SOUR
SoiU* est indubitablement le ttqXi; Tupo; >.i;xév» s^ooaa c'vto; Teîyowç de Scylax, Tyrus de Pline, Tupo; de Strabon, Tyro de l'itinéraire d'Antonin et de la table de Peutinger, Civilas Tyro du Pèlerin de Bordeaux. Tout le monde est d'accord sur ce point, et il serait superflu de chercher à démontrer une chose qui se démontre d'elle-même.
Nous allons faire maintenant ce que nous avons fait pour le premier tronçon de route compris entre Beyrout et Sayda, c'est-à-dire que nous allons comparer entre eux les différents chiffres extraits des anciens géographes, et qui représentent la distance comprise entre Sayda et Sour.
Suivant Strabon , Tyr est à deux cents stades de Sidon ; l'itinéraire d'Antonin et la table de Peutinger sont d'accord pour compter xxim milles entre ces deux points extrêmes, tandis que l'itinéraire de Bordeaux à Jérusalem, en ne considérant que le texte publié, ne compterait que mi + xii, c'està-dire xvi milles seulement. Examinons ces différents chiffres. Celui de l'itinéraire d'Antonin est répété identiquement par la table de Peutinger, il y a donc toute apparence que ce chiffre est le bon. S'il en est ainsi, le chiffre de Strabon est fautif, car s'il y avait, comme le dit cet écrivain, quatre cents stades de Beyrout à Sayda, et si ces quatre cents stades équivalaient réellement aux xxix ou xxx milles comptés entre ces deux villes par l'itinéraire d'Antonin et par la table de Peutinger, il deviendrait impossible d'admettre que les deux cents stades comptés par Strabon entre Sidon et Tyr, équivalussent aux xxiv milles que les deux itinéraires précités mettent entre les
ET AUTOUR DE LA MER MORTE. 67 deux mêmes points. Passons aux chiffres de l'itinéraire de Bordeaux : il manque à la somme des deux chiffres consignés vm unités pour qu'il y ait accord entre cette somme et la distance xxiv milles, qui est très-probablement exacte. Or, le nom ad Sonum nous fournit naturellement un premier chiffre bien , authentique de ix milles; c'est donc le dernier chiffre xn, compté entre la « mutatio ad Nonum » et « civitas Tyro » qui est erroné. Ce chiffre doit être xv ; et si nous remarquons qu'il a été très-facile à un copiste maladroit de séparer les deux jambages du v, second signe du chiffre en question, nous retombons sur le chiffre fautif xn, qui a été imprimé. C'est donc trèsprobablement par le chiffre xv qu'il faut le remplacer, et dès lors la somme ix + xv = xxiv devient exacte. En conséquence, je propose cette restitution du texte, et avec d'autant plus de confiance , qu'elle est sensiblement d'accord avec les distances réelles.
RAS-EL-AYN ET N AHR - RAS - EL - AYN.
Scylax, après avoir mentionné Tyr, ajoute, en suivant sa marche vers le sud : naÀaiTupû; roto; xai roTa^o; Six juarç peï, Pline cite Palœtyrus dans la phrase suivante : Tyrus quondam
insula circuilus xix m passuum esl t inlra Palœtyro inclusa;
enfin, Strabon est plus explicite encore. Voici ce qu'il dit : Merà #è T7,v T-jpov r, iroXafcupoç sv rpiaxovTa CTa^ioiç. Strdbon énumèro les localités de la Phénicie en descendant uniformément du nord au sud : Palaetyr était donc au sud de Tyr, ainsi que l'affirment implicitement Scylax et Strabon, et à peu près à une lieue et demie de la métropole. Dès lors, il devient impossible de ne pas placer Palœtyr à Ras-el-ayn. Là, en effet, sont encore les puits antiques qui ont fait l'admiration de tous les voyageurs, et des ruines qui attestent la présence d'une ville antique. De
plus, à Ras-el-ayn coule une rivière, assez chétive il est vrai, mais qui porte le nom de Nahr-Ras-el-ayn. On me permettra d'y voir le tot^uc; que Scylax fait passer au milieu de Palaetyr.
Des écrivains modernes ont pensé devoir chercher à Adloun l'emplacement de Palaetyr, mais il est bien difficile d'admettre cette opinion, parce que, d'abord, Adloun est au nord de Sour, tandis que Palaetyr était au sud de Tyr, et que de plus il y a beaucoup trop loin de Sour à Adloun, sans compter le Léontès qui sépare ces deux localités, pour admettre qu'Alexandre ait pu employer les décombres de Palaetyr aux travaux entrepris pour réduire la ville de Tyr, ainsi que l'atteste Diodore de Sicile. Déjà Roland, avec sa sagacité habituelle, a placé Palaetyr à Ras-el-ayn. Je ne fais donc qu'appuyer de toutes mes forces une opinion qui ne me paraît pas sérieusement contestable.
ES-CHEBRAYEH.
Au nord et à quelques cents mètres du Ras-el-Abiadh , sont des ruines considérables, nommées par les Arabes Es-€hebrayeh. Là, sans aucun doute, a existé une ville antique, mais quel en a été le nom? je l'ignore complètement, et je n'en ai trouvé jusqu'ici de trace nulle part, dans les anciens écrits qu'il m'a été permis de consulter.
RAS-EL-ABIADH.
C'est la montagne de calcaire blanc que Pline nomme Promontorium Album. Le nom moderne n'est que la traduction de l'ancien.
ESKJB.N'DEROUN.
Lorsque l'on a franchi le Ras-el-Abiadh, on rencontre, en descendant sur la plage, les ruines nommées Eskenderoun par les Arabes. L'itinéraire de Bordeaux à Jérusalem est le seul écrit dans lequel on retrouve la trace de cette ville. Après la mention de Tyr, nous lisons en effet: Mulatio Alexandroschene. m. xii. Ce relai était donc placé à douze milles de Tyr, sur la route de Ptolemaïs ou Saint-Jean-d'Acre. AXe'Çavfyou <rxr,vi?i signifie tente d'Alexandre. Est-ce un campement du héros macédonien, qui a valu son nom à la ville construite en ce lieu? Cela est très-probable.
OMM-EL-AAMID.
En suivant la voie antique, on aperçoit sur les hauteurs, à gauche de la route, et à quelques kilomètres seulement d' Eskenderoun , des fûts de colonne qui s'élèvent au-dessus des hautes broussailles. Si, malgré le refus obstiné des moukres et des drogmans, qui affirment qu'il n'y a rien là absolument à voir, bien que le nom moderne Omm-el-Aamid, la Mère des colonnes, annonce le contraire, on gravit les pentes qui conduisent vers les colonnes, on est largement payé de sa peine par la vue de ruines immenses d'une époque très-reculée, et qui mériteraient à elles seules une exploration de bien des journées. Mais est-il possible d'assigner un nom historique à cette ville , qui couvre un immense plateau? J'ai le regret de dire, non. J'ai fait de vains efforts pour arriver à retrouver dans les historiens et les géographes de l'antiquité, les traces de cette ville si considérable, et je n'ai absolument rien rencontré. D'autres seront plus heureux peut-être, et je le désire de tout mon cœur.
VOYAGE EN SYRIK
Ah.H7.IB OU EZ-ZIB.
Je donne à dessein ces deux prononciations différentes du même nom, parce que les Arabes se servent indifféremment de l'une ou de l'autre. La seconde néanmoins me; paraît une altération. Àkhzib est sur un tertre qui domine la voie antique, et par conséquent au bord de la mer, tandis qu'Omm-el-Aamid est éloigné de deux ou trois kilomètres de la plage. Akhzib est incontestablement la woXi; twv Éx&xtcwv de Scylax, V Oppidum Ecdippa de Pline , et la Mutatio Ecdippa de l'itinéraire de Bordeaux à Jérusalem. Celui-ci place Ecdippa à xii milles d'Alexandroschene, ce qui est suffisamment exact.
N ÀHR-EL-MEZR A AH .
Après la ville qu'il désigne sous le nom de icoàiç twv BaIucwwv, Scylax place un irorapos ou rivière, dont il ne donne pas le nom.
Il n'y a pas à choisir; cette rivière est certainement le Nahrel-Mezràah qui, sans être un cours d'eau très-important, n'en reste pas moins le seul qui mérite ce nom entre Akhzib et Akka.
Pas de doute possible, cette fois encore, Akka n'est autre chose que I'axto tcoXiç de Scylax, la Colonia Claudia Cœsarea Ptolemaïs, quondam Aké, de Pline, Âxyj de Strabon, Plolcmaïde de l'itinéraire d'Antonin et de la table de Peutinger, Civitas Plolemaïde du Pèlerin de Bordeaux.
Examinons maintenant les distances que les anciens itinéraires mettent entre Tyr et Akè ou Ptolemaïs. L'itinéraire
d'Antonin écrit xxxn milles, et une variante donne xxx milles seulement; la table de Peutinger xxxn milles, et enfin l'itinéraire de Bordeaux qui compte xu milles de Tyr à Alexandroschene, xu milles d'Alexandroschene à Ecdippa , et vin d'Ecdippa à Ptolemaïs, donne par conséquent une somme totale de xxxn milles. Les trois chiffres étant parfaitement concordants, il en résulte que la variante xxx M de certaines copies de l' itinéraire d'Antonin, doit être définitivement rejetée comme erronée.
