Acta Sanctorum, t.II, p. 80fl
un ouad, large de cent mètres environ, et qui s'étend vers le nord-ouest, c'est-à-dire à notre gauche, tandis qu'à droite se dirige vers le sud-ouest l'Ouad-el-Merassas, dont nous atteignons la tête à midi quarante minutes. Dans cet ouad , les terres sont en culture et déjà très-verdoyantes. Au delà de l'Ouadel-Merassas, l'ouad dans lequel nous cheminons court directement à l'est, et il présente encore des traces très-visibles de la voie pavée antique.
A midi quarante-six minutes, nous entrons dans une petite plaine d'environ cent cinquante mètres de largeur, bien cultivée, et nommée M'qàab-es-Semin ; nous la traversons suivant son grand axe, qui est dirigé à Y est-nord-est. Cette petite plaine est dominée à droite par un coteau peu élevé, et à gauche par des collines plus hautes et à contours accidentés. A midi cinquante-six minutes, la vallée que nous suivons s'est rétrécie de nouveau, et nous y marchons dans la même direction, très-voisine de l'est, jusqu'à une heure deux minutes. En ce moment, nous faisons brusquement un crochet à droite, pour entrer presque immédiatement dans l'Ouad-Estedeh , qui court à l'est pendant près d'un kilomètre. A une heure dix minutes, cet ouad tourne au nord-nord-est, et il nous amène, à une heure quinze minutes, en face d'un vallon de trente mètres de largeur, planté d'oliviers, et qui s'étend sur notre droite, c'està-dire vers le sud. Au delà , nous gravissons , sur un tronçon de la voie antique, un plateau sur lequel nous arrivons à une heure dix-huit minutes. Là est une ruine peu importante nommée Thour-ed-Dabor. A une heure vingt et une minutes, nous descendons du plateau par une route entaillée dans le roc même, et, en marchant directement à l'est, nous arrivons, à une heure trente-cinq minutes, vis-à-vis d'un petit oualy ruiné qui se nomme Qobr-el-Khoukh.
Tne série de plateaux, montant insensiblement, et sur les-
quels reparaissent encore des traces de la voie pavée antique, nous amène, à une heure trente-sept minutes, à un puits nommé Bir-el-Khan, auprès duquel se voient quelques décombres peu importants et un tronçon de colonne. A. gauche de la route est une colline basse qui nous masque une vallée nommée Ouad-abou-Kebdah ; et , à cette colline se relie presque aussitôt un monticule très-considérable, sur lequel est assise une ruine assez vaste nommée Khan-el-Hatrour, ou el-Khanel-Ahmar. Il est une heure trente-huit minutes, quand nous arrivons, au delà du Khan-el-Ahmar, à une crête au delà de laquelle commence la véritable descente vers la plaine du Jourdain. J'ai trouvé le Khan-el-Ahmar désigné sous le nom de la Tour Rouge, dans le journal d'un pèlerin du xiv* siècle, publfé dans un recueil de province, fort estimable, la Revue d'Austrasie, qui a paru à Metz pendant quelques années Au xiv- siècle, le khan recevait encore les voyageurs; aujourd'hui, il est parfaitement désert et ruiné, et personne n'a la moindre envie de s'y arrêter.
A partir de la crête que nous avons atteinte à une heure trente-huit minutes, commence une descente tortueuse à travers des collines, et dont la direction générale est d'abord au nord-est. A une heure cinquante-quatre minutes, la route se
t. Relation d'un voyage de Metz à Jérusalem, entrepris en 1395, par quatre chevaliers messins. L'Austrasie, Revue du nord-est de la France, 3« vol , 1838. Le style de ce récit a malheureusement été rajeuni par son éditeur, qui semble n'avoir p"»s toujours reproduit rigoureusement les distances marquées dans l'original. Voici le passage qui concerne la Tour Rouge : «Nous allâmes la première journée coucher à onze lieues ( ?), en une ville (?) où il y a un bon logis pour héberger les gens étrangers ; elle est proche d'une montagne sur laquelle est un château qui a nom de Tour- Rouge. Le dimanche après minuit (10 octobre), nous quittâmes ladite auberge, et allâmes jusqu'environ quatre lieues, à une petite tour qui se dit la Tour de Jéricho.» — Un second passage qui se lit un peu plus loin me semble inadmissible, le voici : « De IJéthanie nous allâmes giter au cazale de la Tour-Rouge, dont nous partîmes le lundi inoult grand matin pour retourner à Jérusalem. » Il parait difficile qu'on ait été de Péthanie à la Tour-Rouge pour regagner Jérusalem; disons mieux: c'est impossible.
