‹ Voyage autour de la Mer morte (volume 2)Chapitre 33 sur 211 · JÉRUSALEM. DU 26 JANVIER AU 5 FÉVRIER · texte numérisé non relu

JÉRUSALEM. DU 26 JANVIER AU 5 FÉVRIER

Cette fois encore, je me dispenserai de donner le journal assez insignifiant de mon séjour à Jérusalem. Quelques mots suffiront pour faire connaître ma vie quotidienne. Après le déjeuner, si le temps le permet, je cours aux monuments que j'ai le plus à cœur de bien connaître ; ce sont : l'enceinte du temple, et les tombeaux, ou les caves sépulcrales qui entourent la ville. Ma journée se passe à mesurer et à dessiner sur place. Si la pluie est tellement violente qu'il soit impossible de se risquer hors de la ville, je reste à la Casa-Nuova, où je classe la collection de roches ramassées autour de la mer Morte ; d'autres fois, je mets des croquis à l'encre ou j'étudie Pexcellent livre de Quaresmius. Presque toutes nos soirées sont consacrées à l'excellent M. Botta, chez lequel nous trouvons constamment l'accueil le plus amical. Quelquefois aussi, nous allons passer quelques heures dans le salon de M. Pizzamano , salon dont les honneurs sont faits avec une grâce parfaite par madame Pizzamano.

Le 3 février, au soir, Matteo nous a donné une soirée arabe, avec charivari obligé de joueurs de canoun et de tambourin , qui se mettent l'un ou l'autre, sans trop savoir pourquoi, à chanter tout d'un coup des gargouillades invraisemblables,

avec une yoft de tête nasillarde à dire d'expert. Le c|iant et l'accompagnement ne sont pas cc-usjns, car ils se tournent peiy pétillement le dos. Pour nous [aire honneur, nous Françajs, jors de notre entrée dans |q salle de la fête, l'prchestre eu question nous a clapoté et tambouriné un semblant de Marseillaise des plus hétéroclites, et j'avoue que irçqn amour-propre de musjçjen européen a été singulièrement froissé. Si c'est sur cet échantillon, interprété <le pareille fagpft, que l'pn jijgc à Jérusalem la musique française, nous devons passer pour d'affreux râcleurSj £ qui toute note est bonne , venant au hasard et sans s'inquiéter plus de celle qui la suit que de celle qui la précède.

Pendant deux fannes |icurc§ nous avons, goûté ce (Jélipieux passe-temps, au milieu §e figures d'hommes, jeunes ou vieux, fumant le tchibouk et feuvant du vin. pu $e l'eau et du café, suivant que l'invité est chrétien pu nuisnl man. Comme M teo est chrétien l |a majorité n'est pas di* côté des septateurs (Je Mahomet. Des configures ou (}es pctjtes pâtisseries au miel viennent, de temps à autre, interrompre le concert, Pour donner à celuici plus d'animation, c'est-À-<jire pour stimuler l'ardeur des exécutants, Mohammed, quj est accroupi à pûté de moi, m'exhorte à financer. J'envoie (donc, au nom de nous tous, une cinquantaine (Je piastres à. çhaque musicien, et je déclare que c'est beaucoup plus qu'il ne mérite. A partjr de ce moment, le charivari redouble; j'aurais bien mieux aimé que ses auteurs prissent tout autrement notre bakhçhiçh , et comprissent que pe qu'ils ayaient de mieux à faire , pour s'en montrer tout à fait dignes, c'était de se taire.

