque année, contournant les innombrables tronçons de colonnes qui s'élèvent au-dessus des champs. Au point où elles s'arrêtent, deux ou trois bâtiments délabrés, ruines d'hier, bâtis par Ibrahim-Pacha, sur les admirables sources thermales d'Emmaûs. A l'horizon, la vallée verdoyante du Jourdain, bornée à l'occident par les montagnes de Judée, à l'orient par celles du pays des Ammonites. Enfin, de l'autre côté du lac, les belles

ut riches montagnes du Haouran. Si nous nous tournons vers le nord, au delà de Thabarieh, le hameau de Medjdel, et les coteaux qui bordent le lac au-dessus de Gennezareth et de Capharnaùm, premiers contreforts de la chaîne que nous aurons à gravir pour atteindre Safed. De quelque coté* que l'on se tourne, on voit la terre qu'a foulée le pied de Jésus-Christ et celui de ses disciples chéris, l'eau sur laquelle ils ont navigué. Tout cela inondé de la lumière la plus splendide! Que l'on parcoure l'univers entier, je défie que l'on trouve un panorama qui vaille celui-là. On se sent ravi, pénétré, et l'on contemple avec une émotion bien vive, je le déclare, cette belle œuvre de Dieu, ce coin de terre privilégié, où le Messie a laissé, à chaque pas, un souvenir de son passage.

Nous avançons, en suivant le chemin qui longe le bord du lac et qui conduit de Thabarieh à el-Hammam (les Bains). Sur cette route, passent incessamment des hommes et des femmes qui vont aux bains ou qui en reviennent. A droite de la route, jusqu'aux coteaux qui forment la base de la montagne sur laquelle est bâtie Thabarieh, s'étendent des champs cultivés, jonchés de fûts de colonne couchés ou debout. Dans le flanc même de la hauteur se montrent quelques rares excavations sépulcrales. A gauche, sont quelques énormes massifs carrés, de maçonnerie d'apparence romaine, qui avancent de quelques mètres dans le lac. De quel édifice ont-ils fait partie? Il serait bien difficile de le dire aujourd'hui ; peut-être sont-ce des môles d'un petit port où venaient se réfugier et s'amarrer les barques; peut-être encore se reliaient-ils à un palais dont quelques pav illons étaient ainsi jetés en avant, pour demander un peu de fraîcheur aux belles eaux transparentes du lac. Ce que je leur demande, moi, ce matin, ce sont de charmantes coquilles fluviatiles, accrochées sous l'eau au liane des pierres, et dont je fais ample provision. A voir l'immense quantité de ces

coquilles à l'apparence marine, mortes et roulées par le flot, former un épais cordon qui ourle la grève, on se croirait au bord de la mer. 11 faut, en vérité, goûter Peau du lac, et se convaincre ainsi qu'elle est douce, pour ne pas se laisser aller à l'illusion.

Deux ou trois heures sont bien vite passées, en pareil lieu. L'abbé a fait une herborisation merveilleuse ; la chaleur devient intolérable; aussi nous hâtons-nous, par prudence et un peu par appétit, de regagner l'hôtel Weisemann, où le déjeuner nous attend. Nous rentrons donc à moitié rôtis , et nous déci- • dons que nous ne rassortirons que vers trois heures, quand la forte chaleur du jour commencera à tomber, afin d'éviter le danger des coups de soleil. J'ai conservé d'assez vives douleurs de tête depuis ma promenade à Sebastieh, et j'avoue que j'ai fort envie de ne rien faire pour les augmenter.

Après le déjeuner, nous avons assisté, en fumant, à la confection du portrait de madame Weisemann qui s'est ornée de ses plus beaux atours, pour fournir à notre ami Belly un modèle plus digne de lui. Je pense bien que la chère femme se figure que le portrait sera pour elle, mais elle se fait une douce illusion, car Belly est parfaitement décidé à emporter son œuvre. J'ai écrit force notes et étudié de notre balcon la côte orientale du lac ; j'ai bien fixé, sur ma carte de Zimmermann, l'embouchure de l'Ouad-es-Samak, et j'ai aidé l'abbé à visiter son herbier. Le temps s'est ainsi passé; il est trois heures, et nous allons nous promener au pied t!es murailles, pour chercher des insectes. Notre chasse est merveilleuse; nous trouvons en grand nombre de magnifiques espèces, et nous ne rentrons que lorsque la nuit arrive.

Notre soirée s'est passée comme d'ordinaire, et sans le moindre incident qui mérite d'être noté. Demain matin, nous voulons aller déjeuner à la sortie du Jourdain , et en consé-

qucnce nous commandons nos chevaux pour sept heures; nous sommes bien certains d'être prêts de bonne heure, vu ce que nous devons retrouver dans nos lits.

2 MAKS.

Les chevaux sont arrivés à l'heure dite, et nous nous sommes mis en marche, accompagnés de Matteo et de notre moukre Saïd seulement. Le temps est aussi beau qu'hier et promet • déjà d'être aussi chaud. Cependant, quelques nuages errent au ciel ; peut-être donc le soleil nous laissera-t-il, par-ci par-là, quelques moments de répit. Nous avons pris exactement le même chemin qu'hier matin nous avions pris, l'abbé et moi; serrant donc de très-près la rive du lac en longeant les ruines de Tibériade, nous sommes arrivés, au bout d'une demiheure , en face des bâtiments délabrés qui constituent l'établissement des eaux thermales d'el-Hammam. Je les avais bien jugés de loin ; ce sont de vraies masures croulantes et qui font peine à voir. La source, extrêmement chaude, qui alimente ces bains, s'écoule dans le lac par deux ou trois rigoles tapissées d'une croûte de sédiment, blanchâtre dans l'une et verdâtre dans une autre.

Dès la plus haute antiquité, cette source a joui d'une grande réputation, qui, du reste, paraît méritée. Pline en fait mention; mais c'est surtout Josèphe qui en parle de la manière la plus précise. Nous lisons dans son livre r, à propos de la fondation de Tibériade, que le tétrarque Hérode (qui était lié d'une étroite amitié avec Tibère) bâtit une ville dans la plus belle partie; de la Galilée, sur le lac de (lennezarcth, et lui donna le nom de Tibériade. Il ajoute que des thermes, nom-

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