‹ Voyage autour de la Mer morte (volume 2)Chapitre 178 sur 211 · Ant. Jud., iym, u · texte numérisé non relu

Ant. Jud., iym, u

Voyons s'il n'est pas possible de démontrer que Beth-Saïda- Julias fut en réalité sur la rive occidentale , et par conséquent la même que la Beth-Saïda de l'Évangile. Commençons par dire qu'il paraît au moins improbable que deux villes portant exactement le même nom, aient été situées, pour ainsi dire en contact l'une de l'autre, et sur les rives opposées du Jourdain. D'une autre part, remarquons qu'une partie de la décapole, contenant le territoire entier de Scythopolis ( Beysan) , était certainement sur la rive droite du Jourdain, tandis que tout le reste de la province était sur la rive gauche. Dès lors il n'y a rien qui doive tout d'abord nous empêcher d'admettre qu'une portion de la Gaulonitide ait été située sur la rive droite du Jourdain, tandis que tout le reste de cette province était sur la rive gauche.

Heureusement nous avons mieux que des hypothèses à faire valoir, en faveur de l'opinion qui de Beth-Saïda-Julias fait la Beth-Saïda des évangiles. Josèphe nous fournit des renseignements positifs, dans un récit que j'ai déjà analysé à propos de Capharnaùm, et que je suis obligé de reproduire en partie, parce que de ce récit résulte, je crois, la démonstration absolue que Julias était sur la rive droite du Jourdain. Lorsque Josèphe fit une chute de cheval, à la suite de laquelle on dut le transporter souffrant à Capharnaùm d'abord , et à Tarichea?, dans la nuit suivante, il venait au secours de Julias, serrée de près par Sylla, chef des troupes royales. Sylla avait placé des postes qui occupaient les routes de Kana et de Gamala, afin d'empêcher les habitants de recevoir aucuns vivres venant des Galiléens. D'abord si Julias était sur la rive gauche du Jourdain , cette précaution , militairement parlant, était absurde ; on ne jette pas des postes de l'autre côté d'une rivière, on en garde le gué ou les gués, s'il y en a plusieurs, et cela suffit. Sylla était campé à cinq stades seulement de Julias, c'est-a-

ET AUTOUR DE LA MER MORTE. 509 dire à environ un kilomètre. Jérémie, envoyé par Josèphe au secours de la place, va s'établir auprès du Jourdain et à un stade seulement de la ville. Jérémie était un homme de guerre ; il ne se serait donc pas avisé de se porter de l'autre côté d'une rivière, dans laquelle on pouvait aisément le rejeter lui et sa troupe. Il campait donc forcément sur la rive droite du Jourdain et à un stade seulement de la ville. Des escarmouches ont lieu ; donc évidemment les deux parties belligérantes sont sur la même rive. Josèphe arrive à son tour, pour appuyer les opérations de Jérémie. Il dresse une embuscade dans laquelle tombe l'ennemi qui le poursuit, lorsqu'il simule la fuite, puis à son tour Jesèphe revient à la charge et met les soldats de Sylla en déroute. Et tout cela se serait passé sur les deux rives du Jourdain? et des deux côtés on aurait exécuté des passages de rivière, avec l'ennemi sur les épaules. C'est tout simplement impossible; militairement parlant, c'est absurde. Dès lors, je me permets de conclure 1° que Julias était sur la rive droite du Jourdain, 2° que Beth-Saïda-Julias est la Beth-Saïda des évangiles, 3° que les belles ruines de Tell-Houm sont bien les ruines de l'une et de l'autre. Robinson1, cite deux passages des écrivains de l'antiquité qui semblent me donner tort. Je n'ignore pas que Pline 3 dit : Jordanes in lacum se fundit amœnis circumseptum oppidis, ab oriente Juliade et hippo, a meridie Tarichea, etc. , etc. , et que saint Jérôme, dans son commentaire de l'évangile de saint Mathieu (xvi), s'exprime ainsi : Philippus... ex nomine filiae ejus (Augusti) Juliadem trans Jordanem exstruxit. Examinons ces deux assertions qui , si elles étaient fondées, me donneraient tort. Pline, qui n'avait pas visité le pays, peut parfaitement se tromper pour Julias, comme il se trompe pour Taricheœ, et, précisément parce que Julias était

i. Tome lit, p. 308, note î.

i. ttift. nat.,v, 15.

une ville de la Gaulonitide, l'avoir supposée à l'orient du lac de Gennczareth. Quant à saint Jérôme, la Julias dont il parle ainsi, est la Julias de Perée, celle à qui Hérode Antipas imposa ce nouveau nom, en lui faisant quitter celui de Betharamphta, ainsi que nous l'apprend Josèphe lui-même l. Celle-ci s'appelait aussi Livias, parce que la Julie dont elle reçut le nom était Julie Livie, femme d'Auguste. Cette ville était au pied du mont Faour ou Phogor, ainsi que nous l'apprend Eusèbe au mot «froywp. Au reste, au témoignage de Pline, on peut opposer un témoignage bien autrement concluant, à mon avis : c'est celui du géographe Ptolémée, qui dans la Galilée, donne les degrés de Sopphoris, de Capharcotia, de IV LIAS! et de Tiberias.

Une seule objection peut être élevée contre les conséquences que j'ai déduites du récit de Josèphe : c'est que si Jéréinie est venu s'établir à un stade seulement de Julias, il ne pouvait pas être près du Jourdain, puisque de Tell-Houm il a fallu, à Kobinson, une heure et demie de marche, pour arriver au bord de la rivière. A ceci je répondrai que l'expression dont se sert Josèphe est simplement Ttktaiw roîi topSovou rcora- [aoG, et que cela peut parfaitement se traduire par: du côté du Jourdain, en admettant que Josèphe ait voulu seulement indiquer que Jérémie s'était placé entre la ville et la rivière. En résumé, je maintiens avec une entière confiance l'identification de la Beth-Saïda-Julias avec la Beth-Saïda des Évangiles, et de celle-ci avec les ruines de Tell-Uoum.

