J AX VI EU
Ce matin , nous n'avons eu besoin de presser personne ; au petit jour tout le monde était prêt, et nous seuls, qui devions donner le bon exemple, avons retardé le départ. Il est vrai que j'étais parfaitement décidé à ne jamais permettre qu'on se mît en marche avant que nous eussions fait notre premier déjeuner, déjeuner frugal s'il en fut, mais qui n'en était pas moins nécessaire, si nous voulions résister aisément à la fatigue et aux mauvaises influences du climat.
A six heures cinquante-neuf minutes, nous étions en route, et, revenant sur nos pas, nous entrions dans l"Ouad-ez-Zouera, que nous avions laissé, la veille, a notre gauche, pour aller camper au Nedjd. lue fois entrés dans l'ouad, qui n'a guère que quarante ou cinquante mètres de largeur, et qui continue à être dominé, à droite par un immense piton de sable d'un blanc jaunâtre, et à gauche par des roches brunes déchiquetées et à pic, nous marchons à l'ouest, quelques degrés nord. Presque aussitôt, deux énormes pitons de sable se montrent à gauche de l'ouad, tandis qu'une grosse roche brune, de la même nature que celle que nous avions un instant avant à notre gauche, fait saillie à droite sur les monticules de sable. Les roches qui forment le fond de l'ouad sont tapissées, comme nous av ions déjà eu l'occasion de le remarquer hier soir, d'une croûte formée d'un conglomérat de petits fragments roulés, noyés dans une pâte calcaire qui s'est moulée sur toutes les saillies et sur toutes les cavités de ces roches. Kst-cc un produit d'alluvion ou un produit volcanique? Je ne me charge pas de le décider; c'est l'affaire des géologues de profession.
Nous continuons à monter pendant quelques minutes, et, à sept heures douze minutes, nous arrivons à une ruine du moyen
ET AUTOUR DE LA MER MORTE. 79 âge, connue des Arabes sous le nom de Qasr-ez-Zouera, ou de Zouera-el-Fouqah (la Zoar supérieure) . Déjà cette intéressante ruine a été décrite par MM. Irby et Mangles, et, beaucoup plus tard, par M. de Bertou; mais, comme des ruines semblables sont rarement visitées, je ne pense pas abuser de la patience de mes lecteurs, en leur donnant, le plus brièvement qu'il me sera possible, une idée des constructions accumulées en ce point de l'Ouad-ez-Zouera.
La route assez difficile que nous venons de suivre, longe le flanc gauche d'un piton calcaire, fort escarpé, dont tout le plateau est occupé par des constructions militaires bien entendues, et destinées à commander tout le passage à travers l'Ouad-ez-Zouera. A la pointe orientale du piton, est une sorte de petit fortin carré qui domine la portion de la route venant des bords de la mer Morte. Un peu en arrière de ce fortin , c'està-dire à l'ouest , et sur un tertre de quelques mètres de hauteur, est une autre enceinte défensive beaucoup plus considérable. C'est une sorte de pentagone dont la face orientale présente un front flanqué de deux tours rondes: celle de droite, c'est-à-dire du nord, est ruinée, tandis que celle de gauche est en assez bon état de conservation. La face occidentale offre un saillant, garni d'une tour ronde qui domine toute la portion de la montée qui, après avoir contourné le piton, gagne le haut pays.
Au sud de cet édifice principal, et au même niveau que le petit fortin carré dont j'ai parlé d'abord, sont encore debout deux murailles assez hautes, d'un édifice qui devait être carré, et qui présente, sur sa face occidentale, une porte ogivale, bien conservée, mais sans ornement, et sur la face sud , autant que je puis m'en souvenir, deux baies ou fenêtres. Toutes ces constructions sont en pierre de taille blanchâtre, bien appareillées, mais d'assez petite dimension. En avant de cet édifice est un puits creusé dans le roc.
A gauche du chemin, et à peu près en face du fortin carré , se trouve une roche fort élevée qui est percée, à une assez grande hauteur, d'une grotte avec fenêtres formant des sortes d'embrasures ayant vue sur la route, et disposées de façon à croiser sur celle-ci, sinon des feux de défense, au moins les projectiles, de quelque nature qu'ils fussent, qui devaient interdire, au besoin , l'accès du terrain supérieur. Au delà de ce rocher, au pied duquel est entaillée dans le rocher une belle citerne quadrangulairc , monte, vers le sud-ouest, un ravin assez rapide, conduisant vraisemblablement à la grotte indiquée tout à l'heure.
