‹ Voyage autour de la Mer morte (volume 2)Chapitre 207 sur 211 · Olyinp. cclxxxii, j · texte numérisé non relu

Olyinp. cclxxxii, j

d'Héliopolis, c'est-à-dire celui de Balanios, le grand et fameux temple, le temple trilithon, et il en fit une église chrétienne.

Ce passage est extrêmement curieux, et nous fournit deux renseignements très-importants. Le premier est relatif au nom Balanios de la divinité du grand et fameux temple d'Héliopolis. J'y trouve le mot sémitique Baal et le mot grec <tac« Soleil, arabisé et prononcé avec la permutation, si fréquente parmi les Syriens, de l'L en N. Quant au nom Tpûu&ôv, à trois pierres, on voit qu'il s'applique à merveille au grand temple de Baalbek, dont la plate-forme se compose, à l'ouest, des trois blocs immenses que j'ai mentionnes plus haut. C'est cette particularité exceptionnelle qui, sans aucun doute, aura valu au temple de Bàal-Soleil d'Héliopolis , son surnom de trilithon. Déjà Wood, qui cite ce môme passage de la Chronique paschale, s'était parfaitement rendu compte de la signification des deux mots Balanios et trilithon, contenus dans le texte en question. Quoi qu'il en soit, cette église de Théodose me paraît être celle dont les ruines se voient à l'est du temple du Soleil , et dans l'intervalle compris entre celui-ci et le temple de Jupiter.

La publication la plus importante dont les temples de Baal* bek aient été l'objet, est le magnifique volume qui a paru à Londres en 1757, et à l'aide duquel Bobert Wood, qui avait étudié, en architecte habile, les ruines d'Héliopolis, dans le courant du mois d'avril 1751 , fit apprécier au monde savant la splendeur de ces ruines déjà illustres.

L'exemplaire de ce livre, déposé à la bibliothèque de l'Institut, est extrêmement précieux, en ce qu'it comporte un appendice manuscrit , signé « Mariette, en 1758», et contenant des documents inédits sur Bâalbek. Je l'ai lu avec le plus vif intérêt, et j'en ai extrait quelques notes que je suis heureux de reproduire ici.

Le premier document, par ordre d'ancienneté, que je trouve

63t VOYAGE EN SYRIE

inséré dans ce mémoire, est une sorte de description sommaire des ruines de Bâalbek, rédigée en 1705 par le sieur Poullard, consul de France à Tripoli. J'y trouve le renseignement suivant, sur la grande colonne monumentale que j'ai pu reconstruire, en étudiant séparément chacun de ses fragments :« Le fût de la colonne est composé de dix-huit pierres. » A côté de cette phrase est une figure accompagnée de l'explication suivante : « Figure de la colonne qui servoit à élever les eaux de « Balbec; le canal du milieu paroît à l'ouest ; c'est par où l'eau « desccndoit. »

Le sieur Poullard s'est trompé sur le nombre de tambours composant le fût de la colonne. Chapiteau et piédestal mis à part , bien entendu , le fût comportait treize tambours et non dix-huit L'hypothèse sur l'emploi de cette colonne est inadmissible ; comment aurait-elle servi « à élever les eaux » de Bâalbek, puisqu'elle n'avait d'autre canal que celui « par où l'eau descendoit». Pour descendre, l'eau aurait dû monter d'abord ; par où et pourquoi aurait-elle monté? Le sieur Poullard oublie de le dire. Au reste, placer une colonne en guise de château d'eau, sur le sommet d'une colline, au point le plus élevé d'une ville, pour faire arriver l'eau de cette ville au sommet de la colonne elle-même , c'est tout simplement un problème double; car, en outre de la difficulté qu'il y aurait à le résoudre mécaniquement, il présente la difficulté, au moins aussi grande, de comprendre dans quel but on se le serait posé. Au reste, ce qu'il importe de constater, à l'aide du travail du sieur Poullard, c'est qu'en 1705 la colonne en question était encore debout.