Lorsque Robinson fut arrivé au bord du Jourdain, il fut pris d'un accès de fièvre, qui ne lui permit pas de faire avec son compagnon, M. Smith, une excursion sur la rive gauche du fleuve. Guidé par un scheikh des Rhaouarna , M. Smith passa

i. Ant. ImL, vrm, it, i.

le Jourdain à gué (on était alors au 20 juin), les chevaux ayant de l'eau jusqu'au ventre. En cinq minutes, il atteignit les ruines d'un village de médiocre étendue , construit en blocs de lave noire non taillés , semblables à ceux des ruine» placées sur l'autre rive. Le seul objet qui fixa son attention, parmi ces décombres, fut un petit sarcophage également en lave. Un quart d'heure après, il rencontra un autre villago ruiné, nommé Mechadyeh et construit aussi en blocs de lave. Vingt-sept minutes de chemin, toujours sur la cote du lac, sépare Mechadyeh d'une autre cité ruinée, plus grande, et bâtie en blocs de lave, sur une petite éminence qui s'avance un peu dans le lac. Cette localité se nomme Doukah. La plaine placée sur cette rive du lac de Gennexareth, et dans laquelle se trouvent ces diverses ruines, se nomme e)-Batihah. De là, Smith se rendit à et-Tell qui est placé au nord, cinq degrés ouest, par rapport à Doukah. Il faut marcher diagonalement, à travers la plaine d'el-Batihah, pendant cinquante-cinq minutes, pour se rendre de l'un de ces deux points à l'autre. Et-Tell présente les ruines les plus considérables qui soient dans toute la plaine, et les Rhaouarna les regardent comme celles d'une espèce do capitale. Là encore il n'y a d'autres matériaux que des blocs de lave non taillés, sans le moindre indice d'art architectural. Il ne fallut que vingt minutes à M. Smith pour revenir, en traversant de nouveau le Jourdain à gué, au point où était plantée la tente du Rév. Robinson. Ce savant n'hésite pas à reconnaître Julias dans les ruines d'et-Toll. Mais trois objections , que je crois impossibles à détruire, me paraissent rendre cette identification inadmissible : 1° À et-Tell il n'y a que des ruines, pour ainsi dire, barbares, et pas une seule trace d'édifice somptueux, comme dut en contenir la Julias qui prit la place de Beth-Saïda. 2* Et-Tell n'est pas au bord du lac de Genneureth; il en e*t à plus d'une lieue au nord; dès lors

Mi VOYAGE EN SYRIE

le nom de Beth-Saïda (maison de la pèche) n'est plus applicable à cette ville. 3° Enfin le récit du combat que Josèphe livra à Sylla, sous les murs de Julias, ne peut dans aucun de ses détails s'appliquer à la ville antique qui occupa le site d'et-Tell. Ces trois objections d'ailleurs s'évanouissent d'elles-mêmes, dès qu'il s'agit de la ville immense dont les ruines imposantes se nomment aujourd'hui Tell-Houm. En définitive, je maintiens toutes les déterminations que j'ai proposées plus haut.

Du point où nous nous sommes arrêtés, la vue est si belle, que nous voudrions bien ne pas le quitter de sitôt. Mais le temps passe ; nous avons encore pour quelques heures de chemin à faire, avant d'arriver à Safed; il faut donc, malgré le soleil qui va nous faire payer chèrement le peu d'ombre dont nous venons de jouir, il faut remonter sur nos bêtes, et grimper le long de l'énorme muraille de montagnes qui semble nous barrer le chemin. Enfin, nous sommes partis; en quelques minutes, nous avons gagné la montée que suit la grande route de Damas, passant en lturée, par le Djesr-benat-Yakoub.

Lorsque nous avons atteint les plateaux, que nous trouvons d'un rocailleux qui rappelle les plus arides cantons de la Judée, nous rejetons aussi longtemps que nous le pouvons, nos regards en arrière, afin de saluer et de saluer encore le lac béni sur les bords et les eaux duquel se sont accomplis tant d'événements grands et petits, auxquels se sont rattachées pour toujours les destinées de l'humanité. Quand nous arrivons à un point culminant, mon premier mouvement est de tourner les yeux vers le lac de Gennezareth, et quand nous touchons à un terrain plus bas où notre vue ne s'étend plus qu'à un horizon pierreux de quelques centaines de mètres, une sorte de tristesse indéfinissable s'empare de moi. Je ne cherche pas à me rendre compte du sentiment qui la fait naître; je la sens peser sur moi, et je ne fais aucun effort pour la secouer.