Akka étant le point extrême qu'il m'a été permis de voir sur la cote de Phénicie, je dois arrêter ici mon examen des autorités géographiques anciennes, et je reprends au plus vite mon journal de voyage , sans trop regretter la longueur d'une digression qui, je l'espère du moins, a pu jeter quelque lumière sur des points fort douteux jusqu'ici.
A sept heures dix minutes nous avons quitté Saint-Jeand'Acre, et nous nous sommes dirigés vers le sud à travers la plaine d'Acre, le Merdj-Sahel-Akka. A un demi-kilomètre des murailles de la ville est une petite colline qui est connue des habitants, sous le nom de mont des Français. C'est là que le général Bonaparte avait, mis en batterie les quelques pièces de campagne qu'il avait amenées d'Égypte, pour attaquer Saint- Jean-d'Acre. Tout le terrain de cette plaine est d'une nature excellente; la culture y est très-soignée, mais les pluies ont détrempé les chemins, de sorte que nous ne pouvons avancer aussi rondement que nous le voudrions.
Une demi-heure après avoir quitté la ville , nous traversons un ruisseau bourbeux au bord duquel plusieurs femmes arabes sont occupées à laver des haillons. Une observation bizarre nous frappe tout d'abord ; des taupinières innombrables et
toutes fraîches sont semées sur toute la superficie de la plaine. Mais quelles taupinières! Un mètre de hauteur et trois à quatre mètres de circonférence! Quelle taille ont donc les taupes qui remuent une telle masse de terre? Notre moukre Saïd prétend qu'elles sont grises et grosses comme des chats domestiques. Je veux bien le croire; mais j'avoue que j'aurais été fort aise de me procurer, en passant, une de ces taupes phénoménales, afin d'être plus sûr du fait.
Après deux heures de marche, nous atteignons le pied d'une colline parfaitement ronde et probablement artificielle. Elle a quinze ou vingt mètres de hauteur ; des décombres en garnissent la base , et je ne puis, en la voyant, me défendre de penser aux collines de Ninive. Qui sait si des fouilles bien conduites n'amèneraient pas ici, comme à khorsabad, à des découvertes importantes? Quoi qu'il en soit, ce tertre énorme porte le nom d'et-tell-Kisan, et une petite fontaine, l'Ayn-et-Tell, est placée en avant du côté de la plaine d'Acre. De là nous apercevons très-distinctement à notre gauche et en avant, sur les hauteurs, les villages de Kirkeh, de Beroueh, d'ed-Damoun, d'er-Raouys et de Tamrah ; ces villages sont placés à peu près sur un triangle rectangle dont les sommets sont occupés par Kirkeh, Tamrah et er-Raouys, tandis qu'ed-Damoun et Beroueh sont assis sur l'hypoténuse. Parmi les quatre villes sacerdotales de la tribu d'Aser, nous trouvons mentionnée dans Josué (xxi-13) np*?n, que la version grecque transcrit XAxax. Notre village de Kirkeh n'aurait-il pas occupé l'emplacement de la ville biblique? Je le crois, sans néanmoins oser l'affirmer.
Après avoir franchi le Tell-Kisan, nous suivons encore la plaine, pendant mille mètres environ, et nous entrons dans un terrain qui s'élève progressivement, par gradins peu accentués. Des tombes nombreuses, taillées dans le roc à droite et à gauche de la route que nous suivons, se montrent dans le voisinage
d'une Mezrâah en mines, nommée et-Theireh. Nous suivons alors un assez joli vallon très-peu profond et dans lequel nous rencontrons à chaque pas, les traces fort précises d'une route pavée antique. A dix heures et demie nous sommes arrivés à une ligne de collines plus élevées, et à travers lesquelles nous continuons à suivre la voie antique, en laissant à notre droite, à une demi-lieue environ et sur la hauteur, le village d'Abillin, qui n'est très-probablement autre chose que le lieu dont avait tiré son nom le fameux sire Jean d'ibelin, le sage rédacteur des assises de Jérusalem A droite et à gauche les coteaux sont couverts de chênes-verts et de broussailles.
Jusqu'à midi et un quart, c'est-à-dire pendant plus d'une heure et demie, nous n'avons cessé de cheminer le long de la voie antique, en suivant une vallée agréable qui vient déboucher dans le Merdj-el-Bathouf; là sont le puits et le khan en ruines d'el-Bedaouieh , où nous faisons halte pour déjeuner. Ce khan est placé sur le versant d'une colline isolée et régulière, assez semblable au Tell-Kisan , mais que les affleurements de rochers empêchent de considérer comme artificielle. A droite et à gauche la plaine s'étend à quelques kilomètres; en avant elle a à peine une lieue de large, et nous apercevons devant nous, sur les collines qui la ferment, le village de Safourieh.
Plusieurs villages sont situés à proximité du Merdj-el- Bathouf, et à gauche de la route que nous avons à suivre pour gagner Safourieh; ce sont d'abord ; kafer-Menda, qui n'esl éloigné que de vingt minutes du Bir-el-Bedaouieh ; puis, au fond de la vallée, Lebayneh, el-Aczir et Boummaneh. Les deux
I. Dans Josué (xix-i8) nous lisons parmi les villes de la tribu d'Aser le nom p2y> que l'on a transcrit Ébron. Mais cette transcription est-elle exacte? rien ne le
prouve. Le nom d'Abillin s'écrit i et je serais presque tenté de retrouver dan*
AbilUnl'pDy de Josné.
premiers sont à environ trente minutes de chemin l'un de l'autre, et d'el-Aczir à.Roummaneh, il n'y a guère que vingt minutes. Roummaneh, qui est placée au pied de la chaîne de collines sur laquelle est assise Safourieh , est certainement établie sur l'emplacement de la Rimmon qui était de la tribu de Zabulon (Jos. , xix-13) , puisque Josèphe (Ant. v, 1 ,) assigne à cette tribu le territoire compris entre le lac de Gennezareth, le Carmel et la mer. Quant aux villages de Lebayneh et d'el-Aczir, je ne trouve pas de localités bibliques auxquelles on puisse les assimiler.
Nous avons fait au Khan-el-Bedaouieh une halte de près de deux heures, pendant lesquelles le temps de nos entomologistes a été bien employé.
A une heure cinquante-cinq minutes nous remontons à cheval et nous entrons dans le Merdj-el-Bathouf. A six minutes du khan que nous venons de quitter, est un petit marécage formé par une espèce de ruisseau bourbeux que nous traversons; vingt minutes nous suffisent pour franchir le Merdj. Nous commençons à gravir alors les collines de Safourieh. Après en avoir monté et descendu une première chaîne assez étroite, nous suivons un ravin qui nous amène, à deux heures quarante minutes, entre le village de Safourieh et le cimetière qu'il en sépare. A droite et à gauche le terrain est rocailleux, et autour du village sont accumulés de nombreux débris antiques qui constatent à merveille la splendeur passée de cette misérable bourgade.
C'est un lieu illustre en effet que Safourieh. Josèphe la nomme Sepphoris, et il paraît, d'après ses récits, que- c'était la place la plus forte de la Galilée : plus tard, elle reçut le nom de Dio- Cœsarea. Safourieh était le siège de l'un des cinq sanhédrins de la Judée. Les Romains, conduits par Varus, s'en emparèrent, et Hérode Agrippa en fit la place la plus importante de la Galilée. En 339 de Père chrétienne , une sédition judaïque ayant éclaté à Dio-Caesarea, le César Gallus partit d'Ântioche
pour venir comprimer la révolte ; tous les habitants furent passés au fil de Tépée et la ville fut rasée. Depuis lors elle ne s'est pas relevée.
. A quelques centaines de mètres plus loin, on rencontre deux abreuvoirs taillés dans le roc. C'est l'Ayn-Safourieh. Après avoir ensuite traversé une petite plaine plantée d'oliviers, on entre dans l'Ouad-el-A'ama, vallée pierreuse et triste, dont on escalade le revers par un chemin très-malaisé. Une fois au sommet de la montagne, on aperçoit, à droite sur la hauteur et à cinq ou six kilomètres, un oualy musulman; c'est en-Naby-Sayn. A ses pieds on voit d'abord l'église grecque nommée Mcnsa Domini, et ensuite la ville de Nazareth, En-Nasara de nos jours. Je renonce à peindre l'émotion qui s'empara de nous, à la vue de cette humble cité où la Vierge a conçu le Sauveur du monde.
Pour arriver à Nazareth , la descente est fort raide, aussi jugeâmes-nous prudent de mettre pied à terre. A quatre heures vingt minutes, nous étions arrêtés à la porte de la Casa nuova appartenant au couvent des Franciscains de Nazareth. Comme à Saint-Jean-d'Acre, les saints hommes qui nous donnaient l'hospitalité, s'empressèrent autour de nous: c'était à qui nous accablerait de prévenances; il est vraiment impossible de ne pas être profondément touché de tant de douce bonté.
Pendant qu'on préparait notre dîner, nous sommes allés présenter nos respects au supérieur du couvent. Là encore nous avons reçu un accueil charmant; mais la nuit est venue; impossible donc de visiter de suite les lieux saints, ce sera pour demain matin.
