‹ Voyage autour de la Mer morte (volume 2)Chapitre 200 sur 211 · Tome IV, Concil. gcuér., p · texte numérisé non relu

Tome IV, Concil. gcuér., p

ET AUTOUR DE LA MER MORTE. 605 inscriptions positives déterminent ; il n'y a donc pas l'ombre d'un doute à conserver sur la nécessité de reconnaître l'Abila de Lysanias à Souq-el-Ouadi-Baradah.

i« MARS.

Ce matin, au réveil , le temps est bien moins mauvais , le ciel est à peu près dégagé, et la neige a fondu. Nous nous préparons donc à nous remettre en route , et vers neuf heures nous montons à cheval. Nous cheminons bientôt sur la rive gauche d'un cours d'eau nommé Nahr-el-Beka, que nous passons sur un pont nommé Djesr-el-Qadhi. Ce pont est à environ deux ou trois kilomètres, au nord-nord-ouest, du village de Sarrhayah. Au delà du pont commence une montée fort rude nommée Akbat-Roummaneh. Elle nous conduit sur le flanc méridional d'une haute montagne qui fait partie de la chaîne de l'anti-Liban : la route que nous suivons est la plus courte ; il y en a une autre qui, au lieu de passer par les sommets, remonte la vallée sur le flanc de laquelle nous cheminons; celle-ci passe par la localité nommée Nabi-Schit (le prophète Seth). Nous atteignons, au sommet de la montagne, un misérable village nommé El-Kheraybeh. De larges plaques de neige remplissent tous les creux placés de chaque côté de la route que nous suivons; nous sommes donc à une altitude assez grande; enfin de petits cèdres rabougris se montrent par-ci par-là.

En sortant d' El-Kheraybeh, nous descendons immédiatement dans l'Ouadi-Masnah , que nous traversons pour regrimper immédiatement après, sur une autre montagne moins élevée que la première; en redescendant médiocrement, nous entrons dans une sorte de plaine, coupée par de larges ravines que bordent des collines assez peu élevées. La première de ces

ravines que nous traversons se nomme Ouadi-Sbat ; la seconde est l'Ouad-Djereîban. Celle-ci est bordée au sud par des rochers à pic, dans le flanc desquels sont creusées trois grandes grottes placées à gauche du chemin. Dans le fond du vallon, la route passe à côté d'une source nommée Ayn-el-Minteneh. De faute côté de ce vallon, qui n'a guère plus d'une centaine de mètres de largeur, commence une sorte de grand plateau, à l'extrémité duquel nous devons trouver Bâalbelc. Nous passons devant le village de Bercy tan, que nous apercevons à notre gauche ; plus loin, c'est le village d'Ayn-Bourday qui se montre, et une demi-heure après avoir passé à hauteur de celui-ci, nous arrivons enfin à Bàalbek.

La route que nous suivons, longe le flanc oriental d'une chaîne de collines qui nous masquent encore les ruines des temples illustres que nous allons visiter, quand nous apercevons déjà, à notre droite et en avant de nous, une ruine d'apparence moderne, et qui se nomme Bas-el-Ayn. C'est de là que sort la source qui alimentait Héliopolis, et qui y était conduite par un canal de trois ou quatre mètres de largeur, bâti en belles pierres de taille, bordé partout de ruines, et que recouvrent encore, de loin en loin, des arcs de petits ponts antiques, construits aussi en gros blocs parfaitement appareillés. Dès que nous sommes arrivés en face de l'extrémité de la chaîne de collines placées à notre gauche, les temples se montrent à quelques cents mètres de nous, dans toute leur magnificence. De ce point c'est déjà le plus admirable spectacle que l'on puisse imaginer. Nous tournons alors à gauche, pour marcher vers les temples, et nous reconnaissons que tout le flanc des coteaux qui dominent le village moderne de Bâalbek, et dont nous suivons le pied sur la rive gauche du canal , est perforé d'excavations funéraires antiques. Il y aurait là des recherches à faire pour bien des jours, et nous n'en avons que deux ou

ET AUTOUR DE LA MER MORTE. 607 trois ou plus à donner à Héliopolis! Enfin nous nous Arrêtons à côté de l'église chrétienne de Bâalbek, à trois cents mètres au plus des temples, et devant une maison attenante à celle de révêque, qui héberge les voyageurs comme un simple hôtelier. C'est chez lui que la famille de Ségur a été prendre gîte : nous sommes logés nous-mêmes dans la première maison, qu'André et Matteo ont déjà fait nettoyer, et qui nous promet un logement très-supportable. Nous voilà donc installés, avec la certitude de passer ici deux bonnes nuits au moins, sinon trois.

Chemin faisant , quand nous étions en face de Bereytan, on m'a signalé, sur la montagne placée à l'orient de ce village, et à une heure et demie de marche, une inscription antique ciselée sur un rocher et nommée Bab-ez-Zerqah. Il y aurait peutêtre là une découverte intéressante à faire , et je recommande le Bab-ez-Zerqah aux voyogeurs futurs.