ET AUTOUR DE LA MER MORTE. r.13 A cette disposition d'esprit , tient sans aucune espèce de doute, le peu d'intérêt que je prends au pays que je parcours alors, et, chose étrange, il a fallu que cette indifférence fût plus grande que je ne le croyais au moment même, puisque le souvenir de toute la contrée comprise entre les bords du lac et les approches de Safed, est, par exception, d'un vague absolu dans ma mémoire. Pour tout mon voyage en terre sainte, je puis à volonté recommencer, heure par heure, mes chevauchées, et faire repasser devant mes yeux, comme dans un panorama, tous les sites beaux ou laids que j'ai rencontrés; de ces quelques heures, plus rien ne m'apparaîtqu'à travers un nuage. Ai-je besoin de dire que je déplore aujourd'hui les conséquences de cette fâcheuse disposition d'esprit, car la terre que je foulais était de celles où l'attention du voyageur ne doit jamais s'assoupir. Je ne puis donc que copier textuellement les quelques notes écrites en arrivant à Safed, notes que je ne suis plus en état de développer, sans m'exposer à commettre des erreurs que je veux éviter. Voici donc ce que je lis: — Chaleur atroce! plus cruelle que ne l'est celle de juillet, chez nous. Vers une heure, nous longeons l'Ouad-el-Lamoun, qui est à gauche de notre route. On voit de nombreuses niches d'anachorètes dans le flanc décharné de l'ouad. Plus loin, nous entrons dans l'ouadel-Heqab. —

Ici, mes souvenirs deviennent plus précis; apparemment j'avais réussi à secouer ma tristesse somnolente. Cet ouad est large et profond; il se montre rempli d'une verdure magnifique, et tout le flanc le long duquel nous descendons, par un sentier assez raide, est garni d'arbrisseaux qui commencent à se couvrir de feuilles, et de hauts genêts ruisselants de charmantes petites fleurs d'un beau blanc nacré; a droite, devant nous, des rochers se dressent à pic à une hauteur énorme, et ressemblent assez bien aux murailles d'une citadelle de géants. h. 33

Plus loin, mais au fond de la vallée, nous apercevons un bâtiment devant lequel roule une espèce de torrent; c'est un moulin dépendant de la ville de Safed. Le torrent est le cours d'eau qui le met en jeu. Sur la rive opposée sont plantés, comme dans un verger, de magnifiques oliviers. Plusieurs hommes sont accroupis sous ces oliviers et semblent attendre notre passage ; car nous devons traverser le torrent en ce point même, et gravir ensuite le coté gauche de l'ouad, afin de gagner le haut plateau sur lequel est établie la ville de Safed.

Uabbé, Édouard et moi, nous ouvrons la marche de notre petite colonne de cavalerie, et en arrivant au gué, nous reconnaissons dans le petit rassemblement d'hommes que nous avions aperçus de loin, des Israélites qui attendent avec une vive impatience l'arrivée de Gustave de Rothschild. Quant à nous, nous passons outre tout naturellement, sans que l'on fasse attention à nos personnes. Lorsque notre jeune compagnon de voyage paraît à son tour, tout le monde se lève, toutes les tètes se découvrent, et une harangue de bienvenue est prononcée. On pense bien que par discrétion, nous avons hâté le pas de nos chevaux, afin de ne gêner en rien par notre présence, l'expansion des respects un peu intéressés, j'en ai peur, des notables de la communauté juive de Safed. >V partir du ntfulin, la montée est extrêmement raide , et l'on arrive à un plateau crayeux, planté de très-beaux arbres; c'est là que se trouve la ville réellement très-considérable de Safed, au-dessus de laquelle s'élève un vieux château d'apparence gothique, et tout démantelé. On est saisi d'un étonnement bien légitime en entrant à Safed, car on se trouve, comme par enchantement, transporté au milieu d'une v ille qui a l'aspect d'une ville occidentale. Comme à Tibériade, la population juive venue d'Europe, a conservé ses habits et ses coiffures. Les maisons

rebâties par elle après le terrible tremblement de terre du 1" janvier 1837, ont des terrasses et des fenêtres. Les femmes montrent leur visage sans scrupule. Enfin, on se trouve dépaysé, dans toute la force du terme.

Partout dans les rues on se presse, pour accourir au-devartt de Rothschild, et nous rencontrons un rassemblement d'une cinquantaine de personnages, en této desquels est placé le rabbin de la synagogue de Safed. Nous leur annonçons l'arrivée immédiate de l'hôte si ardemment désiré, et nous nous amusons un peu du rôle de courriers, qu'on nous attribue sans doute, et que nous acceptons d'abord avec une entière bonne grâce. Enfin, après avoir traversé toute la ville, du sud au nord, nous débouchons sur une belle pelouse ombragée par des arbres énormes, plantés en quinconce. Une muraille longe cette promenade au couchant, et dans cette muraille s'ouvrent les portes de la maison où nous allons recevoir l'hospitalité pour notre argent. Elle est assez propre , et nous espérons y dormir un peu plus tranquillement qu'à Thabarieh. Dans la maison immédiatement voisine , sont logés nos chevaux , nos bagages et nos moukres.

Comme nous sommes descendus chez des coreligionnaires de Rothschild, qui supposent probablement que nous sommes dos gens de sa suite et qui se permettent de nous traiter comme tels, c'est-à-dire avec un sans- façon que je ne suis pas d'humeur à endurer longtemps, je finis par m' impatienter, par mener toute la maison tambour battant, et par bien faire comprendre à ces braves gens, que le chef de la caravane c'est moi, et que, puisque je les paie, ils auront à prendre mes ordres et à les exécuter grand train. Il n'a pas fallu plus de cinq minutes pour mettre les choses sur un bon pied , et notre soirée s'est passée à merveille. Nos hôtes sont devenus, d'étonnés qu'ils ont été d'abord, tout à fait prévenants et polis.

Quelques mots maintenant sur la topographie de Safed. Cette ville est bâtie sur une montagne crayeuse très-élevée, aussi l'aperçoit-on à merveille de Thabarieh et de plus loin encore. L'Ouad-el-Lamoun , sur le flanc oriental duquel se trouve Safed, n'est probablement pas autre chose que l'Ouadel-Aamoud, et comme, pour la consonnance, ces deux noms sont assez rapprochés, il n'en aura été que plus facile pour les Arabes, qui voyaient le fut de colonne signalé par Robinson, d'opérer ce léger changement de nom. L'Ouad-el-Lamoun , que nous avons longé d'abord, en marchant du sud au nord, fait assez promptement un coude assez brusque qui le rejette fortement à gauche, puis il reprend une direction sensiblement parallèle à celle de la première branche. C'est dans cette courbure qu'il est recoupé par l'Ouad-el-Heqab, dont la direction est aussi du nord au sud. Enfin, avant d'arriver à Safed on aperçoit et on laisse à droite le village d'Akbarah.