redresse à l'est. A deux heures précises, la vallée dans laquelle nous cheminons, se nomme Ouad-er-Rouman ; elle présente des ruines très-apparentes et des traces de la voie antique. A deux heures trois minutes, nous rencontrons des coulées de lave , et à deux heures six minutes , nous retrouvons la voie antique ; puis à deux heures onze minutes, nous arrivons à des ruines très-considérables, qui portent le nom de Rharbet- Samrah. Ce qui se présente d'abord, e'estun chapiteau grossier, de forte dimension, et que les Bédouins appellent Dabbousel-Aôbed (la massue de l'esclave). De deux heures onze minutes à deux heures vingt, les ruines ne cessent de se montrer, aussi bien que la voie antique, qui est bordée par un mur que Ton suit sur une longueur énorme (de deux heures onze, jusqu'à deux heures vingt-trois minutes ). A deux heures vingt minutes, la direction de notre route est au sud-est , et à deux heures vingt-trois minutes , nous débouchons par l'Akbat-el-Kerath, dans l'Ouad-Teiçoun , qui court directement à Test, et où l'on retrouve immédiatement la voie antique et le mur qui l'accompagne. A deux heures trente minutes, le pavé reparaît, ainsi qu'à deux heures trente-six minutes, où il est resserré entre deux murs antiques. Là se trouve une petite côte assez raide , nommée Akbat-es-Sakkar , au delà de laquelle la route continue à descendre, à travers des collines et des mamelons , en longeant un ravin assez profond , sur le bord duquel on retrouve, de loin en loin, la voie antique et des traces de mur.
A deux heures cinquante-six minutes, le scheikh Moustafa, qui met la meilleure volonté du monde à me faire voir les ruines auxquelles il a compris que je m'intéressais, mais sans qu'il puisse deviner pourquoi, me fait abandonner la caravane dont la route est alors directement à l'est, et gravir la colline très-abrupte qui forme le flanc gauche du chemin, à droite et à gauche duquel paraissent, en ce moment, deux tronçons
ET AUTOUR DE LA MER MORTE. 435 de canaux aqueducs d'une assez grande longueur. Ce n'est pas sans des difficultés réelles, que nos chevaux arrivent au sommet de la côte, sur laquelle nous nous sommes aventurés; mais lorsque j'ai atteint ce sommet, je suis loin de regretter ma peine. Devant moi s'ouvre un immense précipice presque à pic, et assez semblable aux gorges les plus sévères des Pyrénées. Au fond de ce précipice , qui se nomme Ouad-el- Kelt, coule avec fracas un torrent dont je puis entendre le mugissement. C'est le Nahr-el-Kelt. Sur le torrent paraissent trois belles piles bien conservées d'un pont-aqueduc antique , et un peu à droite du pont , sur la rive opposée à celle sur laquelle nous sommes perchés, se voit, toujours au fond de POuad, une ruine qu'il n'est guère possible d'apprécier d'une si grande hauteur; c'est le Deïr-et-Times.
l'ne fois mes notes prises, nous redescendons sur la route qu'a suivie la caravane , et que nous rejoignons , à trois heures huit minutes, au point où se trouve une ruine carrée, de vingtcinq mètres de côté environ, et qui se nomme Beit-Djabor. Nous marchons toujoursà l'est, et, pour ainsi dire, sur le flanc même de l'Ouad-el-Kelt, puisque, en ce moment, il n'y a pas plus de soixante-dix mètres de distance horizontale, entre le bord du torrent et le chemin, A droite et h une centaine de mètres, est le sommet d'une petite colline qui en précède deux autres. A trois heures vingt minutes , commence l'Akbat-er- Riha, la descente proprement dite de Jéricho. C'est une suite de zigzags assez raides, dont la direction générale est à l'est , et qui vont toujours se rapprochant de l'Ouad-el-Kelt. A trois heures vingt-neuf minutes , nous ne sommes plus qu'à quinze minutes de cet ouad qui n'a plus qu'une centaine de mètres de profondeur. Adroite du chemin paraît un beau tronçon d'aqueduc, puis une ruine carrée, en petit appareil romain réticulé des bas temps, ot qui porte encore le nom de Beit-Djabor ou
celui de Hak-ed-damm. C'est à cet édifice que la tradition rattache , sans aucune vraisemblance , la parabole du voyageur attaqué sur la route de Jéricho (saint Luc. X. 30).
