‹ Voyage autour de la Mer morte (volume 2)Chapitre 21 sur 211 · Machabees, i, v · texte numérisé non relu

Machabees, i, v

Quelques mots maintenant sur l'excursion de M. Lynch sur le rivage oriental de la mer Morte, jusqu'à Karak, et j'aurai groupé tout ce que l'on a su jusqu'ici, sur le pays de Moab.

Le 30 avril 18/|8, le capitaine Lynch, monté sur l'une de ses deux embarcations, vint mouiller au fond du golfe formé par la pointe nord de la presqu'île, qu'il nomme pointe Costigan , en mémoire de son infortuné devancier sur cette côte inhospitalière. Il gagna ensuite le misérable village d'el-Mezràah, situé à une demi-lieue de chemin du mouillage; il y fit la remarque que nous y avons faite plus tard nous-mêmes, sur l'étrange ' physionomie des Rhaouarna qui l'habitent, et qui ont une figure beaucoup plus africaine qu'asiatique.

Là il reçut la visite de Souleïman, fils d'Abd-AJlah, scheikh chrétien de Karak, lequel était député par ses coreligionnaires, pour inviter les officiers américains à venir visiter leur triste ville. Toute l'expédition était horriblement souffrante , et en danger imminent, si son chef ne lui faisait respirer un autre air que celui de la fournaise dans laquelle ces hommes étaient incessamment brûlés. En conséquence, M. Lynch se décida à tenter l'excursion de Karak, autant du reste par amour-propre et pour ne pas sembler reculer devant le danger, que pour trouver cet air salubre indispensable à sa troupe affaiblie.

Le lendemain, il visita les ruines placées à proximité d'cl- Mezrâah, et qu'il suppose être celles de Zoar. Il y reconnut l'enceinte d'un édifice carré, et beaucoup de fondations d'édifices, parsemées de fragments de poterie; il y rencontra de plus une petite meule à bras. Ces traces de fondations présentent tous les indices d'une grande antiquité, et le capitaine Lynch n'hésite pas à reconnaître, dans ces ruines, celles qu'lrby et Mangles avaient visitées bien avant lui, en leur appliquant, sans la moindre apparence de raison, le nom de la Zoar biblique.

Au retour de cette promenade, il trouva Mohammed, scheikh musulman de Karak, qui venait d'arriver avec le scheikh chrétien Abd-Àllah lui-môme. Mohammed, qui n'est autre que notre Mohammed-el-Midjielly, parut immédiatement à L'officier américain le plus insolent, le plus insupportable et le plus couard des hommes. Le 2 mai, malgré le désir extrême qu'il avait de renoncer à la course de Karuk, le capitaine Lynch, croyant qu'il manquerait à la dignité de son pays s'il ne visitait pas cette ville, se mit en route de très-grand matin.

Il franchit le ruisseau qui descend de l'Ouad-ebni-Uammid, traversa le plateau qui domine la plaine qu'il appelle la plaine de Zoar, et rencontra sur ce plateau, les restes d'un fort qu'il regarde comme contemporain des croisades. Gagnant de là un point situé à deux milles plus au sud, il entra dans rOuad^el-Karak, et, à la description qu'il en fait, il est impossible de ne pas reconnaître l'affreux abîme nommé l'Ouad-el- Kharadjeh,

Il rencontra, chemin faisant, le charmant ruisseau d'ed-Drà a, mais il n'en recueillit pas le nom; en résumé, il suivit, ainsi que cela devait être , mais en sens inverse , la route que nous avons suivie nous-mêmes, pour descendre de Karak dans le Rhôr. Le chaos gigantesque dont j'ai parlé ne pouvait manquer d'exciter la curiosité de M. Lynch, et il le mentionne effectivement comme une des choses les plus étonnantes qu'il ait rencontrées.

Bientôt , la vallée que M. Lynch gravissait, se garnit d'oliviers; la forteresse ruinée de Karak et la majestueuse tour quadrangulaire de la pointe nord-ouest du plateau, apparurent a nos voyageurs qui arrivèrent enfin au tunnel que j'ai décrit, et par lequel on pénètre dans l'intérieur de Karak. M. Lynch alla se loger au couvent chrétien, comme l'avaient fait Irby et Mangles, les seuls Francs qui, depuis le temps des croisades,

ET AUTOUR DE LA MER MORTE. 59 avaient osé pénétrer, avec leur caractère de Francs, dans cette misérable ville. La petite église que f ai trouvée achevée, était alors en construction. Les officiers américains se mirent, à tout hasard, en devoir de parcourir la ville et les ruines du château; celles-ci excitèrent vivement leur admiration, parleur extrême importance. De là ils allèrent examiner la grande tour, qui leur sembla de construction sarrazine. Dans l'après-midi, M. Lynch sonda le terrain, pour savoir s'il lui serait possible de faire une pointe vers le Rhôr-Safieh, mais il lui fut déclaré que la chose était impraticable, et, en conséquence, il renonça, bien à contre-cœur, au projet de visiter ce splendide delta, comme il l'appelle.

