Tourmous signifie «ne sorte de pois, de lupin
cette assimilation; ainsi, entre autres, dans la Genèse (xn-8), nous lisons que Beth-el était à l'occident et Aï à- l'orient, et ceci ne peut, en aucune façon , convenir à la position relative de Tourmous-Aya et de Beitin, puisque le premier de ces deux villages est à peu près exactement au nord du second et à quatre lieues environ. Il est donc plus que douteux qu'il soit permis de rechercher Aï à Tourmous-Aya.
Quand nous sommes à la hauteur de Sendjil, le soleil commence déjà à baisser, et nous ne sommes pas encore aux deux tiers de notre étape. De plus, le vent continue à soufiler fortement, et nous l'avons en plein visage, ce qui est fatigant au possible. Une demi-heure après, nous laissons à notre droite le village de Ras-abou-Kesch. Nous passons ensuite entre les deux villages de Yebroud et de Selouad, qui sont assez peu éloignés l'un de l'autre; nous longeons la crête du vallon dans lequel sont les terres cultivées de Yebroud, et nous apercevons d'en haut une espèce de puits placé en avant des habitations, et qui porte le nom d'Ayn- Yebroud ; redescendant alors des hauteurs, nous contournons la côte sur le penchant de laquelle est placé Selouad, et nous entrons dans une gorge étroite, toute plantée de figuiers, et qui porte un nom assez peu rassurant, celui d'Ouad-el-Haramieh, c'est-à-dire vallée des Voleurs. La route y devient détestable, quelques portions en ont été déjà emportées par les pluies, et il faut prendre toutes sortes de précautions pour que les chevaux ne s'y estropient pas avec leurs cavaliers.
Au bout d'une heure nous trouvons de petites sources peu abondantes, suintant des rochers verticaux qui longent le flanc droit du vallon ; elles forment l'Ayn-el-Haramieh. Là sont deux citernes en ruines, construites en bel appareil antique, mais qui ne contiennent plus une goutte d'eau. Elles sont, je crois, de construction romaine, et, dans tous les cas, elles sont sur le
bord même de la voie antique, dont nous n'avons cessé de suivre les traces, pendant toute la journée.
A son extrémité sud, c'est-à-dire après avoir dépassé l'Aynel-Haramieh et les citernes, la vallée s'élargit un peu, et l'on aperçoit à droite et à gauche, mais surtout à droite, de belles excavations funéraires qui datent certainement d'une époque fort reculée : extérieurement elles sont semblables à celles des vieilles nécropoles que nous avons déjà rencontrées. Malheureusement le temps nous manque pour les visiter; la nuit vient rapidement, et nous sommes bien loin encore d'el-Bireh.
L'Ouad-el-Haramieh débouche perpendiculairement dans une vallée beaucoup plus large, plantée de magnifiques oliviers, et qui conduit au village d'et-Tayebeh. Après avoir suivi cette vallée pendant quatre ou cinq cents mètres, nous la coupons et nous entrons dans une nouvelle gorge, un peu moins étroite que l'Ouad-el-Haramieh, mais dominée par des rochers admirablement disposés pour une embuscade des gens qui ont donné leur nom au pays. Cette gorge est dirigée d'ailleurs dans le même sens que l'autre, et profondément ravinée par un torrent maintenant à sec.
C'est le lit de ce torrent qui sert de grand chemin, mais de chemin montant, sablonneux, malaisé, avec cette variante que le mot sablonneux devrait être remplacé par le mot rocailleux. Pendant que nous nous évertuons à l'escalader, un nouvel agrément de voyage survient, la pluie, puisqu'il faut l'appeler par son nom: c'était pourtant bien assez du vent! Petite pluie abat grand vent, dit la sagesse des nations; mais petite pluie, dans ce pays, ressemble furieusement à une averse de France, et, grâce à Dieu, elle ne dure pas! Ce qui dure, c'estTobscurité ; car la nuit est promptement arrivée toute noire, et ce que nous avons de mieux à faire maintenant, c'est de laisser la bride sur le cou de nos chevaux et de nous fier à notre bonne
étoile et à leur instinct. Nous ne voyons pas à deux pas devant nous, et nous avons toutes les peines du monde à ne pas nous écarter les uns des autres. Sur le plateau où nous sommes parvenus , nous avançons tant bien que mal à travers des roches plates et glissantes. 11 semble qu'il n'y ait plus trace de terre végétale, ce qui nous fait dire que les Hébreux se sont trompés, en appelant leur pays la terre promise, la pierre promise nous paraissant alors une dénomination beaucoup plus convenable.
Chemin faisant, pendant que je grelotte dans mon paletot et que je me défends, le moins mal que je peux, contre la bise infernale qui nous coupe la figure, Mohammed nous annonce que nous sommes à hauteur de Beitin. Une demi-heure se passe encore, et enfin nous nous trouvons devant une grande baraque construite en pierres. C'est une des maisons d'el- Bireh.
