‹ Voyage autour de la Mer morte (volume 2)Chapitre 208 sur 211 · MARS ET JOURS SUIVANTS · texte numérisé non relu

MARS ET JOURS SUIVANTS

Ce matin, la joie d'être arrivés sans malheur au terme de notre voyage, nous a éveillés bien avant le jour. Quand nous pensions que déjà l'aube avait paru , c'était la lune qui nous éclairait. Il n'était encore que trois heures et demie ; mais nous voulions nous mettre en route au point du jour , nous n'en avons donc pas moins fait en hâte tous nos préparatifs habituels, et lorsque le moment qui n'est plus la nuit, mais qui n'est pas encore le jour, a été arrivé, quand nous avons pu discerner les objets placés à cent pas de nous, nous avons quitté le Khan-er-Roueirat, en marchant droit à l'ouest.

Nous avons, pendant quelque temps, longé la belle vallée dont j'ai parlé plus haut, et nous avons pu juger, tout à notre aise, de sa beauté et de sa richesse. Cette vallée est celle d'où

sort la rivière qui coule au nord de Beyrcut (Nahr-Beyrout).. Sur le bord du chemin que nous suivions, et à environ une heure de chemin du Khan-er-Roueiçat, j'ai vu dans un champ placé à la crête même de la vallée, deux ou trois sarcophages antiques, entièrement semblables à ceux d'el-Khaldah. Il doit évidemment y avoir des découvertes archéologiques à faire dans ce quartier de la montagne. Les khans voisins des ruines se nomment Khan-cl-Machrah et Khan-el-Kahaleh.

A partir du Khan-er-Roueiçat, nous rencontrons d'abord le Khan-Husseyn ; puis le Khan-el-Machrah (de la belle verdure), puis le Khan-el-Kahaleh (Kahaleh est le nom d'une plante du genre Calendula). Arrivé en ce point, la vue est une des plus merveilleuses que l'on puisse imaginer. On voit s'étaler à ses pieds la riche plaine de Beyrout, que dominent les cimes blanches de neige du Liban, et au delà, jusqu'où la vue peut s'étendre, les flots bleus de la mer de Phénicie. Après le khan-el- Kahaleh, la descente commence pour tout de bon, mais par des chemins si affreux, que ce n'est probablement que par miracle, qu'un cheval, sur deux, ne casse pas le cou de son cavalier. «T ai jugé plus sain d'opérer cette descente sur mes propres jambes, et je m'en suis bien trouvé, malgré la chaleur très-vive qui nous a pris dès neuf heures du matin, c'est-à-dire à partir du moment où nous avons commencé à parcourir le versant occidental du Liban. J'ai remarqué un point, où la route passe comme elle peut à travers des masses de grès ferrugineux , au milieu desquelles coule et bondit un filet d'eau que leur envoie une source voisine. Des plantes charmantes et couvertes de fleurs, se montrent partout, et au bas de ces roches, sont deux ou trois baraques qui se nomment el-Rhazar (le lieu où tout abonde).

Nous étions arrivés alors à un plateau intermédiaire entre les sommets et la plaine. Ce plateau est bien cultivé, et un

chemin fort commode le traverse. Au premier khan que nous rencontrons, nous faisons la halte du déjeuner, en nous garant avec soin du soleil , derrière les murailles de la maison. C'est le Khan-el-Djamhour (de l'éminence sablonneuse). Autour de ce khan il y a de Peau en abondance. Après une heure de repos, nous avons repris notre voyage, et recommençant à descendre, nous avons passé devant le Khan-ech Chyakh. Enfin, nous nous sommes trouvés au sommet des dernières rampes en zigzag, qui conduisent à la plaine de Beyrout. Nous les avons eu assez promptement parcourues, et auprès du Khanel-Djedid, placé au bas de la côte, nous avons commencé à franchir la plaine qui nous séparait encore de la ville. A une heure moins un quart, nous entrions dans les sables, et à une heure précise, nous touchions à la porte de Beyrout, que nous avions franchie quatre-vingt-dix-sept jours auparavant, afin de commencer notre voyage en terre sainte.

Nous n'avions pas eu un seul accident à déplorer; nous avions recueilli d'immenses collections de toute nature; nous avions eu le bonheur de découvrir beaucoup de faits restés inconnus jusqu'à nous ; enfin, nous avions eu la vive satisfaction d'accomplir, sans encombre, un voyage que personne, avant nous, n'avait impunément tenté. Partout où un danger s'était manifesté, partout où un obstacle s'était élevé, obstacle et danger s'étaient évanouis sans que nous eussions eu, pour ainsi dire, rien de plus à faire que de nous laisser guider aveuglément par une force plus grande que la volonté humaine. Il eût fallu que nous fussions bien ingrats, pour ne pas reconnaître du fond du cœur que la Providence s'était chargée de veiller pour nous, et d'aplanir les difficultés de la route, pendant toute la durée de notre pèlerinage. Nous avions mis notre confiance en elle, et elle nous a payés cette confiance, en nous couvrant de sa protection incessante.

646 VOYAGE EN SYK1E

Nous voilà donc à Beyrout ; nous avons regagne l'hôtel Audibairt, où nous avons repris avec grand plaisir toutes les habitudes de notre premier séjour. 11 serait complètement dénué d'intérêt, de donner par le menu l'emploi de notre temps, pendant les journées qui se sont écoulées depuis le 20 mars jusqu'au 5 avril, jour de notre départ de Syrie. Il me suffira de dire, que tous nos amis de Beyrout n'ont cessé de nous faire fête et de nous combler de prévenances. Toutes nos soirées étaient prises par eux, et dans la journée, seulement, nous courions les campagnes d'alentour, pour faire des recherches entomologiques ou botaniques, toujours suivies de la plus riche moisson.

Nos amis Belly et Loysel allèrent passer trois ou quatre jours à en-Naby-Younès, et le premier en rapporta des croquis à l'aide desquels il fera un délicieux tableau, le jour où il lui conviendra de le faire. L'abbé Michon a fait une herborisation de trois jours dans le Liban, et il m'a rapporté de Beit-Meri, et du Deïr-el-Qalaah qui y touche, les estampages des inscriptions antiques qui s'y trouvent. L'une de ces inscriptions est devenue célèbre par le travail plein de finesse qu'elle suggéra à notre illustre Letronne. Cette inscription lui avait fait deviner l'existence d'un aqueduc antique qui se trouve à trois ou quatre lieuesdelà,surleNahr-Beyrout. Malheureusement l'estampage et par conséquent la pierre, ne permettent pas d'adopter la leçon si habilement conçue par le savant helléniste , à la vue d'une copie défectueuse du texte en question.

Edouard, de son côté, est allé visiter les ruines de Beit- Meri, et il en a rapporté de très-intéressants croquis, qu'il a bien voulu mettre à ma disposition *. J'avoue à ma très-grande honte , que la fatigue précédente m'avait ôté toute envie de

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