II
large, et qui est alimenté sans cloute par la fonte des neiges, traverse Beit-Djenn dans toute sa longueur, et se retourne ensuite brusquement, à la pointe orientale du village, pour entrer dans la vallée que la route de Damas suit en quittant Beit-Djenn.
Depuis que nous avions atteint la vallée terminée par le casse-cou dont j'ai parlé tout à l'heure, nous avions été garantis du vent; arrivés au village, nous avons pu nous réchauffer un peu au soleil, qui est magnifique. Mais nous sommes trop près des neiges, pour que le froid ne soit pas encore assez piquant. Au-dessus de Beit-Djenn, et sur le flanc de la muraille de rochers à laquelle est adossée la portion du village placée sur la rive droite du ruisseau, on aperçoit quelques entrées d'excavations, qui sont, à n'en pas douter, d'antiques grottes sépulcrales.
Pour ne pas perdre le reste de notre journée , nous avons été, Edouard, Philippe et moi, chercher des insectes et des plantes, au bord du ruisseau et dans les rochers qui le dominent et qui forment le flanc gauche de la vallée, par laquelle nous nous dirigerons demain matin sur Damas. L'eau du ruisseau n'est, à vrai dire, que de la neige fondue, et cependant j'y ai ramassé quelques petits hydrocanthares (coléoptères du genre Colymbetes) qui s'étaient réfugiés sous les pierres à moitié submergées. Quelques plantes bien humbles, nous ont seules dédommagés do la peine que nous avions priso d'en chercher; mais l'une d'elles, qui est une pensée microscopique extrêmement jolie, croît assez abondamment entre les rochers, pour que j'aie pu en faire une ample provision.
Pendant que nous arrivions à Beit-Djenn de notre côté, un détachement d'Arnautes se dérigeant sur Banias, y arrivait du sien, de sorte que nous avons eu quelque peine à trouver des logements pour toute notre caravajie. Tout le monde dans le
village est en l'air, et je crois que la population n'est pas ravie de la venue de ces ennuyeux visiteurs qui se sont installés chez elle, comme en pays conquis.
Notre soirée d'hier s'est passée assez tranquillement et sans incident qui vaille la peine d'être noté. 11 n'en a pas été de même de la nuit, car la vermine nous a torturés sans relâche.
Ce matin, le temps continue à être extrêmement clair, mais il fait un peu moins froid qu'hier. D'ailleurs, maintenant nous n'avons plus qu'à descendre, et, à mesure que nous gagnerons du terrain, nous nous éloignerons des neiges et nous trouverons un climat plus doux.
Pendant que nous faisons nos préparatifs de départ, le détachement d'Arnautes fait les siens, mais je dois dire qu'il les fait d'une manière assez irrégulière. Depuis une grande heure, le chef de la bande est a cheval , flanqué de deux beyrakdar (porte-étendard), portant, l'un le drapeau rouge officiel des Turks, et l'autre un dm peau vert qui est l'étendard religieux. Un homme à pied , sur le ventre duquel sont attachées deux petites timbales, a beau battre toutes les marches possibles, pour rappeler les guerriers que leur capitaine attend, c'est exactement comme s'il chantait. Les guerriers, établis sur toutes les terrasses des maisons où ils ont logé, brûlent leur poudre, non pas aux moineaux, mais aux pigeons des habitants; c'est une pétarade roulante et incessante. Si ce sont, comme cela paraît fort probable, les munitions de guerre délivrées par le gouvernement ottoman à ses soldats, que ces messieurs brûlent et gaspillent avec tant de laisser-aller, il est clair qu'après leur départ, les cartouchières seront complètement veuves de cartouches. Au reste, les pigeons sont ceux
qui courent le moins de danger. Les balles arnautes sont réduites pour eux à l'état de mythe ; le bruit seul des coups de fusil les effarouche un peu, mais pas un seul ne tombe; décidément, si les Arnautes ont compté sur leur gibier du matin pour dîner ce soir, ils feront maigre chère. Enfin, le capitaine s'est lassé d'attendre ses braves, et il s'est mis en route précédé de son timbalier et suivi de ses deux beyrakdar. Le corps d'armée rejoindra la tête, quand il voudra et quand il pourra.