Dieu soit loué! nous sommes arrivés, mais transis, mais rompus, mais tombant de sommeil et de fatigue. Voilà douze bonnes heures que nous sommes à cheval, par le vent et par la pluie ; on serait fatigué à moins. Une fois que nous avons mis pied à terre, nous sommes introduits dans notre nouveau gîte. Quel gîte! bon Dieu! Figurez-vous un couloir boueux, de six pieds de long et de trois pieds de large, dans lequel on ne voit goutte. Aurait -on la prétention exorbitante de nous loger là-dedans? Avec la meilleure volonté du monde, ce serait impossible , à moins de nous placer en tas. « C'est là-haut, montez, » nous dit André. — Montez, c'est bien aisé à dire ! par où et comment? — Notre drogman nous fait alors reconnaître au toucher trois pierres en saillie sur le mur de droite; elles sont disposées sur une ligne tant soit peu oblique, et à trois pieds l'une de l'autre. — « C'est l'escalier, » dit-il. « — Bien obligé! » — Et nous escaladons successivement.
Une fois au sommet du mur que nous croyions un simple mur
ET AUTOUR DE LA MER MORTE. 107 de refend, nous trouvons une aire en terre battue, qui a le toit pour plafond, et quel toit! un vrai grillage, par lequel le vent use de son droit de bourgeoisie, comme dans toute demeure arabe qui se respecte. Une autre petite plate-forme en retour, étroite comme le bas de l'escalier, et relevée de deux pieds au-dessus du sol de notre appartement, sert de chambre à coucher aux dames de la maison. Elles y sont accroupies avec leur seigneur et maître, et deux ou trois invités du voisinage, dont l'un, brave chrétien du village de Ram-Allah , possède une paire d'yeux que je n'oublierai de ma vie. Ils ne lui tiennent évidemment dans les orbites que par un reste d'habitude. Trois immenses cruches ou caisses en terre sèche, à la fois armoires et magasins à blé de la famille, garnissent toute la longueur des deux salles réunies. Nous avons assez d'espace pour juxtaposer nos couchettes, en faisant empiéter chacune d'elles sur sa voisine. S'il n'y a pas l'ombre d'un escabeau , il y a en revanche une bûche qui fait semblant de brûler, et qui se contente de fumer à nous asphyxier tous. Une petite lampe de fer accrochée à une fente de la muraille, complète notre ameublement.
Il est neuf heures et demie du soir; nous avons donc bien le droit d'avoir faim ; mais il faut faire cuire le dîner. Impossible de dresser nos lits en même temps que la table et nos tabourets de toile ; tant que le dîner-souper n'aura pas été dévoré, nous voudrons bien nous accroupir comme nous pourrons, ou rester debout à notre choix. Nous préférons construire et démolir tour à tour, suivant les besoins du moment, les portions ci-dessus mentionnées de notre mobilier. Les tabourets, la table, et deux couchettes sur sept sont installées; les ballots qui renferment le reste, servent de fauteuils pour le moment. , et comme nous comprenons que nous aurions beau nous casser la tête au mur, afin d'imaginer quelque; chose de mieux, sans
qu'il y eût le moindre moyen de faire autrement, nous prenons bravement notre parti. Nous nous établissons au hasard, nous fumons ou nous dormons , en attendant le potage.
Je profite de l'occasion pour causer arabe, je me présente tout seul à la société qui orne la chambre haute des dames, et la conversation commence. L'homme aux gros yeux me demande de lui apprendre le français; je lui enseigne des mots et des phrases qu'il prononce à la troisième fois assez bien, et une heure s'écoule ainsi , avant que le bienheureux dîner soit servi. Constantin, qui se méfie de notre bienveillance présente, nous empoisonne encore plus que d'ordinaire, cela va sans dire, et il est près de minuit quand nous pouvons nous faufiler sur nos lits, en passant les uns par-dessus les autres, au risque de disloquer tout notre mobilier. Vive la fatigue, pour dormir bien! nous sommes dévorés de vermine, et nonobstant, le jour reparaît, sans qu'aucun de nous ait le moins du monde changé la position dans laquelle le sommeil s'est emparé de lui.
Voici enfin le jour où nous devons arriver à Jérusalem. Dès l'aube nous sommes tous debout; l'abbé court visiter les ruines d'une église chrétienne des croisades, et moi de vieilles citernes antiques qui ont certainement donné leur nom au village d'el-Bireh. C'est la Beeroth de la Bible , ville des Gibéonites (Josué, ix-17) , devenue plus tard une des cités de la tribu de Benjamin. (Samuel , iv-2). Saint Jérôme nous dit en effet dans l'Onomasticon : Beeroth sub colle Gabaon, ostenditur hodieqve villa ab œliâ pergentibus Neapolim in septimo lapide. Quant à cette colline de Gabaon elle est, toujours suivant le témoignage de saint Jérôme, près de Rama, et là effectivement est encore un village de Djebâ. Est-ce l'ancien chef-
ET AUTOUR DE LA MER MORTE. 409 lieu des Gibéonites, la Gibéa du livre des Juges, ny-J (xix-13) , nommée Djebaoun, dans le livre de Josué (xxi-27)?
Puisque saint Jérôme qui connaissait si bien toute la Terre Sainte, place Gabaon près de Rama, cette identification ne me paraît pas douteuse.
La carte de Syrie, de Zimmermann, place un village d'el- Djib à une lieue à l'ouest de Khouraïb-er-Ram, et il y reconnaît la Gibeon de l'Écriture qu'il distingue de Gibea. J'ignore si ce village d'el-Djib existe réellement, mais dans tous les cas, j'aime mieux, d'accord avec saint Jérôme, chercher la métropole des Gibéonites à Djobâ.