De la maison où nous sommes logés, nous voyous parfaitement devant nous (à l'ouest) l'Ouad-el-Lamoun, qui est extrêmement large et très-vert. De l'autre côté de cet ouad sont des hauteurs au milieu desquelles se montrent, sur une ligne à peu près parallèle à la direction de l'Ouad-el-Lamoun, et en commençant par la gauche (c'est-à-dire par le sud), trois villages dont les noms sont : Semmouàyeh, Yaroun et Soufsafch. Ces mêmes villages ont été désignés à Robinson sous les noms bien différents de Semù'y, Meirôn 1 et Sa'sa'. Lesquels sont les bons? Je n'en sais rien; j'ai malheureusement oublié par qui ils m'ont été dictés. Si c'est par notre moukre Sayd, ce qui

1. Robinson (tome IU, p. 333, note 5) donne à penser qu'il n'est pas bien sûr de la forme de ce nom. Voici cette note : This name ( Meirôn) we hpard also pronounced Meirum. Je dois dire que quelques passages extraits par Reland des livras Talmudiques, mentionnent un lieu nommé Meïrouu (pTO) (l'ai., p. 817, ad voces Guseh-Khal.d» et Giseala) et qui se trouvait tuVprohahl ment près de Giacala* g*^ de* Rabbins. rter/*>.« de Josèphe, aujourd'hui el-Djich.

ET AUTOUR DE LA MEIl MORTE. 517

est fort possible , comme il estropiait tous les noms et même les mots de la conversation courante, j'aimerais mieux m'en tenir aux noms rapportés par Robinson. Si, au contraire, c'est par Mohammed ou par Mattéo, ce qui est beaucoup plus probable , je maintiens les noms pour bons. Au reste , ce qui me ferait croire que j'ai raison d'y tenir, c'est que le nom Yaroun s'accorde à merveille avec le nom, Yeraoun, d'une ville de la tribu de Nephtali citée dans Josué 38). Je dois dire que la carte de Zimmermann porte , vers le nord-ouest de Safed et un peu plus haut que la pointe sud du Bahr-el-HouIeh, une localité nommée Yaroun, suivie de la lettre R qui désigne les ruines. Est-ce celle-ci qui est la véritable Yeraoun biblique ? C'est possible. J'ignore, malheureusement, où Zimmermann a trouvé cette indication que la vue de tant d'autres erreurs, qui sont loin de lui être imputables, me rend un peu suspecte.

Beaucoup d'écrivains ont attribué à Safed une antiquité que cette ville n'a trés-probablement pas , car il n'est question de son château qu'à partir des croisades. Robinson pense qu'il faut attribuer la fondation de ce château au roi Foulques, c'est-à-dire la faire remonter jusque vers l'an 1140. Kn M 88, un an après la funeste bataille de Hattin, Selah-ed-Dyn vint en personne commencer le siège de Safed. La forteresse résista cinq semaines et finit par capituler. La garnison put se retirer à Sour. En 1220, le chàteau-fort fut démantelé par l'ordre d'el-MàTek-el-Moàzzem , soulthan de Damas. En 1240, le soulthan lsmayl, par un traité passé avec les Chrétiens, leur rendit Safed, Qalaat-ech-Chakif et Tibériade. Les Templiers se remirent aussitôt à l'œuvre et reconstruisisent le château. En juin 1266, le soulthan Beïbars vint assiéger Safed, dont la garnison dut capituler en juillet. Elle avait obtenu la vie sauve, et Beïbars eut l'infamie de faire massacrer, de sang-froid . les deux mille personnes qui étaient sorties de la place en se fiant à

518 VOYAGH EN SYRIE

sa parole. Depuis lors, le château de Safed est resté au pouvoir des Musulmans. Dans le siècle dernier, le scheikh Dhaher en devint le possesseur et y établit le siège de son autorité; aussi son petit-fils, notre brave Mohammed, porte-t-il toujours le nom de Mohammed-cs-Safedy. Il était écrit que les Chrétiens redeviendraient un jour les maîtres de cette importante forteresse, et, en 1799, une garnison de quatre cents hommes fut. placée à Safed , comme poste avancé de l'armée française. Safed est le siège d'une synagogue et d'une école juives qui jouissent d'une grande célébrité depuis plusieurs siècles.

Il semble, du reste, que cette ville soit depuis cent ans sous le coup de la malédiction d'en haut En 1759, un tremblement de terre la renversa de fond en comble, en détruisant la plus grande partie de sa population. Safed s'était relevée de ses ruines et avait reconquis une sorte de splendeur, lorsque, le 1" janvier 1837, un second tremblement de terre, plus épouvantable que le premier, lit de la malheureuse cité un monceau de ruines, sous lesquelles furent ensevelis plusieurs milliers d'habitants. Les Juifs seuls périrent au nombre de quatre ou cinq mille, dans cette effroyable catastrophe. La perte des chrétiens et des musulmans fut du tiers environ de ce nombre. On peut lire dans la note XLH , annexée au troisième volume du beau livre de Robinson , le tableau de l'aspect de désolation que présentèrent les restes de Safed, au Rév. missionnaire américain Thomson , qui , parti de Beyrout pour aller porter les secours chrétiens aux innombrables victimes de ce tremblement de terre, arriva à Safed dix-huit jours après que la mine de cette ville avait été consommée. Moins de deux ans après, les Juifs survivants et les nouveaux venus avaient, comme de patientes fourmis, reconstruit en partie leur asile de prédilection , et nous avons retrouvé Safed mieux bâtie et plus jolie que jamais.