Ce matin de très-bonne heure nous étions sur pied ; outre que nous avions une assez longue journée à faire, nous voulions
avant tout, visiter l'église de l'Annonciation. Nous sommes donc allés, sans perdre de temps, demander au couvent qu'un des Pères voulût bien nous guider et nous montrer les sanctuaires que nous avions à cœur de voir. L'église actuelle est bâtie siy l'emplacement de l'église construite par sainte Hélène , et quelques débris de ce vénérable monument sont encore reconnaissables dans la cour du couvent. De la sacristie, un escalier d'une simplicité complète , amène d'abord dans une première chambre taillée dans le roc vif. C'était, nous dit le moine qui nous conduisait, l'habitation d'une amie de la vierge Marie.
Un couloir assez court et également taillé dans le roc, conduit à une seconde chambre, aussi simple que la première; c'est la chambre de l' Annonciation. Je plains de tout mon cœur quiconque entre dans un lieu pareil, sans éprouver une vive émotion, car il me paraît aujourd'hui bien difficile que cette absence d'émotion ne soit pas mensongère. Si quelques voyageurs ont la malencontreuse idée de se vanter de n'avoir rien senti là remuer au fond de leur cœur, je suis bien tenté de les considérer comme de ces fanfarons de scepticisme qui croiraient manquer à leur propre dignité, s'ils avaient le malheur de ne pas taxer d'absurdité tout ce qui dépasse la portée de leur orgueilleuse raison. Au reste c'est là un défaut de jeunesse; et tel qui, à vingl ans, tourne en ridicule tout ce qui, de près ou de loin, touche à une foi religieuse quelconque, pourra bien, quelque jour, tomber dans l'excès contraire, et croire beaucoup plus de choses qu'il n'en devrait croire. En résumé, je le proclame bien haut et sans la moindre hésitation, en entrant dans cette cave vénérable, je me suis senti ému jusqu'aux larmes; il y a quelques années, j'aurais eu honte peut-être d'en convenir; à l'âge où je suis parvenu, je m'estime fort heureux d'avoir changé de pensée à cet égard. Autre ridicule que je vais me donner sans
doute aux yeux de bien des gens, et que je confesse avec tout aussi peu de ménagement, sans m'embarrasscr le moins du monde du qu'en dira-t-on : j'avais un désir très-vif d'emporter quelques parcelles détachées des parois de la sainte cave; je les ai obtenues, et distribuées à ma bonne mère et à quelques amis; tous ont eu la simplicité de préférer cet humble souvenir aux bijoux les plus précieux que j'aurais pu leur rapporter. Je reviens à notre voyage.
Avant huit heures nous étions prêts à monter à cheval. Comme je désirais emmener avec moi un homme qui connût parfaitement le pays, afin de recueillir de sa bouche le plus possible de renseignements géographiques, j'ai prié le Père hospitalier de me désigner un guide sur et dévoué. Grâce à son obligeante entremise, j'ai recruté un beau et brave garçon, \rabe d'origine et porte-étendard d'un escadron de cavalerie turque irrégulière; je compte l'emmener jusqu'à Jérusalem seulement. Il se nomme, me dit-on, Mohammed-Arha-Beyrakdar, et comme sa tournure et sa contenance me plaisent fort, nos conventions sont promptement arrêtées. A huit heures et un quart toute la caravane est en selle et nous partons. Mohammed ne me quitte pas plus que mon ombre, et je ne tarde pas à être convaincu que j'ai fait en lui une excellente acquisition. Il connaît jusqu'au moindre recoin du pays que nous parcourons, l'arabe qu'il parle est d'une pureté extrême, et je me demande parfois en causant avec lui, si j'ai affaire à un lettré ou bien à un soldat. On verra plus tard que j'avais eu la main heureuse.
En sortant de Nazareth, nous suivons un vallon qui se resserre de plus en plus, pendant une heure environ, et jusqu'à ce qu'il devienne un véritable lit de torrent. En ce point il nous faut naturellement le quitter et prendre à gauche un sentier tracé en zigzag sur In flanc de la montagne pour gagner une
plaine splendide qui s'étend à perte de vue de tous côtés. Le vallon que nous venons de parcourir est charmant de lignes; et sans doute, quand nous le reverrons au printemps, nous le trouverons délicieusement vert et rempli de fleurs, car Peau n'y manque pas.
A un kilomètre de Nazareth, nous avons trouvé sur notre chemin un petit étang où s'amassent les eaux de pluie, il est nommé El-Mehafer; puis, à environ mille mètres plus loin, un puits très-abondant, nommé Bir-el-Emir. Là comme en bien d'autres localités de la Syrie, c'est un sarcophage qui a servi d'auge, avant qu'on prît la peine de faire de ce puits un lavoir de lainages. Rien de frais et de gracieux comme le terrain qui l'entoure. C'est un véritable bouquet d'orangers et de cactus. A droite de la route que nous suivons, et de l'autre côté de la ligne de coteaux rocailleux qui la borde, justement vis-à-vis le Bir-el-Emir, est un village nommé Iafa. 11 serait difficile de n'y pas reconnaître la i«<pa que Josèphe cite comme une des places qu'il fit entourer de murailles, pour résister à l'invasion romaine dont la Galilée était menacée. Vaine précaution, comme l'on va voir (B. M. m, vu, M),
Après le sac de Iotapata, Trajan, préfet de la dixième légion, fut envoyé par Vespasien, à la tête de deux mille hommes d'infanterie et de mille cavaliers, pour investir et assiéger lafa, dont la population , exaltée par l'exemple des lotapaténiens, se croyant d'ailleurs à l'abri derrière une double enceinte de murailles, se préparait à une défense désespérée. Trop de confiance les perdit ; à la vue du petit corps de troupes qui venait les attaquer, ils n'hésitèrent pas à croire qu'ils l'écraseraient aisément. Ils se précipitèrent donc au-devant des Romains, lâchèrent pied presque aussitôt, et furent rejetés derrière leur première enceinte, où les légionnaires pénétrèrent avec eux. Ceux qui étaient restés dans la ville se hâtèrent d'en
clore les portes; les Romains s'empressèrent d'en faire autant des portes extérieures, et douze mille Galiléens furent égorgés entre les deux remparts, accablant d'imprécations leurs concitoyens, plus encore que l'ennemi qui les frappait. Trojm voulant alors réserver à Titus l'honneur de prendre la ville, fit prévenir Vespasien de l'état des choses et le pria d'envoyer son fils, pour achever le siège glorieux de la fa. Titus partit avec cinq cents cavaliers et mille fantassins, et aussitôt qu'il fut arrivé, l'escalade commença. Les Galiléens terrifiés ne firent qu'une très-faible résistance, et tous périrent par le fer, sauf les enfants et les femmes.
Le livre de Josué (xix-12) mentionne une localité de la tribu de Zabulon, nommée laphia. C'est probablement encore notre lafa. Reland a cru retrouver la laphia biblique dans Heïfa, bourgade placée au pied du Carmel, sur le site de Sycaminos; mais l'orthographe aspirée du nom de Heïfa ne permet pas de rapprocher son nom de celui de lafa, qui ne comporte pas d'aspiration.
A neuf heures et un quart nous étions arrivés au sommet du sentier tortueux qui descend dans la plaine ; cette plaine, c'est celle de Jezràel ou d'Esdraelon, nommée aujourd'hui Merdjebni-Aâmer. Elle a six lieues de large, et au moins le double de longueur dans le sens du nord au sud. A notre gauche elle est majestueusement fermée par le Djebel - Thour , le Thabor. Devant nous s'élève le Djebel-ed-Dahy. Au fond, à perte de vue, est Djenin où nous allons coucher ce soir; à droite enfin, nous voyons mourir à l'horizon la chaîne de collines où se trouve El-Ledjoun, la Mageddo des saintes Écritures.
En mettant le pied sur le sol de la plaine d'Esdraelon, nous laissons à quelques cents mètres à notre gauche, un mauvais hameau, présentement inhabité et qui s'appelle El-Mezràah. Après avoir marché pendant quelques mjnutçs seulement, nous
nous arrêtons pour déjeuner, auprès des ruines d'une ferme de fellah abandonnée. Notre cuisine est lestement installée sur le revers d'un petit mamelon bas, et nous restons là deux heures entières, nous ingéniant à tuer le temps, en cherchant des insectes que nous ne trouvons pas. 11 n'y a pas une seule pierre sur ce terrain, qui est composé de la terre végétale la plus riche; il n'y a donc pas la moindre chance, pour nos entomologistes, de faire là des découvertes. A onze heures quarantecinq minutes, nous levons le camp et nous continuons notre marche, à la suite de nos bagages qui ont pris les devants. A notre gauche et à un peu plus d'une lieue nous laissons le village d'iksal bâti au pied des montagnes de Nazareth. C'est la Kesulloth (jt6dd) de l'Écriture. kesulloth est une ville de la tribu d'Issakhar qui, dans le livre de Josué (xix-18) est nommée Hekesulloth. Mais ces transcriptions, il ne faut pas le perdre de vue , sont probablement vicieuses, et il y a tout lieu de croire, à cause de la forme moderne du nom, que la vraie prononciation, n'en déplaise aux amateurs des points massorétiques, était Ksalouth ou Eksalouth. Ce qui le prouverait aussi, c'est le nom d'Ë£a>ovç que porte cette localité dans les actes du concile tenu à Jérusalem en 536, et dans YOnomasticon d'Eusèbe. Plus loin encore et tout à fait au pied du Thabor est actuellement le village de Dabourieh, auquel il faut probablement assimiler la ville de Thabor ou de Daberoth de la tribu d'Issakhar, que nous trouvons citée dans le livre de Josué (xix-12) et dans les Chroniques (i, 6, 5) ; elle est nommée Aa&ipwv dans la version grecque, et saint Jérôme l'appelle Dabeira. On voit qu'il n'y a pas bien loin de toutes ces leçons au nom moderne Dabourieh.