Le flanc droit du ravin est formé par une rochfc énorme au pied de laquelle est creusée, en avant du Qasr, une seconde citerne carrée, en très-bon état, mais ne contenant que de l'eau bourbeuse en petite quantité. La route passe à gauche de cette citerne, et présente plusieurs amas de décombres, indices, méconnaissables aujourd'hui, d'habitations, ou, plus vraisemblablement, de petits édifices militaires accessoires, servant d'avant-postes.
La montée est extrêmement raide , et elle atteint assez proinptement un point où commence une série de zigzags fort courts et fort resserrés. En ce point, deux amas de décombres, placés l'un à droite, l'autre à gauche de la montée, se reconnaissent par leur disposition même, pour deux postes avancés. A peu près à moitié de la montée en lacets qui est taillée dans les flancs d'une roche brune fort dure, le chemin se trouve coupé par trois murs, aujourd'hui en ruines et qui, vraisemblablement , étaient jadis percés d'ouvertures , capables de donner passage à des chameaux chargés.
11 est sept heures vingt-quatre minutes, quand nous arrivons au dernier lacet, qui nous amène sur un petit plateau montant, où nous laissons souffler nos chevaux pendant trois minutes.
En ce point, la route, qui marche toujours directement à l'ouest, est flanquée à gauche par une muraille ruinée. Un peu plus haut encore , à sept heures trente et une minutes, nous passons par dessus les décombres de deux nouvelles murailles qui barrent le passage. Ici le chemin devient très-pierreux , et il s'incline par quelques lacets, fort raides encore, vers le nordnord-ouest.
A sept heures quarante et à sept heures quarante-cinq minutes , je prends la direction de notre route , qui reste constamment au nord-ouest. Nous sommes arrivés alors à un plateau couvert partout de tas de pierrailles , et qui semble avoir été violemment remué par quelque commotion volcanique. A notre droite , court parallèlement à la ligne que nous suivons, un ravin escarpé et très-large, qui, de loin, paraît fort profond.
Sur ce plateau, qui présente à peine par-ci par-là un brin d'herbe, j'aperçois, du haut de mon cheval, une sorte de fleur . assez semblable à une grosse pâquerette desséchée ; elle est bien ouverte , bien étalée sur le sol , et paraît vivante. En mettant pied à terre et en y regardant de plus près, je reconnais une plante de la famille des radiées, mais qui a perdu ses feuilles et ses pétales; en un mot une plante morte et parfaitement morte, Dieu sait depuis quand ; elle ne jouit plus que d'une sorte de vie fantastique. J'en recueille un certain nombre d'échantillons, que je place dans les fontes de mes pistolets, celles-ci étant devenues depuis longtemps veuves de toute espèce d'arme à feu , et ne recevant jamais que des cailloux et des plantes, dont elles sont bourrées chaque jour.
Un mot encore sur cette plante étrange. Le soir, en vidant mes fontes, je fus très-étonné de trouver mes fleurs fermées, sèches et dures comme du bois. Je reconnus alors une petite fleur à longue racine pivotante, que je n'avais vue que morte, mais que j'avais déjà recueillie à la halte de déjeuner, n. «
avant de descendre à Àyn-Djedy. Ce qui m'avait empêché de deviner cette identité au premier coup d'œil, c'est que l'une avait subi l'action de l'humidité, et que l'autre avait été recueillie parfaitement sèche. 11 était clair dès lors que ce végétal ligneux et coriace à l'excès, jouissait d'une propriété hygrométrique très-remarquable. A l'instant même j'en fis l'expérience, et je constatai que le Kaff-Maryam, ou rose de Jéricho des pèlerins (Anastatica hierichuntica) , si renommé pour sa vertu hygrométrique, était à mille lieues de ma trouvaille. Un Kaff- Maryam mis dans l'eau n'est complètement ouvert qu'au bout d'une heure et demie, et ma petite conquête s'épanouissait à vue d'œil, ce qui n'est nullement une exagération; en trois minutes au plus, elle était parfaitement ouverte,
Je me rappelai alors la pièce de blason nommée rose de Jéricho, et qui figure dans certains écussons datant des croisades; je fus immédiatement convaincu que j'avais retrouvé la véritable rose de Jéricho, perdue de vue depuis la chute du # royaume latin de Jérusalem, et remplacée, dans l'affection des personnes pieuses, par YÀnastatica ou Kaff-Maryam, qu'une tradition musulmane, admissible pour des chrétiens, signala à |a piété des premiers pèlerins qui demandèrent aux habitants du pays, quelle était la plante de la plaine de Jéricho, qui ne mourait jamais, et qui ressuscitait quand on la trempait dans l'eau.
