I. Bell. Jud., vu
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sit, iour s'y loger, l'emplacement le meilleur à proximité de la foteresse, en un point où le rocher touchait à la montagne voisie. Là, du reste, il lui était fort difficile de se fournir des choss nécessaires : car ce n'étaient pas seulement des vivres qu'il'allait apporter de très-loin et avec d'énormes difficultés pour es Juifs qui étaient chargés de l'approvisionnement du camp mais il fallait y transporter jusqu'à l'eau, parce qu'aucune ource n'existe en cet endroit. Après avoir pris ces première dispositions, Sylva commença le siège avec beaucoup d'hab été et de fatigue, à cause de la position de la forteresse dont vuci la description :
« C'?st un rocher très-élevé, dont le circuit est considérable. Jl est titouré de tous les côtés par des vallées tellement profondes, que d'en haut on n'en peut voir le fond. Ce rocher est à pic et haccessible, si ce n'est en deux points où il présente une rampe lifficile. Il y a un chemin qui vient du lac Asphaltite vers l'orient et un autre qui part de l'occident, et par lequel on arrive pliB aisément. Le premier se nomme la Couleuvre, à cause de son jeu de largeur et de ses nombreuses flexuosités qui lui donnentquelque ressemblance avec un serpent. Ce n'est du reste qu'une aifractuosité ouverte dans le flanc des rochers qui dominent le précipice, revenant souvent sur elle-même, et s'élevant de nouveau peu à peu, de manière à ne rejoindre qu'à peine un point plus avancé. 11 faut qu'on chemine un pied derrière l'autre , quand on gravit ce chemin ; un faux pas serait la mort ; car les rodiers à pic plongent de chaque côté , de façon à remplir de terreur les plus audacieux. Quand on a monté ainsi l'espace de trente stades, ce qui reste à franchir est à pic, mais le rocher ne se termine pas en pointe aiguë, et le sommet présente une esplanade. C'est là que, le premier, le grand prêtre Jonathas bâtit une forteresse qu'il appela Masada. Plus tard, le roi Hérode y établit avec grand soin de nombreuses
constructions. 11 fit enceindre le sommet d'une muraille, ayit sept stades de développement, construite en pierres blanch, haute de douze coudées et épaisse de huit. Cette muraille étt flanquée de trente-sept tours, hautes de cinquante coudées. G tours ouvraient dans des bâtiments construits à l'intérieur, ; appliqués contre toute la muraille d'enceinte, parce que • sommet, qui offrait un sol productif et plus facilement laboi rable que tout autre, fut réservé par le roi à la culture, afi que si les vivres ne pouvaient plus être apportés de l'extérieui ceux qui se seraient réfugiés dans la forteresse, n'eussent pa à souffrir de la famine.
« Hérode y construisit aussi, vers la montée du côté occiden tal, un palais placé en dedans des murailles et tourné vers l< septentrion. Les murs de ce palais étaient d'une grande élévation et très-solides; ils étaient garnis aux angles, de quatre tours de soixante coudées de hauteur. Là se trouvaient réunis des appartements variés et somptueux, des portiques et des salles de bains, soutenus partout par des colonnes monolithes. Le sol et les parois des appartements étaient ornés de mosaïques. Dans chaque habitation, sur le plateau, autour du palais et devant la muraille, de grandes citernes furent creusées dans le rocher, pour conserver l'eau, de manière à en fournir en aussi grande quantité que s'il y eût eu là des sources d'eau vive. Un chemin encaissé menait du palais au point le plus élevé de la forteresse, sans qu'il fût possible de voir ce chemin du dehors; du reste, les routes visibles elles-mêmes n'étaient pas faciles à suivre pour les ennemis. Le chemin de l'orient, ainsi que nous l'avons déjà dit, est par sa nature inaccessible, et une tour placée dans un passage très-étroit ferme celui de l'occident. Cette tour est distante de la citadelle d'au moins mille coudées, impossible à franchir, difficile à forcer. Au delà, ceux même qui s'avançaient sans crainte, ne pouvaient pas