Le terrain que nous parcourons continue à être d'une fertilité merveilleuse, bien que la plaine s'élève un peu. A midi et un quart nous sommes en vue du village de Nayn, placé à une
lieue environ à notre gauche et au pied du l)jebel-ed-l)ahy. Nayn est le village où le Christ ressuscita le fils de la veuve; Eusèbe écrit son nom Naïm, mais saint Luc (vn-11) l'écrit Naîv, exactement comme le prononcent les Arabes de nos jours. Un peu plus loin, dans la même direction, est Ayn-Dour, l'Endor des traducteurs de l'Écriture, village fameux par la visite que le roi Saùl fit à la sorcière, qui devant lui évoqua l'ombre de Samuel, et lui prédit à lui-même qu'il périrait à Djelboa, dans la bataille que devaient lui livrer les Philistins.
Au-dessus de Nayn et à peu près au sommet du Djebel-ed- Dahy, est un village qui porte spécialement le nom d'Ed-Dahy, et que domine un petit oualy ou édifice religieux musulman.
A midi et un quart la plaine s'est abaissée, et à un quart de lieue plus loin nous avons coupé le chemin qui de Nayn conduit à el-Afouleh. El-Afouleh est placé à notre droite, à une demi-lieue environ d'un autre village nommé el-1'ouleh, placé sur un petit monticule au pied duquel nous passons. Pour nous autres Français , les noms d'el-Afouleh et d'el-Fouleh réveillent des souvenirs glorieux ; c'est là qu'a commencé la bataille du Mont-Thabor.
Devant el-Eouleh 1 , un petit ruisseau boueux coupe notre route. La plaine continue d'avoir une apparence de fertilité extraordinaire; partout elle est couverte de chaumes assez hauts, au milieu desquels paraissent quantité de traces, telles que doivent les laisser des hommes fuyant en hâte, soit à cheval , soit à pied. Toutes ces traces sont dans la même direction, et, curieux comme on l'est en voyage , je demande à Mohammed l'explication de leur présence. 11 me raconte alors de l'air le plus tranquille du monde que, pas plus tard
1 . El-Fouleh fut occupé pendant les croisades par une forteresse construit.- par les Templiers et nommée castrum Faba-, le château de la Fève. C'est la traduction du uoui arabe de la localité.
Si VOYAGE EN SYRIE
qu'hier, les Arabes des montagnes d'El-Ledjouiï sont venus attaquer les habitants de quelques villages du pâté de montagnes dont fait partie le Thabor; qu'on s'est battu toute la journée, sans se faire grand mal, que quelques hommes et quelques femmes ont bien été tués par-ci par-là dans là bagarre , mais que le pire est qu'une grande quantité ôé bétail a été enlevée par les assaillants; les traces que nous voyons sont les leurs ët celles des troupeaux emmenés. Grand merci ! voilà une histoire rassurante et qui nous donne la mesure de la sécurité à laquelle nous pouvons prétendre, en entrant dans ce pays. Nous n'en continuons pas moins notre voyage le plus gaiement possible, nous réjouissant sous l'admirable soleil qui nous réchauffe un peu plus que nous ne le voudrions , et disposés à trouver tout bien , même les batailles de Bédouins, si le hasard nous y jetait.
En quittant le pied du tertre d'el-Fouleh, nous apercevons a Une lieue et demie à notre gauche, et sur le versant nord du Djebel-el-Mazar, le village de Soulèfn. Encore un notn biblique. Soulèm n'est autre chose que la Soulèm de là tribu d'Issakhar (Jos., xix-17), devenu la Soulèm d'Eusèbe 1 et de saint Jérôme; enfin c'est lé village de la Sunamite.
A deux kilomètres plus loin, vers le sud-est, et uri peu plus haut sur la montagne, est le village de Nouris. A une heure ét un quart , nous coupons le chemin qui conduit d'el-Afotileh h Zerayn, en un point où la plaine s'élève un peu. Zerayn est la Jèsraël de la tribu d'Issakhar, c'est-à-dire le lieu où était le palais d'Achab, et où le cadavre dé Jézabel fut dévoré par les chiens.
A une heure et demie, nous traversons le lit d'iin ravin a sec, et, après avoir laissé à une lieue et demie sur notre gauche le village d'el-Mazar, planté au sommet du Djebel-el-Mazar, nous arrivons, en cheminant directement au sud, au pied d'un
tertre peu considérable sur lequel est bâti le hameau d'Omkeïbleh. Là encore nous coupons une route frayée qui conduit au village d'el-Djelameh, que nous apercevons à deux lieues environ h l'est , et au fond d'une vallée formée par le Djebel-el-Mazar, et par la colline sur laquelle est situé lé village d'Arraneh , a trois kilomètres seulement de la route que nous suivons.
11 est deux heures et demie, et nous marchons encore Une heure avant d'arriver à Djenin, bourg assez important placé à l'entrée de là plaine d'Esdraelon, au pied des montagnes de Naplouse. Pendant cette dernière heure de route nous avons rencontré quelques cavaliers arabes allant comme nous à Djenin; la conversation s'est bientôt établie entre nous, et nos nouveaux compagnons ne se font pas faute de nous traiter avec une familiarité à laquelle nous ne sommes pas très-habitués. Pour eux, nous sommes Touar et Selci tout court, car ils ont eu bien soin de nous demander nos noms dès l'abord, afin de les estropier à leur guise ; mais, comme nous allons chez eux, nous aurions mauvaise grâce à nous montrer difficiles, et nous nous contentons de leur rendre la pareille, ce qui, du reste, ne les effarouche nullement.
Chemin faisant UoUs rencontrons force gazelles, et je me' laisse prendre par la fantaisie de tirer sur Un de ces gracieux animaux; heureusement je ne suis pas assez adroit, ou bien, €e que je préfère, par pure satisfaction d'amour-propre, j'ai tiré de trop loin. Ce qui est certain, c'est que j'ai un instant de gloire : sur les cinq gazelles à qui j'ai adressé ma balle, quatre fuient et l'une s'arrête; je suis tout prêt à entonner un chant de triomphe et à me rengorger fort, lorsque la retardataire se relève et en trois bonds rejoint les plus pressées; décidément je lui avais fait peur!
Rien de plus charmant que Djenin : devant nous sont des
Bi VOYAGE EX SYRIE
bouquets de palmiers et des vergers enclos de haies de cactus, au-dessus desquels s'élance le minaret d'une mosquée; une source vive et très-abondante répand à profusion l'eau la plus limpide dans les jardins et les prairies d'alentour ; nous côtoyons quelques instants le ruisseau qu'elle forme, et nous entrons enfin dans Djenin , au milieu de la foule des habitants accourus pour nous voir de près.
Un khan plus sale encore que de coutume nous reçoit pour cette nuit , et tous ses abords sont peuplés de curieux, d'ailleurs polis et inoffensifs. En attendant notre dîner, je cause avec les principaux d'entre eux et je leur fais la gracieuseté d'une pipe, ce qui achève de leur donner une trèshaute considération pour nos personnes. Notre conversation roule sur les sujets les plus sérieux, sur l'islamisme, sur le Prophète, etc., et comme j'ai pour principe absolu de ne jamais heurter une croyance religieuse, je deviens décidément l'ami des gros bonnets de Djenin. Mais il n'est si bonne société qu'il ne faille quitter; il fait un froid de loup, notre dîner est prêt, et je prends lestement congé de tout mon monde, qui voudrait bien entrer avec moi dans le khan, mais que Mohammed autorise à rester dehors, avec une désinvolture toute persuasive. Dieu préserve mon plus cruel ennemi d'une nuit passée au khan de Djenin !
Décidément notre cuisinier Constantin est un véritable coquin. André nous apprend qu' avant-hier le misérable avait volé tout ce qu'il avait pu au couvent de Saint-Jean-d'Acre, et qu'hier il a fait de même à Nazareth. Voler des catholiques, c'est pain bénit pour lui, à ce qu'il paraît; aussi ne s'en est-il pas fait faute. Patience! dans peu de jours nous serons à Jérusalem, et alors je réglerai le compte de Constantin à ma manière, et je lui ferai rendre gorge, de façon que les pauvres bons Pères de Terre Sainte ne soient pas tentés de nous re-
garder comme complices des infamies d'un semblable maraud.
îl DÉCEMBRE.