Quoi qu'il en soit, pe singulier végétal hygrométrique constitue, pour les botanistes, un genre tout nouveau, * en juger par ce que nous en connaissons, c' est-Mire par son squelette. Mon ami, l'abbé Michon, s'est chargé de décrire cette curieuse plante, et il m'a fait la galanterie de la baptiser du nom de Saulcya hierichuntica. A coup sûr, c'est beaucoup plus d'honneur pour moi, que pour la planta. Je reviens à mon itinéraire.
A sept heures cinquante-huit minutes, nous gagnons, par quelques lacets, un plateau de rocailles qui semblent avoir été frites, et nous arrivons à une véritable petite plaine dans laquelle nous entrons à huit heures deux minutes. Depuis que noua avons atteint la crête qui limite le plateau, nous marchons à peu près invariablement au nord-ouest. A huit heures cinq minute», noua apercevons à dix mètres à notre gauche, un monceau de ruines, esse* semblables aux décombres d'une tour ronde. En ce point commence le plateau qui se nomme Rascz-Zouera. Le large ravin signalé tout a l'heure s'est rapproché de notre route h droite. Entre sept heures cinquante-cinq minutes et huit heures cinq minutes, il avait été masqué par des mamelons et par deux assez fortes collines de rocail|cs, dont les sommets sont placés dans la direction est-sud-est,
A huit heures dix minutes, nous cheminons au nord-ouest sur une petite plaine dominée, à trois cents mètres à droite, par des collines élevées, et à huit cents mètres à gauche, par une hautp montagne calcaire, dont le pied est garni de mamelons de sable grisâtre, accumulé en roches compactes. Vers le sommet de la montagne de gauche paraît une grotte carrée, évidemment taillée de main d'homme. A huit heures quinze minutes, nous descendons par un léger ressaut dans une autre petite plaine mamelonnée, sur la gauche de laquelle sont placés à environ six cents mètres, des monticules fort élevés. La plaine ne mérite guère ce nom que sur une largeur de quatre, cents mètres au plus. Ce, lieu, continue il s'appeler Ras-ez- Zouera.
A huit heures trente minutes, nous ne sommes plus séparés que d'une cinquantaine de mètres, du pied des collines de gauche. A huit heures trente-quatre minutes, pous sommes précisément en face du sommet d'une haute colline de sable compacte, et à huit heures trente-cinq minutes!» nous traversons un
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ravin qui vient du sud-ouest. Au delà est une petite plaine qui s'enfonce de six cents mètres à notre gauche, pour se rétrécir à huit heures quarante minutes, de façon à n'avoir plus que soixante mètres de largeur à gauche, et cent mètres à droite, jusqu'au pied d'une haute colline qui vient masquer celle dont j'ai signalé le sommet. En deçà du ravin franchi à huit heures trente-cinq minutes, les bouffées de déjections volcaniques avaient commencé à reparaître. A huit heures quarante minutes, nous coupons un autre ravin, et nous entrons dans un nouvel ouad assez rétréci, qui porte le nom d'Ouad-et- Thaemeh ; nous cheminons alors directement à l'ouest , quelques degrés nord. Jusqu'à huit heures quarante-sept minutes, nous traversons une petite plaine large de quatre cents mètres au plus, dominée de partout par des collines de sable; l'ouad devient alors un véritable ravin fort étroit et encaissé, dans lequel nous marchons au nord-nord-ouest. De belles coulées de lave s'y font remarquer. A deux mille mètres à notre gauche, se montre le sommet d'une haute montagne, et nous débouchons bientôt sur un petit plateau, de deux cent cinquante mètres de diamètre environ.
