Voy. pl. xnr
auxquelles nous avions cessé de faire attention, et nous nous sommes remis à nous déchirer de plus belle, en grattant les affreuses ampoules que nous devions aux attaques des vilaines petites bêtes. A part les moustiques, notre soirée s'est passée très-agréablement à mettre en ordre toutes nos conquêtes de la journée : carte, dessins, notes, plantes, coquilles et insectes, rien n'y manque, et nous avons amplement enrichi nos collections, pendant les quelques heures qui viennent de s'écouler.
La nuit a été fort douce et fort tranquille; nous étions assez fatigués, et nous avons dormi une bonne dizaine d'heures sans débrider. Probablement la fumée de nos tchibouks n'est pas du goût des moustiques d'Ayn-el-Fechkhah ; ce qui est sûr, à tout le moins, c'est que nous en avons été délivrés pendant notre sommeil.
Le révérend Robinson donne, dans son excellent livre, une description de l'Ayn-el-Fechkhah, qu'il a visité en venant d'Ayn-Djedy à Jéricho (12 mai 1838). Il n'était pas possible qu'un observateur aussi attentif laissât échapper le fait de la présence des ruines situées auprès de la fontaine. Aussi dit-il : « Near the fountain are the foundations of a small square tovver and of other small buildings; vvheter ancient or not, vve could not tell. » Il est vivement à regretter que le savant voyageur n'ait pas consacré , comme nous , un peu de temps à l'examen de ces intéressantes ruines; il eût, j'en suis assuré, acquis la conviction qu'elles étaient bien loin d'être petites et de peu d'importance.
Notre projet est d'aller aujourd'hui camper auprès du couvent musulman de Naby-Mousa ; c'est une assez faible course, mais nous aurons au moins l'avantage de pouvoir étudier un h. H
m VOYAGE EN SYRIE
peu mieux encore le pays que nous traverserons, puisque nous ne serons pas trop pressés par le temps. A liuit heures seize minutes seulement, nous nous mettons en route et nous nous dirigeons au nord-nord-est, en laissant à notre droite leKharbetel-Yahoud. A vingt-cinq mitres h notre gauche commencent les escarpements du Djcbcl-Fechkhah, et la mer est h deux cents mètres à droite, bordée d'un épais fourré de roseaux géants. A huit heures vingt-cinq minutes , le pied de la montagne est masqué par une colline couverte de décombres, et notre route elle-même traverse des décombres analogues, qu'un œil exercé peut seul reconnaître. Un peu plus loin, nous sommes justement en face du sommet du Djebel-Atarous, qui n'est trèsprobablement que le mont Nebo.
A huit heures trente et une minutes, nous avons, à environ cinquante mètres à notre gauche, un cirque très-semblable à un cratère, et que recouvrent deux mamelons élevés, de sable que l'on serait tenté de prendre pour de la cendre volcanique. Les ruines se montrent toujours , et les Arabes leur donnent le nom de Kharbet-Fechkhah. La plage va constamment en s'élargissant et elle a quatre cents mètres de largeur sur notre droite, lorsque nous sommes en face et à cent mètres de l'Ayn- Araous, qui coule au bord de la lisière de roseaux. A huit heures trente-cinq minutes, nous coupons un véritable fossé de clôture, de cinq mètres de largeur, et auquel il n'est pas possible d'assigner une origine autre que le travail de l'homme.
Le pied de la montagne s'éloigne aussi de notre route, dont la direction n'a pas varié, et il est maintenant à cent mètres de celte route. Presque aussitôt après avoir franchi le fossé de clôture dont je viens de parler tout à l'heure, reparaissent des ruines en beaucoup plus grande quantité, et qui sont incontestablement le squelette d'une très-grande ville, dont les ruines que nous avons reconnues en deçà du fossé, représentent
peut-être une sorte de faubourg. Nous avons en vue, à trente mètres sur notre droite , un fossé revêtu en pierres, et que nous suivons parallèlement sur une assez grande longueur. ♦ C'est très-probablement le même fossé de clôture que nous avons traversé tout à l'heure , et qui a fait un coude pour se diriger au nord-nord-est. La portion de ces ruines, dans laquelle nous avançons en ce moment, se nomme encore Kharbet-Fechkhah. A huit heures quarante et une minutes, nous sommes à cinq cents mètres du bord de la mer, et entre le pied de la montagne et notre route, se voient les décombres d'une tour ruinée. La lisière de roseaux suit toujours les contours de la plage. A huit heures quarante-sept minutes, nou sommes arrivés en face de l'extrémité nord d'une très-longue muraille, qui n'est vraisemblablement encore que la continuation du fossé revêtu dont nous avons déjà rencontré deux tronçons considérables. Nous passons aussi en ce moment sur les arasements d'une enceinte carrée assez vaste.
