‹ Voyage autour de la Mer morteChapitre 3 sur 32 · Voyez planche II · texte numérisé non relu

Voyez planche II

nus, a fait élever à ses frais une statue de marbre à sa femme, la plus pieuse et la plus chaste des femmes, pour servir, à ce qu'il dit, d'exemple. Exemple de quoi et pour qui? Pour les femmes ou pour les maris de son temps? Notre homme oublie de le préciser; si c'est aux femmes qu'il s'adresse, Artorianus est un impertinent; si c'est aux maris, Artorianus est un fat. Quelle malencontreuse idée a eue ce bon époux de dire dans sa phrase commémorative qu'il ne faisait sa dépense de statue que pour servir d'exemple. Ne pouvait-il regretter sincèrement une bonne et tendre femme sans se donner un ridicule? Mais de quoi vais-je me mêler? Il pleut toujours.

Le temps ne s'arrange pas; la pluie continue, et pourtant il faut songer à partir si nous voulons être le 24 à Beit-Lehm. Journée maussade et longue; l'impatience nous prend déjà comme si nous étions en prison depuis six mois. Vers trois heures, l'averse se modère, et plutôt que de rester enfermés dans notre triste gîte, nous courons du côté du Ras-Beyrouth, non sans faire des stations forcées dans quelques cafés arabes, pour laisser au soleil le temps de se montrer, s'il en a la moindre envie. L'envie ne lui en vient pas, et nous continuons notre promenade en faisant contre fortune bon cœur; nous explorons des rochers qui avoisinent les sables, et nous y trouvons encore des traces évidentes de constructions antiques, des citernes, ou mieux des puits peu profonds, mais parfaitement tracés. La nuit nous surprend ramassant des insectes et des coquilles, et nous rentrons en hâte. Les nuages commencent à se diviser. Espérons que c'est un bon pronostic.

Décidément nous ne pouvons rester plus longtemps à Beyrout; quoi qu'il advienne, il faut nous mettre en route. Hier, deux jeunes voyageurs français arrivés avec nous par C4mfrt'a, nous ont donné le bon exemple. Ils sont partis pour Jérusalem et ont dû aller coucher à Sayda. Demain nous prendrons le même chemin ; et il faudra bien que le beau temps revienne. 11 fait un vent violent, mais il vient du large; s'il tourne au nord, nous sommes assurés de quelques belles journées. La mer mugit de telle façon qu'on l'entend briser de notre chambre, comme si nous étions sur la plage. Nous faisons nos paquets; nous nous débarrassons de tout ce qui nous serait superflu, et nous réduisons notre bagage au strict nécessaire. Un loueur de chevaux et de mules nous est amené. Nous traitons avec lui pour le nombre de bêtes de selle et de charge dont nous avons besoin, à raison de douze piastres par tête pour les jours de marche , et de six piastres seulement poulies jours de repos. Nous avons des selles à nous, fort heureusement, car la selle arabe nous aurait bientôt rompus. Je recommande bien expressément à quiconque voudra voyager en Syrie, de se munir de ce meuble essentiel.

Notre personnel est complet ; à Athènes, nous avons eu la malencontreuse idée de prendre pour cuisinier un misérable coquin, nommé Constantin, qui nous a servis comme tel pendant notre tournée de Grèce , et qui est le type parfait du fripon grec, le plus parfait de tous les fripons. Voleur, bas et rampant, voilà notre homme. A Athènes encore, nous avons pris à notre service, par commisération plutôt que par besoin, un grand Levantin, d'origine française, nommé André Reboul. Il nous suit en qualité et avec le titre de drogman ; mais il ne

sait que le grec, le turc, le russe et le français, c'estr-a-dire que les idiomes inutiles dans le pays que nous allons parcourir. André s'est fait habiller à la turque, et il a imaginé d'adopter un costume tout rouge, ce qui lui donne la plus affreuse tournure. Il prend les airs d'importance d'un intendant de bonne maison; et, sous le fallacieux prétexte de surveiller les marchés de Constantin, il taille en plein drap et fait des achats pour notre compte, sans jamais nous consulter. C'est, au demeurant, un très-bon homme; criant beaucoup, faisant sa besogne comme il peut, et ne trouvant jamais bien que ce qu'il fait. Pour terminer l'énumération de notre personnel, Édouard et Loysel ont amené chacun un serviteur fidèle et dévoué, et ces deux braves garçons deviennent bien vite pour nous de vrais amis, plutôt que des compagnons de voyage; tous deux se sont pris d'amour pour l'histoire naturelle , et il est rare qu'un objet précieux ou nouveau ne soit pas découvert par Philippe ou par Louis. Maître Constantin, sûr de nous voler assez d'argent, grâce à la teneur de notre contrat, pour être en mesure d'entretenir un domestique pour lui, c'estr-à-dire un homme qu'il traitera fort mal, et auquel il commandera fort bien de faire presque toute la besogne dont il s'est chargé, Constantin, dis-je, a pris avec lui un Grec de Macédoine, nommé Nicolas, brave homme au fond, ne manquant pas de courage, mais un peu trop enclin à l'ivrognerie. Ce malheureux est revêtu de la fustanelle de ses compatriotes, fustanelle à peu près blanche aujourd'hui, et que nous verrons passer sans doute par toutes les couleurs de l'arc-en-ciel, mais surtout par les plus sombres.