Notre soirée s'est passée fort tranquillement à coordonner des notes, et à mettre un peu d'ordre dans nos collections des derniers jours. Demain matin , nous nous mettrons en route pour Damas , en passant par Kades.

Ce matin, nous nous sommes levés tout ragaillardis par une excellente nuit de repos, et complètement soustraite aux visites de la vermine. Le ciel est admirablement pur, et la journée promet d'être aussi belle que celle d'hier. Nous montons à cheval vers sept heures et demie, et nous nous mettons en route, croyant encore que l'ordre que j'ai donné à Matteo, de diriger la caravane sur Kades, sera ponctuellement exécuté.

Notre moukre Sayd a ce matin la figure singulièrement décomposée ; ses lèvres sont enflées à faire peur. Je m'enquiers bien vite des causes de cet état maladif, et voici ce que j'apprends. Nous avions dans nos bagages une boîte de ferblanc, remplie de savon arsenical, apporté de France pour servir à la préparation des peaux d'oiseaux que nous désirions conserver. Sayd a flairé la chose , en a trouvé l'odeur extrêmement appétissante, et a cru avoir affaire à une confiture particulière. «Comme ces chions de chrétiens sont gourmands! » s'est-il dit, et, trempant le doigt dans l'objet de sa convoitise, il s'en est rempli la bouche. On pense bien qu'au goût , notre homme a jugé bon de cracher au plus vite ce qu'il avait supposé délicieux; mais il n'a pu cracher assez vite pour éviter que la muqueuse de la bouche ne fût fort endommagée. Comme il n'a pas avalé un atome de cette infernale drogue, il en sera quitte pour un peu de mal et beaucoup de honte. Nous le baflbuons à tour de rôle, et le pauvre diable est si penaud, qu'il ne cherche pas à répondre un seul mot à nos

iiiO YUVAliE EN SYRIE

sarcasmes. Disons de suite que cet accident, qui aurait pu devenir si grave, ifa pas eu de conséquences sérieuses.

Nous sortons de Safed par le côté du nord et nous tournons immédiatement à Test. La base de la montagne sur laquelle est bâtie la ville est contournée de ce côté par un ouad bien cultivé et richement planté d'oliv iers. Devant nous et un peu à gauche, vers le bas de l'ouad, est le village d'Àyn-ez-Zeytoun. A un niv eau plus élevé et à droite 1 paraît le village de Biriah, puis, plus loin encore, Daharyeh-el-Fouqaah. Le flanc de la montagne de Safed porte en ce point une deuxième partie de la ville même, séparée de celle que nous quittons par le château et par la belle pelouse plantée d'arbres dont j'ai parlé plus haut. Nous longeons cette portion de Safed, en descendant au fond de la vallée, puis nous gravissons le flanc opposé, sur lequel la route longe une ou deux fontaines d'assez belle eau , où nous nous arrêtons pour faire boire nos chevaux.

Comme la route que nous suivons d'abord, monte assez rapidement, et dans la direction de Kades, je ne me méfie pas encore de Matteo, et je continue à croire que nous marchons sur cette ville ; mais je ne tarde pas à être détrompé. Nous tournons bientôt sur la crête d'un ouad très-large, très-profond et sans culture, dont la direction générale est à Pest-sudest. Il est bien évident que nous n'irons pas à Kades par-là, et je commence à comprendre que Matteo, sous le prétexte de je ne sais quelle crainte que lui inspire , pour nous , le caractère des Motoualys qui forment la majorité de la population du pays au milieu duquel se trouve Kades , nous a engagés dans la route du Djesr-Benat-Yakoub, afin de nous faire traverser le Jourdain et suivre ensuite la grande route de Damas. On

1. U village de D.iharyclwt-Tahtali est tout pn'-s de Safed, snr le même flanc que cellp-ci, pu rapport à l'Ouad-el-Lainoun, vers le fond de la vallée et au nord de Safed.

voit que Matteo a joué cette fois son rôle de drogman. Mais il a compté sans son hôte.

Depuis quelques mois, j'ai contracté l'habitude, bien enracinée aujourd'hui, défaire marcher les drogmans comme je l'entends, bien loin de me laisser conduire aveuglément par eux ; je ne commencerai donc pas aujourd'hui à subir les fantaisies de M. Matteo. Je m'approche de lui et je lui déclare , d'un ton qui ne souffre pas de réplique, que je ne suis pas dupe de sa manœuvre, que je ne passerai pas par la route du Djesr- Benat-Yakoub; que, puisqu'il a voulu descendre dans la plaine où est le Bahr-el-Houleh, je traverserai cette plaine pour aller à Banias; qu'il s'arrangera donc, en attendant, afin de nous trouver un gîte convenable pour la nuit, ou qu'il aura affaire à moi. Matteo, tout interloqué, se hâte de protester qu'il est prêt à m' obéir, aujourd'hui comme toujours, et que nous rencontrerons un bon khan à el-Mellahah ; enfin il jure par ses grands dieux, qu'il croit avoir rempli son devoir le plus strict de guide fidèle et dévoué, en nous empêchant d'aller à Kades, où nous aurions tous été dépouillés, sinon assassinés, par les Motoualys. Je ne réponds rien à cette tirade sentimentale et, comme il n'y a pas moyen de rebrousser chemin, nous continuons notre route.