Je disais tout à l'heure que les ruines au milieu desquelles nous cheminons, ne sont pas faciles à reconnaître, et qu'il est fort probable que cent voyageurs de suite les fouleraient, sans se douter de leur existence. Cela est si vrai, qu'ayant averti l'abbé Michon de leur présence, celui-ci m'a d'abord ri au nez, de façon à me faire bien comprendre que j'étais un visionnaire. Heureusement le fossé de clôture que nous avons eu à traverser et les murailles qui sont venues après, m'ont permis de lui faire toucher du doigt ce que j'appelais une ruine, et lui, un tas de pierres jetées là au hasard par la nature. L'abbé, qui ne demande pas mieux que d'y voir clair en tout, n'a pas besoin d'un temps bien long pour se rendre à l'évidence, et dès qu'il a reconnu un seul arasement de muraille antique, il n'a plus le moins du monde besoin d'avoir mon avis, pour distinguer au premier coup d'œil les points où ont existé
d'antiques édifices, de cette étrange construction si barbare, si sauvage, veux-je dire, qui caractérise une époque certainement contemporaine de la catastrophe de la Pentapole. J'ajouterai que si le docte Robinson, dont nul plus que moi n'a le droit d'admirer et de vanter bien haut la religieuse exactitude, n'a pas mentionné ces ruines, c'est qu'il n'a pas suivi le chemin que nous suivons en ce moment, et que, se rendant directement de l'Ayn-el-Fechkhah au bord du Jourdain, il a passé à travers le Rhôr-Djahir, comme nous-mêmes nous l'avons fait hier, en serrant la plage de très-près, et par conséquent en laissant bien loin sur sa gauche les ruines de la ville primitive immense, que j'ai le bonheur de signaler le premier aux géographes et aux archéologues.
A huit heures cinquante minutes, nous sommes à trois cents mètres du pied dé la montagne et à huit cents mètres du bord de la mer. En ce moment s'ouvre à notre gauche l'Ouad-Goumran ou Oumran, que recouvrent deux immenses mamelons de sable compacte, sur lesquels sont des décombres en quantité et, entre autres, une ruine carrée bien apparente, et qui porte spécialement le nom de Kharbet-Fechkhah. Ces deux mamelons avancent tellement en dehors de l'Ouad-Goumran, que nous sommes obligés d'obliquer assez fortement à droite de la ligne que nous suivions obstinément depuis notre départ du camp. Nous contournons donc , et toujours au milieu des ruines, la base de ces deux mamelons, à environ vingt-cinq mètres de leur pied. Quand nous les avons dépassés , le plateau, couvert de décombres, sur lequel nous montons, reprend un peu plus de largeur vers le pied de la montagne , et notre route se dirige alors exactement au nord. A droite s'étend, entre la mer et nous, une large plaine ravinée et couverte de monticules de sable.
A neuf heures cinq minutes, la montagne est à deux cents
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mètres à gauche, et nous en sommes séparés par une colline dont le pied est à cinquante mètres de notre route. La plaine qui nous sépare de la mer a ici douze cents mètres de largeur au moins. Toujours des ruines en quantité. A neuf heures six minutes , nous montons sur un petit tertre couvert de décombres , au milieu desquels paraît une allée de pierres fichées, bien conservée, et nous arrivons sur le revers opposé, au bord d'un large ravin qui n'est que le débouché de l'ouad, nommé Ouad-Djoufet-Zabel. A neuf heures quinze minutes, nous marchons au nord-ouest, sur un plateau assez élevé, au milieu d'une belle allée de pierres, qu'accompagnent, à droite, quelques ruines qui deviennent de plus en plus clair-semées et qui disparaissent complètement à neuf heures dix-huit minutes. Nous sommes tilors à au moins huit kilomètres du bord de la mer, dont nous voyons à merveille la plage basse et défoncée que nous av ons longée la veille. A trente mètres sur notre gauche, s'élève une montagne brune, toute déchirée, et qui semble avoir été rôtie. Derrière celle-ci , et au pied des grands escarpements de la chaîne de Canàan, court l'Ouad-Djoufct-Zabel , dont nous avons franchi tout à l'heure l'embouchure.