marcher sans difficultés. Ainsi donc la nature, secondée par l'industrie des hommes, défendait la forteresse contre toute attaque. f
« Quant aux ressources intérieures, leur abondance et leur durée étaient plus admirables encore : il y avait, en effet, du blé caché en quantité suffisante pour un temps très-long; de même beaucoup de vin et d'huile , des graines légumineuses de toute espèce, et des dattes accumulées dans les magasins. Éléazar et ses brigands, lorsqu'ils s'emparèrent par ruse de la forteresse, y trouvèrent toutes ces provisions en aussi bon état que si le tout y eût été récemment déposé , bien qu'il se fût écoulé près d'un siècle, depuis l'époque où elles avaient été emmagasinées pour résister à l'invasion romaine. Les Romains eux-mêmes, lorsqu'ils se furent rendus maîtres de la place, y trouvèrent les restes de ces provisions qui semblaient toutes fraîches. Il est vraisemblable qu'il faut attribuer à l'atmosphère du lieu cette étonnante conservation des vivres, et que la hauteur de la citadelle y garantit l'air contre toute influence délétère de la plaine. La citadelle renfermait, en outre, des armes en quantité suffisante pour équiper dix mille hommes, du fer brut, de l'airain et du plomb.
« Il était facile de juger que de pareilles précautions n'avaient point été prises sans motifs très-sérieux. Aussi dit-on qu'Hérode s'était fait construire ce château , pour lui servir de refuge contre le double danger qu'il redoutait : d'abord, il craignait que le peuple Juif ne le fît descendre du trône, pour y replacer la postérité de ses rois précédents; d'un autre côté, il se préoccupait bien plus fortement encore des intrigues de la reine d'Égypte Cléopâtre. Celle-ci, en effet, ne prenait pas la peine de cacher ses desseins, et elle pressait ouvertement Antoine de faire mettre à mort Hérode, afin de lui donner à elle-même le royaume de Judée.
ET AUTOUR DE LA MER MORTE. «07 « Longtemps après qu'Hérode, par suite des appréhensions que je viens de rapporter, eut construit Masada , il arriva que la prise de la forteresse fut le dernier acte à accomplir pour les Romains, dans leur guerre contre les Juifs.
« Quand Sylva eut enfermé dans une muraille tout le terrain environnant la place, ainsi que nous venons de le dire, et lorsqu'il eut mis tous ses soins et toute sa vigilance à empêcher que personne ne pût s'échapper, il commença le siège au seul point sur lequel une attaque pouvait être dirigée. Après la tour qui fermait le chemin de l'occident vers le palais et le sommet le plus élevé, il y avait une éminence de rocher, d'une grande étendue, mais inférieure à Masada d'environ trois cents coudées : on l'appelait Leukè. Aussitôt que Sylva l'eut gravie et occupée, il y fit accumuler de la terre par ses soldats. Grâce à un travail opiniâtre , une jetée fut construite d'environ deux cents coudées de hauteur; le terrain cependant n'en parut pas assez solide , ni l'élévation assez grande pour que les machines de guerre y pussent être établies. On construisit donc au-dessus de la jetée, une plate-forme composée de rochers énormes, haute et large de cinquante coudées; on y plaça des machines semblables à celles que Vespasien d'abord et Titus ensuite avaient employées pour prendre les villes; enfin on bâtit une tour de soixante coudées de hauteur, entièrement revêtue de fer, et du haut de laquelle les Romains, avec force balistes et scorpions, écartaient les défenseurs de la muraille et ne leur permettaient même pas de montrer la tête* « Ayant en même temps fait fabriquer un immense bélier, Sylva fit battre le mur sans relâche ♦ et il parvint à en renverser une partie. Pendant ce temps -là les brigands occupaient et élevaient en toute hâte un retranchement intérieur qui ne pût, comme le mur d'enceinte, souffrir de l'action des machines. Afin que ce second mur fût mou et pût amortir les