Bien avant le jour, et pour cause, j'étais debout. Hier avant dîner j'avais fait une petite promenade du côté de la mosquée, et j'avais admiré les orangers et les palmiers magnifiques qui l'entourent. Ce matin à l'aube je vais visiter de nouveau ce joli endroit. Hier aussi j'avais admiré franchement les femmes de Djenin allant puiser de l'eau à la fontaine. Ce matin j'ai eu la répétition de cet innocent plaisir, et j'ai pu passer une véritable revue de toutes les beautés de l'endroit. Rien de charmant comme la grâce et l'aisance avec laquelle ces élégantes créatures portent sur leur tete, en le soutenant du bras droit , le vase qui contient la provision de la journée ; leur costume d'ailleurs est véritablement pittoresque et leur sied à ravir. Je recommande aux artistes les bras et les jambes de ces dames, avec leurs bracelets d'argent massif, et je leur souhaite de n'avoir jamais de plus vilains modèles à peindre.
La moderne Djenin a pris la place de (linœa, dont Josèphe (Bel. Jud. m, in, û.) fait une riante description qui de nos jours est encore exacte de tout point. De l'ancienne Ginœa, il ne reste que quelques fondations de murailles, situées auprès de la mosquée, et que les habitants exploitent comme une carrière commode. 11 se pourrait encore qu'il y eût identité entre Djenin et Engannim, de la tribu d'Issakhar (Jos., xix-2l et xx-29) ; la forme hébraïque de ce nom, D?U pp, et la présence de la magnifique source de Djenin me le font supposer.
A huit heures et quelques minutes, nous avons quitté Djenin, et entrant dans un vallon rocailleux assez resserré, nous nous sommes dirigés sur Naplouse, où nous espérons bien arriver
86 V0Y4UK EN SYRIE
de bonne heure. Presque partout le chemin que nous suivons présente des traces non équivoques d'une antique voie pavée. De vieux oliviers se montrent de temps en temps, et sur les branches de l'un d'eux, dort tranquillement, sans songer à mal, 14H fort bel aigle qui essaie bien de nous fausser compagnie dès que nous arrivons sous son arbre, mais qui s'éveille trpp tard et reçoit, quasi à bout portant , un coup de fusil d'fidouard. On ne tue pas des aigles tous )es jours, pas plus, en Syrie qu'ailleurs. Aussi, mon jeune ami est-il fort envié par les I^emrad ordinaires de notre caravane , c'est-à-dire par Belly et par Loysel. Depuis notre départ de Beyrout, Belly tire tout ce qui lui semble valoir un coup de fusil, et il tue très-souvent. Loysel tire tout et manque avec opiniâtreté ; ses mésaventures de chasseur sont pour nous une source de joies sans cesse renouvelées. Ainsi, par exemple, les vanneaux abondent partout ; on dirait que le pays que nous traversons est le domaine exclusif des vanneaux, et £elly en abat tous les jours pour notre cuisine; Édouard en abat par-ci par-là; Loysel , jamais! jl semble que le petit cri goguenard que ces jolis oiseaux poussent en s 1 envolant devant lui, ait été inventé tout exprès pour le mortifier. Je me souviens qu'un jour, au milieu du fou rire qui venait de nous prendre, à propos de deux coups de fusil de plus perdus sur ces vanneaux ensorcelés, je demandai à Loysel ce que ces malheureuses bètes lui avaient fait, pour qu'il se montrât si féroce à leur endroit.
— Comment ! ce qu'ils m'ont fait? s'écria-t-il avec l'indignation la plus comique, ces gredins-là ne veulent pas se laisser tuer, et j'aurais pitié d'eux! Allons donc!
A cela il n'y avait rien à répondre.
De loin en loin les rochers présentent quelques vestiges de constructions antiques. Ainsi, à la sortie môme de Djenin , nous y voyons les marches d'un escalier, et vis-à-yis une tour
ET AUTOUR DE LA MER MORTE. Hl nommée el-Bordj , que nous laissons à notre droite sur la hauteur; à une lieue environ de Djenin, nous rencontrons de l'au^ tre côté du chemin, un caveau sépulcral taillé dans le flanc du rocher.
Pendant une heure environ nous cheminons dans des ravins, puis nous gravissons un petit plateau qui nous amène au village deQabatieh. Ce village, entouré de jardins, est bâti sur le flanc d'une colline boisée et couverte d'oliviers. Après avoir traversé Qabatieh, nous redescendons dans un autre ravin creux qui présente aussi des traces fort nettes (Je la voie antique ; une petite plaine étroite et profonde s'ouv re bientôt à notre gauche, c'est celle de Mecilich, village situé k peu près à une lieue de marche du chemin que nous suivons, Après avoir passé devant cette plaine, le vallon se rétrécit encore, et ses flancs sont très-boisés à droite et à gauche. Enfin, après trois heures de marche, le pays s'ouvre tout k coup et le chemin débouche dans la plaine de Sanour, à gauche de quelques cabanes de laboureurs, qui là comme partout, se nomment el-Me?ràah.
Ici nous retrouvons la même nature de terrain que dans U plaine d'Esdraelon; mais le Merdj-Sanour est plus humide, et, au dire de Mohammed, eu hiver il ne forme plus qu'un lac. Cette belle plaine s'étend au loin , c'est-à-dire à trois lieues à peu près à notro gauche , tandis qu'à droite du chemin que nous suivons, quelques centaines de mètres au plus nous séparent des collines. A cinq ou six kilomètres devant nous, une éminence détachée en avant de la masse, porte un village qui de loin a toute l'apparence d'une forteresse. C'est Sanour, résidence d'un scheikh puissant et riche, qui règne en souverain dans tout le pays que nous allons traverser, avant d'eBtrer dans les montagnes de Naplouse.
Le Merdj-Sanour est enfermé dans une ceinture de monta-
gnes bien boisées et d'un aspect très-agréable; nous apercevons deux villages bâtis sur le versant sud de la plaine, ce sont : Metsaloun, à trois kilomètres de Sanour, et Seyr, à dix kilomètres plus loin.
On trouve dans le livre des Machabées (i. 9-2), la mention d'une localité galiléenne nommée Mat<ya\ioO, et je suis assez disposé à la retrouver dans Metzaloun. Maesalouth était dans le territoire d' Arbèles, dit le livre des Machabées, et Josèphc place Arbèles (xn. 2-1 et xiv , 15-4) non loin de Sepphoris ; il raconte que Bacchidès, envoyé par Démétrius contre la Judée, vint camper avec son armée devant Arbèles, ville de (ialilée. Sanour occupé dans tout le pays une position exceptionnelle, comme importance et comme force : il est donc pour ainsi dire impossible que la colline qui porte aujourd'hui Sanour n'ait pas été plus anciennement l'assiette de quelque ville; peut-être Arbèles était-elle là? 1 Ce qui est certain, c'est qu'il serait difficile de trouver un lieu de campement plus commode pour une armée, que la plaine que traverse la voie antique et qui s'étend entre Sanour et Metzaloun, à la condition, bien entendu, que le chef de cette armée occuperait , par une bonne ligne de postes et de vedettes, tous les points par lesquels l'ennemi pourrait venir l'inquiéter.
Kn avant de la colline de Sanour est situé un coteau un peu plus bas et au sommet duquel on voit un tertre tellement régulier, qu'il n'est guère possible de n'y pas reconnaître un tumulus. Au bas de ces deux collines dont elle contourne la base, la voie antique est mieux conservée encore que partout • ailleurs. De près, Sanour semble une véritable forteresse carrée. A quelques centaines de mètres seulement, et sur le flanc de la chaîne de collines dont se détache celle que recouvre
l. Je ne dois pas dissimuler que l'identification d' Arbèles avec les ruines placées non loiu de Tibériade, et qui se nomment Irbid, parait fort plausible.
ET AUTOUR DE LA MER MORTE. 89 Sanour, sont un hameau d'apparence misérable, nommé Djerbah, et un petit oualy en ruine.
Nous nous consultons un instant , pour savoir si nous monterons à Sanour et si nous y ferons la halte du déjeuner; d'instinct nous préférons le grand air. Sous un olivier quelconque, et un peu loin du village, nous éviterons peut-être les curieux. Nous prenons donc le parti de cheminer une demiheure de plus, malgré les vives réclamations de nos appétits, et nous allons mettre pied à terre dans un champ, au milieu de la vallée peu large qui sépare Sanour de Djebâa.
11 fait un temps charmant, les beaux insectes foisonnent, et nous leur faisons une chasse à outrance, en attendant que notre déjeuner soit prêt. Pendant que nous sommes tout occupés, d'emmagasiner nos richesses entomologiques , arrive sur nous à fond de train, un gros et vigoureux garçon de trente ans environ, suivi de deux cavaliers dont les vêtements tant soit peu déguenillés, contrastent fort avec l'élégance du costume que porte leur chef. Tous trois sont bien armés ; mais à leur contenance, il est clair qu'ils n'ont pas d'intentions hostiles. Comme Mohammed et le survenant se saluent et se prennent la main, je me mêle à la conversation, afin de savoir à qui nous avons affaire. C'est Khalil , fils du scheikh de Sanour, qui se promène dans ses terres, afin de surveiller ses laboureurs. Nous faisons naturellement le meilleur accueil que nous pouvons à un si haut personnage, et je l'invite à déjeuner avec nous. D'abord il accepte, et donne à l'un de ses compagnons l'ordre de continuer son inspection à sa place.