Le 31 mai, à six heures et demie du matin, le capitaine Lynch, qui n'avait eu que des déboires avec l'insolent scheikh de Karak, parvint à déguerpir de cet affreux repaire de bandits, mais en ordre de bataille et la carabine au poing. Mohammed, furieux de n'avoir rien pu extorquer aux Américains, les suivait avec de mauvais desseins sans doute. M. Lynch chargea le lieutenant Dale et un de ses hommes les plus énergiques, de se porter inopinément aux flancs du cheval de Mohammed, et de forcer celui-ci à marcher, en le tenant en respect comme un prisonnier, avec la consigne de lui brûler la cervelle, au premier geste qui trahirait une perfidie de sa part. Mohammed se voyant pris, devint aussi humble et aussi plat, qu'il avait été impertinent et hautain jusqu'alors. 11 fut entraîné de la sorte jusqu'au mouillage où l'embarcation attendait son équipage et ses officiers. Le vieux scheikh Abd-Allah reçut un présent de M. Lynch, et Mohammed n'eut pour tout bakhchich que sa liberté qu'on lui rendit. Jl eut beau supplier M. Lynch de lui donner quelques capsules seulement, afin de n'avoir pas la honte de revenir les mains vides, il en fut pour ses supplications et n'obtint absolument rien. La barque fut

aussitôt remise à la mer, tout le monde y prit place, et M. Lynch quitta la plage moabite, sans doute pour ne plus jamais la revoir. En résumé, ses observations, fort sommaires d'ailleurs, sont suffisamment exactes, et je crois pouvoir attribuer au souvenir de l'aimable visite des Américains à Mohammed-el-Midjielly, tous les agréments que nous avons retirés de la nôtre, deux années plus tard.

II est grandement temps, maintenant, que je reprenne mon journal de voyage, et j'y reviens en toute hâte.

11 me serait difficile de décrire la joie qui nous tient tous au cœur ce matin. Dans quelques heures, nous serons à l'entrée de FOuad-ez-Zouera ; nous aurons quitté, pour n'y jamais revenir, la plage maudite sur laquelle nous avons couru tant de dangers, en si peu de jours. Nous emportons avec nous des documents géographiques et archéologiques d'un prix inestimable. Ce voyage où, nous disait-on, nous péririons tous infailliblement, nous l'avons accompli, sans que l'un de nous en rapportât une égratignure. Nous sommes tous sains et dispos, et notre bourse seule est malade, bien malade, j'en conviens ; mais avons-nous trop chèrement payé l'honneur de voir les premiers une foule de localités , dont la connaissance ne peut manquer de jeter un jour tout nouveau sur les saintes Écritures? Non, sans doute; remercions la Providence de l'assistance qu'elle nous a donnée; et puisqu'il est écrit : « Aide-toi et le ciel t'aidera » , ne nous endormons pas dans les délices un peu prématurées, peut-être, de notre Capouc bédouine, et partons.

Cette fois, il ne faut pas presser vigoureusement nos moukres. Leurs habitudes de nonchalance et d'apathie sont primées par les craintes de toute nature dont ils vont être affranchis tout à l'heure ; ils se hâtent donc tout seuls.

Pendant que nos tentes et nos bagages se chargent sur le

dos de nos mulets, je reçois la visite de nos scheikhs des Beni- Sakhar, visite amicale, je le veux bien, mais quelque peu intéressée. Ces braves gens ne seraient pas de bonne race, s'ils s'abstenaient de nous demander, à qui mieux mieux, des bakhchich. A chacun je donne un surcroît de solde de cent piastres, et je fais triomphalement cadeau du petit pistolet tromblon, au scheikh qui en était si éperdument amoureux depuis hier.

Tous les habitants du campement nous entourent avec des marques réelles d'affection, auxquelles nous sommes d'autant plus sensibles, que nous n'avons pas été, jusqu'ici, gâtés en ce genre. Samet-Aly, dans un moment de tendresse, me jette à brûle-pourpoint la proposition la plus saugrenue, et j'en suis on ne peut plus touché , malgré son incongruité. « Nous t'aimons tous, me dit-il; veux-tu être notre frère et rester avec nous? Tu seras scheikh comme nous, et tu choisiras trois femmes, parmi les filles de notre tribu qui t'adopte. » Je me hâte de lui répondre que c'est trop d'honneur que la tribu veut me faire, que je ne m'en sens pas suffisamment digne, et que d'ailleurs des devoirs impérieux me rappellent dans mon pays. Mon refus ne choque pas ces braves gens, et ils me serrent affectueusement la main, en m'affirmant que leurs regrets sont vifs de me voir partir, sans qu'ils puissent espérer qu'ils me reverront jamais. — Allah aâlem ! Dieu le sait. — Voilà ma réponse.

Avant de quitter les Beni-Sakhar, je me rappelle que j'ai une provision d'aiguilles à coudre, destinées à mesdames les Bédouines et dont pas une seule n'a été distribuée jusqu'ici. Si je ne veux pas rester empêtré avec mes aiguilles, le moment est venu d'en faire des largesses. J'annonce donc à haute voix cet acte de splendide générosité, et en un clin d'oeil une nuée de femmes, de toutes les couleurs et de tous les âges, se pré-

cipite vers moi. C'est un joli choix de physionomies, et j'avoue que je m'estime bien heureux d'avoir pu décliner l'honneur d'épouser trois de ces dames. Le pillage des aiguilles, car c'est un vrai pillage, prend moins de temps qu'iï n'en faut pour le raconter; nous ferons bien de veiller à nos hardes, car il ne nous reste pas de quoi recoudre un bouton.