Le second voyageur qui parcourut les ruines de Bâalbek et qui, à son retour en France, en exalta outre mesure la magnificence, est un sieur de la Boque, après lequel vint le sieur Granger, botaniste, envoyé en Orient par le gouvernement du

ET AUTOUR DE LA MER MORTE. 633 roi, pour recueillir des plantes et des graines. Granger adressa, en date du 28 janvier 1736, un rapport au ministre sur la course qu'il avait faite à Bâalbek, pour vérifier les assortions du sieur de la Roque. Sans doute, Granger trouva fort à décompter des merveilles qu'il s'était représentées en imagination, d'après le récit de la Roque, puisqu'il prit à tâche, pour ainsi dire systématiquement, de déprécier les monuments qui avaient inspiré l'admiration si vive de son devancier.

Voici quelques passages intéressants du rapport de Granger, qui partit de Ketouly le 15 octobre 1735, pour se rendre à Bâalbek.

La Roque avait parlé d'inscriptions sépulcrales, vues par lui dans les souterrains placés au-dessous des ruines. Voici ce que Granger dit à ce sujet : « Il n'y a pas d'inscriptions sépulcrales dans ces souterrains; car je ne puis accorder ce nom à quelques caractères isolés, qui me paraissent être l'ouvrage de quelques voyageurs qui seront venus visiter ces ruines, et qui auront voulu en conserver la mémoire, en y laissant les premières lettres de leurs noms. C'est ainsi que je pense à l'égard de ces quatre lettres: D. V. I. S., qui sont gravées sur une des voûtes et aux côtés de l'une de ces têtes qui y sont attachées, et de ces quatre autres qu'on lit à quelque distance : M 0 V C., qui ne sont formées que par la fumée d'un flambeau. » Cette dernière assertion est complètement erronée, et la supposition de Granger, sur ces fragments d'inscription, ne vaut pas la peine d'être réfutée.

Je trouve encore dans le rapport de Granger le passage suivant : « Ayant épuisé tout ce que j'avais à voir et à examiner dans les ruines du palais de Balbec, je me rendis auprès « 'une colonne qui est située dans l'endroit le plus éminent de la ville. M. de la Roque la compare, tant en grosseur qu'en longueur, à la colonne de Pompée, qui se voit à Alexandrie;

mais il s'en faut de beaucoup qu'elle lui ressemble, puisque celle de Balbec n'a tout au plus que quarante pieds de haut , y compris sa base et son chapiteau, et même un piédestal dont la colonne est surmontée, et qui pouvait porter autrefois une statue. J'ajouterai que le fût de cette colonne est composé de trois pièces d'une pierre ordinaire, et que je ne lui ai trouvé que six pieds de circonférence. »

Toutes ces mesures, tous ces chiffres donnés par le sieur Oranger, sont entièrement fautifs. Le diamètre de la colonne est d'un mètre quarante-huit centimètres, sa circonférence est donc de quatre mètres soixante-quatre centimètres, c'est-à-dire de quatorze pieds à très-peu près. C'est beaucoup plus du double de ce que lui a trouvé Grajiger. Je me bornerai à cette. seule rectification. Il n'en résulte pas moins qu'en 1735, la colonne était encore debout, et que son chapiteau était couronné par une sorte de piédestal qui pouvait avoir supporté une statue.

En 1751, lorsque Robert Wood vint à Baalbek, la colonne était encore debout. Elle est figurée dans les deux premières planches de son livre, et cotée lettre G. Voici ce qu'en dit le texte : «Colonne de l'ordre dorique, dont la tige consiste en plusieurs pierres; elle est seule sur une éminence, au sudouest de la ville. Il y a un petit bassin au-dessus du chapiteau, qui communiquait avec une cannelure de cinq ou six pouces de profondeur, taillée le long de la tige. » Wood ajoute qu'on lui a dit « que la cannelure servait autrefois à faire descendre l'eau du bassin, mais on ne nous dit point comment le bassin était fourni d'eau. Comme cette invention défigure fort la colonne, nous la croyons moderne. »

Cette tradition locale me paraît confirmer l'idée que j'ai . eue, que la rigole en question pouvait servir à l'écoulement des eaux pluviales, ou des neiges reçues sur le chapiteau. Dans quel but? Je l'ignore.