Cet ordre est intimé d'un ton qui sent l'autocrate d'une lieue; aussi l'Arabe saute-t-il lestement en selle et s'empresse-t-il d'aller où son maître l'envoie. Nous voilà donc bien et dûment les hôtes du jeune scheikh de Sanour ; mais il nous voit ramasser et piquer des insectes par-ci par-là; il aperçoit
l'aigle qu'Edouard a tué le matin, et il ne comprend pas qu'on perde sa poudre et son temps à chasser pareille bète ; enfin il prend très-probablement une triste opinion des produits culinaires qu'élabore sous ses yeux notre fripon de Constantin. Nous baissons donc sensiblement dans son estime ; nous sommes des médecins tout au plus, et il aime autant aller dîner en compagnie de son illustre père. Grand bien lui fasse!
Cependant, tout en fumant nos pipes, le brave garçon guigne de l'œil toutes nos armes, que nous lui montrons Tune après l'autre à sa prière; ce qui l'émerveille surtout, c'est la poudrière de Loysel. A. la vue de cet ustensile inappréciable pour * lui, les yeux du scheikh se sont enflammés. Voilà une bonne occasion de remonter dans son estime. Je décide Loysel à sacrifier sa poudrière, et je prie le scheikh de l'accepter, en souvenir de notre passage. Il va sans dire qu'il ne se le fait pas répéter; mais ce qu'il faut lui répéter souvent, c'est comment le ressort se manœuv re ; à chaque fois il me dit avec empressement : Thayeb, fehhemt! (Bien! J'ai compris.) 11 essaie alors et fait une maladresse. J'ai idée que quelque jour il se fera sauter avec notre cadeau
Notre effet est produit; nous sommes redevenus des gens 4e distinction aux yeux du scheikh, A son tour maintenant à trancher du grand seigneur. Je vous donne en mille à deviner ce qu'il imagine alors. Il tire de son sein un mouchoir dont un coin est noué ; il le dénoue en soupirant, en tire un rhazy de vingt piastres, c'est-à-dire à peu près l'équivalent d'une pièce de cent sous, et me le glisse dans la main. D'abord je ne comprends pas où il en veut venir, et je regarde d'un air assez ébouriffé la plaquette d'or que ce monsieur m'octroie avec tant de générosité, tout en me demandant ce qu'il veut que j'en
1 . Hélas ! j'ai appris que depuis mon passage à Sanour, le pauvre Scheikh-Khalil avait été tué daus uue cqllisiou avec ses compatriotes.
ET AUTOUR DE LA MER MORTE. 91 fasse. 11 me faut assez longtemps, je l'avoue, pour deviner que cet animal-là m'a donné un pour-boire. Dès que cette pensée m'arrive, je lui rends t^n vite sa pièce de vingt piastres, en lui faisant dire par Mohammed et en lui disant moi-même, que je fais des cadeaux, mais que je n'en accepte jamais.
On voit que nos rples viennent de changer. Pu reste, le scheikh de Sanour n'est pas honteux, il retire son mouchoir, y renoue sa pièce de eent sous et tout est dit. De ce moment il n> plus qu'une pensée, c'est de nous souhaiter le bonjour et de nous laisser déjeuner en paix. Au moment de monter à cheval, i! se ^épide pourtant, il faut l'avouer, à avoir un beau mouvement. 11 s'adresse a Mohammed et lui dit :
— Moi aussi, je veux que le Français conserve un souvenir de notre rencontre, et je lui donne mon cheval. |)is-lui qu'il lui appartient. Son cheval était une vieille rosse, parfaitement usée sur toutes les coutures : on pense bien que je le refusai, line fois débarrassés de notre visiteur qui regagne Sanour au galop, nous nous mettons à table, et pendant que nous festoyons notre déjeuner, nos montres, avec leur prudence accoutumée, débrident nos chevaux et les laissent paître en liberté. Heureuse idée, comme on va le voir.
\\ y a deux bonnes heures que nous sommes arrêtés; Naplouse est loin encore; il est temps de repartir : à cheval donc! 11 n'y a qu'une petite difficulté, c'est que quelques-unes de nos montures, qui trouvent les pâturages de Sanour de leur goût, font toutes les façpns du monde pour se laisser ressaisir et gagnent lestement au pied du côté de Djejrâa. Patience I ces animaux se lasseront probablement de l'exercice extraordinaire qu'on jeur fait faire en leur courant après. Mais les mpukres sont les premiers à en avoir assez ; i|s jettent bientôt brides et bridons avec fureur contre terre, en refusant de poursuivre plus longtemps les fugitifs. L'abbé, mon fijs et mei
sommes tous les trois démontés, et nous nous exténuons pour rattraper nos chevaux. Edouard et Philippe commencent une véritable chasse h courre, mais sans autre résultat que de se fatiguer beaucoup, et d'exciter encore la gaillardise des fuyards.
\u moment où nous allions partir du point où nous nous étions arrêtés pour déjeuner, nous avions vu paraître une troupe de cavaliers, auprès de la colline de Sanour. Étaient-ce des amis, étaient-ce des ennemis? il était difficile de le deviner % et leur arrivée n'avait fait que nous irriter plus encore contre l'incurie de nos moukres. Nous avions eu un instant la bonhomie de croire que le scheikh, ravi de nos procédés à son égard, nous envoyait une escorte; c'était là tout simplement une énorme niaiserie de notre part. En quelques minutes nous étions rejoints par la troupe en question, et nous reconnaissions un détachement de cavalerie régulière turque , qui allait prendre garnison du côté de Naplouse. Notre déconvenue sembla fort divertir messieurs les Turcs, qui firent bien semblant un instant de nous aider à rattraper nos chevaux , mais qui réussirent beaucoup mieux à les effaroucher de plus en plus, et passèrent outre.
Mon fils et André étaient restés en arrière, attendant que le cheval du premier lui fût ramené; de mon côté, j'avais suivi, à pied et en maugréant, la route de Djebâa. Ce ne fut qu'à l'entrée du village que ma monture se soumit, bien à contre-cœur, ainsi que le cheval de mon fils ; quant à celui de l'abbé, ce fut une autre affaire : il enfilait, l'une après l'autre, toutes les ruelles de Djebâa, sautait sur les terrasses, et d'une maison à l'autre; enfin il semblait qu'il eût des ailes. Pendant que tous nos amis poursuivaient ce misérable animal , j'essayai de donner une correction à mon coursier ; mais aux deux premiers coups de courbache, celui-ci commença une
valse fantastique sur place, avec une telle volubilité, que s'il ne se fût pas arrêté, la correction eût été pour moi; trois tours de plus et, prenant la tangente, je filais comme une flèche par-dessus ses oreilles.
Enfin l'enragé cheval de l'abbé est rattrapé. Philippe, qui est excellent cavalier, saute en selle et, malgré les supplications généreuses du légitime propriétaire de la bête, applique à celle-ci une vigoureuse leçon. Nous sommes ravis du succès, lorsqu'en voulant remettre d'aplomb sur ses épaules le lourd fusil qu'il porte en bandoulière, Philippe se livre un instant; le cheval en profite, se cabre, jette son cavalier sur le dos et recommence de plus belle ses escapades.
Du coup, la colère d'Edouard et la mienne ne connaissent, plus de bornes, et nous nous décidons à fusiller le maudit animal. Dix fois son compte est réglé; nous le tenons en joue, et quand nous allons faire feu, nous voyons poindre dans la direction de nos fusils, quelque habitant de Djebàa, qui rit sans doute de notre fureur impuissante. C'est à perdre le peu de sang-froid qui nous reste. L'abbé, qui voit que nous voulons massacrer son cheval, nous accable de supplications, et nous l'envoyons promener. Bref, nous ne trouvons pas l'occasion de tuer la bête, et après quatre mortelles heures de ce jeu, c'est-à-dire après quatre heures d'une transpiration infernale, Mohammed nous ramène le démon à quatre pattes. L'abbé grimpe dessus et se met à le caresser! ! ! Pour le coup, ce fut contre lui une explosion d'invectives et de malédictions; mais que faire? que peut-on opposer à la patience d'un abbé? Rien.
Le soleil allait se coucher ; nos bagages avaient quatre heures d'avance sur nous; sans doute ils étaient arrivés à Naplouse, et mon fils, que son cheval attendait à une fontaine située à quelques cents mètres de Djebâa, ne paraissait pas encore; on comprend quelle était mon inquiétude. Deux routes passant
l'une à droite et l'autre à gauche du village, vont se rejoindre à l'entrée de la vallée de Sanour; comment deviner celle qu'il prendrait? Heureusement, au bout de quelques minutes, il arriva par la route de droite, monté sur le cheval d'André qui le suivait h pied.
Nous étions enfin réunis, mais exténués et de fort méchante humeur, contre l'abbé surtout, car sans son intervention, nous n'eussions pas perdu tant de temps, et il nous restait quatre heures de marche à faire, nuitamment, dans les montagnes de Naplouse, montagnes dont les habitants sont aussi mal amés qu'ils le méritent. Au moment où nous sommes réunis, Mohammed, pour nous remettre en joie, nous prie de nous presser, de glisser des balles dans nos fusils et de lui en donner pour lui-même, le tout de l'air le plus calme et le plus placide.