Pendant que je procédais à cette distribution, un Bédouin, venu pour l'aire une visite dans la tribu , s'est prit de gueule avec un énorme chien qui lui a profondément entamé le tendon d'Achille. Le malheureux, qui rit et ne profère pas une plainte , est étendu sur le dos , parce qu'il ne peut plus se tenir qu'à cloche-pied. On me supplie d'aller à son secours. Je ne sais en vérité qu'y faire. Je me contente d'engager les amis du blessé à lui bassiner, avec de l'eau et du sel , l'affreuse morsure dont il souffre, et je rapproche les lèvres des plaies, le moins niai que je peux, avec de larges plaques de taffetas gommé. Je voudrais bien monter à cheval et partir au plus vite ; mais le diable s'en môle apparemment , car, à peine débarrassé de mon mordu, j'ai affaire à un malade plus sérieux. C'est un épileptique qui se tord dans les convulsions tétaniques de son horrible infirmité. On ne me demande pas, il est vrai, de lui porter secours; mais on désire savoir ce que je pense de son mal : — Houa meidjnoun ! dis-je ; il est possédé d'un esprit d'en haut! — Et tous les assistants de répondre en chœur : — Thaïeb ! c'est bien cela. Il est clair que je passe du coup pour un des croyants les plus orthodoxes. Comme tout le monde est d'avis qu'il faut laisser notre homme en communication avec son djin , sans les déranger par des soins inopportuns , j'approuve fort cette détermination que je mets moi-même en pratique , je l'avoue humblement. C'est bien mal de voir souffrir, sans aller au secours de celui qui souffre ; mais , que l'on se mette à ma place , et l'on excusera

mon égoïsme de ce moment. L'infernale Sabkhah est là & quelques kilomètres de nous : il faut la franchir, et cette pensée me donne froid dans le dos, j'en conviens. Allons- nous pouvoir nous en tirer, sans nous y engloutir jusqu'au dernier? Affreuse question, dont j'ai bâte d'aborder la solution.

Enfin, tout est prêt; il est à peine huit heures du matin; nous sommes tous à chev al : en route donc ! et que Dieu nous vienne en aide I

Nous avons d'abord longé le pied des montagnes, en nous tenant éloignés du fourré que nous voulons traverser le plus directement possible. Nous remontons donc directement au sud, jusqu'à hauteur du campement des 4houethat , chez lesquels nous avons passé une nuit , quelques jours auparavant. Là, nous tournons subitement à l'ouest, et nous marchons bon train à travers la forêt. Nous avons bientôt atteint les tentes dont nous redoutons l'hospitalité, grâce à l'expérience que nous en avons déjà faite; mais presque tous les bandits sont en campagne, depuis quelques jours. Ils sont allés houspiller un campement ennemi assez éloigné. Il n'y a donc plus au gite que des femmes, des enfants, et un petit nombre d'hommes chargés de protéger les tentes délaissées. Personne ne nous adresse la parole , et nous passons rapidement , tout en nous débattant contre un terrain affreusement détrempé. Que sera-ce donc tout à l'heure ? Il y a vraiment de quoi prendre un peu de souci.

Nous sommes arrivés sans encombre à la largo lisière de roseaux qui nous cache encore la Sabkhah, et ici vont évidemment commencer nos tribulations. Nous faisons passer nos bagages devant nous, et nous voyons disparaître une à une toutes nos bétes de charge, suivies des moukres, dont la prudence accoutumée se signale outre mesure aujourd'hui. Chacun pousse sa béto dans une direction, au lieu de suivre con-

stamment la piste qu'a tracée la première. Cette fois encore, quelques mules voyagent pour leur propre compte, et, en moins de dix minutes, les unes sont embourbées et les autres jetées sur le flanc, grâce aux charges mal attachées , et que les maudits roseaux ont fait tourner. Ce sont des criaillerics à rendre fou, qui partent de dix points à la fois, et il nous faut perdre près d'une demi-heure à attendre que toute la caravane ait rebroussé chemin, et soit venue reprendre pied sur un terrain un peu plus solide.

Enfin, toute la bande, bêtes et hommes, est revenue sur ses pas, sans encombre. Mais nous ne pouvons c on tinuer cejeu dangereux; il faut donc gagner un autre passage plus aisément franchissable. Nous remontons de quelques centaines de pas au sud, dans l'espérance qu'en nous éloignant de la plage, nous rencontrerons un terrain moins fortement détrempé. Effectivement, au bout de quelques minutes, le sçheikh Abou- Daouk juge que l'endroit où nous sommes parvenus, est favorable ; il entre donc dans les roseaux , et tout le monde le suit. Ici le fourré est moins épais, la lisière est beaucoup moins large, et quelques minutes nous suffisent pour être arrivés en face de la redoutable Sabkhah.

Qu'on se figure une plaine couverte de neige fondue et mélangée de boue, sur laquelle miroiterait un soleil pâle; voilà ce qui s'offre devant nous, sur une profondeur de près de trois lieues. Pas un caillou, pas une herbe, de la fange partout et toujours. Que sont devenus les cours d'eau que nous avons à franchir? Nous allons bientôt le savoir, mais nous le devinons avec une véritable terreur.