On se rappelle la supercherie dont les Gibéonites se servirent pour éluder les terribles conséquences de la conquête judaïque (Josué,* ix). Les populations de Jéricho et d'Aî venaient d'être exterminées ; toute la race des Cananéens était menacée du même sort, et les Gibéonites, qui appartenaient à cette race, imaginèrent un moyen de se tirer de cette cruelle position. Des envoyés choisis parmi les habitants de Gibeon , de Béeroth, de Képhira et de Kiriat-yearim, vinrent trouver Josué. «Nous ne sommes pas Cananéens, lui dirent-ils, et nous demeurons si loin d'ici , que nos vêtements et nos chaussures se sont usés en route ; voyez en quel état ils sont ; ils étaient neufs, quand nous sommes partis de notre pays. Voyez notre pain; il est sec et moisi, il était tout frais, quand nous l'avons emporté. Nous venons vous offrir l'alliance de notre peuple qui n'a rien de commun avec les Cananéens. Voulez-vous nous rendre amitié pour amitié? » Josué, qui n'était probablement pas très-bien informé de la topographie des contrées qu'il avait à conquérir , Josué et le grand prêtre Éléazar se laissèrent prendre à cette supercherie effrontée bien digne de Bédouins. Le traité d'alliance fut juré , et les Gibéonites furent épargnés pour le quart d'heure; ils furent même sauvés, peu de temps
Ho VOYAGE EN SYRIE
après, par Josué, de l'attaque que le roi de Jérusalem et les rois du voisinage dirigèrent aussitôt contre eux , pour les punir d'avoir traité avec l'ennemi commun. Josué, appelé au secours de ses nouveaux alliés, fondit à l'improviste sur les rois de Canaan , les mit en déroute et les poursuivit l'épée dans les reins, à travers les vallées, jusqu'à Béthora, dit Josèphe. (Ant. Jud. V, 1-17.) Un peu plus tard Saûl, malgré la foi promise, ravagea le pays des Gibéonites et leur fit tant de mal , que David , pour obéir aux prophètes qui le menaçaient de la colère céleste, s'il ne donnait satisfaction à la nation que Saûl avait traîtreusement frappée , se vit obligé de leur livrer sept hommes de la famille de Saùl, qu'ils demandaient pour en faire à leur bon plaisir. Les sept malheureux furent livrés et mis à mort par les Gibéonites.
Après ma petite promenade matinale je rentre au khan, et je trouve tout le monde prêt à partir. Suivant notre coutume de chaque jour, avant de monter à cheval, nous devons prendre un potage, une tasse de café , puis fumer un tchibouk. Le malheureux Constantin, qui ne s'occupe plus de nous qu'avec un dégoût marqué, que nous lui rendons bien d'ailleurs, quand nous nous occupons nous-mêmes de sa cuisine , Constantin nous sert du café à l'huile ; nous n'avons pas l'habitude de cette boisson hétéroclite, nous le forçons donc à nous en faire d'autre sur-le-champ ; il est encore plus huilé que le premier , et une de nos tasses est rondement jetée au nez du malencontreux cuisinier, qui ne peut plus dès lors se dissimuler que sa position de maître- d'hôtel est chancelante. Nous nous passons pour cette fois de café, et. nous nous mettons en marche.
Devant nous trottine sur une bourrique , un gros bonhomme en habit européen , qui depuis hier se tient le moins lohj possible de notre caravane. C'est, nous dit-on, un habitant de
ET AUTOUR DE LA MER MORTE. 4M Tibériade, qui se rend à Jérusalem pour ses affaires; nous l'avons en effet retrouvé un peu plus tard à Tibériade, où nous avons eu avec lui des relations agréables que je raconterai en leur temps.
En quittant el-Bireh, la route descend à travers des terres assez fertiles, et entre dans un vallon étroit et bordé de rochers, qui se nomme l'Ouad-Atarâ. Des ruines antiques se voient à l'entrée et à la sortie de ce défilé , comme celles de postes chargés de défendre le passage. Cette fois encore il n'y a pas à s'y méprendre, le nom moderne Àtarâ a pris la place du nom biblique Ataroth, de l'une des localités placées sur la frontière méridionale de la tribu d'Éphraïm, et contre le territoire de celle de Benjamin. (Jos. xvi-5, xvni-13, xvn-7 et xvi-8.)
L'Ouad-Atarâ n'a guère plus de deux kilomètres de longueur, et en en sortant, nous laissons à notre droite le village de Rafat, puis sur un sommet plus éloigné , et séparé du premier par une montagne, un oualy musulman nommé Naby-Samouïl. J'ignore à quelle localité biblique a été substituée Rafat. A partir de ce point , la voie pavée antique offre des traces trèsévidentes, qui ne cessent plus de se montrer jusqu'à Jérusalem.
Nous atteignons promptement le lieu nommé er-Ram. C'est une colline peu élevée, sur le sommet de laquelle sont des ruines informes. Sur le flanc de cette colline que longe la voie antique, les rochers présentent des traces nombreuses d'anciennes constructions, telles que des aires carrées et des escaliers. Un peu plus loin , et à droite de la route, sont des ruines évidemment plus modernes et parmi lesquelles il est facile de distinguer, à des restes de voûtes ogivales, un grand édifice du moyen âge : est-ce le château des sires de Rames? est-ce un khan arabe? il est fort difficile de le pré-
ciser. Ce qui est certain, c'est que cet édifice porte le nom fort significatif de Khouraïb-er-Ram (petite ruine d'er-Ram). Rama était une ville de la tribu de Benjamin (Jos. xvin-25), et dans les Juges (xix-13) nous lisons : « Approchons et passons la nuit à Gibeâ ou à Rama. > La colline d'er-Ram est bien certainement l'emplacement de la Rama biblique, et le village de Djebà en est fort voisin. Le texte biblique que je viens de citer est donc parfaitement clair par lui-même.