Depuis la tète de l'Ouad-Ciouinran, les vastes mines que nous venons de rencontrer portent le nom de Kharbet-Goumran ou Oumran. Commençons par signaler l'analogie bien étrange, si elle n'est que fortuite, de ce nom et de celui de la Gomorrhe que détruisit le feu du ciel , avec Sodome et les autres villes coupables. Je déclare donc , sans aucune espèce d'hésitation, que les ruines nommées par les Arabes Kharbet-el-Yahoud , Kharbet-Fechkhah et Kharbet-Goumran , ruines qui n'en font qu'une et qui se prolongent sur une étendue de plus de six kilomètres, sans interruption, sont en réalité, pour moi, les ruines de la Gomorrhe biblique. Que si on me le conteste, ce à. quoije m'atte nds parfaitement du reste, je prie ici mes contra-
dicteurs de vouloir bien m'apprendre quelle ville autre qu'une ville contemporaine de Gomorrhe, si ce n'est elle-même, a pu exister au bord de la mer Morte, à une époque plus récente , et sans qu'il soit possible d'en retrouver la moindre trace, dans les écrits sacrés ou profanes. Jusqu'à ce qu'ils m'aient édifié sur le compte de celte ruine qui a bien quelque importance, puisqu'elle n'a pas" moins d'une lieue et demie de développement , je prendrai la liberté grande de rester de mon avis, et d'engager les gens à qui je dis : Là sont les ruines de Gomorrhe, — à aller vérifier sur place, s'il est possible d'avoir et de soutenir une opinion différente de celle que j'émets aujourd'hui.
La Genèse (ch. x, vers. 19) contient un passage qui paraît contredire formellement l'identification que je viens de proposer et que je maintiens nonobstant. Voici ce passage :
— « Les limites des Canâanéens furent depuis Sidon, en venant vers Djerar, jusqu'à Gaza (n;y) 1 ; en venant vers Sodome, Gomore, Adamah et Seboïm, jusqu'à Lechàa. »
— Remarquons d'abord que de Lechàa , saint Jérôme fait Callirhoë, point où se trouvaient de magnifiques sources minérales , et qui touche à l'Ouad-Zerkah , sur la rive orientale de la mer Morte. Saint Jérôme a eu très- probablement raison , et la place que ce verset assigne à Seboïm , entre Sodome et Lechàa , c'est-à-dire entre le Djebel-Esdoum et l'Ouad-Zerkah, me semble militer singulièrement en faveur de la détermination que j'ai faite des ruines de Seboïm auTalâa-Sebàan, c'està-dire au pied des montagnes de Moab. Malheureusement , la teneur de ce même verset intervertit l'ordre naturel des villes de la Pentapole, telle que je crois fermement l'avoir reconstituée, puisque la ville de Gomorrhe se trouve intercalée entre So-
i. Cette prononciation Gaza «lu nom primitif légitime parfaitement la transcription Gomorah du nom primitif moy-
dome et ^damah, si voisine de Sodome, tandis que pour moi, Gomorrhe est à la pointe nord do la nier Morte , c'est-à-dire à vingUcinq lieues de Sodome et d'Adamah.
Ne gerait-il pas possible de se rendre compte autrement de la teneur de ce verset, en voyant dans les quatre noms Sodome et Gomorrhe, Adamah etSeboïm, les points extrêmes de deux lignes formant les frontières de la terre des Canâanéens? Puisqu'il n'est pas question de limiter cette terre par la côte du lac Asphaltite, n'est-il pas naturel de mentionner les deux cités qui occupaient les points extrêmes de cette côte? Nous avons ainsi une délimitation beaucoup plus intelligible, puisque la ligne jusqu'à laquelle s'étend la possession des Canâanéens, n'est plus interrompue, depuis Gomorrhe jusqu'à Sidon, à travers les terres, de Sidon à Gaza le long de la Méditerranée, de Gaza à Sodome à travers le continent, et de Sodome à Gomorrhe le long de la mer Morte ; puis à partir d'Adamah, c'est-à-dire d'un point presque identique de position avec Sodome, jusqu'à l'Ouad-Zerkah-Mayn. En d'autres termes, la race de Canâan , fils de Kham , occupa les deux bords de la mer Morte et tout le pays compris au sud d'une ligne partant de Sidon et aboutissant à la pointe nord de la mer Morte, jusqu'à une autre ligne partant de Gaza et aboutissant à la pointe sud de la mer Morte. Je déclare ne pas tenir fortement à cette explication d'un verset aussi difficile à commenter; mais je déclare aussi tenir d'une manière absolue à l'identification de la Gomorrhe biblique , avec les ruines immenses auxquelles est encore attaché de nos jours le nom de Kharbet-Goumran ou Oumran.