Les scheikhs Beni-Sakhar, en vrais Arabes qu'ils sont, nous ont conduits jusque-là ; il est bien clair qu'ils comptent sur un bakhehich suprême. Quant à nous, nous comptons bien nous en affranchir, et les quitter en ne leur donnant qu'une dernière

poignée de main. Comme je suis le chef de la caravane, c'est à moi que les demandes doivent être adressées, et Mohammed qui s'en doute, me presse d'un simple clignement d'œil, de lancer mon cheval dans la Sabkhah, bien assuré qu'il est qu'il n'y a pas d'amour de bakhchich qui décide nos insatiables amis à risquer leurs chevaux et leurs personnes sur ce déplorable terrain. Je comprends l'invitation, et j'en fais aussitôt mon profit, au grand désappointement des scheikhs, qui s' attendant à une halte en ce point, avaient déjà mis pied à terre. Dès que je suis engagé d'une dizaine de pas dans l'affreuse plaine, les scheikhs renoncent à l'espoir qu'ils avaient si amoureusement caressé; ils remontent à cheval, nous jettent un dernier adieu, et rentrent dans le fourré de roseaux.

Nous voilà donc débarrassés de toutes nos sangsues, et nous marchons les uns derrière les autres, avec les précautions infinies que nous inspire l'aspect du terrain. Ces précautions ne sont certes pas de luxe, et nous sommes obligés de veiller incessamment aux pas que nous faisons en avant, pour peu que nous ayons la prétention, en apparence exagérée, de nous tirer en vie de ce bourbier. Abou-Daouk et son frère marchent les premiers, moins en éclaireurs, qu'en hommes qui connaissent à merveille le seul chemin à prendre.

Au bout de quelques minutes, se présente un premier torrent; il est gonflé, impétueux, effrayant. Arrivés sur la rive, nos fantassins se dépouillent de tous leurs vêtements et entrent bravement dans l'eau ; leur instinct de sauvages leur a indiqué un gué qu'ils traversent, en n'ayant de l'eau que jusqu'aux aisselles. Après eux passent les cavaliers , et j'avoue qu'en ce périlleux moment, chacun de nous s'occupe de son propre salut, sans trop s'inquiéter de ce que feront les moukres et les mules. Nous sommes arrivés sains et saufs sur l'autre rive, enchantés de nous être tirés d'affaire cette première fois ; mais toutes nos n. 5

bètes de charge sont restées en arrière, et nous ressentons bien quelques angoisses, en pensant à l'effet d'un courant aussi violent sur les larges masses des bagages.

Pendant que les plus avisés suivent obstinément la même piste et coupent le fil de l'eau aux mêmes points, un misérable baudet chargé d'un sac d'orge, provision de nos chevaux, trouve plus raisonnable sans doute d'aller droit au plus court ; il s'écarte du gué en lui tournant bêtement le dos; il est entraîné, perd pied aussitôt, et plonge à plusieurs reprises, en faisant des efforts désespérés pour résister au courant qui l'emporte. Évidemment il est perdu, c'est là notre première pensée. Mais nous avions compté sans le dévouement de nos Bédouins, si nous avions bien compté sur l'apathie stupide de nos moukres. En un instant, tous ces hommes de fer, se tenant par la main, s'arc-boutent de leurs pieds crispés, contre la fange de la rive, dans laquelle ils enfoncent jusqu'au-dessus des genoux ; ceux qui forment l'extrémité de cette chaîne humaine descendent dans le torrent, saisissent le malheureux âne par les oreilles, par la queue, par le sac qui lui est attaché sur le dos. L'animal n'a plus la force de faire le moindre mouvement pour aider ses sauveteurs; il est clair que la terreur l'a paralysé, et pourtant, en quelques minutes, malgré le peu de solidité de la berge qui s'éboule deux ou trois fois, en rejetant à l'eau hommes et bète, celle-ci est enfin hissée à demi morte sur le bord. On la relève à grand' peine, on la débarrasse de sa charge que l'eau a rendue trois fois plus pesante et qu'elle n'est plus de force à supporter, et aussitôt nos sauvages amis, se tenant toujours par la main, se mettent, en guise de réjouissance, à danser en rond , en entonnant un chant étrange. Je n'oublierai de ma vie ce curieux et émouvant spectacle.

Enfin, nous pouvons nous remettre en marche; mais Abou- Daouk a gagné du terrain, pendant les minutes qui viennent de

ET AUTOUR DE LA MER MORTE. 67 s'écouler en pure perte. Nous voyons bien qu'il fait à chaque instant des crochets, pour éviter sans doute do dangereuses fondrières; mais comment reconnaître sa piste? A peine le pied de son cheval a-t-il réussi à sortir de ce terrain gluant, que le trou qu'il a laissé, se referme et se remplit d'eau. C'est donc bien maintenant que nous allons cheminer à la grâce de Dieu.

En peu d'instants chacun de nous va pour son compte, isolément et s'ingéniant à deviner" les points sur lesquels il peut se risquer, tout en pensant aux chances de s'engouffrer dans quelque fondrière de laquelle il n'y aurait aucun moyen de se tirer. Édouard et Philippe seuls marchent d'assez près derrière moi; d'instinct et de cœur, ils se décident à courir la chance que je cours moi-même.