En poursuivant notre route, nous laissons, à environ trois kilomètres sur notre droite, le village de Beit-Hanoun, en face duquel se trouve, à notre gauche, et à quelque cent mètres seulement du chemin que nous suivons, un tertre régulier peu considérable et couvert de décombres antiques ; il est nommé Tell-el-Foul (le monticule de la Fève).
De là, nous apercevons au loin, à droite et sur une hauteur, le village de Beit-Hour-el-Fouqah. A l'occident de celui-ci se trouve, me dit Mohammed, un second village qui porte le nom de Beit-Hour-et-Tahtah. Il serait difficile de méconnaître, dans ces deux villages, les deux villes bibliques de Beth-Ghoron, l'une nommée la supérieure et l'autre l'inférieure, et qui étaient sur les confins des tribus d'Éphraïm et de Benjamin (Jos. xvi-5; Chr. n, xxv-13 et i, vn-24). Beth- Choron (Jos. xxi-11) fut donnée aux Lévites. Je regarde comme très-probable que la localité que Josèphe nomme Bethora (Baiôwpà) et jusqu'à laquelle Josué poursuivit les rois cananéens qui avaient attaqué les Gibéonites, n'est autre chose que notre Beit- Hour-et-Tahtah.
Après avoir passé devant le village de Kalounieh qui s'aperçoit à notre droite, nous arrivons enfin au pied d'un tertre que couronne le village de Schàfat. Ce village a l'apparence d'un vieux château du moyen âge avec donjon carré. J'avoue que nous n'y faisons pas grande attention, et que nos esprits sont
ET AUTOUR DE LA MER MORTE. 443 ailleurs. Devant nous, après quelques collines peu élevées, s 1 étend une plaine couverte d'oliviers, et au milieu de ces oliviers s'élèvent majestueusement les dômes et les minarets de Jérusalem. En ce moment, nos tarbouch ne sont plus sur nos têtes, et chacun de nous s'incline devant la ville sainte. Un cri de joie et d'admiration s'était élevé de nos cœurs, et, je le dis sans scrupule aucun, nous éprouvions encore en ce moment une bien vive émotion.
A partir de ce point, notre marche s'accéléra notablement, nous avions hâte de franchir les murailles d'el-Qods. Je dois pourtant m'arrêter ici un instant et dire quelques mots du village de Schâfat.
Alexandre venait de s'emparer de Tyr, après un siège de sept mois. Gaza, après avoir résisté pendant deux mois au héros macédonien, avait à son tour succombé sous ses armes victorieuses. De Gaza, Alexandre résolut de marcher sur Jérusalem. Le grand prêtre Yaddous, à cette nouvelle terrible, ordonne des prières publiques pour détourner le fléau qui menace la cité de David. Pendant la nuit, Dieu lui apparaît en songe et lui ordonne de bannir toute crainte, d'ouvrir les portes de la ville et d'aller au-devant d'Alexandre, avec toute la pompe des cérémonies religieuses. Le pontife rassuré, s'empresse d'obéir aux ordres de Dieu, et lorsqu'il apprend que l'armée macédonienne approche de la ville, le cortège, préparé par ses ordres, se met en marche et avance jusqu'au lieu nommé Sapha. Ce mot, traduit en grec ïxoitt;, signifie Éminence, lieu d'où l'on peut observer, ajoute Josèphe; de ce point, en effet, on voyait Jérusalem et le temple.
Les Phéniciens et les Chaldéens qui marchaient à la suite d'Alexandre, se réjouissaient à l'avance du pillage de la ville et de la mort du grand prêtre ; mais Dieu permit que leur espoir fût déçu; car Alexandre apercevant de loin cette multitude
d'hommes en robes blanches, précédés par les prêtres en tuniques do lin, et par le grand prêtre en robe violette brodée d'or, et coiffé de la tiare pontificale, ornée de la plaque d'or sur laquelle était gravé le nom de Jéhovah, Alexandre fit arrêter l'armée, s'avança seul au-devant du cortège, adora le nom sacré du Très-Haut et s'inclina le premier devant le pontife. Alors tout le peuple de Jérusalem entoura et salua d'une seule voix Alexandre, que les rois et les généraux qui le suivaient crurent frappé de démence , lorsqu'ils le virent accepter ces hommages d'un air bienveillant.
Parménion seul osa interroger son maître, et lui demander comment il avait pu s'incliner devant le grand prêtre des Juifs. Alexandre lui répondit qu'il n'avait pas adoré l'homme, mais bien le Dieu dont cet homme était le ministre; qu'il avait retrouvé en lui un être mystérieux qui lui avait apparu en songe et lui avait promis qu'il achèverait la conquête de l'Asie, en renversant l'empire de Darius; qu'il ne pouvait plus maintenant douter du succès de ses armes. Donnant alors la main au pontife, Alexandre marcha vers Jérusalem, se rendit au temple et y offrit un sacrifice suivant les rites judaïques. Le surlendemain Alexandre convoqua le grand prêtre et le peuple, et leur demanda quelle grâce ils voulaient recevoir de lui. Yaddous lui répondit qu'ils ne désiraient que la liberté d'observer les lois de leurs pères, et l'exemption du tribut, chaque septième année, ce qui fut accordé. Peu après, Alexandre s'éloigna de Jérusalem, emmenant avec lui une foule de Juifs qui s'étaient enrôlés dans son armée, pour marcher contre les Perses. (Jos. Ant. Jud. XI, vm-5.)