Je reprends mon itinéraire. A neuf heures vingt -trois minutes, nous continuons à marcher au nord-nord-est sur un plateau assez élevé , et nous longeons , à quinze mètres de distance , le flanc de la montagne déchirée et brûlée que j'ai
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signalée, dès neuf heures quinze minutes. A cinq cents mètres sur notre droite , commencent à se montrer de très-nombreux mamelons arrondis de sable, qui couvrent la plaine basse qui s'étend de là jusqu'à la plage de la mer Morte. A neuf heures vingt-neuf minutes, nous sommes en face de l'extrémité nord de la montagne déchirée dont j'ai déjà parlé deux fois et qui, en ce point, est percée vers son sommet d'une grotte en arc de plein cintre. Cette grotte est-elle naturelle? c'est ce qu'il ne m'est pas possible de dire ; mais j'avoue que je ne le pense pas. A la même heure , nous avons exactement à notre droite la pointe nord de la mer Morte, et la tangente, menée du point où nous sommes, à cette pointe nord, serait perpendiculaire à la route que nous suivons, et qui est au nord-nord-ouest.
A neuf heures trente-sept minutes, nous commençons à revoir des ruines qui se trouvent sur un joli plateau verdoyant qui n'est , à vrai dire, qu'une prairie. Ce plateau se nomme Ardh-el-Hadjr-Lasbah , et les ruines, Kharbet-Lasbah. La montagne que nous longeons alors et qui fait corps avec la haute chaîne de Canàan, se creuse, en ce point, de cent cinquante mètres environ, pour former une sorte de cirque qui entoure la prairie. A neuf heures quarante minutes, nous rencontrons un roc isolé qui a été très-probablement apporté là de main d'homme, et qui se nomme el-Hadjr-Lasbah; trois autres rocs semblables, disposés à quinze mètres environ l'un de l'autre, sont posés en arc de cercle sur le plateau. Évidemment nous avons ici la contre-partie des cromlechs celtiques. Ce qui est certain , c'est que les Arabes vénèrent la première de ces roches, qu'ils regardent comme une pierre consacrée par Abraham, et sur laquelle le patriarche a fait des sacrifices, en l'honneur de Dieu.
Nous trouvons, dans l'Écriture sainte, la mention de quatre pierres portant un nom spécial : ce sont 1° l'Ebn-Bahan, la
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pierre de Bahan, fils de Raouben ». — 6. La limite (du territoire ' de Juda) s'élève vers Beit-Hadjlah, passe au nord de Beit- Hàrbah, s'élève à la pierre de Bahan, fils de Raouben. — 7. La vallée s'élève de la vallée d'Akour à Dabor. — La même pierre est encore citée * comme se trouvant aussi sur la limite du territoire de Benjamin. — 2° La pierre de l'assistance3.— Et ils campèrent près de la pierre de l'assistance (">ryn pxn). L'origine du nom de cette pierre est rappelée dans Samuel 4 (I, vu, 12) — Samuel prit une pierre qu'il plaça entre he-Misfah et he-Scn, et il l'appela Ebn-Azer, disant : Jusqu'ici l'Éternel nous a secourus. — 3° La pierre du voyageur (Sï«n pu)5. — 4" Enfin la pierre de Zahlet qui était au près d'Ayn-Radjel.
Dès l'époque biblique certaines roches isolées portaient donc des noms particuliers, et il est très-possible que notre Hadjr-Lasbah soit une de ces pierres. De plus nous savons6 que les autels primitifs des Hébreux devaient être faits « de pierres entières, sur lesquelles on n'a pas levé le fer. » Il est donc possible aussi que le Hadjr-Lasbah soit bien, ainsi que le veut la tradition, une roche consacrée au culte de Jehovah, dès l'époque des patriarches. Peut-être, à la rigueur, pourrait-on être tenté de voir dans le Hadjr-Lasbah, la pierre de Bahan, qui devait évidemment se trouver dans la même région ; mais comme ces deux dénominations n'ont absolument aucune ressemblance , je suis tout disposé à me prononcer contre cette identification.
A neuf heures quarante-quatre minutes, nous traversons un