Nous désirerions fort nous en aller, et nous soustraire aux charmes infiniment trop prolongés de cette soirée masculine, niais, il nous manqua le bouquet, que nous devons nous résigner à attendre ; la maîtresse de la maison , ayee toute la par-

tie féminine de la société réunie, chez Matteo, est parfaitement claquemurée et s'occupe de la confection du bouquet annoncé. Celui-ci n'est autre chose qu'un amas blanchâtre, haut comme un.§ fàupmtère de. forte faille, surmonté de fleurs, de petites bougies allumées pt de découpures de clinquant. Tout cela n'a pas trop mauvaise mine, je l'avoue, et cependant je me demande ce que c'est. Çomme on dépQse cette machine devant mpi, sans l'ombre eje cuiller ou de fourchette, il (But l}jen que je jette, rnon |)onnet par-dessus, les moulins et que j'entame la chose avec }es doigter G>t yn mélange de farine, dp sucre , d'amandes pilées, et de je ng sais quoi ençpre; je soupçonne qu'il ontre |&-de,ç|ans, beaucoup de chandelle. Quoi qu'il en soit, l'objet en question s'appelle kenqfeh. 4 «|érusa|ero, pas de vraie fête s§ns fcerçafeliï m§i§ au§§j, pas (le Içenafeh sans vraje. fête.

Je voudrais, bien ne pas, être forcé {le manger bqaucpup c|ç ce mets ébouriffapt; majspn pem'a pas, l'air de vouloir l'enlever de sitôt de devant moi : c'est bien, trop de prévenance. Il y a toutefois un honneur auquel je mp spustrajs résolument; p'est celui d'avaler les Roulettes que yps voisins vous façonnent et vous, offrent à l'envi, fe piets sur le compte de mon manque absolu d'appétit, l'atroce répugnance que me cause, cette, attejition de luxp, et je (aisse inon pauvre ami fdpuard payer pour nous deux, en ingurgitant ce que chacun lui sert. J'avoue que les grimaces que je |ui vois, fairp, ne me disposent nullement à me relâcher de ma tempérance calculée. Maintenant, nous pouvons quitter la partie, et laisser nos gracieux hôtes se livrer à tqus leurs ébatq, Nous levons dope la séance, et nous regagnons la Casa-Nuova , où nous sommes biep assurés de n'avoir plus de kenafeh à affronter.

A notre sortie, Matteo nous a présenté dans la cour madame JtfatteQ qui est, W fpi , une fort jolie fepirng, et à jaquelle nou§

donnons, à tour de rôle, une poignée de main d'adieu. Nous avons laissé au maître de la maison un bakhchich de trois cents piastres, afin de ne pas être en reste avec notre serviteur.1

Le lendemain , h février, toute notre journée a été consacrée à la visite du monument nommé Tombeau des Rois , Q'bourel-Molouk ou Q'bour-es-Selathin. C'est, jusqu'ici, ce que nous avons admiré le plus vivement; nous y avons découvert trois couvercles de sarcophages, qui seraient inappréciables dans un musée comme celui du Louvre. A partir de ce moment, nous commençons à nous préoccuper des moyens d'enlever et de nous approprier ces précieux débris de l'art judaïque. Mais, avant tout, il faut que nous étudiions à fond le monument lui-même et que nous cherchions à deviner s'il a bien le droit de porter le nom qu'il porte. Il nous faut très-peu de temps pour nous former une conviction à son égard , et nous ne tardons pas à acquérir la certitude morale qu'en pénétrant dans cette cave merveilleuse, nous pénétrons dans le sépulcre de David et des rois de sa dynastie.

Mais ce n'est pas encore ici le lieu d'examiner cette question d'une manière approfondie, et je me réserve de la traiter in extenso, dans un chapitre spécial, qui viendra un peu plus loin, lorsque, quittant l'allure d'un homme qui transcrit son journal de voyages, je ferai connaître séparément les résultats de mes observations sur tous les monuments particuliers que renferme l'enceinte de Jérusalem , ou qui , par leur voisinage de cette enceinte, appartiennent incontestablement à l'histoire de la capitale des rois de Juda.