Le lieu de la rencontre d'Alexandre et du grand prêtre Yaddous, c'est le lieu même où nous nous sommes arrêtés afin de saluer pour la première fois la ville de Dieu. Maintenant, comme alors, Chafat signifie hauteur, ou point duquel on voit;
ET AUTOUR DE LA MER MORTE. m
et ce nom est tout aussi juste aujourd'hui qu'il Tétait il y a vingt-deux siècles , .
Avant midi, nous avions traversé toute la plaine, si bien plantée d'oliviers, qui s'étendait entre nous et les murailles de Jérusalem; on suivant la route pierreuse qui conduit, des dernières collines, au Bab-el-A'amoud, ou Bab-ech-Cham, c' est-adire à la porte de Damas, et en laissant à notre gauche les tombeaux des rois, nous avions enfin atteint cette porte. Mais au lieu de la franchir directement , nos moukres nous ont fait parcourir toute la ligne de murailles qui s'étend du Babech-Cham jusqu'au Bab-el-Khalil , ou porte d'Hébron; c'est donc par cette porte, qu'en passant devant la tour de David et le château des Pisans, nous sommes entrés dans Jérusalem a .
Des amis nous ont recommandé l'hôtel de Palmyre tenu par un certain Stéfano Barri ; comme il est situé près de la porte de Damas, nous nous y faisons conduire. Nous voilà donc refaisant en sens inverse, mais à travers les rues de Jérusalem cette fois, tout le chemin inutile que nous avons fait tout à l'heure. Arrivés devant l'hôtel de Palmyre, nous trouvons l'hôte en voyage, l'hôtesse malade, et pas de logements pour nous. Heureusement, le factotum d'une autre auberge, tenue par un Anglais nommé Meshulam, accourt au-devant de nous, et nous prie de descendre chez lui. Nous ne savions plus que devenir, nous sommes donc fort heureux de cette rencontre inespérée. D'ailleurs, la maison est près du consulat de France où nous aurons sans doute bien souvent affaire. Tout est donc pour le mieux. — Une demi-heure après, nous étions installés.
i. En arabe ^}Ll signifie voir, et tint sommet d'une montagne; en hébreu. HNBP de nDCf i fc"""* eminent , collis planus. Il est assez curieux de voir les deux mots grecs Sceictw et ixvzï, jouer le même rôle que les deux mots arabes précités.
S. Il parait qu'où peut bien sortir à cheval par la porte de Damas, mais qu'il faut entrer par celle d'Hébron, à cause de je ne sais quelles formalités de quarantaine.
Maintenant, voici le premier effet que Jérusalem a produit sur moi. Les murailles, ouvrage des Turcs, sont d'un aspect très-imposant et très-triste. Les rues sont étroites, sales et nauséabondes, comme les rues de toutes les villes d'Orient; les voûtes qui les recouvrent très-fréquemment, y entretiennent une humidité et une odeur éminemment désagréables ; enfin le pavé y est affreux, et l'on risque à chaque pas de casser les jambes de son cheval ou de se rompre le cou à soi-même ; voilà pour l'effet physique. Pour l'effet moral, c'est une autre affaire; nous sommes à Jérusalem : tout est dans ce mot.
A peine installés chez M. Meshulam, dans la maison duquel nous avons trouvé M. Gustave de Rothschild, qui vient de parcourir toute la Syrie proprement dite, et avec lequel Édouard renouvelle une connaissance qui date de leur enfance, je cours chez notre consul. Notre consul, c'est M. Botta, qui a eu le bonheur de découvrir les ruines merveilleuses de Ninive, M. Botta, mon confrère à l'Académie des Inscriptions et Belles- Lettres, M. Botta que j'aime de tout mon cœur et qui, je l'espère bien , me le rend un peu. Nous nous sautons au cou ; en cinq minutes nous parlons France, amis communs, politique, antiquités, voyages, que sais-je moi ! C'est, de part et d'autre, une avalanche de questions et de réponses.
J'étais venu demander nos lettres, s'il y en avait pour nous. Mais il faut nous en passer ; le bateau de Beyrout est resté à Alexandrie, pour cause d'indisposition de sa machine, et les lettres ont profité de l'occasion pour ne pas arriver.
M. Botta, qui nous attendait, invite Édouard et moi à dîner pour aujourd'hui même, avec M. Pizzamano, consul d'Autriche, et un autre consul qui quitte Jérusalem. Comme il est difficile de se montrer à des consuls, dans le costume insensé que nous avons adopté pour la route , et auquel je n'ai rien changé pour venir plus vite serrer la main de M. Botta , je rentre en hâte à
l'hôtel, afin de fouiller dans ma malle et d'en tirer de quoi prendre une tournure humaine , pour six heures de relevée.