A huit heures cinquante-cinq minutes, notre route se redresse et monte toujours dans l'Ouad-et-Thaemeh, dans la direction du nord-ouest. Nous avons à notre gauche une ligne de collines, éloignées de nous de trente à quarante mètres, tandis que les collines de droite sont, en moyenne, à une centaine de mètres de notre route. Nous arrivons à neuf heures, à un ravin que nous traversons , et en deçà duquel paraissent deux tombes arabes, tombes qui ne sont, comme toujours, que deux monceaux de pierres évidemment accumulées de main d'homme. Le ravin que nous avons coupé fait un coude sur notre gauche, pendant qne nous marchons directement au nord, pour se rapprocher très-promptement de la route que nous suivons et qu'il
vient recouper coup sur coup en deux points. Le ravin est alors fort étroit, et c'est pour ainsi dire au fond de son lit que nous cheminons. A neuf heures huit minutes, il s'incline vers le nord-ouest, et en ce point se montrent dans les roches, à travers lesquelles nous avançons, de belles et larges infiltrations violettes, jaunes et vertes , dues vraisemblablement à la présence de sels de cuivre et de manganèse, qui ont pénétré les masses calcaires. *
A neuf heures douze minutes, notre route est exactement à l'ouest, et les mamelons resserrent de plus en plus le ravin que nous suivons constamment. Les roches à travers lesquelles passe celui-ci, présentent de belles masses roses et jaunes, dont la coloration est certainement due à la présence des sels métalliques que j'ai signalés tout à l'heure. Enfin, à neuf heures vingt-deux minutes, nous gravissons une petite montée assez raide, entre deux roches violettes, à l'apparence rôtie, et qui ne lui laissent guère que quelques mètres de largeur. Ce point étrange et sur lequel il n'est guère possible de méconnaître une action volcanique violente , se nomme Souq-et-Thaemeh ( le marché d'et-Thaemeh).
Cette fois, le nom d'et-Thaemeh qui frappe nos oreilles depuis plus d'une demi-heure, accolé à celui d'un marché, me cause un étonnement assez naturel. Je me hôte donc d'interroger Abou-Daouk et Hamdan, qui me racontent tous les deux qu'en ce point exista jadis le marché d'une ville détruite par le feu du ciel et par la vengeance d'Allah. Cette ville s'appelait et^Thaemeh , et nous sommes sur l'emplacement du marché qui s'y tenait. D'et-Thaemeh à Adamah, il n'y a pas si loin que je ne sois bien tenté de me croire sur le site de l'une des villes de la Pentapole maudite. Y a-t-il sur les coteaux voisins des décombres de cette ville? Je l'ignore, bien que mes guides me disent oui. Quant à le vérifier moi-même,
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enterré comme je le suis entre deux roches élevées, il ne m'est pas possible de le faire. Ce que je dois dire, c'est qu'avant et Après le Souq-et-Thaomeh , je n'ai absolument rien vu qui pût me permettre de soupçonner l'existence d'une ville antique, en ces lieux si profondément tourmentés.
A neuf heures vingt-cinq minutes, POuad-et-Thaemeh s'élargit subitement, et un ravin large et profond le longe à quatrevingts mètres sur notre gauche. Nous marchons alors au nord-ouest $ entre deux rangées de collines. À neuf heures vingt-neuf minutes, nous traversons le ravin que nous avons aperçu, quelques minutes avant, et à neuf heures trente-deux minutes, nous avons , à cinquante mètres à notre gauche, une colline assez élevée, que domine une ruine trèsapparente.
Depuis une demi-heure, le ciel était devenu très-sombre, et de temps en temps des gouttes do pluie avaient rendu ma besogne de topographe fort difficile. En ce moment la pluie devient si forte et si glacée, que malgré ma bonne volonté, je me vois réduit a renoncer a continuer la carte du pays. Le ciel est pris de tous les côtés ; il est évident que le mauvais temps ne nous quittera guère de la journée, et je suis au désespoir, en pensant que le travail que j'ai poursuivi avec tant de persévérance jusqu'ici, ne m'est plus possible. J'ai beau me raisonner, je n'ai pas le courage de prendre bravement mon parti de ce cruel con Ire-temps, et je maugrée à dire d'expert contre la pluie qui m'a gelé les doigts, au point de ne plus me permettre de tenir mon crayon, ma boussole, et encore moins mon calepin qu'elle aurait bientôt détrempé, en m'enlevant trèscertainement le fruit de mon travail antérieur.
Nous continuons à cheminer, dans une obscurité presque complète, à travers un pays tourmenté, et que bat incessamment une pluie infernale. Bientôt la grôle se met de la partie,
et olle nous fouette si durement le visage, que nous ne savons plus comment nous garantir de la sensation douloureuse que nous fait souffrir le choc des grêlons aigus qu'elle nous envoie. Nos pauvres montures elles-mêmes refusent d'avancer sous cette rude bourrasque, et elles finissent par tourner le dos et par se mettre, sans permission, en mesure de recevoir sur la croupe, l'affreuse grêle qui leur frappait les naseaux. Pendant quelques minutes, hommes ët bêtes tendent piteusement le dos, en souhaitant et en attendant que le ciel devienne plus clément.