Ce matin, avant de monter à cheval, nous sommes allô» faire une dernière visite aux restes somptueux des temples d'Héliopolis. Plus on les voit, plus on les admire, et à cha<fue promenade on découvre des faits intéressants dont on ne soupçonnait pas l'existence. Ce ne sont pas des jours ni des semaines, mais bien des mois qu'il faudrait passer à Bûalbek, sans quitter ces ruines illustres, pour emporter la pensée de n'avoir rien omis d'important. Ainsi ce matin, à gauche du grand temple du Soleil, je crois avoir retrouvé la corniche de la plate-forme du temple primitif, encore en place, dans le voisinage du petit palais arabe et de l'extrémité de la grande galerie souterraine de gauche, c'est-à-dire à droite et trèsprés du fronton oriental du temple de Jupiter. Le temps m'a manqué pour étudier cette corniche, et pour m' assurer qu'elle n'appartenait pas à la plate-forme du temple du Soleil construit à l'époque romaine.

Avant de rentrer au logis où nos chevaux nous attendaient, nous avons été visiter la mosquée ruinée qui est placée à Test du petit temple rond; elle est extrêmement curieuse par les débris antiques qui y sont accumulés, et elle mériterait à elle seule une étude sérieuse de quelques jours. I n véritable bénitier chrétien, enlevé sans doute à l'église construite par l'ordre de Théodose, s'y voit encore encastré dans le pavé, et il a très-probablement servi aux ablutions des pieux Musulmans.

Le moment est venu pour nous de quitter Bàalbek. Il est déjà près de dix heures, et nous avons peine à nous arracher aux vives jouissances que nous ont procurées les journées si vite écoulées, que nous avons pu consacrer aux ruines d'Héliopolis.

Nos bagages sont partis depuis plus d'une heure; il faut bien nous décider à les suivre. Au moment de monter à cheval, nous échangeons avec la charmante famille de Ségur, les témoignages d'affection et les vœux. Vœux stériles, hélas ! car au milieu de ceux que nous allions quitter, avec l'espérance de les revoir heureux, se trouvait une gracieuse jeune fille que le doigt de la mort avait déjà marquée d'un signe fatal. Elle a eu du moins la douloureuse consolation de respirer encore l'air natal, et de s'éteindre au milieu des caresses d'un père et d'une mère qui l'idolâtraient, et qui n'avaient pu fuir Damas, que lorsque le mal qui minait leur enfant, avait déjà fait des progrès contre lesquels la science humaine devait rester impuissante. Nous étions tous à mille lieues de la prévision de cette cruelle destinée, lorsqu'en face des temples de Bàalbek, nous adressions à tous ceux que nous quittions, des souhaits de bonheur et de santé, en attendant la joie de nous retrouver à Paris. '

Enfin le signal du départ est donné; de part et d'autre, nous échangeons encore un dernier salut de loin, et pendant que nos amis remontent vers l'orient, nous descendons, nous, dans la Beqâa; c'est ainsi que se nomme, autour de Bàalbek, la riche vallée de la Cœlèsyrie.

Le chemin que nous suivons, nous amène d'abord à la carrière de laquelle ont été extraites les masses colossales du temple, sur les débris duquel se sont élevés les deux temples romains du Soleil et de Jupiter; plusieurs blocs tout taillés gisent encore sur place. L'un d'eux, entre autres, est semblable aux trois blocs immenses dont j'ai parlé plus haut, et qui forment une assise de soixante mètres de longueur, à la face occidentale du grand temple du Soleil. La masse devant laquelle nous nous trouvons, tient encore à la roche par sa face inférieure. Toutes les autres sont achevées et taillées à arêtes aussi vives que si les carriers venaient de les quitter.

ET AUTOUR DE LA MER MORTE. 637 Uabbé et Édouard mettent pied à terre pour mesurer ce bloc ; il a une longueur de vingt-deux pas, c'est-à-dire à peu près vingt mètres. Il a cinq mètres de largeur et autant de hauteur. Les Arabes nomment cette pierre Hadjer-el-Qiblah (la pierre du midi, ou vers laquelle on se tourne pour prier).