Le temps a été magnifique toute la journée; mon fils, Édouard et moi sommes logés dans une chambre qui ouvre sur une terrasse , et du haut de cette terrasse nous pouvons étudier le panorama de Jérusalem. A notre droite est le dôme du Saint-Sépulcre. Devant nous la mosquée d'Omar, et au delà le mont des Oliviers, derrière lequel paraissent, à l'horizon, les montagnes qui dominent la mer Morte. A notre gauche , le terrain s'élève en pente jusqu'aux murailles de la ville, et ces murailles nous masquent absolument la vue de la campagne. Des coupoles et des murailles grises partout; quelques têtes de palmiers par-ci par-là ; des dômes et quelques rares minarets : voilà l'aspect général de Jérusalem.
Avant de me rendre au consulat, j'ai un petit compte à régler avecmons Constantin. A l'unanimité, nous l'avons condamné; et, comme chef de bande, je dois être naturellement l'exécuteur de la sentence. Je réunis donc tous mes compagnons de voyage , et je fais appeler notre ex-cuisinier. « Constantin , lui dis-je, allez me chercher votre contrat, j'ai à le vérifier. » Le dôme de la mosquée d'Omar lui serait tombé sur la tête, que le fripon n'eût certainement pas été plus désagréablement surpris. Un Grec n'abandonne pas aisément l'espérance de continuer l'exploitation de l'homme par l'homme , et Constantin , sans trop savoir ce qui va se passer, s'abonnerait assez volontiers à une forte semonce, à la condition de continuer son abonnement à nos trois louis par jour. Il met du temps à trouver le contrat qu'il a toujours sur lui , et qu'il a fait semblant d'aller chercher dans sa chambre, pour se préparer à toutes les émotions. Enfin , je tiens le papier et j'en lis le contenu. « Je ne vois pas, lui dis-je alors, qu'il ait été stipulé, dans votre service, que vous voleriez pour votre cuisine
les ustensiles et les provisions qui vous manqueraient. Vous avez volé au couvent de Sain t-Jean-d' Acre, vous avez volé au couvent de Nazareth, vous voleriez partout; vous êtes une infâme canaille , et je vous chasse ; voilà votre contrat. » Ce disant, je lui en jette les morceaux au nez. « Mais, avant de partir, vous allez remettre à André tout ce que vous avez volé; si, dans un quart d'heure, tout n'est pas restitué, comme vous avez obtenu par moi un passe-port qui vous place sous la juridiction française, je vous livre au consul de France, et vous vous en tirerez comme vous pourrez. Je vous conseille donc de vous exécuter de bonne grâce , car vous pourriez attraper de nous quelque taloche, pour stimuler votre bonne volonté, et nous ne voulons pas vous battre. Maintenant , sortez, misérable , et dépêchez-vous d'obéir à l'ordre que je viens de vous, donner : vous avez un quart d'heure! »
Je savais bien qu'il faudrait plus de temps à notre homme pour rendre gorge et pour se dessaisir de ce qu'en bon Grec qu'il était, il regardait comme sa propriété légitime, maintenant qu'il le tenait. Toujours est-il que tous les objets volés furent extirpés, non sans dolor, des bagages du maraud, après quoi il lui fut loisible d'aller chercher un gîte ailleurs.
Restait à nous décider sur le compte de son aller ego, le macédonien Nicolas. Celui-ci, qui était franchement ivrogne, mais honnête homme au fond, n'avait pas peu contribué à nous faire connaître les infamies de son maître; aussi fut-il chassé tout aussi bon train par Constantin , que Constantin l'avait été par nous. Constantin aurait bien voulu le battre un petit brin, mais Nicolas étant le plus fort, l'entreprise aurait pu avoir des suites fâcheuses pour la physionomie de Constantin qui, s'il n'a pas à se reprocher d'avoir ri une seule fois dans sa vie, peut à bon droit être classé parmi ces Grecs petits maîtres, toujours tirés à quatre épingles et serrés dans la ceinture de leur fusta-
nelle, comme une carotte de tabac. Notre ex-maître d'hôtel s'abstint donc prudemment. Nicolas vint alors pleurer auprès de nous et nous demander comment il ferait pour s'en aller. De Jérusalem en Macédoine, la route est variée, mais il y a loin , et quand on n'a pas une piastre dans sa poche, on court grand risque de rester en route. Nicolas nous fit donc pitié, et nous le retînmes à notre service.
Tout ceci réglé, nous nous rendîmes au consulat où nous fûmes ravis de nous asseoir à une véritable table , à un véritable dîner parisien. Cordialité, gaîté franche et intarissable, voilà un surcroît d'assaisonnement qui ne gâte jamais rien. Après le dîner, les pipes commencèrent , et pendant que nous savourions le parfum de Djebely, M. Barbier, aimable garçon attaché au consulat de France en qualité de drogman , chargé par intérim des fonctions de chancelier, se mit au piano, à un magnifique piano à queue, d'Érard, s'il vous plaît, et il commença à nous jouer de l'excellente musique, c'est-à-dire du Mozart, du Beethoven, du Haendel, du Bach. M'accrochant à mon tour au clavier, je lui rendis fort mal, mais enfin de façon à permettre qu'on le reconnût au juger et à travers broussailles, le merveilleux andante de la symphonie en la. « Est-ce que vous aimez la vieille musique et celle de ce genre? s'écria M. Botta. — Parbleu! je n'aime que celles-là. — Oh! Dieu soit loué! voici enfin quelqu'un avec qui causer, ajouta-t-il; vous êtes le premier que je vois à Jérusalem. — Mettez les trois premiers, lui répondis-je, puisque voilà Edouard qui ratTole du Conservatoire, comme j'en raffole moi-môme, et que j'ai avec moi Belly qui est farci des fugues les plus délicieuses. » Une rencontre de francs-maçons ne peut pas être aussi sympathique que la rencontre de cinq personnes qui ne croient pas qu'en musique, tous les fabricants de chefs-d'œuvre soient nos contemporains.
