‹ Voyage autour de la Mer morte (volume 2)Chapitre 195 sur 211 · II · texte numérisé non relu

II

de Damas. Ces jardins sont dos vergers, ni pins, ni moins ; il y en a une zone très-large , je le veux bien ; mais qu'ils soient autre chose que de vulgaires vergers, je le nie.

Nous sommes enfin arrives, après avoir traversé le hameau de Deïr-Rayeh, à quelques minutes des murailles de Damas, et nous nous arrêtons pour déjeuner, sous de beaux arbres , dans un verger placé à droite de la grande route. Après le déjeuner nous remontons promptement à cheval, et, après avoir traversé un cimetière musulman, dont les tombes ont exactement la forme des sarcophages antiques qui étaient contenus dans les Qbour-el-Molouk, ou tombeau des rois de Juda , nous arrivons au Bab-Allah, à la porte de Dieu, au milieu d'une quantité d'Arabes nomades et de chameaux, arrêtés devant la muraille de Damas.

L'aspect de la ville, vue de ce côté, n'a rien de bien merveilleux ; il s'en faut de beaucoup. Tout semble bâti en pisé ; tout est délabré. Naguère, les chrétiens étaient obligés de mettre pied à terre en franchissant le seuil de Damas ; il n'en était plus ainsi en 1851 ; et mon excellent ami, M. de Ségur-Dupcrron, consul de France en cette ville, y avait porté haut le nom français. Personne donc n'eut l'air de faire attention à nous, et on nous laissa pénétrer dans la ville, avec toutes nos armes, sans que l'on semblât s'en préoccuper le moins du monde. La rue que nous suivons est la belle rue de Damas, le Meydan. Quel désenchantement, bon Dieu! Ce Meydan est une rue bordée de bicoques de boue et de pierrailles, de mosquées en ruines, mais que personne ne songe à réparer, d'échoppes d'artisans grossiers et tout prêts à vous insulter, si la correction ne devait pas être immédiate. Aujourd'hui que les Turcs ont opéré , sans miséricorde , le désarmement des Damasquins, ceux-ci, pour éviter une bonne distribution de coups de bâton, ont renoncé au plaisir de se promener avec

sabres, poignards et pistolets; chacun se donne Pair le pins inolïensif qu'il peut; mais il est évident que la peur et la haine des oppresseurs, se partagent le cœur de cette aimable population.

Le pavé du Meydan de Damas est affreusement mauvais, et il faut prendre des précautions inouïes pour ne pas s'y casser le cou à chaque pas. ' Nos pauvres chevaux ne savent où mettre lo pied, sur les larges pierres usées et brillantes qui forment ce pavé ; mais s'ils ne sont pas rassurés, nous le sommes encore moins qu'eux.

En parcourant cette ignoble rue, je m'étais réfugié dans une espérance folle. Ce doit être un faubourg, me disais-je; tout à Pheure nous arriverons aux palais féeriques qui réalisent les contes des Mille et une Nuits, et que les voyageurs vantent avec tant d'ensemble. Au bout du Meydan , nous trouvons le bazar, vaste rue couverte, où piétons, cavaliers et chameliers s'enfournent pêle-mêle, au milieu des boutiques et dans une demi-obscurité. Là encore , nouvelle désillusion ; le Bazar de Damas offre un spectacle curieux certainement, mais, ô Mille et une Nuits, que vous êtes loin! Après le bazar, que nous avons assez longuement arpenté, nous entrons dans une rue semblable à toutes les rues des villes de l'Orient , et qu'on nomme la rue Droite. Nous y cheminons cinq minutes et nous nous arrêtons enfin devant une petite porte, surmontée de l'enseigne française : Hôtel de Palmyrc. Nous sommes arrivés, et nous mettons pied à terre.

On voit que ma première impression est loin d'être flatteuse pour Damas. J'en veux mortellement à cette ville d'être si laide, quand je me Tétais figurée si belle ; c'est là un tort que je ne lui pardonnerai jamais; on n'attrape pas aussi effrontément les gens. Je franchis la porte de l'hôtel, je descends dans une petite cour borgne, qui tourne et me conduit dans la

véritable cour de la maison , et voilà que je suis frappé d'étonnement, et que je rabats déjà quelque chose de mon indignation de tout à l'heure. Parcourons un peu cette maison , qui est une maison d'un ordre fort médiocre pour la beauté, à ce que j'ai appris depuis, par expérience.