Nous avions hâte de continuer notre exploration de la mer Morte, et de visiter avec soin la pointe nord de cet étrange bassin. En conséquence, nous nous étions abouchés avec les scheikhs qui, d'ordinaire, se chargent, moyennant un bakhchich de cent piastres par tête de voyageur, de conduire les pèlerins

à Jéricho, au Jourdain et à la mer Morte, et de les protéger contre tout venant, pendant cette excursion qui ne prend pas plus de trois jours. Ce sont : Hat-Allah, scheikh du village de Siloam, et les deux frères Mahmoud et Moustafa, scheikhs du village d'Abou-Dis, placé à droite de la Fontaine des Apôtres, ou Bir-el-Haoud, sur les hauteurs qui dominent la vallée qui conduit à Jéricho, à environ un kilomètre au delà de Bethanie. Hat-Allah est un petit vieillard, encore vert et replet, doué d'une grande énergie et d'une vivacité de jeune homme. Quant aux deux scheikhs d'Abou-Dis, ce sont, Mahmoud surtout, deux magnifiques créatures, ayant toujours le sourire sur les lèvres, et d'une complaisance et d'un dévouement à toute épreuve. Ces trois personnages s'engagent à nous fournir une escorte suffisante, prise parmi leurs administrés. Comme nous voulons voir le littoral du lac Asphaltite jusqu'au point où nous l'avons attaqué, c'est-à-dire jusqu'à l'Ayn-el- Rhoueïr, nous avons nécessairement un peu plus de temps à consacrer à notre promenade , et nous ne pouvons traiter avec nos scheikhs sur le même pied que les voyageurs ordinaires. Au reste, nos conventions sont bientôt faites, et, en doublant la dose des piastres, nous pouvons, s'il nous plaît, doubler la dose des journées à dépenser.

Nous prenons donc rendez-vous pour le 5 février au matin , à la porte de la Casa-Nuova. Matteo a reçu nos ordres; nos provisions sont faites; tous nos bagages sont prêts, et nous attendons avec une vive impatience l'heure du départ, afin d'aller compléter le travail d'exploration dont nous avons déjà fait une si bonne partie.

Ce matin , nous étions prêts de très-bonne heure à monter à cheval; mais nous avons éprouvé, une fois de plus tous les

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ennuis inséparables d'un départ qui dépend de moukres syriens. Il était plus de neuf heures, lorsque nous avons pu nous mettre en route * ët ce n'a été qu'après des criailleries interminables, que nous avons pu voir notre petite caravane en mesure de quitter Jérusalem* Nous avons eu le soin de faire partir nos bagages par lé Bab-el-Khalil , ce qui leur évitera l'ennui de traverser les rues étroites et encombrées de Jérusalem. Quant à nous 4 nous avons préféré éviter le détour énorme que cet itinéraire exige, et nous avons gagné directement le Bab-Sctty-Maryam j avec là conviction que nous arriverions à el-Aaîarieh ou Bethanie, tout dussi vite que nos bôtes de charge.

Il était neuf heures cinquante- sept minutes, lorsque nous avons franchi la porte de la ville; Devant cette porte commence immédiatement une raitipe d'une centaine de mètres, dirigée à l'est , et qui gagne , par deux coudes successifs * le lit à sec du Kedron, c' est-a-dire le fond de la vallée de Josaphat des chrétiens et des juifs, Ouad-Farâoun des musulmans. Un pont en pierre traverse le lit du torrent , et l'on trouve immédiatement après ce J)ont* à gauche et en contrebas de quelques mètres , le petit plateau sur lequel est assise l'église de Setty-Maryam, où est le tombeau de la Vierge , tombeau vénéré des musulmans comme des chrétiens. La façade de l'église n'est pas à plus de trente mètres de là route. 11 est dix heures une minute, lorsque nous sommes en face du portail.

En ce point* la route tourne immédiatement à droite * c'està-dire au sud-sud-est, en longeant la rive gauche du Kedron, plantée d'oliviers d'une antiquité incontestable , et bien certainement supérieure à celle de la venue de Notre-Seigneur. A gauche du chemin } et à un niveau plus élevé, est l'enclos connu plus spécialement sous le nom de Jardin des Oliviers.