Nous voilà donc en marche, c'est bien heureux! Andi*é est devant, car à l'entendre il n'a peur de rien ; Mohammed vient ensuite, puis Philippe, puis mon fils, puis toiis les autres. Eh moins d'une demi-heUre l'obscurité est profonde, et Mohammed ne cesse de nous exciter à gagner du terrain. Vers sept heures nous marchons dans la nuit la plus noire et nous sommes loin de songer à une mésaventure, lorsque Mohammed croyant parler à mon fils qu'il suppose derrière lui, mais dont il est séparé par Philippe, montre à celui-ci le champ étroit qui longe à gauche le défilé rocailleux que nous suivons, et lui dit à voix basse :
Fih nasl fih haramie! nemchi âleïhim. (Des hommes! des voleurs! marchons sur eux.)
Philippe, qui ne comprend pas l'invitation, ne répond rien tout naturellement, et Mohammed insiâte : Nemchi! (Allons!) Pas plus de réponse. Alors le brave garçon s'élance avec furie le fusil en joue , et nous entendons les mots suivants : Aïch
ET AUTOUR DE LA MER MORTE. 95 enté! (Qui vive!) Silence. Aïch ente, ïâ kelb! (Qui vive, chien!) Même silence, que rompt Aussitôt la détonation du fusil de Mohammed, accompagnée de la formule ordinaire de malédiction :
Allah ïelâanék, oua abouk, oua abou abouk! (Que Difri te maudisse, toi et ton père, et le père de ton père!)
Au coup de feu , une forme noiré s'est levée , a essayé de fuir et est retombée lourdement sur le sol , sans proférer une plainte; d'autres formes noires ont fui à toutes jambes vers la hauteur.
Mohammed s'approche de l'homme qu'il vient d'abattre, force son cheval à le pousser du sabot, et revient tranquillement au milieu de nous. Aïch kan? lui dis-je. (Qu'est-ce que c'est?) Houa mat. (11 est mort.) Allah akbar! (Dieu est grand.) Nestaôdjèl (Hâtons-nous.) , et il charge son tchibouk, et l'allume èussî tranquillement que s'il était assis sur le divatt d'un café. Pendant les quelques instants que cette scène fâcheuse avait duré , j'avais fait mettre pied à terre à tout le monde; chacun de nous avait armé son fusil et* se plaçant derrière son cheval, s'était tenu prêt à faire feu. Tous avaient erféduté cette manœuvre avec un aplomb de très-bon goût, et dès ce moment mon monde était jugé : je n'avais avec mrfi que des hommes de cœur.
A l'invitation répétée de Mohammed , nous nous mîmes en selle et, reprenant le chemin de Naplouse, nous marchâmes bon train. Pendant une demi-heure, nous nous tînmes sur le qui-vive, grâcè aux cris qui étaient proférés contre nous* du haut dés collines ; mais les braves gens à qui nous avions à faire, convaincus par expérience que nous n'y allions pas de main morte, se contentèrent de crier et ne firent rien de plus.
\\ était neuf heures quand nous entrâmes à Naplouse, un
peu préoccupés, je l'avoue, des suites de la méchante aventure que nous avions ramassée chemin faisant. A la porte de Naplouse, nous avons trouvé Schariar qui , muni d'une lanterne , nous attendait pour nous conduire à notre gîte. Après avoir parcouru plusieurs rues étroites et boueuses, nous sommes enfin arrivés, par des couloirs infects et encombrés d'immondices, au bas d'un escalier assez semblable au perchoir d'un poulailler, et au sommet de cet escalier, nous avons trouvé la plus belle chambre, précédée d'une petite cour en terrasse, qui domine la vallée de Naplouse et nous donne la vue du mont Ebal tout entier; derrière nous est le Garizim que nous cachent les maisons du voisinage.
Notre hôte, qui est un chrétien, est très-prévenant, et il se met en quatre, pour nous faire admirer le logis qu'il nous donne. Il est de fait que nulle part, si ce n'est à Damas, nous n'avons rencontré une hôtellerie aussi commode et aussi proprement tenue que celle de Naplouse ; il y a bien quelque peu de vermine; mais le moyen de l'éviter en Syrie?
Pendant notre repas, que nous avons trouvé en train de se confectionner, malgré l'avance énorme que nos bagages avaient sur nous, nous nous entretenons de l'affaire de Djebâa, et nous demeurons parfaitement d'accord sur la nécessité de n'en pas sonner mot. Ce n'est pas dans le pays de Naplouse, que l'on plaisante avec les dettes de sang , et nous avons tout lieu d'être préoccupés de celle que nous avons contractée ce soir. L'abbé, qui ne voit que des honnêtes gens partout , est furieux de ce qui s'est passé; à son compte, l'homme qui a péri se promenait tranquillement après son dîner, et nous avons un meurtre sur la conscience. Je lui réponds que c'est sa faute, et que s'il ne nous avait pas empêchés de tuer son misérable cheval , nous n'aurions pas été pris par la nuit, et mis dans la cruelle nécessité de tuer un homme. Cette argumentation ne le touche pas ;
je crois môme que nous nous boudons un peu, tout en nous souhaitant bonne nuit.
Pour en finir avec les scrupules, certainement très-louables, de cet excellent ami, je dirai tout de suite qu'il a conservé opiniâtrément sa quiétude à l'endroit des mœurs arabes, jusqu'au jour où en herborisant, suivant sa coutume, tout seul et à distance de la caravane, il a trouvé près de Sayda , dans le pays le plus sûr du monde, à son compte, un ravin contenant tout autre chose que les plantes rares qu'il y venait chercher de confiance, c'est-à-dire deux cadavres fraîchement égorgés, et égorgés pour cent misérables piastres. On ne s'est jamais donné le souci de chercher par qui , et la parfaite indifférence des passants, appelés par l'abbé pour contempler ce hideux spectacle, lui a, j'en suis sûr, donné à penser que la gendarmerie est une excellente institution en général, et qu'elle ne serait pas de luxe dans la Syrie, en particulier.
Comme nous reviendrons au moins une fois à Naplouse pendant notre voyage, nous nous décidons à ne rien y voir à ce premier passage. Le temps presse, car nous avons encore deux jours de marche d'ici à Jérusalem, et nous sommes au 22 décembre. 11 est donc arrêté que demain matin nous partirons de bonne heure, pour aller coucher à el-Bireh.
Si DÉCEMBRE.
Malgré toute notre bonne volonté, nous n'avons pu réussir à partir avant huit heures. Nos moukres, nos montures, les curieux et les mendiants forment dans la ruelle où nous sommes logés, un tel tohu-bohu qu'il est bien difficile de s'en dépêtrer. C'est à qui nous demandera des bakhchich que nous refusons avec autant d'insistance qu'on en met à les demander. Enfin nous réussissons, non sans peine, à sortir de Naplouse,
avec accompagnement d'injures, voire même de cailloux, que les aimables enfants de la ville nous jettent du haut des terrasses, en nous regardant passer. En traversant une espèce de misérable bazar, nous avons admiré à la volée un délicieux portail d'église du xn c siècle, transformée aujourd'hui en mosquée, et devant laquelle on ne nous permet même pas de faire une halte de quelques instants. 0 hospitalité î que tu es un vain mot à Naplouse I
Une fois sortis de la ville, nous nous trouvons dans une fraîche vallée, plantée d'oliviers séculaires, et arrosée de nombreux ruisseaux d'eau vive. Partout sous le gazon nous distinguons des substructions antiques : c'est la ville de Sichem, la ville chérie des patriarches, que nous foulons en ce moment, et ces débris sont très-probablement ceux de Neapolis qui en a pris la place. A notre gauche s'étend le pâté du mont Ebal, perforé à sa base de nombreux caveaux funéraires, restes de la nécropole de Sichem. A notre droite nous admirons les cimes du Garizim, sur le flanc verdoyant duquel est mollement la Naplouse moderne.
Pendant deux kilomètres à peu près nous suivons cette charmante vallée. Au moment où nous allons la quitter, nous passons près du puits de la Samaritaine, Bir-Iakoub des Arabes. Un peu plus loin à l'est est un petit oualy musulman : c'est le tombeau de Joseph. Arrivés en ce point, nous tournons brusquement au sud et nous entrons dans une vallée large et riche que nous suivons pendant plus de deux heures. Le vent, qui souffle très-violemment du sud, nous fatigue horriblement, et c'est à grand'peine que je parviens à prendre quelques notes chemin faisant.
Presque, vis-à-vis le point où le vallon de Sichem débouche dans la vallée que nous suivons, nous apercevons, au pied des hauteurs qui la bordent et un peu à gauche, le village d'Az-
mout. Un peu plus loin, à mi-côte et à peu près dans la même direction, est le hameau d'ed-Deir. A quelques kilomètres encore à l'est, mais un peu plus au sud, nous apercevons sur la hauteur un village considérable nommé Beit-Dedjan, en deçà duquel est assis, sur un coteau plus bas, le village de Roudjib.
Le livre de Néhémie (vii-28) et celui d'Esdras (n-2û) mentionnent une localité nommée Azmout, rvory, que Beland sup pose avoir fait partie de la tribu de Juda ou de celle de Benja min, parce que ses habitants sont cités près de ceux de Netopha, de Gilgal et de Geba. La parfaite identité de nom porterait à croire que l'4zmout de l'Écriture, dont le nom est ridiculement transcrit Azmaveth, et FAzmout moderne ne sont qu'une seule et même localité, si nous ne lisions encore dans Nehemie (xii- 28 et 29) que : « les fils des chantres s'assemblèrent, et de la campagne autour de Jérusalem, et des bourgs de Netofath, — et de Beit Gilgal, et des champs de Geba et d'Azmouth ; car les chantres s'étaient construit des bourgs autour de Jérusalem. » Franchement un bourg placé à côté de Naplouse, ne peut être considéré comme bâti autour de Jérusalem. Concluons-en que nous trouvons ici un exemple de plus de la fréquence des noms géographiques bibliques, qui étaient presque toujours appliqués à plusieurs localités.