L'Ouad dans lequel nous sommes engagés et qui descend des hauteurs de Safed dans la vallée du Jourdain, a, ainsi que je l'ai déjà dit, une direction générale à l'est-sud-est. Mohammed lui donne le nom d'Ouad-Ferà'eum , et Matteo celui d'Ouad-el-Merà'af (la vallée du nez, de wà*^). La plaine qui se trouve au bas de cet ouad, et à travers laquelle coule le Jourdain, se nomme Merdj ou Ardh-el-Kheyth, la terre du fil (Kheyth signifie au propre : fil, et au figuré : une file de chameaux ou de sauterelles). A gauche du point où l'Ouad-Fcrà'eum débouche sur la plaine du Jourdain, on voit sur le flanc

btï VOYAGE EN SYRIE

de la montagne un petit plateau qui est occupé par le village de Ferà'euin. Au-dessous de ce village et à gauche du chemin que nous suivons, en nous dirigeant au nord-est, aussitôt que nous avons débouché de l'ouad, sont des ruines considérables, consistant, comme toujours , en blocs de lave qui jonchent le sol ; mais personne de ceux qui m'accompagnent, ne peut me donner le nom de ces ruines. Dans la direction de ce même point à l'est, quelques degrés sud, se trouve placé, à une distance de huit à dix kilomètres, un monticule rond, que Ton me dit couvert de mines, et que Mohammed nomme el-Mantar. Dans la carte de Zimmermann, el-Mantar est placé à sept ou huit kilomètres de Feràab (notre Ferâ'eum). C'est sans aucun doute une erreur. Du reste, cette carte porte sur l'Ouad-Fur'âm, un village nommé Ferâab, et plus loin, à l'ouest, un autre village nommé Fur'Am. Ces deux villages n'en font certainement qu'un seul, et celui-ci est placé, comme je l'ai dit, à gauche du point où cessent les escarpements de l'Ouad-Ferû'eum, la chaîne de montagnes qui borde le bassin du Bahr-el-Houleh, se dirigeant au nord, à partir de là.

Enfin, toujours du même point voisin du village de Ferâ'eum, où Ton entre en plaine, on aperçoit à droite (dans la direction du sud-sud-est) une colline assez longue et étroite, dont l'axe est directement du nord au sud, et qui porte à sa pointe nord, deux forts mamelons successifs, placés dans Taxe, et couverts de ruines très-considérables en blocs de lave, autant que j'en ai pu juger, à la distance de deux kilomètres environ, qui me séparait de l'extrémité de la colline. Celle-ci semble dominer toute la plaine que devait nécessairement commander la ville placée sur ce point. Elle a dû être très-considérable, car ses ruines s'étendent jusqu'aux coteaux qui dominent l'Ardhel-Kheyth. Sans doute la partie la plus ancienne de cette ville fut une forteresse qui occupa la colline allongée que j'ai dé-

ET AUTOUR DE LA MER MORTE. b«3

crite, et ce n'est que postérieurement que la ville établie sous la protection de la forteresse, se sera étendue à l'ouest dans la plaine et jusqu'aux coteaux opposés. On voit <jue ma théorio sur les villes placées, comme clefs du pays, aux extrémités des plaines qu'arrosent les trois grands lacs que relie le Jourdain, trouve immédiatement son application vers la pointe sud du Rhûr qui entoure le Bahr-el-Houleh. Je regrette bien vivement de n'avoir pu obtenir de mes guides le nom <e ces ruines importantes que je crois celles de Séleucie. Maintenant que les voilà signalées, peut-être, en prenant des guides sur place, pourra-t-on recueillir ce nom, que les nomades du Rhôr et les habitants de Fcrâ'eum doivent nécessairement connaître.

Avant de sortir de l'Ouad-Ferâ'eum , nous avons fait notre halte du déjeuner, en nous mettant à l'abri contre un soleil écrasant, derrière des rochers à pic qui forment le flanc droit de round. Là, nous avons laissé venir deux heures de l'aprèsmidi, pour ne pas nous exposer à de dangereux coups de soleil. L'abbé a profité de cette longue halte pour faire une ample herborisation, dans le fond de l'ouad que suit un beau ruisseau d'eau vive, qui roule de roche en roche, à travers des arbrisseaux et de belles plantes aquatiques. IA se retrouve en quantité la Fritillaria persica. Lesanfractuosités des rochers m'ont fourni à moi-môme, un bon nombre de jolies coquilles terrestres.

Pendant que nous nous reposions, un bel aigle tout blanc est venu à plusieurs reprises planer au-dessus de nos têtes, et il a fini par aller s'abattre sur la crête opposée à celle qui nous garantit du soleil. Edouard saisit aussitôt son fusil, et part dans l'espérance de tuer cet oiseau curieux, qui est peut-être fort rare, sinon inconnu des naturalistes. Notre chasseur est à peu près parvenu à gravir le flanc abrupt au sommet duquel l'aigle se tient tranquille; il va y arriver et tirer, en se donnant à l'aise le temps de viser, lorsque l'aigle se doute des

mauvaises intentions qu'on nourrit à son endroit , et prend son vol. Édouard tire et manque , parce que la pierre sur laquelle il avait posé un pied, se dérobe et roule sous lui. Il tombe sur le dos, et dans cette position burlesque, lâche son second coup à l'oiseau, qui naturellement n'en reroit pas le moindre mal, et s'en va assez tranquillement vers l'est. On peut penser de combien de plaisanteries a été accueilli notre ami, quand il est revenu près de nous, après ce haut fait de chasseur.