La soirée s'est prolongée jusqu'à dix heures et demie. Deux kaouas du consulat, armés de fanaux et de cannes exactement semblables à celles de nos tambours-majors, cannes qu'ils font d'ailleurs résonner le plus fortement possible sur le pavé, nous reconduisent à notre hôtel. Un passage voûté mène de la ruelle, où demeure le consul de France, à la grande rue de Jérusalem, c'est-à-dire à celle qui traverse la ville d'un bout à l'autre; sous la voûte nous apercevons, pour la première fois, un nègre accroupi sur un banc de pierre, avec un réchaud entre les jambes. Chaque soir, nous l'avons retrouvé à la même place; c'est le gardien du quartier, et le pauvre diable couche, à ce qu'il paraît, sur son banc , trois cent soixante-cinq fois par an, et trois cent soixante-six fois les années bissextiles. Que la garde nationale se plaigne maintenant, pour une misérable nuit passée sur un lit de camp!
Résumé de la journée : nous sommes à Jérusalem, et nous avons trouvé des visages amis de Français. Cette journée-là sera donc marquée au crayon rose.
Malgré les moustiques nous avons passé dans un vrai lit une nuit qui nous a ragaillardis. Nous sommes ravis d'être arrivés à temps pour la nuit de Noël, et nous nous apprêtons à gagner BeiULehm. Comme il est parfaitement entendu ici que tout voyageur est un pèlerin, et que tout pèlerin va visiter Jéricho, le Jourdain et la mer Morte, les Bédouins qui se chargent, moyennant finance, d'escorter les voyageurs, se tiennent à l'affût et leur offrent incontinent leurs services. C'est ainsi qu'à une heure nous arrive un grand personnage, à figure patibulaire, qui vient nous proposer sa protection pour la course en question. Comme nous avons l'intention de mieux faire que les
ET AUTOUR DE LA MER MORTE. «21 touristes habituels, je me tiens sur une entière réserve, d'autant plus que Mohammed, qui connaît tout cet honnête personnel, cligne de l'œil à mon adresse d'une façon toute particulière, en échangeant un salut avec le nouveau venu. Je ne prends donc aucune espèce d'engagement avec le scheikh, auquel j'annonce formellement que je ne ferai aucun traité de ce genre, sans l'intervention du consul de France.
A deux heures et demie tous nos chevaux sont réunis à la porte de l'hôtel, et nous nous mettons en route. Le temps continue à être beau , le soleil nous réchauffe de la façon la plus agréable, et nous franchissons les deux petites lieues qui nous séparent de Beit-Lehm en faisant de la fantasia, c'est-à-dire en galopant sans savoir pourquoi, comme le font des Parisiens à Montmorency.
En sortant de Jérusalem on descend d'abord dans la vallée de Hinnom, dont on traverse la naissance; on longe à gauche le Birket-es-Soulthan , magnifique citerne creusée dans le roc par les rois de Juda, et à droite, des rochers dans lesquels paraissent quelques excavations sépulcrales; un peu plus loin, en arrivant sur le plateau, on foule l'emplacement du hameau antique que Josèphe appelle Èps&vôwv oïxoç. Ce plateau, qui règne de Jérusalem jusqu'au monastère grec de Mar-Elias, est celui sur lequel Pompée avait assis son camp, lorsqu'il vint combattre Aristobule et rendre le pontificat à Hyrcan, fils d'Alexandre Jannœus. Un peu avant la porte du couvent est un puits qui se trouve au beau milieu du chemin : c'est le Biren-Nedjm (le puits de l'Étoile). C'est là, dit la tradition, que s'arrêta l'étoile miraculeuse qui parut dans la nuit de la Nativité.
Les bâtiments du couvent de Mar-Elias sont en fort piteux état, et ils ressemblent plus à une forteresse qu'à une maison religieuse. A partir de là , la route descend dans une vallée profonde, plantée de chétifs oliviers, et que traverse un chemin
taillé dans le roc. De l'autre coté, règne un nouveau plateau qui domine les contours même de la vallée. Sur la route, on rencontre à droite les restes d'un aqueduc antique, que l'on attribue avec raison, je crois, aux rois de «Juda. Vis-à-vis les ruines de cet aqueduc, qui n'est à vrai dire qu'un canal, recouvert de gros blocs de pierre reliés les uns aux autres, on voit un oualy musulman , en grande vénération parmi tous les habitants du pays, chrétiens, musulmans, et juifs: c'est le tombeau de Rachel.
Nous lisons dans la Genèse, que Rachel mourut sur la route de Beit-Lehm en enfantant Benjamin (Gen., xxv-19 et 20). « 19. Ainsi mourut Rachel; elle fut ensevelie sur le chemin d'Éphrath, qui est Beit-Lehm. —20. Jacob érigea une stèle sur sa sépulture , qui est encore jusqu'à ce jour la stèle de la sépulture de Rachel. » — Dans un pays comme celui où nous sommes, la tradition doit être respectée, et je ne doute pas que ce ne soit bien réellement en ce lieu, que la femme du patriarche a été enterrée.