J'entends alors des cris dans le lointain, c'est notre Ane qui, n'en pouvant plus, vient de retomber dans la boue et d'y périr en un clin d'oeil. On laisse là sa carcasse, et on continue à avancer. Un quart d'heure après, c'est un de nos chevaux de charge qui tombe dans la fange, y disparaît à moitié, et s'y enterre si bien la tête et les naseaux, qu'il meurt sur-le-champ. Nouvelle perte de temps pour le dépouiller de la charge qu'il portait, et que nous ne voulons pas abandonner.

Nous avons déjà franchi la moitié de la Sabkhah, et nous commençons à nous aguerrir un peu, malgré l'horrible appréhension que nous cause l'approche des autres cours d'eau, bien plus redoutables que celui que nous avons déjà franchi, et qui vont tout à l'heure nous barrer le passage. A chaque instant, des mules ou des chevaux glissent et tombent, et nous voyons avec fureur nos moukres ne prendre aucun souci du danger que courent les bêtes de leurs compagnons. Une fois même, l'un d'eux, un nommé Aly, que nous avons amené de Beyrout, se refuse obstinément à porter secours à l'un de ses collègues; ce n'est qu'en lui montrant le bout d'un pistolet que je le

décide à faire ce qu'il aurait probablement bien voulu qu'on fît pour lui en semblable circonstance.

Un moment, je l'avoue, je me crois perdu, et tout mon sang se glace dans mes veines. Je sens le train de derrière de mon cheval s'affaisser subitement; il enfonce des deux pieds, et je ne réussis que par un effort désespéré, en le soutenant de toutes mes forces et en le frappant avec rage, à lui faire franchir ce mauvais pas. Édouard et Philippe ont vu ma détresse : ils accourent à mon aide, mais lorsqu'ils arrivent, le danger est heureusement passé.

On conçoit qu'à partir de ce moment, toutes mes appréhensions qui s'étaient calmées, renaissent de plus belle.

Heureusement, au moment où nous atteignons le bord du premier des cours d'eau qu'il nous reste à franchir, nous reconnaissons avec une joie indicible, que la pluie qui nous a si fortement tourmentés depuis deux jours, ne s'est pas étendue au delà de la rive orientale de la mer Morte, et que les torrents qui descendent des montagnes de la côte occidentale, aussi bien que de celles qui forment, au sud, la limite de la Sabkhah, n'ont eu aucune crue à subir. Loin de là, il semble que ces torrents soient devenus beaucoup moins considérables que lorsque nous les avons traversés, à notre premier passage. Les franchir cette fois, n'est plus qu'un jeu, et nous atteignons enfin la plage défoncée qui forme le pied de la montagne de Sodome. Là, nous respirons à l'aise ; là, du fond du cœur, nous remercions la Providence de la protection évidente qu'elle nous a donnée. Nous devions tous périr dans cet affreux bourbier, et nous en sommes quittes pour un cheval et un âne ! C'est donc un tribut bien modeste que nous avons payé à la Sabkhah.

Après les heures cruelles que nous venons de passer, on comprend que nous ayons tous besoin, hommes et bêtes, d'une

halte qui nous permette d'oublier les émotions dont nous venons d'être affranchis. Chacun descend de cheval et s'étend sur le gravier salé qui forme le sol meuble que nous avons eu le bonheur d'atteindre. Nous profitons de cette halte pour déjeuner, et je n'ai pas besoin, je pense, de dire avec quelle joie d'enfant nous buvons une rasade d'eau et de raki , à notre pays, que nous sommes maintenant à peu près certains de revoir, et au succès de notre course aventureuse.

Nos pauvres amis, les Bédouins de notre escorte, font comme nous ; ils ont repris leur léger costume , et se sont baignés dans la dernière rivière que nous avons coupée, pour se débarrasser des innombrables souillures de boue qu'ils avaient reçues, chemin faisant, en courant à droite et à gauche, au secours de tout le monde, et surtout en tombant presque à chaque pas sur cette fange gluante, où l'on ne peut prendre de point d'appui qu'à la condition d'y pénétrer. L'on de nos Thâamera, belle et noble créature, aussi dévouée que notre bon Àhouad, et qui pourrait servir de modèle à un sculpteur pour une statue héroïque, est subitement pris d'horribles crampes d'estomac, qui, en un clin d'œil, altèrent sa physionomie au point de lui donner l'air d'un moribond. Un de ses frères de tribu lui frictionne à tour de bras le dos et la poitrine; rien n'y fait. La fatigue et l'émotion ont, à la lettre, écrase ce pauvre garçon. On m'appelle bien vite auprès de lui, et je le trouve se tordant sur la plage, sous les étreintes du mal. Je ne sais comment le soulager, et j'imagine, à tout risque, de lui faire avaler un demi-verre de raki. De sa vie il n'en a bu, et j'espère que la nouveauté de la chose pourra causer à l'estomac de mon Bédouin une telle surprise, que les crampes s'arrêteront. Je fais donc apporter le raki que je lui destine, mais voilà mon homme qu'un scrupule de musulman arrête, et qui repousse le verre. Je n'ai plus alors qu'une ressource,

70 VOYAGE EN SYRIB

c'est d'appeler le Khatib , et de le prier de persuader à notre ami que ce que je lui veux faire prendre, est un remède véritable et rien de plus. Le Khatib insiste sur ce point, mon Bédouin se décide alors, ingurgite l'eau-dc-vie en faisant d'abord une légère grimace, et au bout de quelques secondés, il est tout étonné de se sentir si complètement soulagé, qu'il se redresse en riant, et se remet sur pied, en reprenant sa bonne et joyeuse figure. Nous voilà, grâce à Dieu, débarrassés d'une véritable inquiétude.