Gomme nous ne pouvons nous éterniser dans l'Ouad-el- Ferà'eum, quoiqu'on y soit fort bien, étendu sur l'herbe, après déjeuner et à l'ombre, par une chaleur pareille à celle que nous endurons, nous pensons que nous avons laissé prendre à nos bagages une avance bien suffisante , puisqu'il y a deux heures qu'ils nous ont quittés, et nous nous décidons, bien qu'un peu à contre-cœur, à remonter à cheval et à continuer notre chemin.

J'ai dit, plus haut, ce que l'on trouve à la sortie de l'ouad- Ferâ'eum. Aussitôt que nous sommes descendus des hauteurs, nous en longeons le pied, en suivant d'abord la direction du nord-est. J^es ruines en blocs de lave, que j'ai déjà signalées comme se voyant sur le flanc du coteau placé au-dessous du village de Ferà'eum, continuent de se montrer durant quelques minutes, jusqu'au flanc d'un nouvel ouad , devant l'embouchure duquel nous passons et qui se nomme Ouad-el- Qoubâa (Vallée du Porc-épic). A partir de là, nous suivons la même direction pendant quelques heures , c'est-à-dire que nous marchons constamment droit au nord. Nos bagages sont . au loin, et nous pressons le pas pour les rejoindre. Bientôt, nous voyons à notre droite un joli petit lac bleu, c'est le Bahrel-Houleh. La plaine dans laquelle nous marchons alors, doit être d'une fertilité merveilleuse ; c'est une terre grasse et forte, à laquelle la culture peut tout demander ; c'est , du reste , ce qu'il est facile de deviner à la splendeur de la végétation dont

ET AUTOUR DE LA MER MORTE. 5Î5 elle est tapissée. Le lac est très-peu large ; il est bordé de chaque côté par une foret de magnifiques roseaux du plus beau vert. Pendant que nous cheminions, le jour a sensiblement baissé, et il est bien près de six heures, quand nous arrivons à El-Mellahah , c'est-à-dire à la hauteur de la pointe nord du Bahr-el-Houleh.

Tout à l'heure nous avons été le jouet d'une assez étrange illusion , qui n'avait pourtant que la cause la plus naturelle. De l'autre côté du lac, et sur le fond vert-foncé des roseaux , nous vîmes tout à coup s'avancer rapidement une grande ligne ondulée, d'un blanc éclatant; elle était continue et ressemblait, à s'y méprendre, à un énorme reptile. Était-ce le fantôme de l'un de ces monstres antédiluviens qui se traînaient à travers des mousses de trente pieds de haut, qui nous faisait l'honneur de reparaître sur la terre, afin de nous causer une agréable surprise? Nous nous arrêtâmes, tout étonnés, et regardant de tous nos yeux, pour tâcher de comprendre. Bientôt, une, deux, plusieurs solutions de continuité se laissèrent apercevoir, et nous reconnûmes alors que nous avions affaire à une bande d'oiseaux blancs, volant en ligne serrée, comme les canards.

Nous voilà donc à el-Mellahah , et nous y trouvons une ou deux masures abandonnées qui ont servi ou servent peut-être encore de moulin , et dans lesquelles l'eau d'un large et trèsabondant ruisseau a élu domicile. Il serait difficile de nous loger là, et d'ailleurs nos bagages ont disparu ; il nous faut, donc les suivre, bon gré, mal gré. Nous passons à gué un véritable étang de quelques pieds de profondeur, formé par le ruisseau d'el-Mellahah , et nous commençons à maugréer fort, vu que la nuit arrive grand train, et que nous savons à merveille, et par expérience, ce à quoi on est exposé, en marchant la nuit dans ce bienheureux pays.

Une heure avant d'arriver à el-Mellahah , Mattéo, qui voyait un orage s'amonceler sur sa tête, avait jugé prudent de prendre le trot, sous prétexte d'aller faire les logements, après avoir rallié nos bagages. A la vue de l'élat dans lequel il trouva le gîte qu'il nous avait promis, notre homme jugea peu sage de nous y attendre, et força donc encore l'allure de son cheval, si bien qu'il ne resta plus que Mohammed avec nous. Pendant une heure encore, nous marchâmes dans l'obscurité la plus complète, jurant comme des païens, et croyant à une trahison dont nous allions être les victimes. Ce qui ne contribua pas peu à nous donner cette pensée, assez peu gaie, c'est qu'un peu plus loin qu'cl-Mellahah , nous aperçûmes, sur le flanc de l'un des coteaux dont nous suivions le pied, un campement arabe d'où sortait le bruit de conversations à haute voix. De ce village partit alors le cri : Ya Mohammed! — Eh Mohammed 1 — auquel notre compagnon répondit aussitôt par une exclamation contenue. Que signifiait cela? Était-ce un signal? Et, maintenant qu'on nous avait mis dans la gueule du loup, le loup allait-il serrer les mâchoires? A tout risque, ceux qui avaient des fusils, les saisirent et les armèrent, ceux qui, comme moi, n'avaient plus que des pistolets, les tinrent en main , tout prêts, sinon à vendre chèrement leur vie, du moins à faire face à un danger par bonheur imaginaire. Personne ne songeait il nous attaquer, et , après avoir assez longtemps cheminé, nous finîmes par apercevoir des feux, puis par entendre les grelots de nos mulets.