coups les plus violents, il fut construit de la manière suivante : des poutres étaient placées en long et bout à bout; deux rangées parallèles de poutres, disposées ainsi, étaient distantes Tune de l'autre d'une quantité égale à l'épaisseur de la muraille; l'intervalle des deux rangs de poutres était rempli de terre, et pour que cette terre, en s'accumulant, n'exerçât pas une poussée capable de la faire couler, d'autres poutres placées transversalement reliaient les poutres établies en long ; cette construction ressemblait donc en quelque sorte à celle d'un édifice; de plus, les coups des machines appliqués à une paroi qui cédait, étaient ainsi amortis, et les chocs entassant les matériaux, n'en rendaient que plus solide l'ouvrage tout entier. Quand Sylva s'en fut aperçu, il pensa qu'il viendrait plus facilement à bout de ce retranchement par l'incendie, et en conséquence il ordonna aux soldats d'y jeter force brandons ardents. Le mur, presque entièrement construit en bois, prit feu sur-le-champ, et s' embrasant jusqu'au bout, il projeta une flamme immense. Aux premiers moments de l'incendie, le vent, qui soufflait du nord, rendit la position des assiégeants horrible; car rabattant la flamme, il la rejetait sur eux, de façon à les désespérer et à leur faire craindre que leurs propres machines ne fussent brûlées. Mais tout à coup le vent tournant au sud, comme par un décret de Dieu, reporta avec violence la flamme sur la muraille et la mit en feu , depuis la base jusqu'au sommet. Les Romains, ainsi favorisés par la Providence , rentrèrent dans leurs quartiers , avec le dessein bien arrêté de monter à l'assaut le lendemain ; pendant la nuit ils redoublèrent de vigilance, afin que pas un des assiégés ne pût s'échapper.
« Du reste Éléazar ne songeait pas à la fuite pour lui-même, et il était décidé à ne permettre à personne de la tenter. Voyant le dernier rempart détruit par le feu, ne trouvant plus aucun
ET AUTOUR DE LA MER MORTE. 209 moyen de salut , même dans le courage du désespoir, réfléchissant d'ailleurs aux affreux traitements réservés par les Romains vainqueurs aux femmes et aux enfants, il se résolut à mourir avec tous les siens, persuadé que c'était le meilleur parti qu'ils pussent prendre. Il réunit les plus braves de ses compagnons et les excita par ses paroles à accomplir cette effroyable résolution ; il leur fit voir les conséquences d'une capitulation, l'abjection de l'esclavage, et des traitements les plus infâmes. «Voilà sur quoi vous pouvez compter, si vous êtes « faits prisonniers, leur dit-il ; demain matin au point du jour « ce sera fait de vous, et il ne vous reste plus que la liberté de « mourir avec tous ceux qui vous sont chers. L'ennemi, qui n'a « d'autre espoir que celui de vous prendre vivants, n'est pas t assez puissant pour vous empêcher de mourir ; vous n'êtes « plus assez forts pour le vaincre. Vous saviez que Dieu lui- « même était contre nous, et qu'il avait condamné à périr la «race juive qu'il a cessé d'aimer. S'il nous eût été propice, « ou du moins, s'il ne nous eût pas maudits et condamnés, « pensez-vous qu'il eût permis que la ville sainte fût détruite « de fond en comble ? Nous qui restons les derniers de notre « race, qu'a fait Dieu pour nous? Il nous a accablés de sa «colère. Cette forteresse inexpugnable, à quoi nous a-t-elle « servi? Ces munitions* ces armes, qu'en avons-nous pu faire? « rien ! La flamme qui frappait nos ennemis est revenue sur « nous-mêmes ; n'est-ce pas la colère de Dieu qui nous a « vaincus? Si nous avons encore des fautes à expier, que du « moins les Romains n'aient pas la joie d'être les instruments « de la vengeance divine ; soyons-les nous-mêmes. Nos femmes « tuées par nous échappent à l'outrage, nos enfants à la ser- « vitude; après eux, donnons-nous mutuellement la mort, nous « aurons sauvé notre liberté et gagné une noble sépulture. « Détruisons d'abord nos trésors et la forteresse, nous tromi. n