Notre bande, à nous, étant un peu mieux organisée, nous avons réussi à partir en même temps que l'avant-garde ottomane, mais dans le sens précisément opposé. Nous avions perdu de vue Beit-Djenn , derrière les roches qui l'abritent , que la guerre aux pigeons allait toujours son train. Mon pauvre cheval, que je n'avais pas cru bien malade hier, est mort pendant la nuit, et ce matin je l'ai vu tristement étendu au bord du ruisseau, et au beau milieu du village. Il restera là jusqu'à ce que les oiseaux de proie et les chakals l'aient fait disparaître. Pourquoi n'avouerais-je pas que la vue de cette bête morte, sur le dos de laquelle j'avais cheminé tant de jours, au milieu de fatigues et de dangers de toute espèce, m'a fait une véritable peine? J'ai compris en ce moment l'attachement des Arabes pour leur monture habituelle. C était un véritable chronomètre que ce pauvre cheval , et je dois à son calme et à sa patience, d'avoir pu lever, avec une exactitude satisfaisante, la carte des pays nouveaux que j'ai visités.
La vallée dans laquelle nous nous engageons en sortant de Beit-Djenn est fort triste encore ; la végétation n'y est nullement avancée, et elle ressemble singulièrement à ce Hedu nord de la France, à pareille époque. Nous marchons sur Kafr-Haouar, village que j'ai le plus grand désir d'atteindre. La carte de Zimmermann m'indique, à côté de ce village, un
ET AUTOUR DE LA MER MORTE. Rf,5 point qui porte le nom de «Tombeau de Nimroud. • Vais-je découvrir un monument assyrien? Je l'ignore; mais j'ai quelque espérance de faire une bonne trouvaille, et je m'en réjouis à l'avance. Hélas ! j'ai bien fait , pour me réjouir, de ne pas attendre la vue du tombeau de Nimroud. Après deux bonnes heures de marche, nous apercevons enfin Kafr-Haouar; mes yeux cherchent partout, et comme j'aperçois, sur un coteau placé derrière le village, mie sorte de bâtiment carré qui ne ressemble pas à une maison arabe ordinaire, je me dis : « C'est là que se cache le bienheureux tombeau de Nimroud. » Et voilà que tout à coup mes guides, qui ont accosté quelques habitants du village, occupés à des travaux de culture, m'arrêtent devant deux gros blocs carrés arrachés à quelque édifice antique, et jetés au hasard au milieu d'un champ, à trois ou quatre cents mètres du village , et me disent : « Voilà le Qobr-Nimroud ! » D'abord , je ne veux pas les croire , et j'interroge moi-môme les laboureurs, qui m'affirment unanimement que c'est bien là le Qobr-Nhnroud ! Quelle dégringolade! « Qu'est-ce donc, leur dis-je, que ce bâtiment qui est là haut? » Et je leur montre l'édifice sur lequel j'avais fondé mes plus chères espérances. « Ça? font-ils, c'est une grange. — Allez au diable, avec votre grange! » Et je m'éloigne en maudissant Nimroud, Kafr-Haouar et un peu aussi Zimmcrmann, qui m'a procuré cette mortification d'archéologue.
En conscience, la Providence des antiquaires me devait bien un dédommagement , et ce dédommagement ne s'est pas fait attendre. A mesure que je me rapprochais du village, en franchissant la distance qui le sépare du Qobr-Nimroud, je regardais plus attentivement une masse blanche régulière, qui s'élevait au-dessus des premières maisons du village et qui était placée au milieu d'elles. En arrivant, je reconnais un magnifique stylobate de style grec, et me voilà ne pensant
plus au tombeau do Nimroud, niais bien au vénérable débris que j'ai sous les yeux. Faute de grives, mangez des merles, dit-on, et Ton a raison. A défaut donc d'un monument assyrien, je vais dessiner un beau monument, probablement inconnu, d'un art plus récent, j'en demeure d'accord, mais d'un art qui a bien aussi son mérite.
Je fais donc mettre pied à terré à tout le monde, je déclare que nous déjeunerons à Kafr-Ilaouar , après que j'aurai pris tous les croquis dont j'ai besoin, et je me mets immédiatement à l'œuvre.