Arrive alors près de nous, conduit par Matteo, un de nos moukrcs qui pleurniche; c'est le propriétaire du cheval qui s'est noyé dans la boue. Je lui donne, au nom de mes amis et au mien , une indemnité de 100 piastres, et le pauvre hère reprend, à son tour, une face de béatitude. On conviendra que c'est faire des heureux à bon marché. Nous faisons, de plus, distribuer entre tous nos hommes, une gratification de 200 piastres, ce qui achève de remettre la gaieté dans tous les cœurs, et de faire oublier les fatigues et les terreurs de la Sabkhah.

Peu après midi, nous remontons à cheval, et nous longeons de nouveau le pied de la montagne de sel, du Djebel-Esdoum. Nous repassons devant la grotte où nous nous sommes arrêtés, quelques jours avant , pour déjeuner , et nous en trouvons l'entrée à demi obstruée par d'énormes blocs de sel, que les dernières pluies ont détachés de la masse, et qui ont roulé jusqu'au pied de la montagne. Des blocs de ce genre se présentent à nous sur presque toute l'étendue de la montagne elle-môme , et ces nouveaux éboulements ont parfois modifié singulièrement l'aspect des escarpements. A voir certaines de ces aiguilles de sel récemment isolées, je conçois a merveille que M. Lynch ait pu prendre un bloc semblable pour ce qu'il a appelé le pilier de sel destiné à représenter la femme de

Loth. Il est fâcheux que l'estimable officier américain n'ait pas vu la montagne de sel à deux reprises différentes, dans la saison des pluies ; il eût reconnu cent femmes de Loth pour une.

Le niveau de la mer semble s'être un peu élevé, pendant le temps qui s'est écoulé entre nos deux passages, car le bord de l'eau proprement dit, s'est sensiblement rapproché du pied de la montagne. Au reste, la plage est si plate en ce point, qu'une hauteur d'eau d'un demi-mètre de plus, doit amener celle-ci à bien plus de cent mètres de distance de son niveau primitif. 11 résulte de cette crue, que le terrain sur lequel nous cheminons, est beaucoup plus difficile qu'à notre première visite.

Il est deux heures quarante-six minutes, lorsque nous nous retrouvons précisément en face, et à dix mètres à gauche, du monceau de ruines qui porte le nom de Redjom-el-Mezorrhel. Le bord de l'eau n'est guère qu'à quarante ou cinquante mètres à notre droite, tandis que le pied de la montagne n'est qu'à une trentaine de mètres du chemin que nous suivons. Nous marchons au nord, six ou sept degrés ouest, au moment où nous arrivons au Redjom-el-Mezorrhel. A deux heures cinquante-deux minutes, nous tournons à l'ouest-nord-oucst. La mer est alors à quatre-vingts mètres, et le pied de la montagne à cent cinquante mètres. La plage, ainsi élargie, présente de gros blocs de pierre, usés par le temps, au milieu desquels nous reconnaissons bientôt des files régulières, qui ne sont que des arasements de murs antiques. Nous sommes donc certainement au milieu de ruines apparentes et reconnaissables, qui se montrent jusqu'à deux heures cinquante-six minutes, c'està-dire sur une étendue de près de quatre cents mètres seulement. En ce moment nous cheminons au nord-nord-ouest. A notre droite est une plage sablonneuse, et devant nous, le fourré d'arbustes ou d'arbres nains, dans lequel nos compagnons

s'étaient imprudemment mis en chasse, lors de notre premier passage.

A notre gauche, le Djebel-Esdoum a cessé de former une seule masse, et nous sommes arrivés en face des vastes mamelons, ou mieux, des collines qui garnissent la pointe nord de cette montagne. Sur ces mamelons, qui ont une superficie fort étendue, paraissent des amas de décombres, indices certains de l'existence, en ce point, d'une ville très-considérable. Nous contournons exactement le pied de ces décombres, dont il nous est impossible de méconnaître l'origine. A trois heures, le fourré d'arbres qui nous cache la mer est à quatre-vingts mètres, à notre droite. Nous marchons toujours au nord-nordouest. A trois heures sept minutes, nous traversons le lit d'un torrent à sec, large de quinze mètres. En ce point, les mamelons, couverts de ruines, sont séparés par une ravine, et ils semblent former deux pâtés distincts, sur lesquels reposent les ruines immenses que les Arabes qui m'accompagnent sont unanimes pour appeler Esdoum. Dans la plaine même, au delà du lit de torrent dont je viens de parler, se montrent de nombreuses files de blocs de pierre, restes d'habitations primitives. Nous marchons à P ouest-nord-ouest , à trois heures onze minutes, au point même où les ruines placées dans la plaine cessent de paraître. Nous suivons alors constamment cette direction , tandis que le delta sur lequel se trouve notre route, est devenu une vaste plaine, toute ravinée, jonchée de gros blocs roulés, et plantée de nombreux mimosas ou seyal. A trois heures quinze minutes, nous sommes à la hauteur de la pointe extrême du Djebel-Esdoum , qui se termine en escarpement à pic sur une large et belle plaine, plantée de mimosas, et qui s'étend au loin dans la direction du sud-sud-ouest. A trois heures trente minutes seulement, nous avons atteint le pied des premières collines, hautes d'une trentaine de mètres, qui forment

