‹ Voyage autour de la Mer morte (volume 2)Chapitre 31 sur 211 · JANVIER · texte numérisé non relu

JANVIER

Notre nuit a été excellente, malgré les cris incessants des chakals, qui sont comme chez eux dans les rues d'Hcbron. Nous avons dormi comme des souches, et cependant il me semble que j'ai entendu la porte de notre chambre, qu'il suffit de pousser du bout du doigt pour qu'elle s'ouvre, gémir sur ses gonds. Qui est entré chez nous? Je n'en sais rien, et je ne m'en inquiète guère d'abord; rien n'a disparu, chaque chose est à sa place. Mais, abomination de la désolation! on se rappelle que Papigny avait tué un charmant colibri dans le Rhôr-Safieh , et que je m'étais approprié sans scrupule la dépouille du charmant petit animal. Do plus, entre Èr-ft'mall et Djenbeh, Belly avait tué un ravissant oiseau assez semblable h une perdrix, mais jftuno et orné d'un collier brun. Les deux botes étaient réservées au scalpel du naturaliste, et Belly devait les dépouiller avec soin, dès que nous serions arrivés k Jérusalem. Voilà qu'un misérable chat » bien plus amateur d'oiseaux que nous tous, est venu, cette nuit, croquer nos deux trésors , et débarrasser notre ami de la corvée qui l'attendait. C'est cet affreux animal qui s'est faufilé chez nous en malfaiteur, pendant la nuit, et il ne nous a laissé, des deux oiseaux prisés si haut par nous, que trois ou quatre plumes et quelques bouts de patte. Je fais une horrible grimace , en découvrant ce mystère d'Iniquité; je gronde tout le monde, qui n'en peut mais, et j'avoue que je demande au ciel de rencontrer mon ennemi , le chat , pour lui faire payer cruellement le tort qu'il m'a fait, en se livrant à son métier de chat. Quand je me

lamenterais jusqu'à demain, je n'en aurais pas une plume ni une patte de plus, des deux oiseaux croqués; je prends donc le parti le plus sage, celui de ne pas gémir outre mesure, et de regretter in petto.

Nous ne pouvons, ni ne voulons nous éterniser à Hebron. Nous avons une hâte extrême de rentrer à Jérusalem , et nous nous mettons à cheval par un temps assez joli et assez clair, mais très-froid. Nous sortons de la ville par la porte qui nous y a donné accès hier; nous longeons de nouveau la vaste piscine dont j'ai déjà parlé; nous tournons à droite, entre la piscine et le cimetière musulman, en passant à travers de magnifiques oliviers, et nous ne tardons pas à nous engager dans une montée pavée, vraisemblablement la voie antique qui conduisait d'Hebron à Jérusalem. Cette montée est aujourd'hui transformée en un véritable torrent, qui occupe toute la largeur du chemin et qui roule impétueusement jusqu'au fond de la vallée d'Hebron, les eaux dont l'effroyable pluie des derniers jours a inondé le pays d'alentour.

A droite et à gauche de la route, sont de magnifiques vignobles, au milieu desquels paraissent fréquemment des cabanes et des tours rondes, placées là, sans doute, comme bâtiments d'exploitation, aussi bien que comme postes de protection, destinés à recevoir des gardiens. Du reste, ce mode de surveillance n'est pas d'invention toute récente en Judée, puisque le prophète Isaïe nous apprend que de son temps il était déjà en usage; voici, en effet, ce que nous lisons dans son livre (i, 8) : — Elle est restée, la fille de Sion, comme une cabane dans un vignoble. Et, plus bas (v) : — 1. Je veux chanter à mon bien-aimé le chant de mon ami sur son vignoble : Mon bien-aimé avait un vignoble sur une colline grasse. — 2. Il l'entoura d'une haie, en ôta les pierres, y planta de bons ceps, construisit une tour dans le milieu, et

y creusa aussi une cuve; puis il espéra qu'il produirait du raisin , et il produisit du verjus. — On le voit une fois de plus , rien ne change dans ce pays, et ce qui s'y pratiquait il y a trente siècles, s'y pratique exactement de même aujourd'hui.

Une fois arrivés sur les plateaux , nous ne tardons pas à rencontrer, à gauche de la route, des ruines très-apparentes, nommées Kharbet-er-Rara , et, un peu plus loin, Kharbet-en-Nasara. Quelle est cette Rama? je l'ignore. Quant au bourg dont les ruines portent le nom d'en-Nasara ( les Chrétiens) , il est presque permis de supposer qu'il dut son origine aux croisades; néanmoins, je me garderais bien de l'affirmer; car, pour assigner à une localité ruinée une origine relativement aussi moderne, il faudrait en avoir examiné les restes avec très-grand soin, et c'est ce que je n'ai pu faire.

Un peu plus loin , nous apercevons sur notre droite le village de Halhoul; et quelque temps après, à l'est, celui d'ech- Chioukh. Cette fois, pas de doute possible ; nous avons affaire à une localité biblique (Vrn^n) qui se trouve mentionnée dans Josué (xv, 58) parmi les villes de la région montagneuse de Juda. — Halhoul, Beit-Sour et Djedour. — Un village moderne de Beit-Sour existe à peu de distance, à l'occident de Halhoul; et au nord-ouest de ce même village, nous avons rencontré, quelques minutes plus tard, un village d'ed- Déroueh qui pourrait bien avoir pris la place de la Djedour biblique. Plus loin encore , et à droite de la route , se montrent d'autres ruines assez étendues et qui s'appellent Abou- Fid. Ces ruines ont un aspect qui dénote une antiquité fort reculée.

Après avoir passé en face d'un village situé un peu loin à gauche de la route, et nommé Beit-Oummar, nous arrivons à l'entrée d'une charmante vallée, garnie de beaux arbres qui ombragent une fontaine nommée Bir-el-Hadji-Ramadan.

Page 1