DU 10 AU 14 MARS
Ce matin, après avoir écrit et mis mes notes en ordre, j'ai été visiter la porte à laquelle aboutit la rue droite, et qui se nomme Bab-ech-Charqy, la porte orientale. C'est une grande porte antique, de construction romaine : un immense arc, aujourd'hui muré, servait autrefois de sortie. Il était flanqué de deux arcs plus petits, et c'est celui du côté droit, qui sert aujourd'hui de porte à la ville de Damas; évidemment, à cette porte devait aboutir une rue d'une largeur splendide. Hélas! cela est bien changé aujourd'hui, car la rue droite est tout simplement fort laide, fort étroite, fort sale et fort peu droite.
M. de Ségur est venu déjeuner avec nous et nous avons reçu la visite du docteur Hammerschmidt, célèbre naturaliste allemand, que la révolution de Vienne a forcé de s'expatrier. Il s'est fait musulman, et porte aujourd'hui le nom d'Abd-Allah-
ET AUTOUR DE LA MER MORTE. 585 Effendi. tl est employé à Dumas en qualité de médecin des armées, et il continue à s'occuper très-activement, en ce pays, de ses recherches microscopiques sur la zoologie, et spécialement sur la classe des vers. Après le déjeuner, M. de Ségur m'a conduit chez le seraskier de l'Arabistan, Emyn-Pacha. C'était un homme très-distingué et grand amateur d'armes à feu, dont il entendait fort bien la construction. Peu de temps après mon retour en France, j'ai appris la mort du seraskier, qu'une fièvre cérébrale avait emporté en peu de jours. C'est une véritable perte pour l'empire ottoman, qui n'a pas beaucoup de serviteurs dignes de remplacer Emyn-Pacha.
Après force pipes et force tasses de café , après une longue conversation sur la mer Morte (Emyn-Pacha, qui avait longtemps habité Paris, parlait le français à merveille), j'ai obtenu la permission de visiter le vieux château de Damas, et un officier a été chargé de nous y conduire immédiatement. C'est bien le château le plus délabré des quatre parties du monde. Tout ce qui n'a pas croulé déjà y est croulant , et n'attend qu'un prétexte pour tomber. J'y ai remarqué en passant une belle inscription arabe encastrée au-dessus d'une porte de casemate : c'est un tarikh du soulthan Kelàoun. Auprès d'une salle d'armes, sont debout quelques belles colonnes antiques fort massives, et qui doivent avoir appartenu à un édifice trèsconsidérable. Les officiers préposés à la garde de ce qui s'appelle un arsenal , m'ont montré un tas de vieilles ferrailles, parmi lesquelles sont jetés quelques arquebuses à crocs toutes détraquées , des flèches en quantité, des boules de fer rouillées, qu'ils m'ont assuré n'être autre chose que les cmfs ou boules d'acier avec lesquelles se fabriquaient jadis les célèbres lames de Damas. Je veux bien le croire pour mon compte, par déférence pour ces messieurs, mais je n'engage pas trop mes lecteurs à être aussi polis.
Sous la voûte que soutiennent les colonnes antiques, et audessus d'une porte fermée, étaient acc rochés un arc immense et un vieux heaume que je n'ai malheureusement pas pu examiner d'assez près pour en fixer l'âge. Quant à l'arc, M. de Ségur, sur ma prière, a demandé au seraskier de lui en faire cadeau. L'arc lui est venu et notre consul l'a déposé au Musée d'artillerie. C'est sans contredit une des armes les plus curieuses que je connaisse. C'est évidemment un arc de machine de guerre ; le fût, qui est composé de pièces de bois et de nerfs desséchés, a souffert dans un incendie. Comme il était supendu au château de Damas, en guise do trophée, il est fort probable que c'est l'arc d'une balistc enlevée de l'une des dernières villes prises sur les chrétiens par les soulthans de Damas, lors de la destruction définitive du royaume latin de Jérusalem.
Du haut d'une tour carrée sur laquelle nous sommes montés pour jouir du panorama de Damas, j'ai aperçu, au-dessus du bazar et contre la grande mosquée, un magnifique fronton du haut-empire. J'irai très-certainement le visiter.