Tout est prêt, nous avons touché l'argent dont nous supposons que nous aurons besoin; nous avons nos teskreh ou passe-ports turcs en poche. A demain matin de bonne heure le départ. Nous employons le reste de la journée à faire quelques

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visites d'adieux. Le beau temps est revenu, e( la Providence

semble s'intéresser à notre entreprise.

Qui n'a pas eu à commencer un voyage avec l'aide de moukres ou muletiers syriens, ne sait pas jusqu'où l'on peut se mettre en colère contre des hommes sans les rouer de coups. A sept heures du matin nous sommes prêts; le ciel est d'une pureté merveilleuse. Partons donc! Un instant; les mules ne sont pas encore chargées; les chevaux ne sont pas encore sellés; patience! Une heure se passe, même ritournelle; à neuf heures la faim nous prend, et pour faire diversion à notre mauvaise humeur, nous nous décidons à déjeuner à Beyrout, comptant monter à cheval immédiatement après, et regagner le temps perdu, par suite de la suppression naturelle d'une halte pour déjeuner. Nous venons de boire le coup de l'étrier, tout doit être prêt; nous descendons! Les malheureux! ils font la conversation, ou plutôt ils crient comme des sourds, mais pas une bête n'est chargée; chacun semble compter sur son voisin. Comme nous pourrions aller longtemps comme cela sans faire beaucoup de chemin, la colère nous arrive; on profite de l'occasion pour nous demander des bakchich, nous donnons des injures et des coups de courbache. Peu à peu cependant, en ne les perdant pas de vue, les moukres finissent par mettre tous nos paquets sur le dos de leurs bêtes. C'est bien heureux! Partons. Une minute encore; Constantin a acheté de si bonnes choses pour notre table, qu'il lui faut deux . mules de plus, mules qu'il prétend nous faire payer. Cette fois In plaisanterie est un peu trop forte pour être admise sans contestation. Nous plantons là notre forban , en l'engageant à se tirer d'affaire comme il pourra, et nous nous mettons enfin

ea marche. 11 est onze heures et demie. Il a donc fallu cinq heures à peu près pour charger et harnacher une vingtaine de bêtes. Voilà qui promet! Si tous les jours nous avons la répétition de cette comédie, nous arriverons à Jérusalem dans un mois.

Dès que nous sommes en chemin, notre mauvaise humeur se dissipe peu à peu. Nous sortons de la ville par la porte qui conduit aux «routes de Damas et de Sayda, et nous nous acheminons vers Test d'abord, pour tourner ensuite directement au sud. Avant de prendre cette direction, nous traversons un bois de pins planté jadis pour entraver la marche envahissante des sables, par l'émir Fakhr-ed-dyn» à ce que disent les Beyroutins. L'idée était excellente ; mais comme le bois de construction est rare dans ce pays, et qu'il est commode d'en trouver à la porte de la ville, presque tous les beaux arbres ont été successivement coupés par les Turcs, et ce n'est que depuis un trèspetit nombre d'années que de nouvelles plantations ont été entreprises.