Le stylobate est tout entier en marbre blanc, et il supporte encore une base de colonne en place. En voici les dimensions principales : la corniche a soixante centimètres de hauteur et cinquante centimètres de saillie sur le dcz; celui-ci a un mètre douze centimètres de hauteur, et la moulure inférieure, qui ne reproduit pas le profil de la corniche, a soixante-quatorze centimètres de hauteur. Le dez inférieur sur lequel s'appuie cette moulure a une saillie do trente-cinq centimètres sur sa dernière plate-bande ; il est probablement enterré d'une certaine quantité, et il a encore au moins un mètre de hauteur au-dessus du sol, ce qui donne une distance de trois mètres cinquante centimètres à peu près, entre le sol actuel et la partie inférieure du piédestal des colonnes; le fût de celles-ci a quatre-vingts centimètres de diamètre.
Pendant que je prenais ces mesures, l'abbé, avec sa manie habituelle de fureter partout, manie fort heureuse aujourd'hui, découvre dans un piédroit de porte, appartenant à une baraque adossée à la partie antérieure de la ruine, un fragment d'inscription grecque mutilée. Bonne trouvaille de plus, et trouvaille d'autant plus précieuse qu'elle jette une lumière bien inespérée sur la nature du monument que nous ve-
nons de retrouver. Voici cette inscription , que je me hâte de copier :
OYKIOCAK BAIOY6YC6BO
KAineÀA<t>eei
YT70THCKYPIA TAPfATH
Évidemment, il s'agit là de la déesse syrienne Atargatis, dont le nom tronqué se trouve à la dernière ligne. Notre monument était donc vraisemblablement un temple d' Atargatis. A en juger par le style de ses moulures et par celui des caractères de l'inscription, cette dernière doit être bien postérieure au temple, qui lui-même me paraît de l'époque dos Séleucides. Il s'agit probablement d'un objet quelconque mis sous la protection de la déesse Atargatè, et non Atargatis, dont nous retrouvons cette fois le nom correctement orthographié, par un habitant du pays où le culte de cette déesse même était florissant. Le consécrateur est Lucius fils d'Ak...ba3us, pieux et sans reproche. C'est mon savant ami et confrère Ph. Lebas, qui m'a donné la véritable leçon de la troisième ligne, qui doit se lire :
KAIAM6M4>90Y
pour
KAI AMEMÏTTOY
Un petit mur, formé de blocs de pierres jetés sans soin les uns sur les autres, enclôt un petit terrain à l'extrémité occidentale du temple , et parmi ces pierres se trouvent quelques beaux blocs de marbre blanc, qui proviennent, sans aucun doute, de l'entablement qui couronnait l'édifice sacré. Ces fragments sont couverts de beaux rinceaux et de cordons d'oves. lin pareil monument, sans être bien grand, devait
être d'un effet charmant quand il se détachait, avec sa blancheur de neige, sur la plaine au milieu de laquelle il était placé.
Quelle est la ville antique qu'a évidemment remplacée le village moderne de Kafr-Haouar? L'Itinéraire d'Antonin va, je crois, nous rapprendre. Nous y lisons dans l'itinéraire XLViii :
Iter ab Eumari Neapoli.
Damasco
Aère xxxn Millia plus minus.
Neve xxx.
Capitoliada xxxvi.
Gadara xvi.
Scythopoli xvi.
In raedio. x.
Neapoli (al. Sichem) vu.
Dans Pitinéraire xlix, nous lisons encore : lter a Seriane Scythopoli occora.
Heliopoli.
Abila (al. Abyla) xxxvm Millia plus minus.
Damasco.. ^ xvin.
Atw, , xxxiu.
Ncvp xxx.
Capitoliada xxxvi.
Gadara xvi.
Scythopoli xn.
La table théodosienne, dite de Peutinger, nous présente le tronçon de route suivant :
Damaspo (al. Damasco)
Ad ammoutem xxviu Millia plus minus.
Cesarea Paneas xxvni.
Tyro ( sive Sor ) xxxu.
Enfin la route de Damas à Jérusalem y est ainsi tracée :
Damaspo (al. Damasco) Herusalem
*ïnos xivu Millia plus minus.
ChâiLih fat. Crnatha) xsxvu.
Rhose(al. Neve) xx.
Hatita (al. Haditha, sive Haclita) xl.
Gadda XL
Philadelfla ( al. Philadelphia ) xm.
Rhababatora ( al. Rabbath Moab ) lui.
Thamaro (al. Thamara) lxvih.
Antea dicta Herusalem nunc Helya Capitolina
(al. Jérusalem, sWe A-An Capitolina) ......... un.