Le surlendemain, M. de Ségur est venu nous chercher pour aller visiter l'extérieur de la grande mosquée, en passant pardessus les terrasses du bazar des orfèvres. En sautant d'une terrasse sur une autre, et ainsi de suite, nous avons pu voir une bonne partie de l'édifice, dont l'approche est formellement interdite aux chrétiens. Le haut d'une porte carrée , encadrée dans une grande inscription grecque, se montre au-dessus des toits du Bazar A partir de cette porte, régnent de longues frises couvertes d'ornements et de moulures. Malheureusement nous étions fort mal à l'aise sur ces terrasses. Malgré la bonne volonté des quelques bijoutiers du bazar qui nous avaient fait la courte-échelle pour nous aider h grimper jusque-là, un fanatique quelconque qui nous eût aperçus d'une lucarne , pouvait
nous envoyer une balle, sans que noua eussions rien à réclamer, puisque nous étions dans notre tort; nos guides eux-mêmes ne se montraient pas très-rassurés. Il a donc fallu nous contenter d'un simple regard jeté pour ainsi dire en courant, et nous sommes redescendus au plus vite dans le bazar, fort contents sans doute d'avoir vu ce que nous av ions vu, mais plus contents encore de nous être tirés de là sans mésaventure.
Au premier coup d'œil, l'inscription grecque de la porte dont nous avons admiré le sommet, m'a paru une inscription byzantine, et très-probablemont pieuse. La grande mosquée de Damas est, je le crois, une église chrétienne de l'époque de Justinien, qui aura remplacé un temple païen, et qui sera à son tour devenue une mosquée.
Après avoir acheté dans le bazar quelques bonnes médailles que les orfèvres ne se pressent jamais de fondre, dans l'espoir qu'il se présentera, lût ou tard, quelque Européen qui les achètera un peu plus cher qu'elles ne valent intrinsèquement, nous sommes allés faire une autre promenade sur des terrasses. Mais cette fois nous ne nous exposions h aucun danger, parce que nous ne nous approchions pas d'un édifice religieux. J'ai tout à l'heure parlé d'un magnifique fronton antique que j'avais aperçu du haut des ruines du vieux château; c'est ce fronton que nous avons été visiter. Dans la grande allée du bazar qui aboutit au parvis même de la mosquée, on entre dans une boutique : moyennant un bakhehich de quelques piastres au propriétaire, on grimpe par un escalier fort obscur, au-dessus du bazar, et l'on se trouve en face de quatre énormes colonnes corinthiennes que surmonte un fronton gigantesque, surchargé d'ornements. Les maisons modernes se sont accrochées à ces vénérables débris, et 6i ce qui est à l'extérieur et audessus des baraques, est assez bien conservé, Dieu sait comment ce qui est à l'intérieur a été traité. Quoiqu'il en soit, ce
Fronton se reliait indubitablement, pour moi du moins, au temple antique, sur remplacement duquel est aujourd'hui la grande mosquée. Il y a trop peu de distance entre les deux monuments, pour qu'il n'en soit pas ainsi.
Du bazar nous sommes revenus au logis, en passant par la rue qui longe l'aqueduc nommé el-Qanaouat, et qui sert à la merveilleuse distribution d'eau dont jouit Damas entière. C'est de là que partent, à ce qu'il paraît, tous les canaux qui alimentent les innombrables bassins dont tous les quartiers de la ville et toutes les maisons de chaque quartier sont dotés. Je doute qu'il y ait une seconde ville au monde plus généreusement et plus habilement traitée. Des Qanaouat , nous sommes allés à côté d'un café, à la porte duquel est placé un assez joli jet d'eau ; c'est, le seul, je pense, qui existe, à Damas, sur la voie publique.
Notre départ est fixé pour le 14 mars, et nous avons décidé toute la famille de notre excellent consul à faire avec nous la promenade de Bàalbek. Nous partirons donc tous ensemble, et nous nous quitterons au milieu de ces ruines dont on dit tant de merveilles, pour rentrer, les uns à Damas et les autres à Beyrout. M. Garnier, chancelier du consulat, est aussi de la partie; et comme M. de Ségur doit emmener, en outre, son drogman, un de ses kaouas et une femme de chambre, nous formerons une véritable caravane.