Une fois dans la plaine de sable, toute végétation cesse. Quelquefois cependant de jolies petites coloquintes vertes et jaunes paraissent sur le sol , et la tige qui les porte rampe cachée dans le sable. Par-ci par-là nous trouvons encore de petites taches de verdure formées par une jolie plante crucifère à large fleur d'un blanc rosé. Nos chevaux tirent la jambe, ils doivent souffrir beaucoup, et nous les plaignons en toute sincérité, quand, une heure après notre départ, et lorsque nous venons de traverser une petite rivière nommée le Nahrel-Rhadir, au bord de laquelle est assis un mauvais khan arabe, le cheval de mon fils nous montre qu'il n'est pas trop fatigué ; sa selle mal sanglée tourne, la bête se débarrasse lestement de son cavalier, brise à bonds et à pétarades sangle et croupière , laisse là tout ce qui la gène, fait joyeusement deux ou trois culbutes dans le sable, et part à fond de train

du côté de Beyrout. Nouveau guignon que nous maudiriçns de bon cœur, si la halte forcée qu'il nous faut faire au KJianel-Rhadir, ne nous procurait une ample moisson d'objets d'histoire naturelle. Saïd, l'un de nos moukres, s'est mis au galop à la poursuite de notre fugitif. Nous espérons d'ailleurs que celui-ci sera arrêté en chemin par les conducteurs de nos bagages, si toutefois mons Constantin a fini ses préparatifs. Une heure après, Saïd revient au khan, ramenant le cheval échappé, et après quelques minutes nous repartons.

A trois heures nous arrivons au Rhan-el-Khaldah, khan misérable placé sur la plage et en face d'une rampe assez douce de rochers, au milieu desquels paraissent quelques sarcophages antiques. Il nous reste deux heures de jour tout au plus; impossible d'arriver à Sayda; il vaat donc mieux nous arrêter ici et explorer la nécropole que nous avons sous les yeux.

Au moment où nous arrivons, nous apercevons, à quelques centaines de pas, une troupe de cavaliers arabes d'assez bonne apparence, qui chasse au faucon. Mais pendant que nous délibérons sur l'opportunité de prendre El-khaldah pour notre premier gîte, la chasse s'éloigne. Aussitôt que nous avons mis pied à terre, nous courons aux sarcophages que nous avons aperçus. Nous les croyions en petit nombre, et tout le flanc de la montagne en est couvert Tous ont été brisés violemment et profanés. Il n'y en a pas un seul qui soit resté intact. Partout où le rocher offrait une saillie, il a été taillé pour être transformé en tombeau. Quelquefois nous en trouvons de longues files dont les couvercles ont été mis en pièces ou gisent renversés sur le sol.

Derrière le khan il y a des monoeaux de ruines qui dénotent l'emplacement d'une antique cité que l'on serait tenté de juger peu importante, si la multitude de sarcophages qui se

trouvent réunis là, ne démontrait que le contraire est vrai. Nous sommes beaucoup trop éloignés de Beyrout pour qu'El- Khaldah ne soit que la nécropole de cette ville; il faut donc admettre qu'El-Khaldah se trouve sur remplacement d'une bourgade phénicienne.

Pendant que tous nos 'amis cherchent des plantes, des insectes ou du gibier , Édouard et moi nous parcourons la nécropole; nous y découvrons une inscription grecque funéraire tellement rongée par le temps qu'elle est devenue illisible; le nom seul de la défunte, qui s'appelait Juliana, est encore déchiffrable. En remontant au sud , nous traversons un lit de torrent, sur un pont formé d'une seule roche jetée en travers d'un bord à l'autre. Une fois ce ravin franchi , les files de sarcophages recommencent aussi nombreuses que sur l'autre rive ; l'un d'eux nous paraît très -remarquable. Sur l'une des faces de la cuve dont tout le chevet a été brisé, nous trouvons un bas-relief d'assez bon style représentant un Génie ailé, a droite et à gauche duquel sont deux bustes de face. Le tout est malheureusement fort mutilé, mais rien n'est plus imposant que l'aspect de cette tombe dont le couvercle est entier, et recouvre encore ce qui reste de la cave, bien qu'il ait été violemment dérangé de sa position primitive ».

La nuit vient nous surprendre au milieu de nos recherches, qu'il faut abandonner à notre très-grand regret. Nous regagnons le khan. Nos bagages sont arrivés ; Constantin s'est mis à l'œuvre, et André a dressé nos couchettes de voyage dans deux affreux réduits d'une saleté révoltante et remplis de vermine. Il faut bien s'en contenter, et nous prenons gaiement notre parti.

i, Voyez planche III.

Devant la porte de notre chambre à coucher est appuyé un petit hangar ouvert de trois côtés au vent. C'est là notre salle à manger et notre chambre de travail. Malgré la bise qui fouette la flamme de nos bougies, nous nous obstinons à prendre des notes , et à passer nos croquis à l'encre ; aussi la besogne avance-t-elle lentement , et quand le dîner nous est servi , notre travail de la journée n'est pas encore fini. Pendant que nous sommes à table, nous voyons arriver une longue caravane de pèlerins grecs se rendant à Jérusalem. Hommes, femmes, enfants et bêtes bivouaquent pêle-mêle à la belle étoile près de nous, et rien n'est pittoresque comme l'aspect de ce campement sur les feux duquel se dessinent les silhouettes les plus fantastiques.