l'embouchure de FOuad-ez-Zouera , que nous commençons à gravir à trois heures trente-deux minutes, en cheminant d'abord directement à l'ouest. Sur les plateaux des deux collines que je viens de signaler, sont des décombres très-nombreux, semblables à ceux d'Ayn-Djedy, d'Esdoum, d'en-Nemaïreh et de Sebâan. Pour les Arabes, ces décombres se nomment Zouera-et-Tahtah. Ce sont donc ceux de la Zoar qui s'est substituée à la Zoar biblique et sur le même emplacement.

Nous avons vu que la limite des ruines d'Esdoum s'est montrée à nous à trois heures onze minutes; nous touchons aux ruines de Zoar ou Segor, à trois heures trente minutes : ce sont par suite dix-neuf minutes que nous avons mises à parcourir l'intervalle qui sépare ces deux localités, c'est-à-dire un peu moins de deux kilomètres. C'est donc avec toute raison que j'ai déclaré plus haut, que la situation relative des ruines de Sodome et de Zoar, rendait parfaitement compte de toutes les circonstances du récit que la Bible nous donne, de la fuite de Loth, fuite qui dut s'accomplir dans le temps écoulé entre l'aube et le lever du soleil.

A trois heures trente-quatre minutes , nous cheminons directement à l'ouest, longeant le pied des collines qui bordent à droite le lit profondément encaissé du torrent qui a creusé l'Ouad-ez-Zouera. Ce lit a, en certains endroits, une largeur d'une centaine de mètres environ, mais en d'autres il se rétrécit très-fortement. Par-dessus les collines de gauche, nous apercevons le sommet du Djebel-Esdoum qui semble être à environ quatre kilomètres de nous. Nous marchons toujours à une quinzaine de mètres des escarpements du lit de l'ouad. En ce moment , nous voyons à notre droite un immense cirque bouleversé, qui paraît être un véritable cratère d'explosion.

Rien ne peut peindre l'aspect désolé de l'Ouad-ez-Zouera. De tous côtés, on n'aperçoit que d'immenses déchirures, que

des rocs arrachés violemment et jetés au fond de l'ouad, quo des monticules à pic, d'une roche friable qui ressemble à de la cendre volcanique, et qui n'est en réalité que du sable analogue à celui dos monticules de Sebbeh et de la presqu'île d'el-Liçan. Après avoir assez longtemps cheminé au bord du lit de l'ouad , qui est à trente mètres en contre-bas de notre route et qui offre par-ci par-là quelques gros seyal clair-semés, nous descendons au fond de l'ouad même, que nous suivons pendant quelque temps. A partir de trois heures quarante-neuf minutes, à notre gauche, une haute montagne de couleur brune, et qui semble avoir été calcinée par un feu ardent , domine de très-haut l'ouad encaissé dans lequel nous avançons. A droite, s'élèvent de même, à une très-grande hauteur, des roches brunes déchiquetées. Nous paraissons donc enfermés entre deux murs, qui montent à perte de vue et qui ne sont séparés que par un intervalle d'une centaine de mètres au plus.

Depuis trois heures quarante minutes environ, la direction de notre route s'est peu écartée de l' ouest-nord-ouest. A trois heures cinquante-cinq minutes, nous nous trouvons en face d'une énorme bifurcation de l'ouad. La branche de droite est un véritable cul- de-sac, qui s'enfonce de deux ou trois cents mètres, à l'ouest, dans la masse des roches calcaires; la branche de gauche, qui est la véritable continuation de l'Ouad-ez-Zouera , se dirige au sud-sud-ouest. C'est par là que nous gagnerons demain le haut pays. Pour aujourd'hui, nous allons camper dans l'enfoncement de droite, qui se nomme en-Nedjd (l'éminence de terrain). Là, se montre un petit plateau rocailleux sur lequel paraissent quelques décombres d'une construction très-antique. C'est au pied de ce plateau que nos tentes se dressent. I n peu plus près de l'entrée du iNedjd, est creusée, dans le flanc de la montagne, une grotte très-haute,

mais peu profonde, dans laquelle vont s'établir nos scheikhs et leurs troupes. Nous avons fait halte à trois heures cinquante-sept minutes.

Pendant notre marche dans l'Ouad-ez-Zouera , et lorsque nous avons été sur un terrain déjà un peu élevé au-dessus du niveau de la mer Morte , nous avons eu le bonheur d'assister à un spectacle dont on ne jouit pas deux fois dans sa vie , et dont je ne puis me dispenser de dire quelques mots. Nous avons, pour ainsi dire, été témoins de la catastrophe de la Pentapole, et nous sommes tout émus encore de la scène que nous avons admirée avec le plus vif enthousiasme.