Les quelques jours que nous venons de passer dans la capitale de la Syrie, se sont écoulés assez rapidement et fort agréablement, au milieu de toutes les prévenances dont nous avons été entourés par la colonie. Nous avons, notamment, passé de très-agréables heures chez M. et M"' Wood, qui ont été pour nous d'une affabilité charmante, et qui nous ont comblés de politesses. Il est impossible d'exercer d'une manière plus exquise les devoirs de l'hospitalité. Mes compa-
gnons ont, à des prix fort modérés, acheté de beaux sabres provenant du désarmement de la population damasquine. Moimême j'ai fait emplette de quelques morceaux de la vaisselle de cuivre damasquinée d'or et d'argent, qui a appartenu, il y a quelques siècles, aux soulthans de Damas. Un chemmâa ou grand chandelier, entre autres, est un véritable chef-d'œuvre ; un débris de chandelier de la même forme porte le nom d'un Malek-en-Naser, et un support de plat offre celui d'un Malekes-Saleh. Gomme trois soulthans mamlouks de Damas ont porté le nom d'el-Malek-en-Naser , il est difficile de deviner auquel des trois ce chemmâa a appartenu; tous les trois ont régné de 1290 à 1360. Trois Malek-es-Saleh ont également régné à Damas de 1342 à 1389. Il n'est donc pas plus aisé de savoir auquel des trois a appartenu le support de plat en question. Quoi qu'il en soit, ces pièces de vaisselle sont du xiv siècle, d'un très-beau travail, et bien dignes de figurer dans un musée.
J'avoue que la fatigue m'est venue et que j'aspire au moment d'être rentré à Bcyrout. Je n'ose encore penser trop souvent à mon retour en France. Quoique le moment de quitter la Syrie approche rapidement, bien des jours m'en séparent encore; il vaut mieux écarter, si je le puis, les souvenirs qui m'assiègent, et qui m'empêcheraient infailliblement de tirer du reste de mon voyage tout le profit que j'en puis et dois tirer encore. N'importe, je compte maintenant, et sans m'en pouvoir défendre , les jours avec une certaine impatience. Nous avons décidé que nous nous embarquerions, le 5 avril prochain, sur le bateau qui partira pour Marseille, et je voudrais tout à la fois avoir atteint le 5 avril et avoir bien vu tout ce qui me reste à voir sur la route que j'ai à parcourir.
A Damas, Gustave de Rothschild nous a quittés, emmenant avec lui François Dzaloglou et Sélim. Comme il doit aller en
Grèce, il est pressé d'arriver à Beyrout pour s'embarquer sur le bateau du 10 mars. Voilà donc notre caravane qui commence à se démembrer. Encore trois semaines et nous serons tous dispersés, après huit mois d'une vie d'aventures, de dangers et de fatigues, endurée en commun. Cette pensée de notre prochaine séparation, ellc-môme, m'est fort désagréable et ne contribue pas peu à calmer mon désir de voir du nouveau. Il me semble que j'ai dépensé tout ce que j'étais capable de dépenser d'énergie et de curiosité , et maintenant j'aspire franchement au repos. Patience ! quelques jours encore et le moment du repos sera venu.
Comme les détails historiques sur Damas se trouvent partout ; comme en outre, de cette ville, l'une des plus antiques du monde, il ne reste rien, ou presque rien au-dessus du sol de la ville moderne, je me dispense d'en parler plus longuement. S'il était facile de faire un long séjour dans cette ville, et d'y entreprendre des fouilles suivies sur une grande échelle, on y trouverait beaucoup de monuments de tous les temps, cela n'est pas douteux ; mais malheureusement la chose est si peu facile que je la crois impossible, quant à présent.
Ce matin, à huit heures, nous étions tous à cheval. Nous nous sommes rendus au consulat; mais la famille de Ségur avait pris les devants; nous avons donc accéléré le pas, et, traversant toute la ville, en passant par une espèce de marché en plein air, qui longe l'enceinte du château , nous sommes enfin sortis de Damas par une belle et large route, que bordent à gauche les premières assises d'un hôpital, commencé par l'ordre d'Ibrahim-Pacha, et resté tout naturellement inachevé, après la retraite des Égyptiens. Les Damusquins ne réparent
pas les mosquées qui croulent, ils les laissent tranquillement tomber; comment leur viendrait-il à la pensée de construire un édifice nouveau?
Nous avons assez promptement gagné le pied de T Anti- Liban, et nous nous élevons, à travers une rue du village de Salehych, sur le plateau qui domine ce magnifique village. Là, encore, se voient les débris de somptueux édifices religieux, qui ont été construits par les soulthans de Damas, et que l'incurie systématique des maîtres actuels du pays a laissé honteusement crouler. Nous avons rejoint toute la famille de Ségur à la sortie de Salehyeh, et nous admirons ensemble la vue sans pareille dont on jouit de ce point. Damas semble mollement étendue sur un lit de fleurs , car les millions d'arbres fruitiers qui forment une véritable forêt autour de la ville, sont en pleine floraison ; les quelques jours que nous avons passés à Damas ont été très-beaux, et ils ont suffi pour activer d'une manière incroyable la végétation printanière. Les abricotiers sont en majorité, parce que leurs fruits desséchés, ou michmich, constituent un des produits les plus estimés du commerce de Damas. Aussi les arbres fleuris ressemblent-ils de loin a des arbres couverts de neige; mais, la chaleur du soleil vient bien vite détruire cette illusion.