A trois heures trente-deux minutes, nous sommes arrivés tout à fait au pied de la montagne, et nous touchons à la plaine. Le Nahr-el-Kelt , qui a cessé d'être encaissé, coule alors à vingt-cinq mètres à gauche du chemin , à droite duquel se présentent en quantité , des décombres qui couvrent une vaste étendue de terrain. Ces ruines sont nommées par les Bédouins Kharbet-Qaqoun. A trois heures trente-six minutes, nous sommes tout à fait en plaine, et nous passons à cinquante mètres à gauche d'un tertre, probablement artificiel, qui se nomme Tell-el-Alay. Là notre route tourne brusquement au nord, pour aller couper le lit du Nahr-el-Kelt, au delà duquel elle se redresse immédiatement à l'est. Sur la rive gauche que nous venons d'atteindre, les ruines reparaissent en grande quantité, et je rencontre un chapiteau assez étrange, mais malheureusement trop fruste pour qu'il soit possible d'en tirer parti. Nous longeons alors le pied d'un monticule assez bas et couvert de ruines, qui n'a pas plus de deux cents mètres de diamètre. A huit cents mètres sur notre gauche sont de très-hautes montagnes , qui forment la suite de la véritable muraille qui borne à l'occident la vallée du Jourdain. Presque exactement à notre gauche, est le sommet qui se nomme Djebel-Korontol ; c'est la montagne de la Quarantaine, à laquelle la tradition rattache la retraite des quarante jours, de Notre Seigneur. Au pied de cette montagne, et au milieu de beaux bouquets d'arbres, est la fontaine d'Elisée, l'Ayn-es-Soulthan, qu'avoisinent des ruines étendues, que les Arabes appellent Tahouahin-es-Sakkar (les moulins à sucre). A trois heures cinquante-huit minutes, nous passons en vue, et à vingt mètres environ, d'un pont-aqueduc à arceaux en ogive , jeté sur le Nahr-el-Kelt, et nous arri-
vons, à travers des décombres, à une série de petits mamelons verdoyants et couverts d'arbrisseaux. Le lit du Nahr-el-Kelt est garni de très-beaux arbres, parmi lesquels nous reconnaissons le Neubq, que nous avons vu si souvent sur la rive orientale de la mer Morte. Nous sommes alors dans une belle plaine ravinée , mais couverte d'une verdure luxuriante et embellie par une foule de charmantes petites fleurs. À quatre heures sept minutes, nous nous arrêtons sur un tertre dégagé d'arbres, et très-rapproché de la rivière qui murmure à notre droite. A gauche sont établies de mauvaises huttes de branchages et de boue, et devant nous s'élève une vaste tour carrée en fort mauvais état, habitation d'une douzaine de cavaliers irréguliers turks. Les huttes constituent er-Riha, Jéricho I la Tour, c'est le Bordj-er-Riha, la forteresse de Jéricho ! Il y a vraiment une sorte de dérision providentielle dans l'accotement de pareilles choses et de pareils noms! Quoi qu'il en soit, nous voici à Jéricho. Nos tentes se dressent en hâte , et nous nous disposons à passer une soirée aussi agréable que possible, sous le ciel le plus doux qui existe au monde.
L'abbé, qui a fait une ample moisson botanique pendant toute la route, se hâte de mettre son herborisation en ordre. Je passe ma carte à l'encre et j'écris mes notes; nos amis cherchent, les uns des insectes, les autres des oiseaux à tuer, et nous atteignons assez promptement l'heure du dîner. Comme toujours , nous sommes entourés de toute la population d'er- Riha qui envahit notre campement, mais d'une manière inoffensive et tout simplement pour se régaler à l'aise du plaisir de nous admirer.