Un peu plus loin , on laisse à gauche des citernes antiques, connues sous le nom de Puits de David. En ce point la route, pour contourner la vallée que domine Beit-Lehm, fait un coude qui amène aux premières maisons du bourg sacré. De là l'aspect de Beit-Lehm est réellement charmant; c'est un gros village dont les maisons se groupent de la façon la plus pittoresque, et à l'extrémité orientale duquel se montre la masse imposante de l'église et du couvent. Devant Beit-Lehm s'ouvre une large vallée bien cultivée, et dont les champs en terrasse sont plantés d'oliviers et de figuiers.
Rien de plus étrange que Beit-Lehm à l'heure où nous y arrivons: les chrétiens de toutes les contrées de l'Orient y affluent ; Arabes, Grecs, Arméniens, Coptes, Abyssins, fourmillent dans toutes les rues; tous sont en habits de fête ; et en attendant
l'office de la nuit, chaque groupe de pèlerins égorge le mouton qui doit faire le fond de son repas ; nos chevaux marchent littéralement dans le sang répandu par tous ces bouchers improvisés. Le terre-plein vide qui précède la porte du monastère, est couvert de pèlerins auxquels les Beit-Lehmites vendent des chapelets, des croix et des petits tableaux, en bois d'olivier, ou en nacre.
Nous mettons pied à terre à la porte du couvent, en face du cimetière où sont enterrés les Pères franciscains qui meurent à Beit-Lehm. Une petite porte de quatre pieds et demi de haut, est celle par laquelle pénètrent dans le monastère les pèlerins qui viennent y demander l'hospitalité. Cette porte se referme derrière eux , et ils se trouvent alors dans de larges corridors, où circulent sans interruption des masses d'Arabes chrétiens. Nous sommes comme toujours parfaitement accueillis; des chambres nous sont assignées, et nous voilà. de la maison pour vingt-quatre heures.
Gomme nous sommes arrivés de très-bonne heure, nous profitons du jour qui nous reste , pour courir un peu les campagnes d'alentour. L'office se célèbre en ce moment, et il n'y a pas moyen de visiter les sanctuaires ; ce sera donc pour le retour. En sortant du couvent, nous traversons Beit-Lehm, en passant devant une fontaine où sont rassemblées les plus charmantes femmes que l'on puisse imaginer, et nous faisons une récolte entomologique des plus abondantes. Quand, à la fin du jour, nous regagnons le couvent, d'autres femmes ont succédé aux premières à la fontaine, et toutes sont aussi jolies et aussi élégamment vêtues. Les femmes de Beit-Lehm sont réputées dans toute la Syrie pour leur éclatante beauté et pour la noblesse de leur tournure ; je puis affirmer que leur réputation est parfaitement méritée.
Nous avons retrouvé au couvent un de nos collègues de
m VOYAGE EN SYRIE
traversée, M. le comte Fadini, jeune Milanais de très-bonne compagnie, M. Pizzamano, et les deux attachés du consulat de France, plus deux autres Français avec lesquels nous sommes venus aussi, de Constantinople à Beyrout. Nous sommes donc très-nombreux , et la soirée se passera fort agréablement sans aucun doute.
En attendant le dîner que nous donne la maison, nous visitons les lieux saints. Un Père , Belge d'origine et plein de prévenance, nous guide. L'église latine et l'église grecque, qui n'est que l'église bâtie par l'impératrice Hélène, sont bien différentes l'une de l'autre. La première est petite et simple, la seconde surchargée de mosaïques, de peintures et d'oripeaux. Y a-t-il de ma part rivalité de secte? je n'en sais rien , mais je préfère l'humilité de notre petite église latine, à la splendeur du sanctuaire grec.
Nous descendons ensuite dans les caveaux. Voici la chambre de saint Jérôme, celle de sainte Paule, puis la chambre où se tenait saint Joseph, pendant le divin enfantement, puis enfin la chambre de la crèche où naquit le sauveur du monde. Là, comme au Saint-Sépulcre, les Grecs, beaucoup plus riches que les Latins, ont fini par être les possesseurs des principaux sanctuaires. On nous montre les encastrements taillés dans le pavé, qui contenaient une étoile d'argent massif, incrustée là, en mémoire de l'étoile miraculeuse qui guida les Mages et les bergers devant le berceau du Christ. Les Grecs, nous dit-on, l'ont enlevée. Le fait est-il réel? je n'en puis rien dire, mais j'en doute : ce qui est sûr, c'est que le pavé est aujourd'hui veuf de tout métal précieux.
Après cette intéressante visite, nous remontons au couvent, et nous sommes aussitôt conduits au réfectoire. Le dîner que l'on nous sert est maigre, sans mauvais calembour : potage au poivre, poisson avec sauce au poivre, poisson sans sauce, mais
ET AUTOUR DB LA MER MORTE. 4Î5 toujours au poivre, et enfin des figues sèches et du café ; voilà l'ordinaire de la maison. Nous nous abonnerions bien à en trouver toujours autant, et offert de si bon cœur, sur toute notre route. Après le dîner nous nous réunissons dans ma chambre, pour fumerie tchibouk et prendre le café. Comme il fallait se relever à onze heures et demie pour assister à l'office de nuit, nous nous sommes couchés de très-bonne heure.
Je me dispense de décrire cette touchante cérémonie, déjà tant de fois racontée par les pèlerins qui, comme nous, se sont trouvés à Beit-Lehm , dans cette nuit solennelle. A quatre heures du matin nous étions rentrés dans nos chambres.