Comme je pense que Kafr-Haouar a pris la place de l'\ere de P Itinéraire d'Àntonin, il faut absolument que je discute, le compas à la main, les quatre tronçons d'itinéraire que je viens de transcrire. Le colonel Lapie (Itinéraires publiés par M. de Fortia) identifie ainsi les localités désignées dans l'Itinéraire d'Antonin, et les distances respectives en milles romains, mesurées par lui, donnent :
Damasco.... Damas
Acre Ahaere 47 au lieu de 30, 3Î ou 3*.
Neve Nova 30 — 30.
Capitoliada. . Beit-el-Ras. . . . 30 — 36.
Gadara Ora-Keis 16 — 16.
Scythopoli.. ftysan 16 — 16.
On serait bien tenté de retrouver Nevc, dont le nom hébraïque est Nouah, à la localité nommée Nowa (je me sers de la carte de Zimmermann) ; mais nous allons voir que les chiffres rendent cette identification impossible. De Beysan à Om-Keis (ces deux localités sont très-certainement Scythopolis et Gadara) il y a bien à très-peu près seize milles romains : de Gadara à Capitolias, il y avait aussi seize milles ; nous devons donc trouver cette seconde ville à une distance à peu près égale à celle d'Om-Keis à Beysan. La carte de Zimmermann place Capitolias sans aucune autre indication, et sans point de doute, à Test quelques degrés nord d'Om-Keis, à une distance d'environ vingt milles romains. De Capitolias à Neve, il y avait trente-six milles. La Capitolias de Zimmermann n'est
pas à plus de douze milles de Noua. Si donc l'une des deux villes est bien déterminée, l'autre ne peut pas l'être, M. Lapie, à partir d'Om-Keis, où la route de Beysan est venue en montant droit au nord-est, la fait redescendre à Beit-Aras, qu'il appelle Beit-er-Ras, a Test quelques degrés sud d'Om-Keis, et à seize milles de cette dernière ville. De Beit-Aras à Nowa, il y a, en droite ligne, vingt-quatre à vingt-cinq milles romains seulement, et M. Lapie en compte trente. De Nevc à Acre, il y avait trente-six milles. De Nowa àel-IIarah, il n'y a que quinze milles en droite ligno. Cette nouvelle identification est donc encore inadmissible, D'Aore à Damas, il y avait trente milles : d'cl-Uarah à Damas, Lapie trouve forcément 47 milles. Nouvelle preuve que Acre ne peut être cherchée a el-Harah.
Voyons maintenant s'il est possible de proposer des identifications plus probables et plus admissibles. Commençons par Cnpitolias. Dans la Table de Peutinger (itinéraire de Césarée à Philadelphie) cette ville est placée entre Gadara (Om-Keis) et Àdrâa, après laquelle vient Bostra, et les distances mesurées entre ces villes sont les suivantes :
Gadara
Capitoliado xvt MilKa plus minus
Adraha ( al. Adraa rte Edrei) . . xn.
Bostris , , . . xxnu.
En tout, cela ferait cinquante-six milles entre Gadara et Bostra, et, en réalité, il y a, en ligne directe, d'Om-Kei* à Bostra, soixante-dix-huit milles romains au moins. Les chiffres de la table sont donc inexacts. Maintenant, si l'on place Capitolias avec Lapie à Beit-er-Ras, en regardant el-Mezaroib comme Adràa, ce qui n'est pas probable, puisqu'il y a en réalité, à une dizaine de milles à l'est quelques degrés sud d'el- Mezareib, une localité qui se nomme encore Drâa, on aura toujours en ligne droite, vingt-trois milles de Beit-er-Ras à
el-Mezareib, et trente-trois milles du même lieu à Drâa. Si, au contraire, on accepte la position assignée par Zimmermann à Capitoliafi , on ne trouve que quatorze milles de Gapitolias à cl-Mezareib, et vingt-quatre milles au moins entre Capitolias et Drâa. Il est à remarquer, du reste, que les trois villes de (ladara, de Capitolias et d'Adrâa, se trouvent ainsi placées en ligne droite, et Capitolias est presque exactement au milieu de la distance, ce qui s'accorde très-bien, quant au rapport des chiffres, avec ce que nous dit la table de Peutinger. Tout biën considéré donc, la position de Capitolias, déterminée par Zimmermann, me paraît satisfaisante.