Si nous ne pouvons assigner positivement à Azmout une antiquité biblique, nous serons, je crois, plus heureux quand il s'agira du village qui vient ensuite, de Beit-Dedjan; c'est Beth-Dagon, où fut porté le crâne de Saûl après qu'il eut péri dans la montagne de Gilboâ. Dans Josué (xv-41) nous trouvons la mention d'un lieu nommé Beth-Dagon qui faisait partie de la tribu de Juda ; ce ne peut être évidemment le nôtre. Le même Josué cite (xjx-27) un autre Beth-Dagon de la tribu d'Ascher; ce n'est donc pas encore la notre 3eit-
Dedjan, puisque nous marchons sur le territoire de la demitribu cis-Jordane de Manassé et de la tribu d'Éphraïm. Cherchons donc ailleurs. Dans les Chroniques (i-IO) nous lisons ( verset 3 et suivants) : le combat fut rude contre Saûl ; les archers le trouvèrent, et il fut effrayé par les archers. — 4. Saûl dit à son écuyer : Tire ton épée, et transperce-moi avec elle, de peur que ces incirconcis ne viennent et ne se jouent de moi. Mais son écuyer refusa, car il avait très-peur; alors Saûl prit son épée et se jeta dessus. — 5. L'écuyer de Saûl ayant vu qu'il était mort, se jeta aussi sur son épée et mourut. — 6. Saûl mourut alors avec ses trois fils et toute sa maison ; ils moururent ensemble. —8. Le lendemain, il arriva que, quand les Philistins vinrent pour dépouiller les morts, ils trouvèrent Saûl et ses fils, tombés sur la montagne de Gilboâ. — 9. Ils le dépouillèrent, lui enlevèrent la tête et ses armes qu'ils envoyèrent dans le pays des Philistins à l'entour, pour réjouir leurs idoles et le peuple. — 10. Ils déposèrent ses armes dans la maison de leur dieu, et attachèrent son crâne à Beth-Dagon.
Les cadavres de Saûl et de ses fils avaient été portés à Beth-san (Beysan de nos jours). Les habitants de Iabis, dans le pays de Galaad, vinrent les enlever pendant la nuit et repassèrent le Jourdain; puis ils leur rendirent les honneurs funèbres.
Je croirais assez volontiers que la Beth-Dagon du passage que je viens de citer, n'est autre chose que notre Beit-Dedjan, parce que ce village n'est en réalité qu'à une journée de marche de Djilboun, localité placée dans la montagne au nord-est de Djenin , et dans laquelle on retrouve avec certitude le théâtre de la défaite de Saûl. Quant à Roudjib, si ce n'est pas un village de fondation moderne, je ne sais à quelle localité antique il est possible de l'assimiler.
Presque vis-à-vis Roudjib, et sur le flanc droit de la vallée,
est le village de Kafr-Kallin. A trois kilomètres plus loin environ, et du même côté, se voit un hameau de faible importance, nommé el-Makhna. Y aurait-il par hasard dans le nom el-Makhna une altération du nom biblique nnaric, transcrit Micmetath (Josué, xv-6), et qui appartient à une localité placée sur la limite d'Éphraïm et de Manassé, et dans le voisinage de Sichem (Jos., xvu-7)?
Parmi les coteaux de droite qui forment le prolongement de la chaîne du Garizim , il en est un qui présente une figure tellement régulière, et autour duquel tourne une rampe si douce, qu'il ne paraît pas possible d'admettre qu'il n'y ait pas là l'indice de travaux humains d'une haute antiquité. À une lieue plus loin, deux villages considérables sont encore placés, l'un sur le flanc droit et l'autre sur le flanc gauche de la vallée; ce sont Haourah et A'ouarta. Comme nous marchions le plus promptement possible, afin d'atteindre Jérusalem et Beit-Lehm en temps opportun, et que d'ailleurs nous devions repasser par cette route , je me contentai de prendre note des noms des localités qui se présentaient à nous, sans les étudier avec autant de soin que je le fis au retour ; j'aurai donc à parler plus tard des ruines importantes que je ne remarquai pas à mon premier passage.
Le village d'Haouarah est en quelque sorte la clef de cette belle vallée qui conduit directement jusqu'à celle de Sichem ; il est bâti sur un monticule assez peu élevé qui domine la route, et les amas de fumier et d'immondices qui l'entourent, lui donnent presque l'air d'un village fortifié. Un peu plus loin que Haouarah, la vallée est close au sud par une colline assez raide que gravit la route de Jérusalem , mais comme elle s'infléchit brusquement à l'ouest, elle a encore quelques kilomètres de profondeur. Derrière Haouarah, et à très-petite distance, est le hameau d'Ayn-Ouris, et, au fond de la vallée, le
village de Kousa, que l'on distingue parfaitement tous les deux, en suivant la route de Jérusalem.
Nous eûmes un instant la pensée de faire halte à mi-côte , pour déjeuner; nous y étions abrités contre le vent du sud qui augmentait de violence, et une petite source, malheureusement trop peu abondante pour abreuver nos chevaux, semblait nous y inviter. Mais il était encore de bonne heure ; nous savions par expérience tout ce que Ton gagne en voyage, à aller déjeuner le plus loin possible, et nous continuâmes, après avoir décidé que nous ne nous arrêterions qu'au khanes-Saouyeh, que nous devions, nous disait-on, rencontrer avant une heure, et où nous trouverions toute l'eau nécessaire.
Le plateau que nous venons d'atteindre est très-pierreux, très-difficile, mais de courte étendue; une demi-heure après, nous en descendons et nous traversons un vallon assez joli et bien cultivé , qu'arrose un modeste ruisseau. A gauche, nous laissons sur le versant du plateau que nous venons de quitter, le village de Yitma ' , vis-à-vis duquel, sur le coteau opposé , est assis le village de Koubalan. Nous franchissons encore une petite chaîne de collines très-basses, et enfin nous atteignons le khan si désiré. Le khan-es-Saouyeh est dans une très-petite plaine, et vis-à-vis de lui se voient, à quelques cents mètres à droite, des ruines qui paraissent de l'époque romaine.
Nous espérions un vrai khan et nous ne trouvons qu'une masure en ruines. Quatre murailles de grosses pierres à moitié éboulées, tel est le khan de Saouyeh Nous avons soin de nous
I. Nous lisons dans le livre des Bois (II, xxi- 19) que le nom de la mère du roi Amon, fils de Manassé, était Mcrbalmet, fille de Harontz de Itbah (PC^), sans autre indication. Je suis très-disposé à croire que cette localité biblique doit être identifiée avec la Yitina moderne; car de l'w» au b il y a trop près pour que ors deux noms soient différents. Josèphe nomme iagim cette même localité, et entre les deux formes que nous trouvous dans l'Écriture Sainte et chez lus Arabes de nos jours, il parait probable que le nom rapporté par Josèphe, a été altéré, peut-être par la faute de quelque copiste maladroit.
abriter derrière ses murailles, notre cuisinier s'installe et nous apporte des œufs durs ; joignez à cela une poule étique, du pain moisi et du vin qui a tant été secoué qu'il ressemble à de la boue, voilà notre déjeuner. On conçoit qu'un semblable festin ne prenne pas beaucoup de temps, et nous nous hâtons de remonter à cheval. Un quart d'heure après nous traversons une autre vallée que domine, à droite, le village de Loubban, et au fond de laquelle est une fontaine abondante , placée à côté des ruines d'un ancien khan , nommé khan-el-Loubban. Maundrell , le premier, a reconnu, dans le village de Loubban la Lebona de l'Écriture. Le village de Silo, dit la Bible, (Juges, xxi-19) était au nord de Beth-el et au midi de Lebona. Cela est exact, car Beitin, qui a pris la place de Beth-el, est exactement au midi de Seiloun, qui est au sud-est de Loubban.
Pour sortir de l'Ouad-el-Loubban, nous commençons à escalader les montagnes de Judée, que nous ne devons plus quitter jusqu'à Jérusalem. Line fois arrivé sur le plateau, on aperçoit à sa gauche le village de Seiloun ; c'est Silo, le lieu célèbre où furent établis le tabernacle et l'arche d'alliance. Josèphe écrit son nom 2iXo0v, exactement comme le prononcent les habitants de nos jours. C'est, du reste, un village chétif et sans importance.
Nous descendons alors dans une vallée fertile , et sur le versant opposé nous apercevons les deux villages de Sendjil et de Tourmous-Aya , entre lesquels nous passons, et qui ne sont guère éloignés l'un de l'autre de plus de deux kilomètres. Au premier abord, on pourrait être tenté de retrouver dans Tourmous-Aya 1 une localité biblique fort importante, et dont il est souvent question dans les livres saints. On devine que je veux parler de Aï. Mais des textes sacrés fort précis s'opposent à