Au milieu d'une grande cour, dans laquelle trotte une gazelle apprivoisée, est un large bassin plein d'eau, sur lequel se penchent deux magnifiques orangers. Devant l'une des extrémités du bassin est une grande salle entièrement ouverte sur la cour, avec estrade sur laquelle on monte par deux marches. Autour de cette estrade est appuyé contre les murs un large divan. Deux grandes salles carrées avec estrades, s'ouvrent à droite et à gauche et sont éclairées par de grandes fenêtres sur la cour. Les murs et les plafonds de ces deux salles sont littéralcments couverts des plus délicieuses arabesques ciselées, et entremêlées de belles sentences pieuses très-élégamment écrites. Sur le côté opposé s'ouvre une vaste salle terminée par une abside circulaire avec divan; au milieu de celle-ci est un bassin rond, avec un jet d'eau que l'on fait jouer à volonté. A droite et à gauche sont encore deux salles avec estrades. Une vigne immense, plantée au pied du mur de cette face, monte jusqu'au faîte de la maison et va former, sur la terrasse qui la surmonte, une charmante tonnelle sous laquelle on peut aller respirer et prendre le frais, pendant les fortes chaleurs de l'été. Toutes les parois de ces différentes salles sont garnies des arabesques les plus gracieuses et les plus capricieuses en même temps, et ce sont les ouvriers les plus vulgaires qui sont capables de les tracer. De nombreuses chambres sont placées à l'étage supérieur et le long d'une troisième face de la cour.

Du coup, me voilà un peu raccommodé avec Damas. Certes, la maison, vue de l'extérieur, a l'air de la plus ignoble bico-

ET AUTOUR DE LA MEK MOKTE. r,»f que de village; à l'intérieur c'est un bijou digne d'un prince, et ce n'est, je le répète, qu'une habitation des plus médiocres, et qui est à mille piques des somptueuses demeures que j'ai vues les jours suivants. Étrange race que cette race arabe des villes, qui s'efforce de ne laisser voir à l'extérieur de ses maisons que des murs de boue et à moitié croulants, à la condition que l'intérieur, où personne ne doit pénétrer, aura toute l'élégance et toute la splendeur d'un palais.

Une heure après notre arrivée, nous étions honorés de la visite de M. de Ségur, notre consul, et de celle de notre aimable compagnon de voyage, M. Wood, consul de Sa Majesté britannique. Ces messieurs, aussitôt informés de notre entrée à Damas, avaient eu la gracieuseté de nous prévenir, et ils venaient, de la manière la plus charmante, nous faire leurs offres de service. On peut deviner aisément avec quel vif plaisir nous avons reçu ces deux aimables visiteurs; nous venions de vivre pendant bien des jours de la vie sauvage, et nous nous trouvions tout d'un coup rentrés dans la vie civilisée , avec tout ce qu'elle a de politesse et de charmes! Comme nous étions horriblement fatigués, nous avons prié ces messieurs d'agréer nos excuses pour cette journée. Nous sommes donc restés au logis, et, aussitôt après notre dîner, nous avons été nous coucher dans de vrais lits.

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Notre journée s'est passée en visites; d'abord chez notre excellent consul, chez lequel nous devions dîner le soir. 11 a bien voulu nous présenter à sa famille, de laquelle nous avons reçu l'accueil le plus gracieux. L'habitation du consul de France est ravissante, et à la voir, nous comprenons déjà que l'hôtel de Palmyre, que nous admirions hier avec tant d'enthousiasme, n'est qu'une masure. M. de Ségur, pour nous faire les hon-

neurs des plus belles habitations de Damas, nous conduit dans quelques maisons de riches négociants juifs, placés sous la protection de la France. Ce sont MM. Stambouly et Sakaïm , chez lesquels nous sommes reçus avec la plus exquise politesse. Dans chaque famille, de belles jeunes femmes, et entre autres, M"" Sammah et Rifkah, dont j'ai noté les noms comme ceux de deux charmantes créatures , s'empressent de nous offrir des limonades, des confitures, du café et des tchibouk, qu'il ne serait pas poli de refuser; de sorte qu'à notre troisième visite, nous en sommes à ne savoir plus comment faire, et à donner au diable l'étiquette et la politesse.