La carte de Danville porte au point où nous sommes arrêtés une localité antique nommée Heldua. On trouve en effet dans l'itinéraire de Jérusalem, la mention d'une station nommée Heldua, placée à douze milles romains de Beryte et à huit milles seulement de Porphyrion. Le révérend Robinson suppose que ces deux chiffres ont été intervertis, et il a très-probablement raison. Nul doute que le nom moderne d'El-Khaldah ne soit identifiable avec celui de Heldua.

Après le repas plus que médiocre que nous a donné Constantin, et qui nous coûte soixante francs, bien qu'il ne lui en ait certainement pas coûté cinq à lui-même, nous terminons le plus promptement que nous pouvons la rédaction de notre journal, et chacun gagne son lit. C'est décidément une habitation désagréable que le Khan-el-Khaldah. Mais nous sommes entrés en campagne, et maintenant, quoi qu'il arrive, il faudra prendre le temps et les gîtes comme ils seront.

Quand le jour va poindre, une partie de notre petite troupe est debout. 11 y a bien quelques dormeurs un peu obstinés; mais apparemment ils ont plus besoin de sommeil, parce qu'ils sont plus jeunes , et quand il n'y a pas nécessité absolue de les réveiller, autant leur laisser quelques instants de plus de repos. L'abbé nous rend des points à tous; quand il juge à propos de dormir, personne ne le fait aussi bien que lui; mais aussi, quand il s'imagine que le jour va reparaître, que ce soit ou non une erreur, il n'y a pas de réclamation, pas môme d'invective qui l'arrête. Je le trouve donc sur la plage , avant l'aube, cherchant des coquilles et des plantes marines.

Déjà la caravane de pèlerins se remet en route, et nous n'avons pas encore vu un seul de nos moukres sur pied ; mais la nécropole au milieu de laquelle nous sommes, est assez intéressante pour que je ne sois pas très-pressé de la quitter. D'ailleurs, nous voulons emporter un estampage du bas-relief dont j'ai parlé plus haut, et nous nous mettons à l'œuvre. Malheureusement il faut accumuler une telle épaisseur de papier mouillé pour prendre tous les contours des reliefs, que jamais nous ne parviendrons à détacher notre estampage suffisamment solide. Nous nous ingénions alors à ramasser des broussailles sèches et nous faisons bon feu, mais sans grand succès. Pour en finir tout de suite avec ce malheureux estampage qui nous avait coûté tant de peine, je dirai qu'il n'a pu nous servir à rien, et que la première fois que nous l'avons examiné, nous n'avons plus trouvé qu'une galette en pâte de papier, sans la moindre trace d'un relief quelconque.

Ce matin, nous avons réussi à gagner deux heures suite temps employé hier aux préparatifs du départ ; à neuf

heures, tout est prêt; nous prenons une tasse de café, nous

fumons un tchibouk et nous nous mettons en marche, par un

temps magnifique qui nous rappelle le mois de juillet de notre

pays.

La route sur laquelle nous cheminons suit presque constamment la plage, et autant que nous le pouvons, nous faisons marcher nos chevaux dans Peau, afin que le sable mouillé les porte mieux. Après avoir passé devant le village de Deïr-en-Naïmeh, et avoir laissé à notre gauche sur les hauteurs Deïr-el-Qamr, ancienne résidence de Fémyr Bechir, nous voyons le hameau nommé Mehallakat-ed-Damour, et nous arrivons au bord du Nahr-ed-Damour, le Tamyras des anciens. C'est une rivière assez large, assez rapide, et dont le passage est parfois impossible, à cause des crues subites qui surviennent lors de la saison des pluies. Un pont la traversait jadis, mais il n'en reste que des débris que Ton aperçoit à quelque cent mètres du gué. Là nous trouvons des fellah qui ne font pas d'autre métier que de conduire par la bride les chevaux des voyageurs, en se mettant dans l'eau jusqu'aux aisselles; on leur paie une piastre pour ce service, et certes, les pauvres gens gagnent bien leur salaire. Nous étions un peu préoccupés des difficultés du passage, à cause des pluies qui nous avaient retenus plusieurs jours à Beyrout. Mais si le Damour se gonfle et devient rapidement dangereux, il décroît tout aussi rapidement, et au moment où nous le franchissons, le gué est tout à fait praticable; nos chevaux ont de l'eau jusqu'à mi-ventre, et tous atteignent sains et saufs la rive opposée. Les bords de la rivière sont trèsriants, la verdure y est déjà très-riche, et nous quittons presqu'à regret les jolies prairies qu'arrose le Damour ; obliquant un peu à l'est, nous nous éloignons de la côte pour éviter le passage du Ras-ed-Damour, qui allongerait notre route ; nous traversons des campagnes admirablement cultivées, propriétés