Il est assez curieux d'estimer la force qu'il faudrait employer pour mettre une masse semblable en mouvement. Elle cube cinq cents mètres cubes, et comme la pierre est un calcaire extrêmement dur et compacte, le mètre cube dort peser au moins trois mille kilogrammes, ce qui donne un poids total de quinze cent mille kilogrammes.. Il faudrait donc une machine de la force de vingt mille chevaux, pour la mettre en mouvement, ou l'effort constant et simultané de près de quarante mille hommes, pour lui faire parcourir un mètre en une seconde de temps. L'intelligence recule épouvantée devant un pareil résultat, et l'on se demande si l'on n'a pas révé, quand on a cru voir des masses aussi considérables que celles-là , transporlées à un kilomètre de distance, et à plus de dix mètres au-dessus du sol , par-dessus d'autres masses presque aussi étonnantes, jointoyées avec la précision que d'habiles ouvriers pourraient apporter à l'assemblage dé petites pierres d'un ou deux mètres cubes.

De quels moteurs s'est servie la race qui a mis en œuvre ces masses effroyables? Dieu le sait ! Il y a bien à parier cependant que les cordes , sollicitées par d'énormes colonnes d'hommes agissant avec ensemble, les traîneaux, les rouleaux et le plan incliné, ont été les seules ressources mécaniques employées dans cette manœuvre merveilleuse. La présence des encastrements des crampons d'attache, semble le démontrer; mais ces moyens une fois déterminés, nous ne sommes guère plus avancés, et la chose reste tout aussi inconcevable. Quels traîneaux et quels rouleaux en effet ont pu résister à un poids

pareil, et n'être pas mis immédiatement en poussière? Je renonce prudemment à chercher l'explication d'un fait que je ne saurais comprendre.

A une très-faible distance de Bâalbek, et bien avant d'arriver à la carrière, nous avons vu en passant un tourbeh trèsvénéré des musulmans; c'est le tombeau d'une fille d'Aly, que notre ami Mohammed nomme Kholeh-bent-el-lmàm-Aaly. De la carrière, nous avons appuyé à droite, dans la plaine, pour nous approcher d'un édifice ruiné, orné de colonnes, nommé Koubbet-Douris , et placé sur la route de Zahleh. Cette ruine, dans laquelle certains voyageurs ont cru voir un monument antique, est un simple oratoire musulman abandonné. Huit tronçons de colonne empruntés aux ruines d' Héliopolis , soutien Dent une corniche octogonale de travail arabe. Cette construction a été d'ailleurs menée avec tant d'intelligence, que l'une des colonnes a été plantée la tète en bas, et que la corniche repose en réalité sur la base du fût. Le koubbet- Douris n'a donc qu'un très-médiocre intérêt, archéologiquement parlant, A un kilomètre plus loin et à gauche, nous voyons le village de Douris. Nous marchons encore pendant près d'une heure, et nous traversons un ruisseau nommé Nabaa-Hazir ( la source de Hazir). Au delà, nous mettons pied à terre pour déjeuner.

Après une demi-heure de halte, nous remontons à cheval, et nous atteignons bientôt une sorte d'étang, duquel s'échappe un ruisseau, fort tranquille d'ailleurs; c'est l'Ayn-Altoun. Nous y faisons boire nos chevaux. Nous apercevons alors, sur la hauteur, à notre droite, le village nommé Tàalyah. Plus loin encore, nous traversons un petit marécage qui porte le nom de flaouches-Senîn. Au delà se montre , à droite , le village de Temninet-Tahtah; puis, à gauche, celui de Ablah. En continuant à cheminer un peu , nous apercevons , sur le flanc du Liban , le

village de Temnin-el-Fouqah. Après ce village, d a une assez forte distance, se montre, à peu près à la même hauteur sur le Liban, le \illage d'el-Fourzoun. Bientôt, nous passons à droite d'un tertre que recouvre le village de Naby-Nouh, où les Musulmans placent le tombeau de Noé. Nous longeons ensuite les maisons des deux villages adjacents de el-Moallakat-el-Fouqah et ct-Tahtah, puis nous entrons enfin dans la vaste gorge de laquelle sort le Nahr-Bardouneh, et sur les deux flancs de laquelle, sont bAtiesen amphithéâtre les maisons pittoresques de la charmante petite ville de Zahleh, ville toute moderne, et qui est indubitablement destinée à devenir la métropole des villes chrétiennes du Liban. Beaucoup d'habitations y sont bâties à l'européenne, et, à vrai dire, en entrant à Zahleh, on se croirait devant une jolie ville des montagnes du midi de la France.