Passons à Neve. De Capitolias à Nowa, nous n'avons que douze milles romains, et il nous en faut trente-six, suivant P Itinéraire d'Antonin; Neve n'est donc pas à Nowa, si la position relative de cette localité, a été bien fixée par Zimmermann. Mais nous trouvons au sud-ouest et près de Keneïtrah, un étang nommé Birket-Nefah, à cOté duquel sont placées les ruines d'une ville sans nom. Si nous lui donnons celui de Pétang, c'est-à-dire si nous l'appelons Nefah, nous retrouvons notre Neve, et entre celle-ci et Capitolias, nous trouvons vingtsix milles au lieu de trente-six. Qu'un copiste ait écrit trois x au lieu de deux, ce qui est très-possible, et Neve est positivement retrouvée.
Des ruines placées près du Birket-Nefah à Kafr-Haouar, nous avons, en ligne droite, trente milles romains, et l'Itinéraire compte précisément trente milles entre Neve et Acre, première preuve que Kafr-Haouar est bien l'Aere de l'Itinéraire. Si, maintenant, on veut réfléchir à l'importance de la localité qui contenait un temple pareil à celui dont les restes sont encore debout à Kafr-Haouar, et surtout à l'analogie évidente des noms Aère et Haouar, on sera, je l'espère, d'accord avec moi pour identifier Aere et Kafr-Haouar. D'Acre a Damas
l'Itinéraire compte trente, ou trente-deux, ou trente-quatre milles. Ce chiffre est donc parfaitement flottant. Il y a en réalité, de Kafr-IIaouar à Damas, un peu plus de vingt milles seulement. Cette fois encore, un x de trop a pu être introduit dans le chiffre qui exprime la distance placée entre Aere et Damas.
En résumé, je propose formellement de considérer Kafr- Haouar comme ayant pris la place de l'Aère de l'Itinéraire d'Antonin.
Nous avons vu que la Table de Peutinger place entre Cœsarea-Paneas (Banias) et Damas, et à une égale distance de vingt-huit milles de l'une et l'autre des deux villes, une localité nommée Ad-Ammontem. Quelle est la localité moderne qui a pris la place de l'ancienne? C'est ce que nous allons encore essayer de reconnaître. La route actuelle entre Banias et Damas est certainement restée la même que celle que l'on suivait dans l'antiquité , car ce n'est pas dans un semblable pays, que les routes sont changées un beau matin, sans que l'on sache pourquoi. J'ai pensé d'abord que Beit-Djenn pouvait bien être la vieille localité nommée Ad-Ammontem; ses caves sépulcrales assignent effectivement à Beit-Djenn une antiquité reculée. D'un autre côté, en face de Kafr-IIaouar, à un kilomètre environ au nord de ce village, se trouve, sur une hauteur, un second village nommé Beitimah. Entre les deux, coule une rivière que la carte de Zimmermann appelle , je ne sais sur quelle autorité, Moiedeb-Herane, et un beau pont antique de deux arches, fort bien conservé, puisqu'il est encore en service, réunit les deux rives du cours d'eau. Or, dans l'antiquité, les ponts étaient construits pour servir de passage aux voies publiques; donc, sur le pont placé entre Kafr-Haouar et Beitimah passait certainement une route antique de ce genre. Que signifie le nom Ammontem, précédé de la préposition ad? probablement autre chose que ad montem, sur la hauteur, ce
ET AUTOUR DE LA MER MORTE. 573 qui conviendrait bien à Beitimah , placé sur une hauteur. Mais, au pied même de cette hauteur, coule une rivière nommée Moiedeb-Herane. Ne serait-ce pas cette rivière dont le nom serait caché dans le nom latin Ammontem? Je serais d'autant plus porté à le croire que, bien que le nom Moiedeb nous offre le squelette du nom latinisé Ammontem , rien ne prouve que l'auteur auquel Zimmermann a emprunté son indication du Moiedeb-Herane, ait exactement transcrit le nom qu'il a entendu prononcer. Rien n'est plus commun , malheureusement, que les exemples de noms abominablement estropiés par les voyageurs qui n'étaient pas familiarisés avec les sons de la langue arabe. Quoi qu'il en soit, je n'hésite pas à voir Ad- Ammontem dans Beitimah. Peut-être, après la destruction d'Aere, Beitimah se sera-t-elle élevée dans le voisinage immédiat de la ville abandonnée (j'ai déjà dit qu'entre Kafr-Haouar et Beitimah il n'y a guère plus d'un kilomètre), et, plus tard, les décombres d'Aere auront-ils servi à élever les mauvaises baraques de Kafr-Haouar. Ce qui est certain, à tout le moins, c'est que je ne connais pas d'autre localité, placée sur la route de Banias à Damas, et à laquelle puisse s'appliquer la dénomination d'Ad-Ammontem. Quant aux distances, nous avons ; en ligne droite, cinquante-six milles romains de Banias à Damas, ce qui est d'accord avec le total des deux portions de route de vingt-huit milles placées, suivant la Table, entre Damas et Ad- Ammontem, et entre Ad- Ammontem etCausarea Paneas. Au lieu d'être juste au milieu de la route, comme le veut la Table pour Ad-Ammontem, Beitimah se trouve, sur la carte de Zimmermann, à trente-quatre milles de Banias, et à vingt-deux milles de Damas; mais c'est là une erreur que je constaterai tout à l'heure.