Nos scheikhs, qui ne sont pas plus patients que nous, s'inquiètent assez peu de ce que nous deviendrons, et ils cherchent un refuge à eux connu, sans nous prévenir de son existence j si bien, que quand la grêle cessé, pour laisser la place à la pluie toute seule, nous n'avons plus de guides avec nous, si ce n'est notre pauvre Ahouad, qui n'a pas voulu nous quitter. Sur ses indications, nous nous remettons en marche aussi bon train que nous le pouvons, à travers des plateaux fortement détrempés, et nous arrivons, au bout d'un quart d'heure, dans le fond d'un ravin peu escarpé, et sur lequel débouche une grotte spacieuse où se sont réfugiés tous nos hommes; Le temps semble un peu s'éclaircir, et, dégoûté que je suis par l'orage de tout à l'heure et par l'interruption forcée de mon levé du pays, j'accueille fort mal la proposition que me fait Abou-Daouk de m' arrêter dans cette grotte, et d'y passer le reste de la journée et la nuit.
Qu'y gagnerions-nous? Probablement le même temps pour demain. D'ailleurs, il n'y a là ni eau, ni bols. Comment donc nous établir et passer vingt-quatre heures dans eette affreuse grotte? Malgré la bonne volonté de tout notre monde qui désirerait fort s'arrêter là et se sécher de son mieux, je donne l'ordre de continuer la marche. J'ai encore l'espoir ridicule que nous
pourrons arriver à Uebron dans la soirée, bien que tous nos Arabes affirment unanimement que la chose est impraticable. Je reste inflexible, et je donne de nouveau le signal du départ. Toutefois, comme la pluie reçue avec l'estomac creux, n'a rien d'attrayant, je retiens Matteo et Ahouad avec nous, et nous déjeunons au fond du ravin, un peu au sud de la caverne.
J'apprends alors que ce pays s'appelle Belad-er-R'maïl. Des barrages antiques de grosses pierres coupent partout le ravin, et des ruines très-apparentes se montrent autour de nous. Nous sommes donc certainement sur l'emplacement d'une ville contemporaine des temps bibliques. (Quelle dut être cette ville? Je l'ignore, et le nom moderne er-R'maïl de la localité n'éveille, à mon très-grand regret, aucun souvenir qui me permette de recourir à un texte tiré des Écritures.
Je hasarderai cependant une hypothèse. Nous trouvonsdans Eusèbe (ad vocem Àpa(Aà) la phrase suivante : Kwpi àiro Te-raptou OYi|X€tou MaXaaÔt, Tr,ç &è Xeêpwv ebrà eixoci, A rama est un bourg situé au quatrième milliaire à partir de Malatha *, et au vingtième à partir d'Hebron. Si nous rapprochons ce passage de celui du même Jivre, où il est dit que Thamara est un bourg éloigné de Malatha d'une journée de marche, pour ceux qui vont d'Hebron à Aïlah , nous serons presque tentés de chercher l'Arama d'Eusèbe dans l'cr-R'maïl où nous nous sommes arrêtés pour déjeuner, au milieu des ruines considérables d'une ville qui dut être importante. Mais, je le répète, je ne me permets de proposer cette identification, qu'avec la plus entière réserve.
Pendant notre déjeuner, qui nous a pris à peu près un quart d'heure, les nuages se sont divisés, et un soleil pâle nous a lancé quelques froids rayons, pour nous encourager à reprendre
1. Malatha n'est certainement pas autre chose que la cité nommée Moulatlah (mSlE) d*1** ï<«tté| *>, 16, xix, î, et dans les Chroniques, 1. iv, 28.
bravement notre route. Tous nos bagages sont en avant et notre escorte avec eux. Ainsi que je F ai déjà dit, Ahouad seul n'a pas voulu nous quitter. Nous nous remettons donc en marche, et sortant, à travers les ruines à fleur de terre, du vallon d'er-R'maïl, nous montons sur un vaste plateau assez nu, mais qui semble néanmoins offrir un sol propre à la culture. De loin nous apercevons Abou-Daouk qui , inquiet de nous voir faire, en ce pays très-peu sûr, une halte trop prolongée, s'est arrêté pour nous attendre et nous servir de sauvegarde. Il est de fait que nous touchons alors au pays soumis à sa toute puissante domination, et qu'en compagnie de lui seul, nous pouvons défier tout ce qu'il y a de Bédouins à dix lieues à la ronde. Toutefois, le scheikh sait à merveille que si nous nous amusions à flâner sous la protection de notre bonne mine , les plus vertueux de ses administrés ne résisteraient pas à la tentation de nous détrousser le plus qu'ils pourraient. Notre ami nous attend donc, et, quand nous sommes arrivés près de lui, il nous engage à marcher bon train, vu que la journée n'est pas finie, et que nous avons encore pour bien des heures de voyage, avant d'arriver à un point où nous puissions camper, avec de l'eau à boire et du bois à brûler.