De Bâûlbek à Zahleh, le voyageur traverse obliquement la BeqAa, c'est-à-dire la plaine de la Co-lcsyrie, et il peut aisément apprécier toute la valeur de cette admirable plaine qui doit être d'une fertilité extraordinaire , grâce aux nombreux cours d'eau dont elle est sillonnée, et qui vont tous se réunir dans le Léontes, pour aller ensuite se jeter dans la mer, au nord de Tyr, sous le nom de Nahr-el-Qasmieh. Les terres sont bien cultivées partout, surtout à quelques lieues au sud de Bàalbek, et, dans les environs de Zahleh , le pays a tout à fait l'apparence d'une des plus riantes contrées de la France.

Avant de tourner à l'ouest, pour monter à Zahleh, j'ai reconnu, dans la plaine, deux grands tumulus réguliers et par conséquent artificiels. Au loin, et jusqu'à l'horizon, on en distingue trois autres du même genre, qui sont peut-être un peu moins réguliers et qui s'élèvent au-dessus de la pîaine. Ces immenses amas de terre, créés par l'homme, sont, à ce que je suppose, de vrais monuments d'une époque excessivement re-

culée. Des fouilles conduites avec intelligence en dévoileraient peut-être l'origine ; mais, comment espérer que jamais de semblables fouilles pourront être entreprises dans ce pays? En apercevant de loin ces tertres immenses, je n'ai pu m'empêcher de penser à celui que j'avais reconnu, quelques mois auparavant, sur la route de Nazareth et au bout de la plaine d'Acre; celui-ci m'a semblé avoir quelque ressemblance avec les tumulus de Ninive; il en est probablement de même des cinq grands tumulus de Gœlèsyrie, placés en vue de Zahleh.

Nous avons été agréablement surpris, en parcourant la ville entière, pour aller chercher notre gîte, d'entendre à chaque pas les enfants de Zahleh nous crier : ■ Bonjour ! Monsieur, » en nous suivant dans des rues dont le sol, défoncé par d'affreuses ornières , offre en ce moment une continuité de cloaques profonds. Après avoir traversé le Bardouneh sur un pont solidement construit, nous avons grimpé dans le haut de la partie de la ville bâtie sur la rive droite , et nous nous sommes arrêtés chez la veuve d'un pharmacien-médecin français, mort depuis très-peu de temps. Le logement est excellent, surtout fort propre. Nous passerons donc ici une véritable nuit de repos, et nous en avons bon besoin, car, de Baalbek à Zahleh, nous avons marché pendant près de huit heures, sans faire d'autre halte que celle du déjeuner auquel nous avons consacré une demi-heure au plus.

Après notre dîner, nous avons eu une nouvelle surprise trèsagréable. Deux pères Jésuites, établis à Zahleh, et entre les mains desquels sont placés tous les jeunes enfants de la ville, qu'ils soient chrétiens ou druzes, sont venus nous faire une visite de politesse. L'un, le père Philippe, est un Français, né près de Besançon; l'autre, le père Paul, est Italien; pendant une heure, les deux respectables religieux nous ont vivement intéressés, en nous donnant des détails très-précis sur les

populations du Liban. Vers neuf heures et demie , les bons Pères nous ont quittés, et à dix heures nous étions tous couchés.

Nous avons quitté Zahleh d'assez bonne heure, et il nous a fallu redescendre dans la plaine de Cœlèsyrie, pour aller chercher la route battue qui traverse la chaîne du Liban. Le temps au départ n'était ni beau ni laid; mais dans la montagne il est devenu extrêmement froid, et une pluie glacée mêlée de neige, s'est chargée, de temps en temps, de nous donner désagréablement la preuve que nous franchissions une chaîne fort élevée. Mais n'anticipons pas. Tant que nous avons descendu de Zahleh , et pendant tout le temps que nous avons longé le pied du Liban, la température a été fort douce ; des haies plantées de rosiers bordaient les chemins que nous suivions, et nous sommes venus ainsi, jusqu'à hauteur du village de Sâadeneyn que nous avons laissé à notre gauche. A partir de là nous avons marché pendant quelque temps, directement au sud, en ayant droit devant nous un piton qui supporte un village nommé Qabb-Elias , et qui de loin présente assez bien l'aspect d'une forteresse. Le piton de Qabb-Elias ferme précisément le débouché de l'ouad dont nous allons suivre le flanc droit, pour entrer dans le Liban.