Dans YOnomaslicon, Eusèbe et saint Jérôme placent une localité nommée Abela entre Damas et Paneas, jast^'j Aapaaxtô xai nav«à^, mais je ne sais absolument où trouver cette Abela.
Sur la route que j'ai parcourue, je n'ai pas rencontré un nom qui puisse être considéré comme contenant la plus légère trace du nom Abela. Peut-être les ruines de cotte localité sont-elles celles que j'ai traversées entre Mcdjdel-ech-Cheras et le plateau nommé Merdjet-Haderah. Peut-être sont-elles à Bcit- Djenn.
Je reviens maintenant à mon itinéraire. Après avoir étudié bien à loisir la belle ruine du temple d'Atargatô et l'inscription qui se trouve sur son emplacement , nous nous installons dans un champ, sous des arbres fruitiers, pour expédier notre déjeuner. Puis, nous remontons à cheval et nous nous dirigeons sur Beitimah. La rivière dont j'ai parlé tout à l'heure se présente au bout de très-peu de minutes; nous la traversons, ainsi que je l'ai dit, sur un assez beau pont antique de deux arches, et nous grav issons presque immédiatement la pente fort douce qui conduit au plateau sur lequel est bâti le village de Beitimah.
La carte de Zimmermann est tout à fait erronée pour tout le pays dans lequel 6ont compris les villages de Beitimah et de Kafr-Haouar. Ainsi , entre ces deux villages il y a à peine un kilomètre, tandis que la carte donne plus d'une lieue. D'un autre côté, nous avons, de Beitimah à Artouz marché pendant quatre heures consécutives, sans nous arrêter un seul instant, et la même carte ne donne guère plus du double de distance entre ces deux villages qu'entre Kafr-Haouar et Beitimah. De la résulte forcément que Kafr-Haouar est mal placé et doit être reporté bien plus près de Beit-Djenn, ce qui vérifie d'une façon très-satisfaisante les indications de la carte de Peutinger, qui place Ad-Ammontem justement à mi-chemin de Banias à Damas. Raison de plus, on le voit, et raison qui me semble tout à fait décisive, en faveur de l'identification de Beitimah et del'A d-Ammontem de la carte de Peutinger.
ET AUTOUR DE LA MER MORTE. 575 Le village do Beitimah est assez considérable , et les matériaux employés dans la construction de ses maisons, contiennent assez fréquemment do belles pierres do taille qui ont évidemment été trouvées sur place et utilisées par les Arabc3. J'y ai, en outre, rencontré un grand tronçon de colonne, dont la présence ne m'a plus laissé de doutes sur l'antiquité de cette localité. Une fois arrivé sur le plateau de Beitimah, nous entrons dans un pays de l'aspect le plus triste et le plus insipide, formé de collines fort douces, mais fort arides et qui ont exactement la tournure qu'ont en hiver nos prairies montueuses. Pendant quatre longues heures nous ne faisons quo monter et descendre, remonter et redescendre, sans rencontrer un 6tro vivant, sans voir un arbre, sans apercevoir de loin un seul village. Cette route désagréable se nomme el-Qallabat (les inversions, les sinuosités, les tours), nom qui désigne parfaitement son tracé tortueux. Enfin nous arrivons à la plaine de Damas, et, à travors des prairies coupées par de belles eaux, nous venons mettre pied à terre à Artouz, d'où nous devons, en trois heures de marcho, gagner les portes de Damas.