J'ai la candeur de lui reparler de mon désir de coucher le soir même à Hebron, et maître Abou-Daouk me rit au nez, sans juger nécessaire de dépenser une phrase pour me dire qu'il ne serait guère plus difficile d'aller coucher à Jérusalem. Ahouad est plus galant et plus explicite : — Tu crois aller à Hebron aujourd'hui, me dit-il, et je t'engage à y renoncer; si tu veux marcher sans t'arrêter une seule minute, tu pourras peut-être bien y arriver demain matin ; mais je t'assure qu'il ne faudra pas que tu perdes ton temps à ramasser des plantes et des sarasir (c'est le pluriel arabe du mot sarsour, par lequel les Bédouins désignent tous les scarabées possibles). A l'audition
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de cet avertissement, je commence à croire que je ferai bien de renoncer à l'espérance de prendre gîte, pour cette nuit, ailleurs que sous une tente bien froide et bien mouillée.
La plaine que nous traversons est parsemée de délicieux bouquets de fleurs d'un blanc rosé, de la famille des liliacées, et qui font plaisir à voir. Cette fleur a la taille et la forme de celle de la colchique d'automne, si commune à la fin de septembre, dans les prairies de notre pays.
Comme la pluie m'a forcé d'abandonner, vers dix heures * mon lever du terrain , et que je n'ai rien pu noter sur une étendue de plus de deux lieues , je cède à la paresse qui mo souffle à l'oreille que je ne pourrais plus relier les localités que je reconnaîtrais maintenant, à l'immense canevas que j'ai recueilli, sans interruption* depuis Beit-Lehm jusqu'au Souq-et- Thaemeh. Que ce soit paresse, fatigue ou impossibilité, plutôt prévue que réalisée, je renonce à faire de la carte. Je no pense plus qu'à trouver au plus vite un gîte où je puisse me sécher, me réchauffer et me reposer. Chaque fois cependant que des traces de villes ruinées se présentent à moi , je me sens pris d'un véritable remords, et je m'enquiers avec soin du nom de ces ruines, ainsi que de l'heure à laquelle elles sont en vue. De la sorte, j'espère pouvoir fournir à d'autres, plus favorisés que moi par le temps, les indications nécessaires pour relever à loisir la position de ces localités. G'est ainsi qu'à onze heures vingt-sept minuteè, j'ai aperçu à gauche , à environ un kilomètre de la route que nous suivons, et sur le sommet d'une colline, une ruine en apparence assez importante et qui porte le nom de Qasr-el-Adadah. Il serait difficile de méconnaître ici une localité biblique, Adadah ( mjny ), que nous trouvons mentionnée dans Josué (xv, 22) parmi les villes qui formaient l'extrême frontière méridionale de la tribu de Judo. On voit que le nom de cette ville antique s'est conservé sans la moindre altération,
et que la Situation de la moderne Adadah convient parfaitement à la position de l'Adadah biblique. Autant que je puis aujourd'hui m'en souvenir, Qasr-el-Adadah se trouve à une assez faible distance d'cr-R'maïl ; mais je suis certain que nous avons aperçu cette ruine, avant d'arriver devant la vaste grotte d'er-ITman.