« perons ainsi la cupidité des Romains. Ne laissons après nous « que les vivres, pour qu'ils sachent bien, ces Romains, que a nous n'avons pas été vaincus par la famine , et que nous * avons mieux aimé mourir que de devenir leurs esclaves. »
« Ainsi parla Éléazar, et tous ceux qui étaient présents n'accédèrent pas tout d'abord à sa proposition ; quelques-uns cependant se préparaient à lui obéir, et montraient presque de l'allégresse en pensant qu'une pareille mort était belle; ceux qui hésitaient avaient pitié de leurs femmes et de leurs enfants, et voyant leur fin si prochaine, ils s'entre-regardaient avec des yeux pleins de larmes, et témoignaient ainsi qu'ils repoussaient le conseil d' Éléazar. Celui-ci les voyant trembler et reculer devant cet héroïque dessein , commença à craindre que ceux mêmes qui avaient applaudi à son discours, ne se laissassent amollir par les supplications et les larmes des plus timides; il reprit donc la parole et se remit à les exhorter. S'animant de plus en plus, il leur parla de l'immortalité de l'âme, avec une énergie toujours croissante, et en poursuivant de regards obstinés ceux qui ne pouvaient cacher leurs larmes. »
Il parvint par ce nouveau discours à les enflammer de telle façon que, s'il faut en croire Josèphe, tous les assistants, sans en excepter un seul, arrêtèrent Éléazar lorsqu'il voulait continuer à parler, et que pleins d'une ardeur frénétique et poussés par le démon , ils se précipitèrent à l'œuvre et commencèrent la perpétration de ce crime sublime, avec la rage de gens dont aucun ne voulait être le second à agir. On les vit alors embrasser leurs femmes et leurs enfants avec une tendresse convulsive, et les poignarder ensuite d'une main ferme. 11 n'y en eut pas un seul qui hésitât à verser le sang des êtres qui lui étaient chers. Malheureux auxquels cette effroyable extrémité était devenue nécessaire, et pour qui le plus léger des maux était d'égorger de leurs propres mains, leurs enfants et leure femmes!
Après cette scène de carnage, les survivants, écrasés par l'horreur de ce qu'ils venaient de faire, et pressés de rejoindre dans la mort ceux qu'ils avaient frappés, entassèrent toutes leurs richesses qu'ils livrèrent aux flammes. Le sort ayant aussitôt désigné dix d'entre eux, auxquels fut dévolu l'horrible soin de tuer tous les autres, ceux-ci se couchèrent auprès des cadavres chauds encore de tous ceux qu'ils avaient aimés, et les tenant embrassés , présentèrent tour à tour la gorge à leurs sublimes bourreaux. Les dix élus accomplirent intrépidement leur tâche jusqu'au bout, et lorsqu'ils eurent fini, ils désignèrent au sort, à leur tour, celui qui donnerait la mort aux neuf autres et se tuerait ensuite de ses propres mains ; car ces hommes avaientassez deconfiance en eux-mêmes, pourêtreassurés qu'il n'y avait pas à choisir entre eux, et que l'un ne valait pas mieux que l'autre, pour achever cette horrible tragédie. Le dernier vivant visita tous les cadavres étendus autour de lui, et après s'être assuré qu'il n'en restait pas un seul qui eût encore besoin de son ministère, il mit le feu au palais et se passa enfin son épée au travers du corps.
Tous périrent convaincus qu'il ne restait pas après eux un seul être animé que les Romains pussent prendre vivant ; ils s'étaient trompés pourtant, car une vieille femme, avec une parente d'Éléazar, distinguée par son savoir et sa sagesse, et cinq enfants, réussirent à se cacher dans un aqueduc souterrain, où dans l'ardeur qui les poussait à en finir, les auteurs du drame que nous venons de raconter, ne songèrent pas à aller les chercher. Les brigands de Masada moururent ainsi au nombre de neuf cent soixante, y compris les femmes et les enfants. Ceci se passa le 15 du mois de Xanthicus.