Un mot sur ces dames. Toutes, quand il s'agit de faire un pas, grimpent sur des patins de bois, formés d'une semelle installée sur deux planchettes d'un pied de hauteur. Je ne comprends pas comment elles peuvent marcher avec ces ustensiles incroyables, sur les dalles glissantes de leurs cours et de leurs appartements. Outre qu'ils leur donnent une taille démesurée et peu gracieuse, on entend perpétuellement un cliquetis de bois sec sur la pierre, et cela ne me paraît pas très-divertissant. Les sourcils que le bon Dieu leur a donnés, ne sont pas dignes d'elles, à ce qu'il paraît, aussi les rasent-elles avec soin, et les remplacent-elles par des sourcils fantastiques, formés d'une ligne arquée, très-longue et d'autant plus noire qu'elle est entièrement peinte. A. leur place, je déclare que je préférerais de beaucoup les vrais sourcils. Les cheveux sont une parure que les jeunes filles seules ont le droit de porter. Dès qu'elles se marient, leurs pauvres cheveux sont coupés; ce qui en reste est soigneusement caché, et remplacé par des tours formés de plumes d'autruche noires. Ceci est encore d'une laideur très-satisfaisante. Espérons, dans l'intérêt du beau sexe damasquin, qu'il mettra quelque jour à l'index ces modes absurdes.

ET AUTOUR DE LA MER MORTE. 583 A propos de mode, j'ai oublié d'en mentionner une qui est universelle parmi les femmes du peuple, et qui commence à se montrer partout, dès qu'on arrive près de Damas; celle-là n'est pas nouvelle, il s'en faut , puisqu'elle remonte à l'antiquité la plus reculée. U s'agit d'un petit bouton d'or, garni souvent d'une turquoise et qu'on s'implante dans une narine, à l'instar d'un bouton de chemise. Voici, à ce sujet, oe que je trouve dans la Bible, à propos du serviteur d'Abraham, venu en Mésopotamie, afin d'y chercher une femme pour Isaac, fils

de son maître 1 Je lui mis ensuite une boucle à la figure et

des bracelets aux mains (traduction de Gahen). Le texte porte en réalité : Je lui mis le nezem au nez et les bracelets aux mains (rtDfrrty Dîin). Ce nezem, déjà Mendelsohn l'a traduit par pendant du nez, bien que les Septante l'aient traduit par pendant d'oreilles. Au verset 22 du même chapitre, il est dit: Et quand les chameaux eurent fini de boire, cet homme prit une boucle d'or, pesant un demi-sicle, et deux bracelets pour ses mains, pesant dix siclcs d'or. Le texte samaritain, après la mention du premier bijou, ajoute, et il la lui mit au nez ( hdn DBn). Quand on a parcouru les villages des environs de Damas et de Bàalbek, on sait parfaitement à quoi s'en tenir sur le sens de ces deux versets ; il y est indubitablement question de l'ornement de nez que les femmes portent toutes, et qui n'est pas le moins du monde un anneau, ni un pendant; c'est un véritable bouton.

En terminant notre tournée dans les palais des protégés français, nous nous sommes rendus au consulat d'Angleterre, où nous avons eu le déplaisir de ne rencontrer personne. De la rue droite, dans laquelle est situé l'hôtel de Palmyrc, on tourne à droite, en se dirigeant vers la grande mosquée, à proximité

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o8i VOYAGE EN SYRIE

de laquelle est situe le palais du consulat d'Angleterre. L'apparence extérieure de celui-ci est à la hauteur de celle des plus humbles maisons de village, dans notre pays. A l'intérieur, c'est encore plus beau que tout ce que nous avons déjà admiré en ce genre. Avant d'arriver à la porte du consul, on longe une muraille évidemment antique et construite en magnifiques pierres de taille. Je ne sais à quel monument on pourrait rattacher ce pan de mur qui est très-long.

Ce soir, nous avons dîné chez M. de Ségur; après le dîner, se sont réunis au consulat, tous les membres de la colonie européenne de Damas; nous avons entendu de la bonne musique, et nous sommes rentrés, enchantés de notre journée, en nous faisant ouvrir une demi-douzaine de grandes portes de bois qui closent les quartiers, et auprès desquelles veillent des portiers qui perçoivent un bakhchich, pour vous laisser passer tranquillement.

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