Lorsque nous cheminions péniblement entre le Djebcl-Ksdoum et la mer, un orage , descendu des montagnes de Canâan, avait éclaté sur le lac Asphaltite, à peu près à la hauteur de Masnda et de la presqu'île d'el-Liçan. Des nuages d'un gris foncé avaient relié le ciel à la mer, en nous cachant dans d'épaisses ténèbres, toute la partie septentrionale de cette profonde vallée. Tout à coup, un splendide arc-en-ciel , éclatant de lumière, et paré des plus brillantes couleurs, vint figurer une sorte de pont gigantesque, jeté par la main de Dieu entre les deux rives de la mer Morte. On conçoit combien la magnificence de ce spectacle avait dû nous impressionner; mais ce n'était rien encore auprès de ce qui nous était réservé pour la fin de notre journée.

Lorsque nous commençâmes à gravir les premières pentes de l'Ouad-ez-Zouera, de gros nuages noirs, chassés par le vent d'ouest, passant par-dessus notre tête , et par-dessus le Djebel-Esdoum, s'abattirent sur la mer Morte, gagnèrent le Rhôr-Safieh , et, se relevant sur le flanc des montagnes de Moab, ne tardèrent pas h dégager le tableau, et à laisser apercevoir la mer, comme une vaste nappe immobile de plomb fondu. A mesure que l'orage s'avançait vers l'orient, l'occi-

dent redevenait pur et brillant. Il y eut alors un moment où le soleil à son déclin, lança par-dessus les montagnes de Canâan des rayons rouges qui vinrent, pour ainsi dire, couvrir des feux d'un immense incendie, tous les sommets de Moab. La base de ces belles montagnes resta noire Gomme de l'encre. Au-dessus, le ciel morne et sombre : au-dessous, comme une lame métallique d'un gris plombé et sans reflet : autour de nous, le silence, le désert et la désolation. Bien loin , à l'occident, un ciel pur et sans nuages, qui éclairait une terre bénie, tandis que nous semblions fuir une terre à jamais maudite.

11 faut avoir été témoin d'un spectacle pareil, pour comprendre toute l'admiration dont nous fûmes saisis alors. Nos Bédouins eux-mêmes, bien qu'habitués aux grandes scènes de la nature , ne purent résister au sentiment qui s'emparait de nous. — Chouf, ia-sidy, me disaient-ils; chouf ! Allah yedrob Esdoum! (Vois, seigneur, vois! Allah frappe Esdoum!) — et ils avaient raison. Le spectacle effroyable dont Loth fut le témoin, à peu près du même point où nous étions placés tout à l'heure, dut avoir une grande analogie avec la scène grandiose dont la Providence vient de nous gratifier.

Notre bonheur d'avoir échappé aux Bédouins de la Moabitide, au scheikh de Karak et à la Sabkhah, notre joie d'avoir reconnu les ruines de Sodome, et d'avoir assisté à une sorte de mise en scène de la catastrophe de la Pentapole, ont défrayé notre conversation du soir, sous- la tente. Il nous a été bien doux de repasser un à un, dans notre mémoire, tous les épisodes de notre course aventureuse, et de nous répéter, en savourant le double parfum du djebely et du moka , que les dangers réels sont maintenant passés, et qu'il ne nons reste plus qu'à jouir, en sécurité, de nos découvertes et des fruits de notre labeur persévérant»

Rothschild, qui n'avait pas de carte à faire, en suivant obsti-

nément une ligne donnée, la boussole et le carnet à la main, s'est hardiment lancé tout seul au milieu des ruines de Sodome, qu'il a traversées dans toute leur longueur, au risque d'y faire quelque mauvaise rencontre. Lorsque je l'avais vu s'engager imprudemment dans ce terrain peu sûr, j'avais dépêché à sa suite deux de nos Djahalin, que j'avais chargés, en outre, de me chercher, au milieu des ruines, quelque fragment de poterie. Arrivés au Nedjd, ils m'ont bravement offert les débris d'une jarre, parfaitement moderne, et qu'ils ont déterrée je ne sais où. Cette brillante trouvaille leur a rapporté quelques piastres, mais je me suis empressé de m'en débarrasser au profit des rocailles sur lesquelles nous sommes campés.

Il y a tout lieu de croire que l'Ouad-ez-Zouera n'est que la Montée des Scorpions de la Sainte Bible. Pour ma part , je n'en doute pas; mais, ce dont je suis très-sûr, c'est que l'Ouad-ez- Zouera a tous les droits possibles à cette dénomination. Je défie que l'on retourne un caillou du Nedjd, je dis un seul caillou, sans trouver dessous un de ces désobligeants animaux. Dans notre tente même, ces vilaines bôtes que nous dérangeons , se promènent de ci , de là. Au reste , l'habitude est une seconde nature ; c'est la sagesse des nations qui l'a dit, et elle ne l'a pas dit sans raison. Il y a un mois, la vue d'un scorpion m'agaçait cruellement les nerfs; aujourd'hui son apparition, même inopinée, ne me cause plus la moindre émotion, et je marche dessus fort tranquillement. Ceci revient à dire que, sans aimer plus tendrement les scorpions, je ne m'en effraie plus.

Notre nuit a été parfaite, et nous nous sommes endormis, en pensant à l'issue presque inespérée de notre beau voyage d'exploration.

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