En parcourant dans toute sort étendue la plaine que j'ai signalée plus haut, et où nous attendait Abou-Daouk, nous avons rencontré les emplacements de deux localités antiques. La première, vue à une heure quinze minutes, se nomme Kliarbetr-Esdcd ; et la deuxième, traversée à deux heures dix minutes, est connue des Bédouins sous le nom de Kharbet- Hczebeh. J'ignore complètement s'il est possible d'identifier ces noms modernes avec ceux de villes antiques , connues par des mentions tirées des écrits sacrés ou profanes» Le livre de Josué (xix, 3) mentionne, parmi les villes assignées à la tribu de Siméon et prises dan» le territoire méridional de la tribu dé Juda, une ville de titsem (Dîty)» Serait-ce par hasard notre Hezebeh? Je laisse à de plus hardis à affirmer que cette identification est raisonnable, et je me borne à la mentionner en passant
Nous cheminons pendant plusieurs heures dans la vaste plaine désignée tout à l'heure. Elle est close à l'horizon , c'està-dire vers l'ouest, par un rideau de montagnes, ou plutôt de collines, qui ne paraissent pas très-élevées et sur lesquelles on distingue des arbres ou tout au moins de forts arbrisseaux, formant des taillis ayant tout à fait l'apparence de bois de basse futaie. Il est quatre heures un quart, quand nous arrivons au pied de cette ligne de collines. Nous avons laissé sur notre gauche, a une distance d'environ deux ou trois kilomètres et sans la pouvoir visiter, une localité ruinée assez importante et que les Arabes nomment el-Qoriteïn; probablement sous oe
n VOYAGE EN SYRIE
nom se trouve cachée une antique dénomination de Kiriathaïm (OYmp). Mais la seule Kiriathaïm mentionnée dans les Saintes Écritures, est une ville devenue partie intégrante de la Moabitide et qui, par conséquent, ne peut en aucune façon être recherchée à el-Qeriteïn. Nous avons dans les villes du partage de la tribu de Juda une ville de Keriouth-Hesroun ; mais il y aurait, malgré la concordance apparente de situation, plus que de l'imprudence à proposer l'identification de ces deux lieux ancien et moderne. Quoi qu'il en soit, à en juger par le rapport de nos Arabes, les ruines situées à el-Qeriteïn sont trèsconsidérables et dénotent en ce point la préexistence d'une ville importante.
Laissant donc el-Qeriteïn à notre gauche , nous gagnons le fond d'une petite vallée fort douce, arrosée par un ruisseau qui semble avoir une existence permanente , et non due accidentellement aux pluies de l'hiver, puisque son lit, assez creux d'ailleurs, est planté de jolis petits arbres. Ce ruisseau contourne un vaste mamelon rocailleux, dans les flancs duquel sont percées plusieurs grottes, et qui présente sur toute sa superficie des traces non équivoques d'habitations antiques ; c'est Djenbch. Des avenues de pierres fichées , assez semblables à celles que nous avons rencontrées dans la Moabitide, donnent accès sur ce plateau, et descendent des collines environnantes, sur lesquelles on aperçoit aussi de nombreuses traces d'édifices d'origine très-primitive , vu la grossièreté de leur construction. Tout au sommet du monticule de Djenbeh, se trouve une sorte d'enceinte, formée par une véritable muraille de roches, d'un ou deux mètres au plus de hauteur. Quelques-unes de ces roches, détachées de la masse , sont pour ainsi dire disposées comme des dolmens celtiques, et ce n'est pas sans un certain étonnement, que je constate ce fait curieux. Tout le sol, d'ailleurs, est jonché de débris de poterie rougo cannelée, poterie à laquelle
ET AUTOUR DE LA MER MORTE. 93 je suis convaincu qu'il faut attribuer une antiquité fort reculée. Les grottes de Djenbeh servent aujourd'hui d'étables aux tribus nomades qui viennent visiter ce terrain, et nous y trouvons, à notre très-grande satisfaction , deux ou trois Bédouins établis avec un troupeau de moutons. Voilà une véritable bonne fortune dont nous allons nous hâter de profiter.
Le temps est affreusement froid et humide; il s'agit de nous réchauffer, et, pendant que les tentes se dressent et que nos scheikhs s'installent, eux et leurs chevaux , dans une grotte placée à quelques mètres à gauche de notre campement , je songe au moyen le plus sûr d'avoir promptement la provision de bois nécessaire pour notre cuisine et pour les feux de bivouac. Je fais venir Djahalin et Thâamera , et je promets vingt piastres pour un tas de bois convenable. Maintenant que j'ai parlé tant de fois de l'amour des Bédouins pour les piastres , il est inutile , je crois , que j'insiste beaucoup , pour faire comprendre l'entrain, je veux dire l'enthousiasme, avec lequel ma proposition est accueillie. Toute la bande part comme une volée de perdreaux , les coups de yatagan retentissent de tous les côtés, et, en moins de dix minutes, nous avons deux fois plus de bois qu'il ne nous en faut pour la nuit Il est vrai que c'est du bois vert qui fume beaucoup mieux qu'il ne brûle; mais enfin il suffit pour rôtir nos moutons et pour nous réchauffer un peu, et en campagne, il ne faut pas être difficile.