Quelqiies arbres vénérables sont enfermés dans cet enclos ; mais ceux qui sont restés à l'extérieur, ont tout autant de droits qu'eux, pour revendiquer l'honneur d'avoir été les témoins des événements de la Passion. Là route que nous- suivons n'est pas à plus de trois cents mètres de l'enceinte actuelle du Haram, C'est-à-dire dU plateau sUr lequel était assis lë tcmplë de Salomon. Le Kedron a son lit Crcùsé précisément au milieu de cette distance, c'est-à-dire a Ceiit cinqUahté mitres à droite du chemin qUe noUs suivons et qui s'élève sur le flanc du mont des Oliviers.

À dix hedres cinq minutes, ridus làissdns, à cent trente mètres environ1 à notre droite et au-dessous de nous , le tombeau d'Absàldh, bu Qobr-Faraouri des musulmans. AU delà, tout le flanc de là rtioritagnë est couvert de pierres tumulaircs qui lui donnent l'aspect d'un véritable pavé de géaiits. fc'èst je cimetière des juifs. A dix heures neuf minutes, nôuâ sommes au-dessus et à dëux cerit cinquante mètres, en ligne directe, du Village de Siloahl. Là , nous nous dirigeons à l'cst-sUd-est , oit contournant le flàriC méridional dU mont des Oliviers. Lë sommet dë celui-ci est à trois cents mètres enviroti sur notre fauché. Nous sommes alors dans une vâllée bien" plantée d'oliviers. A dix heures" quinze mitnjtcs, nous sommes en face d'tihc petite plaine de deux cehts mètres de dirimeirë, du fond de laquelle Commence uiie vallée tmi descend pour aller rejoindré la Vallée du Kedron, Ouad-en-Nar. Au delà de cette petite plaine, la routé, qui est toujours entaillée dans le roc depuis dix heures dix minutes, tourne aU §Ud et giighë lë fond de là vallée où4 nous tdUChons à dix heUrës vingt mitiutes. Le flanc gauche de cette vallée , c'est-à-dire le flàilë que nous suivons, fcst tout à fait rocailleux. La roule est dirigée au sud-est. A dix heures vingt-cinq minutes, nous passons à côté d'une tombe antique creusée dans lë roc. Là, nous marchons

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directement à l'est. De hautes collines forment le flanc droit de la vallée que nous suivons, et où nous trouvons, à dix heures vingt-sept minutes , des traces évidentes d'une voie pavée antique. A dix heures trente minutes, nous sommes arrivés au village d'el-Aazarieh. A droite de la route sont quelques rares habitations et un petit édifice religieux musulman; à gauche, au milieu des maisons du village, paraît une tour carrée, exactement semblable, pour la construction, à la tour de David. C'est donc, sans aucun doute, un monument militaire qui date de l'époque des rois de Juda.

El-Aazarieh, c'est incontestablement Bethanie dont il est si fréquemment question dans les saints Évangiles. Saint Jean (11, 18) nous apprend que Bethanie était éloignée de quinze stades de Jérusalem, ce qui fait un peu moins de deux milles. Saint Marc (h, 1) dit que Bethanie était située contre le mont des Oliviers. Epiphanius 1 fait observer que l'antique voie publique qui conduisait de Jéricho à Jérusalem , passait par Bethphagé, Bethanie et le mont des Oliviers. L'Évangile de saint Luc nous dit très-positivement ( xxiv, 50) que : « le Christ ayant conduit ses disciples de Jérusalem à Bethanie , leur y donna sa bénédiction , et que pendant qu'il les bénissait , il s'éleva vers le ciel. » Ce passage me paraît tout à fait concluant contre la tradition qui place si loin de Bethanie, le lieu où s'effectua l'ascension de Notre-Seigneur. Reland a déjà relevé cette erreur palpable, et il a eu parfaitement raison de le faire. Saint Jérôme, dans son Onomasticon , dit que Bethanie est située à la seconde borne milliaire à partir de Jérusalem, et sur le flanc du mont des Oliviers, ce qui est tout à fait exact.

C'est à Bethanie qu'eut lieu la résurrection de Lazare, et

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