On pense bien qu'à peine descendus de cheval, notre première pensée a été de courir aux ruines célèbres que nous avions devant nous. Ces ruines ont été tant de fois décrites, tant de fois dessinées, que je ne pourrais que répéter ici ce que beaucoup d'autres en ont dit bien avant moi. Je me dispenserai donc d'entrer dans des détails descriptifs qui n'apprendraient rien à personne, et je me bornerai à enregistrer les impressions que j*ai ressenties au milieu de ces splendides monuments.

Pour arriver au premier temple qui se présente, il faut escalader un véritable chaos de tronçons de colonnes, de morceaux d'entablements et de corniches ; chacun de ces fragments est un véritable rocher, et Ton est effrayé déjà de l'énormité de ces matériaux gigantesques. Mais c'est là une miniature que l'on appelle assez gaiement le petit temple! Temple d'enfant, effectivement , à côté de celui dont nous verrons les débris plus tard. Nous faisons le tour du péristyle, et, en arrivant à la colonne d'angle du fronton occidental, nous voyons que son fut,

f.08 VOYAGE EN SYRIE

noir de poudre , a été récemment miné et réduit de moitié par l'explosion du fourneau de mine caché dans ses flancs. C'est Tadmour-Pacha, général turk placé sous les ordres du séraskierdc Damas, qui, dernièrement, après le combat meurtrier livré à Bâalbek aux insurgés qui ont voulu imiter, ceux de Haleb, a eu l'heureuse idée de faire miner cette colonne, pour voir s'il y trouverait du plomb. 11 en a, dit-on, tiré quatorze oques, c'est-à-dire pour une valeur de vingUcinq francs environ. J'en suis bien fâché pour Tadmour-Pacha, mais je livre son nom à l'exécration de toutes les nations civilisées. Je ne saurais dire quelle fureur j'ai ressentie, à la vue des traces de cette mutilation infâme. Si cette brute eût été près de moi, en ce moment, je n'eusse pas hésité, je crois, à la traiter comme on traite une bête enragée.

Presque toute la portion de droite du péristyle a conservé son plafond qui est orné de riches caissons, peut-être trop magnifiquement surchargés d'ornements. A l'extrémité orientale est l'entrée du temple, dans lequel on pénétrait par une grande porte rectangulaire encadrée de sculptures du plus channant caprice. Une foule de petites figures se jouent dans des rinceaux de feuillages, de fleurs et de fruits; mais toutes ont été décapitées par les Barbares. Le claveau central de cette porte a malheureusement fait coin , et il est descendu de deux mètres environ, au-dessous de sa position première, en écartant violemment, à droite et à gauche , les blocs qui constituent les claveaux latéraux. Il en résulte que tout ce portail est disloqué et que, dans un avenir malheureusement prochain, il s'écroulera. A cette porte sont accolés, à droite et à gauche, et à l'intérieur, deux grands massifs de pierre, qui sont tout à fait copiés des pylônes égyptiens. On peut encore monter dans l'un d'eux, mais, pour y pénétrer, il faut se traîner sur le ventre, comme un lézard, à travers une ouverture très-basse et à moitié bouchée par les débris. Tout

r intérieur du temple est encombré de masses de pierre tombées des plafonds et des murs. Cet intérieur n'en est pas moins encore admirablement beau. Une seule chose l'a pollué ; c'est Tinnombrable ramassis de noms de visiteurs dont toutes les parois sont tapissées. La vue de ces ineptes signatures a achevé de me mettre en colère. Quel intérêt aura-t-on jamais à savoir que Messieurs tel et tel ont passé une demi-heure du temps qu'ils avaient à consacrer à ces vénérables restes, à les salir péniblement de leurs noms et de leurs qualités? Il y a un proverbe qui court les rues, et qui est rigoureusement vrai , c'est le suivant : « Nomina stultorum parietibus hœrent. » Les chanteurs montagnards des Pyrénées, entre autres, ont trouvé, à ce qu'il paraît, qu'ils faisaient tant d'honneur aux temples de Bâalbek, en les venant visiter, qu'ils y ont placé leur catalogue en dix points différents. Mais laissons ce malheureux travers, et continuons notre promenade intérieure. À droite du petit temple , se voit une vaste plate-forme que surmonte encore une magnifique rangée de six colonnes corinthiennes restées debout, et reliées par leur entablement; c'est un fragment du péristyle du grand temple du Soleil , et , sauf les piédestaux de beaucoup d'autres colonnes restés en place, c'est tout ce qu'on en peut retrouver. Ces colonnes ont été mesurées par mon ami Maxime du Camp ; il leur a reconnu douze mètres trente-quatre centimètres de hauteur, et sept mètres quatre centimètres de circonférence; la colonnade, entablement compris, a vingt-trois mètres six centimètres de hauteur totale. Ce temple était orné de cinquante-six colonnes, dont dix à chaque extrémité et dix-huit sur chacun des grands côtés. Les médailles coloniales représentent quelquefois l'entrée de cet édifice. Le temple de Jupiter n'avait que trente-quatre colonnes, dont treize sur les côtés et huit sur chacun des deux fronts.

Entre le grand temple et le petit sont les restes d'une grande

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