Après notre repas, nous entendons nos Arabes chanter, et comme nous avons gardé bon souvenir de notre soirée de Sebbeh, nous nous empressons de sortir de nos tentes, afin d'aller goûter une fois de plus le plaisir d'apprécier
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des réjouissances bedeuines. Cette fois, la réalité dépasse de beaucoup notre attente, et nous assistons à un véritable drame burlesque, que jouent des gaillards assez jeunes, qui se sont affublés de haillons étranges et de chevelures et barbes postiches en étoupe. Je demande la permission de ne pas raconter par le menu les détails de la mise en scène, et, bien moins encore, le canevas du drame représenté devant nous. Je me bornerai à dire que l'un des deux acteurs finit par être tué par l'autre, et qu'une fois mort il reste étendu sur le dos, résistant à toutes les évocations de son meurtrier, qui feint le plus profond désespoir; celui-ci s'arrache à poignées les poils de sa barbe d'étoupe, se jette du sable et du gravier sur la tête, se meurtrit la figure et la poitrine de taloches parfaitement innocentes, gémit, pleure, et hurle parfois; il secoue son mort, en le tiraillant en tous sens, et se lamente obstinément sur sa misère qui le met hors d'état de pourvoir aux funérailles du défunt. Là-dessus , quête à la ronde, et moisson de piastres que le drôle empoche, en répétant le plus souvent possible ses contorsions de désespoir. Ce qui m'a frappé le plus, ce qui m'a même très-vivement étonné, c'est de voir les assistants trouver bon que la prière musulmane fût singée par notre homme, et cela sans qu'il leur vînt à la pensée de le rouer de coups, pour lui payer un semblable sacrilège. Ainsi , les Bédouins en sont déjà à tourner la prière en ridicule ; c'est un bon indice de civilisation avancée. Je doute que des bouffons eussent osé se permettre pareille incartade, avant la domination égyptienne. Quand notre homme a fait toute la collecte qu'il peut espérer de faire, il va, en gambadant, saisir un brandon allumé au feu du bivouac devant lequel se joue la scène; il l'approche autant qu'il peut du dos du défunt, que ce contact vivifiant ressuscite aussitôt. Alors, commence entre eux une danse forcenée , avec accompagnement de giffles et de coups de pied , et la farce est jouée. Je
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dois dire qu'elle m'a semblé parfois assez plaisante, mais que tous les assistants arabes ont témoigné par des cris de joie et des éclats de rire perpétuels, tout J'intérèt qu'ils prenaient à cette scène comique jouée en plein air. Voilà ce qu'est le théâtre bédouin, et nous sommes charmés d'avoir payé quelques piastres, pour assister à une représentation.
Tout étant rentré dans le silence, nous avons regagné nos tentes, et nous nous dépêchons de nous étendre sur nos couchettes. Demain matin nous irons visiter le Jourdain , et nous regagnerons de là, avec un véritable bonheur, les rivages de la mer Morte.
Occupons-nous maintenant des localités ruinées que nous avons rencontrées sur la voie antique de Jérusalem à Jéricho. La première que nous ayons traversée est placée, on s'en souvient, au point nommé Thour-ed-Dabor (la montagne de Dabor?), et je pense que ce nom nous rappelle un nom biblique qui se trouve mentionné dans le passage suivant 1 : — 5. Et la limite (de la tribu de Juda) du côté du nord, depuis la langue de mer de l'extrémité du Jourdain. — (5. ta limite s'élève vers Beit-Hadjlah , passe au nord de Beit-Haarbah , s'élève à Ebn-Bahan (la pierre de Bahan, fils de Raouben). — 7. La
limite s'élève vers Dabor, à partir de la vallée d'Akour
Je ne doute pas que la Dabor citée dans ce passage, ne soit l'origine de la dénomination donnée aux ruines qui paraissent au Thour-ed-Dabor, et à l'Ouad-ed-Dabor, que nous rencontrerons un peu plus loin. D'un autre côté , Strabon (livre xvi ) mentionne deux forts qui étaient situés dans les défilés qui conduisent à Jéricho, et qui furent pris par Pompée, après la réduction de Jérusalem. 11 nomme ces forts Threx et Taurus, et ce dernier pourrait très- bien n'être que notre Thour-ed-Dabor.