de Bechir, et nous atteignons un khan situé sur la plage; c'est le Khan-en-Naby-Younès.

Suivant la tradition, c'est ici qu'un monstre marin a déposé sur le rivage, le prophète Jonas, puni par une étrange réclusion de trois jours, de son peu d'empressement à exécuter les ordres de /éhovah. Un oualy ou petite chapelle musulmane, nommée Naby-Younès, est placée au côté gauche du khan j derrière lui se trouvent quelques habitations de fellah ; cellea-ci ont meilleure apparence que les maisons des villages arabes ordinaires, et sur le chemin, dans le hameau, nous remarquons quelques beaux tronçons de colonne, indices certains de la préexistence d'une ville en ce point. À droite du khan est un ravissant bouquet de kharoubiers séculaires : devant, la plage la plus douce, et la mer de Phénicie. Le temps est délicieux , le site est animé par le passage incessant des moukres qui se dirigent Vers Beyrout ou vers Saint-Jean-d'Acre. Ciel d'un azur ardent et profond, mer qui caresse la plage plutôt qu'olle ne la frappe, palmiers, Arabes, chameaux, sable doré, tout cela jeté par la main de Dieu dans le cadre le plus ravissant, voilà Naby-Younès. On comprendra que nous ne sommes pas pressés de nous en éloigner; nous n'y devions rester qu'une demi-heure! mais le moyen de s'arracher à un spectacle pareil ! Nos deux artistes s'extasient et se promettent bien de revenir travailler en cet endroit charmant. Ils se sont tenu parole.

Quelle est la ville antique que ses fondateurs ont eu l'heureuse idée d'asseoir ici? On a pensé que c'était Porphyrion, déjà mentionné par Scylax et devenu plus tard uh évéché suffragant de Ty r. Nous avons extrait de l'itinéraire de Jérusalem un passage qui place Heldua entre Beryte et Porphyrion, à douze milles romains de la première des deux villes et à huit seulement de la seconde. D'accord avec le savant Robinson, nous

avons reconnu Heldua dans El-Khaldah. Si cette attribution est juste, les chiffres doivent avoir été intervertis par un copiste maladroit, et Naby-Younès correspond au site de Porphyrion puisqu'il y a en effet vingt milles romains de Beyrout à Naby- Younès. La présence des beaux débris antiques que nous y avons retrouvés, milite en faveur de la réalité de cette identification que Pockoke a le premier proposée *. Reland semble donc s'être trompé en cherchant Porphyrion au pied du Carmel et de l'autre côté du golfe d'Acco. Je n'ajouterai plus qu'un mot, c'est que le nom de Porphyrion fut donné à la ville phénicienne à cause de la pêche de la pourpre (nopçupiov) qui se faisait probablement avec abondance sur la côte avoisinant cette ville. Du reste, je reviendrai plus loin sur la géographie de la côie ■phénicienne.

Nous avons quitté le Khan-en-Naby-Younès à trois heures seulement, et nous avons suivi de nouveau la plage, le plus souvent possible. Derrière nous et à peu près à la hauteur du khan, nous laissons le village d'El-Djyâh, bâti sur le penchant d'une colline. La chaleur est très-forte, et parfois nous nous arrêtons pour boire quelques gorgées d'eau, lorsque notre bonne étoile place une source à notre portée, comme au Khan-ayn-es-Sekkeh, qui se trouve placé sur la route, entre les deux villages d'Er- Ramlièh et de Djoun que nous apercevons successivement à notre gauche et à mi-côte. Nous traversons, vis-à-vis le premier de ces deux villages, un ravin dans lequel se perd une rivière très-chétive et qui se nomme le Nahr-er-Ramly. Un peu plus loin c'est le Nahr-el-Àoualy que nous traversons à gué et qui n'a qu'une très-faible profondeur.

Le jour commence à tomber lorsque nous apercevons enfin Sayda qui s'avance dans la mer. Dans notre marche de la

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