Artouz présente des indices frappants de son voisinage d'une grande ville. Les maisons sont en pien o et très-bien bâtias en comparaison do toutes celles que nous avons rencontrées jusqu'ici. L'intérieur en est assez propre, et l'on y voit déjà ces larges estrades qui forment le sol des appartements du rez-dechaussée, dans les grandes maisons de Damas. L'eau abonde à Artouz, et, dans la belle saison, les prairies qui environnent le village doivent ôtre magnifiques. Devant notre menzil (lieu de descente, maison où l'on prend gîte) est un vaste abreuvoir qu'alimento un ruisseau qui en Judéo passerait pour un fleuve. Comme il est encoro d'assez bonne heure, et que, malgré le froid, le soleil engage à la promenade, je vais à la recherche des coquilles fluv iatiles et des insectes ; mais je suis sorti à peu près
pour rien. A part quelques mélunopsides, parmi lesquelles se trouve une variété, ou peut-être même une espèce, qui me semble nouvelle, à cause des côtes longitudinales r toutes trèspeu élevées, qui garnissent les tours de sa spire, je ne trouve rien, et je rentre avant le coucher du soleil, pour mettre mes notes de voyage en ordre, en attendant le diner. Après celui-ci nous avons bien vite regagné nos couchettes, afin de réparer la fatigue de la route.
A droite, c'est-à-dire à Test d'Artouz et à petite distance (quelques cents mètres), est une colline très-peu élevée, présentant deux mamelons couverts de deux grands édifices qui, de loin, ont tout à fait l'air de manoirs féodaux du moyen âge, comme il y en a tant en Europe. Au bas du premier est établi un moulin, et le plus éloigné est bâti en blocs de lave, autant que j'en puis juger par la couleur noire de ses murailles.
Ce matin le temps est magnifique , et comme nous avons hâte d'arriver à Damas dont nous nous représentons en pensée les merveilles, nous ne perdons pas de temps, et nous partons de très-bonne heure. Toute notre route est tracée au milieu d'une plaine admirable, sans doute, pour les amateurs d'agriculture, mais assommante pour les amateurs de pittoresque : ce sont des champs cultivés et arrosés avec le plus grand soin , par des myriades de canaux d'irrigation, empruntés à de gros ruisseaux qui sont quelquefois de petites rivières. Rien de plus uniformément plat que la plaine de Damas de ce côté. A trois lieues en avant, paraît une longue ligne d'arbres serrés, qui représenterait assez bien une forêt vue de loin, si ces arbres n'étaient dominés de tous les côtés par de nombreux minarets. Au milieu donc de ces arbres est une ville immense : cette ville,
c'est Damas, la perle de l'Orient. A notre gauche, les premiers escarpements de l'Anti-Liban bordent la plaine dans toute sa longueur, et les neiges ne sont pas loin. A droite , la plaine s'étend à quelques lieues , au delà desquelles reparaissent des montagnes qui semblent assez peu élevées. Là est le désert le plus inconnu du monde ; car sur nos cartes tout le terrain placé à l'est de Damas est d'une blancheur immaculée; pas un nom de localité ne s'y trouve inscrit : c'est que les voyageurs n'ont jamais osé s'aventurer de ce côté, et que tout ce pays a été, jusqu'ici, aussi peu visité que le centre de l'Afrique. Et pourtant que de découvertes paieraient, sans aucun doute, l'audacieux explorateur qui se lancerait bravement au milieu de ces régions redoutées ! Que de trésors il en rapporterait, s'il en revenait, ce qui est fort douteux I
Une demi-heure environ après avoir quitté Artouz, nous avons en vue, sur le flanc de la montagne, à quelques kilomètres sur notre gauche, un gros village que surmonte un minaret : c'est Katanah. Un peu plus loin nous passons à côté de Kaoukab, village qui ressemble à un village de la Beauce. Non loin de là nous passons encore devant une localité nommée Mahdamitech-Cheikh, et nous arrivons au village d'ech-Chedeydah que nous longeons d'abord au sud, pour le traverser vers sa pointe orientale. La rue que nous suivons est large, et nous sommes frappés de l'apparence européenne de ce village. En dehors des habitations, de nombreux ouvriers font sécher des soies teintes, ou fabriquent des cordons de soie, comme chez nous on fabrique des cordes de chanvre. De l'autre côté d'ech-Chedeydah la route déjà très-large , mais encore dépourvue d'arbres, nous amène auprès du village d'el-Achrafieh , et dès que nous avons franchi celui-ci , nous trouvons une route bordée par un large canal à droite , et à gauche par des haies et de beaux arbres. Là commencent les prétendus jardins enchantés