Notre soirée s'est passée un peu moins gaiement que d'habitude ; nous étions harassés , transis et de méchante humeur contre un temps et une atmosphère si différents de ceux que nous venions de savourer, pendant une vingtaine de jours, dans le chaud bassin de la mer Morte. Nous n'avons donc d'autre pensée que celle de nous reposer au plus vite. Aussi , après le dîner, le café et le tchibouk , tous mes compagnons ont gagné
leurs couchettes. Je me 3uis hâté de mettre à l'encre le peu do carte que j'ai pu lever dans la matinée, et j'ai imité de grand cœur le bon exemple qui m'était donné!. Je me suis couché moitié en maugréant, moitié en me félicitant d'avoir mené mon entreprise à bonne fin.
Je ne dois pas négliger de raconter ici la dernière tribulation bédouine que nous avons endurée , après avoir franchi la passage du Souk-et-Thaemeh, Avant l'orage qui nous a si vertement fouetté la figure, la pluie n'avait paru que par intervalles et sans autre fâcheux effet que qelui do m'empécher d'exposer mon carnet de route à une destruclion complète , si je voulais continuer à y tracer notre itinéraire. Nous parcourions alors une région calcaire fort montueuse. Depuis notre départ d'en-Nedjd, Abou-Daouk pt Hamdan n'avaient cessé de nous presser de gagner du terrain, , et de recommander expressément à tout notre monde, (le marcher en masse et sans céder, pour quelque cause que ce fût ? à la fantaisie de rester en arrière. A un certain mpment f nous vîmes sur le sommet d'un mamelon, au pied duquel nous allions arriver, un Bédouin accroupi, la tête dans les deux mains et les coudes sur les genoux. Le drôle ne fit pas un seul mouvement, et nous passâmes à côté do lui, sans qu'il eût même l'air de nous apercevoir.
Une fois que nous fûmes entrés dans le véritable coupe-r gorge qui se trouvait au delà du monticule où notre homme était certainement en vedette, il disparut, et quelques minutes plus tard, nous vîmes une trentaine de figures patibulaires sortir, en même temps, de tous les ravins d'alentour et se diriger vers nous, l'escopette au poing, Abou-Uaouk alors s'élança au-devant de ces messieurs et leur tint le langage suivant, que je reproduis sans y changer une syllabe : — Ya nas, fih lehm takalouhou, puclakin fin lenm ma takalouhouch
abadan. — « O hommes! il y a de la viande pour vos dents, mais il y a aussi de la viande qui ne sera jamais pour vos dents». — Cetto courte allocution , ou plus vraisemblablement la voix redoutée de l'illustre Abou-Daouk , produisit un effet magique. Nos aspirants détrousseurs jugèrent prudent de s'abstenir; ils comblèrent le scheikh des l> tlin de marques de respect, et ils s'élancèrent, sane le moindre signe d'hésitation, sur un immense plan incliné qui conduisait au fond d'une horrible vallée, où se voyaient quelques tentes, comme des points noirs sur une plaque de craie. C'était un coup manqué ; car il n'y av ait pas à plaisanter avco. le haut et puissant seigneur qui avait fait à nos bandits l'honneur de leur adresser la parole.
Ces messieurs, du reste, ne s'éloignèrent pas, sans emporter un léger souvenir de notre passage. Un de nos moukres s'étant arrêté quelques instants, pour une cause ou pour une autre, fut accosté par quelques-uns de ces bons amis qui s'empressèrent de partager avec lui tout ce qu'il avait sur le dos. Touchante fraternité du désert, dont les effets parurent de fort mauvais goût au pauvre moukre, qui rejoignit la caravane avec autant de honte que de mauvaise humeur.
Les Arabes qui avaient nourri quelques instants l'espoir de nous faire un mauvais parti, appartenaient à une tribu qui porte le nom d'Adoullam, nom antique que pous trouvons mentionné dans la Bible, exactement sous la même forme (0*iy). Adoullam était une ville de la tribu de Juda < située dans la plaine. Que les Arabes que nous avpns rencontrés, aient tiré leur nom de la cité biblique, cela ne saurait faire pour moi l'ombre d'un doute; mais au point où ils se sont présentés à nous, nous étions au milieu de la région montueuse du territoire de Juda, et, certainement, l' Adoullam biblique ne pou-