Enfin, nous arrivons au logement! Il est joli, le logement! Deux arbres énormes, plantés sur un terrain boueux dont l'odeur vireuse nous prend à la gorge; des couchettes, mais plus de tentes; voilà notre gîte pour cette nuit. Certainement, il n'y a rien en soi de bien déplaisant à passer douze heures en société des grenouilles; mais, dans l'Orient, où la fièvre

ET AUTOUR DE LA MER MORTE. 5î7 règne pendant tonte l'année, dans les terrains aussi malsains que celui où nous voilà installes, on a le droit de n'être pas satisfait, lorsque l'on vous impose l'obligation de coucher à la belle étoile, avec les émanations empestées d'un marais, pour rideaux de lit. Mes compagnons sont d'assez mauvaise humeur; moi , je suis furibond , et j'accable Mattéo de malédictions et de reproches. L'abbé, seul, ne juge pas à propos de dire un mot plus haut que l'autre, et son excellent caractère ne se dément pas, dans cette occasion fâcheuse. Il établit sa couchette, au pied de l'un de nos deux gros arbres, accroche à l'une des branches basses, son manteau dont il fera un ciel de lit pour sa figure, et il attend fort tranquillement que l'heure de se coucher soit venue.

Mattéo, qui n'ose plus se montrer, pleurniche dans un coin, tout en préparant le repas dont nous avons grand besoin, et Mohammed vient, à plusieurs reprises, me raconter le chagrin de notre drogman et demander grâce pour lui. Après le dîner, qui a fini à près de dix heures du soir, j'ai fait faire du vin chaud, et, la pipe aidant, nous avons essayé de passer la nuit sans dormir, afin de nous rendre moins accessibles à la lièvre. Pendant une demi-heure, les cris d'une bande de chakals qui rôde autour de notre bivouac, nous ont tenus éveillés; mais la fatigue est bientôt plus forte que notre résolution, et nous finissons par nous coucher tous les uns après les autres, en narguant la fièvre.

Revenons maintenant en arrière, et notons ce que j'ai pu rerecueillir de renseignements topographiques, sur la route qui sépare el-Mellahah du point où nous avons établi nos feux de bivouac» C'est â Mohammed que je les dois. Après avoir traversé l'étang et le ruisseau d'el-Mellahah, nous avons passé devant l'Ayn-el-Belathat (la source des grosses pierres). Cet ayn est bien nommé, car il est entouré de blocs de pierre qui

sont certainement des débris de constructions. La donc fut une petite ville dans l'antiquité. Après l'Ayn-el-Belathat on passe devant l'embouchure d'un ouad peu large, nommé Ouad-Harrah (cetouad n'est pas désigné sur la carte de Zimmermann, mais le canton duquel il y débouche est nommé Djebel-Haraouy). A mi-côte, au delà de cet Ouad-Harrah, est placé le misérable hameau du haut duquel on avait hélé Mohammed. 11 se nomme Besamoun. Au bas de la môme colline sont étendues des ruines considérables, qui portent le nom de Kharbet-Besamoun. (M. de Bertou place Besamoun qu'il appelle Basimoun, et les ruines qui l'avoisinent, à quatorze cent soixante mètres au nord de l'ayn-Blata (Ayn-el-Belathat). Plus loin, mais à une distance que je ne saurais fixer, même approximativement, doit se trouver une large vallée qui se nomme Ouad-Arous. C'est au nord de cette vallée que nous avons campé, à deux ou trois cents mètres au plus du pied des coteaux, et à peu près à la même distance du marais proprement dit. J'ai conservé le souvenir confus d'une citerne antique que nous aurions aperçue tout à fait à la chute du jour, avant le point où sont situées, les ruines de Besamoun et dans le voisinage de l'Ayn-el-Belathat, mais je suis aujourd'hui dans l'impossibilité de préciser la place qu'elle occupe.

s MARS.

Nous ne tenions pas à rester plus que de raison, dans le lieu malsain où nous venions de passer la nuit ; aussi étions-nous de très-bonne heure, prêts à nous remettre en route ; mais au moment de partir, la fantaisie me prend de me rapprocher du marais que masque, à deux cents mètres du bivouac, un épais fourré de roseaux, afin d'y chercher des insectes. J'y fais une chasse si abondante, que je ne résiste pas au plaisir de rainas-

ser longuement les trésors zoologiques que je rencontre ; si bien que je retarde, de plus d'une heure et demie, le départ de la caravane. Les bagages prennent donc les devants, et ce n'est qu'à force d'insistance, que l'on obtient de moi que je m'éloigne de ce terrain si riche, cntomologiquemcnt parlant. Comme Belly est parti à pied en même temps que les bagages, et avec l'intention de tirer des bécassines le long du marais, nous lui avons laissé tout le temps de se livrer à son plaisir favori. Il aurait pu passer assez mal son temps dans cette promenade solitaire, car au moment où nous l'avons rejoint, à près d'une lieue du point où nous avions bivouaqué, nous avons vu sortir derrière lui, des roseaux, un Arabe nu jusqu'au haut des reins, et qui l'avait sans doute suivi comme un gibier de son goût, avec une escopette à la main, et probablement avec l'intention de le tirer, s'il lui fournissait une belle occasion de le faire sans danger. Notre homme, en apercevant inopinément une bande bien armée, au lieu d'un promeneur isolé, a jugé prudent de rentrer dans le marais; il n'a fait qu'un bond dans les roseaux et s'y est bloti , attendant que nous fussions bien loin, pour oser en ressortir.

En quittant les deux gros arbres qui nous avaient servi d'auberge pendant la nuit , nous avons d'abord rencontré des ruines antiques, nommées Kharbct-el-Aamoudieh. Auprès de ces ruines est un tourbeh assez moderne, de quelque saint en vénération parmi les musulmans. Les montagnes que nous longeons commencent à prendre ici un tout autre aspect que celui auquel nous sommes habitués. Des arbres assez nombreux les garnissent par-ci par-là, et leur donnent une tournure alpestre qui fait plaisir à voir.

Chemin faisant, nous mettons de temps en temps pied à terre, pour chercher des insectes sous les pierres; nous en trouvons de très-précieux sans doute, mais comme nous trouvons

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