Après nous être arrêtés quelque temps, pour jouir de ce magnifique panorama dont nous allons nous éloigner, pour ne le revoir probablement jamais , nous entrons dans une laide ravine taillée dans le roc , et nous commençons à escalader pour tout de bon le flanc de l' Anti-Liban. Le pays que l'on traverse alors est affreux, jusqu'à la vallée du Baradah, jolie petite rivière poissonneuse qui alimente tous les aqueducs et tous les réservoirs de DamaB. C'est au village de Doummar que l'on atteint la vallée du Baradah. A partir de là, nous remontons la rivière , en en suivant à peu près constamment lu
rive gauche, et après l'avoir traversée à Doummar même. Quatre heures après notre départ de Damas, nous nous arrêtons dans un champ pour faire le déjeuner le plus gai et le plus agréable. Nous repartons immédiatement, et, après trois nouvelles heures de marche, nous mettons pied à terre dans le village de Souq-el-Ouadi-Baradah, où nous devons passer la nuit.
Avant d'y arriver, nous avons vu, au bord du chemin et dans le lit même du Baradah, on plutôt d'un canal de dérivation qui en amène l'eau à un moulin, des tronçons de colonne et d'énormes pierres de taille, dont la présence nous révèle immédiatement l'existence, vers ce point, d'une ville antique importante. Devant la maison môme où nous recevons l'hospitalité, se trouve un grand moulin alimenté par le Baradah, dont le lit est à quelques mètres en contre-bas. Ce moulin est, pour ainsi dire, construit avec les débris d'un temple antique, dont le soubassement et quelques bases de colonnes sont encore en place. Nous voilà donc bien assurés du fait de la présence d'une ville antique.
M. Garnier, chancelier du consulat de Damas , est logé seul dans une maison dont la porte nous offre, encastrée dans l'un de ses piédroits, une curieuse inscription chrétienne que je m'empresse de copier Pendant que nous nettoyons à grande eau l'inscription que nous voulons lire, un habitant du village nous dit qu'il connaît une autre pierre écrite, dans un champ situé à quelque distance, sur le flanc de la montagne, à gauche de la route que nous venons de parcourir. M. de Ségur, Édouard, l'abbé et moi, nous nous y faisons aussitôt conduire. Pour prendre le chemin le plus court, nous descendons d'abord dans les prés étroits qui forment la rive droite du Baradah, et nous
i. Voyez pl. il.
reconnaissons dans les rochers des traces nombreuses et évidentes de constructions antiques. Une fois remontés sur la route de Damas, notre guide nous fait faire une demi-lieue et nous conduit, à travers les terres labourées, vers le point où doit se trouver l'inscription promise. Mais le pauvre diable ne la retrouve pas, et nous commençons à supposer qu'il s'est moqué de nous; M. de Ségur se met en colère et tance vertement notre homme, qui ne sait quelle contenance faire, et qui gratte av ec les mains autour de toutes les pointes de pierre qui percent au-dessus du sol. De guerre lasse, nous allons regagner le village, vu que le jour baisse et que l'obscurité arrive grand train , lorsque l'Arabe jette un cri de triomphe, il a retrouvé le haut de la pierre qui porte l'inscription. Il la dégage de la terre qui l'enveloppe, et, de fait, il nous met sous les yeux une très-belle stèle , portant une date dans une couronne et deux noms de femme écrits au-dessous K L'inscription paraît d'une assez bonne époque. Je me hâte de la transcrire, et quand nous rentrons à Souq-el-Ouadi-Baradah, la nuit est à peu près venue. Nous avons certainement fait une lieue, pour aller chercher cette seconde inscription, mais nous ne regrettons pas notre peine, puisque nous avons trouvé un monument encore inconnu. Quant à l'inscription chrétienne du village, M. de Ségur l'achète du propriétaire de la maison , et il .la fera enlever plus tard \
Sur la rive gauche du Baradah, à hauteur du village même, on voit une belle culée de pont, de construction évidemment grecque ou romaine. D'ailleurs , les débris antiques se montrent partout dans le village et aux alentours, et il serait évi-