Un peu plus loin que Sâadeneyn se trouve, encore à gauche de notre route , le village de Thâalabeyah. Celui-ci est donc aussi dans la plaine. À peu près à même distance de Zahleh se montre, sur le flanc du Liban, le village de Haouch- Echtourah. A. la hauteur de Thâalabeyah , notre route oblique assez fortement vers l'occident, et, laissant assez loin dans la plaine, c'est-à-dire sur notre gauche, le village de Makseh, nous entrons pour tout de bon dans la montagne, en suivant m 44

6iî VOYAGE EN SYRIE

une route qui est loin d'être bien entretenue. Sur cette route, d'ailleurs, on rencontre de loin en loin des khans misérables, où s'arrêtent les caravanes et les voyageurs, pour trouver de l'eau et du feu au besoin.

Le premier khan que nous rencontrons se nomme el-Khan- Mouraïdjat ; nous passons outre et nous allons nous arrêter sous le hangar adossé au Khan-Mourad, afin d'y prendre notre repas du matin. Là une giboulée de pluie, de neige et de grêle, nous a retenus près d'une heure. Ce khan est situé au bord d'un précipice très-profond, d'où sort le bruit d'un torrent. Rien de plus triste que le site du Khan-Mourad, qui rappelle assez bien les coins les plus laids de la route du Mont-Cenis,

Quand la pluie a cessé, nous avons repris notre marche, à travers des plateaux couverts de plaques de neige qui ont fourni aux plus jeunes d'entre nous, les munitions de guerre d'une bataille d'écoliers. Le premier khan que nous avons rencontré ensuite, se nomme el-Khan-el-Modahredj, et à proximité se trouve un passage très-difficile, à travers un ravin rocailleux que j'eusse maudit de grand cœur, s'il n'eût été garni de délicieuses hyacinthes bleues qui embaumaient l'air, de leur doux parfum. Plus loin encore , nous avons passé devant le Khan- Ayn-Sofar, pour aller nous arrêter au Khan-er-Roueiçat , où nous nous décidons à rester pour cette nuit. Nous avions résolu d'aller loger à Behamdoun; mais il est tard; nous sommes fatigués, et d'ailleurs il faudrait faire un détour inutile, pour aller chercher ce village que nous apercevons à près d'une lieue au sud du Khan-er-Roueiçat, et qui a le désavantage de n'être pas sur la route directe de Beyrout, où nous voulons maintenant arriver le plus vite possible.

Le Khan-er-Roueiçat est situé sur un plateau beaucoup plus bas que la crête du Liban, et il ne s'y trouve plus de plaques de neige : tout est déjà fondu. Au nord et à quelques

cents pas, s'ouvre une large et très-profonde vallée, couverte de villages chrétiens et druzes, et plantée d'arbres innombrables: c'est sans contredit une des plus belles et des plus riches vallées du Liban.

Profitant du peu d'heures de jour qui nous restent, nous avons fait autour du Khan-er-Roueiçat une magnifique chasse aux coléoptères et aux mollusques; l'abbé, de son côté, a fait une assez bonne herborisation. Pendant notre repas, deux touristes, dont l'un est Français et l'autre Suisse, sont venus s'établir sous deux petites tentes, à proximité de notre khan. Comme ces deux messieurs n'ont pas manifesté la moindre envie d'échanger môme un salut avec nous, nous avons usé de la même réserve, et nous avons passé assez gaiement notre soirée, en pensant que demain nous serons à Beyrout. Au reste, nous nous sommes couchés de très-bonne heure, et la vermine, sur laquelle nous comptions comme d'habitude, a fait défaut, à notre très-vif contentement.

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