« Dès le point du jour les Romains, comptant sur un combat acharné, accoururent en armes et s'élancèrent de leurs retranchements dans la place, au moyen deponts d'échelles. Ils
ne trouvèrent pas un ennemi devant eux, mais la solitude, le silence et l'incendie partout. Tls étaient loin encore de soupçonner ce qui s'était passé, et ils poussèrent d'une seule voix un grand cri , pour voir s'il ferait surgir quelque figure humaine; les pauvres femmes cachées l'entendirent seules, elles sortirent de leur refuge, et la parente d'Éléazar raconta tous les détails de cette horrible nuit. D'abord les Romains ne purent ajouter foi à ses paroles , et ils se refusèrent à croire à un tel dévouement. Ils s'efforcèrent d'éteindre l'incendie, et ils pénétrèrent bientôt dans le palais , an travers des flammes et par le chemin couvert. Rencontrant alors des monceaux de cadavres, ils ne se laissèrent pas aller à la joie d'une victoire remportée sur des ennemis, mais ils n'eurent que de l'admiration pour la grandeur de l'action dont ils ne pouvaient plus douter, et pour le sublime mépris de la mort, par lequel tant d'hommes de cœur s'étaient illustrés à tout jamais. »
Voilà comment finirent ces hommes que Josèphe appelle des brigands ; je doute que les annales humaines offrent beaucoup de faits semblables.
Depuis longues années j'avais perdu de vue l'histoire de la guerre des Juifs ; jamais mes études ne m'y avaient reporté ; j'ai donc visité Masada sans y attacher aucun souvenir. D'ailleurs, le nom Sebbeh que j'entendais seul prononcer par les Arabes , n'était pas fait pour me rafraîchir la mémoire , et j'avoue en toute humilité, que quand bien même j'eusse été certain que je foulais le sol de Masada , privé de livres comme je l'étais dans ma course aventureuse, il m'eût été parfaitement impossible de dire alors ce qui avait rendu ce lieu célèbre entre tous. Que ceci serve de leçon aux voyageurs futurs, et s'ils ne veulent pas se priver volontairement des émotions les plus vives, qu'ils préparent leurs explorations en lisant beaucoup d'avance. Je déplorerai toute ma vie la
fâcheuse ignorance à laquelle je dois le regret de n'être pas resté un jour de plus à Sebbeh, malgré l'impossibilité d'y trouver de l'eau. Si jamais il m'est donné d'y retourner, je ne ferai pas comme cette fois, et à tout prix je rapporterai de Masada tout ce que je pourrai recueillir de dessins et de plans.
Maintenant que j'ai raconté l'expédition de Sylva, il est temps que je raconte l'expédition plus pacifique dont j'ai été le chef.
Tournant immédiatement le dos à nos tentes, nous nous acheminons vers le flanc droit du large ravin qui nous sépare de la montagne de Sebbeh. La pente est raide et la rocaille roulante ; mais à tout prendre , nous avons vu de pires chemins. Au bout de quelques minutes, la route change de tournure; les chèvres seules s'en contenteraient, et encore faudrait-il qu'elles ne fussent pas difficiles. 11 est très-clair que nous avançons sur le casse-cou que Josèphe appelle la Couleuvre; mais j'affirme, et mes compagnons ne me démentiront pas, que l'historien des Juifs l'a flatté. C'est une escalade sans interruption, et à quelques centaines de pieds de hauteur à pic, centaines de pieds qui vont toujours en augmentant de nombre. Décidément, il ne ferait pas bon regarder à gauche en montant cette route beaucoup trop pittoresque, car le vertige nous prendrait infailliblement, et ces abîmes dont nous ne pouvons apercevoir le fond, exercent une sorte d'attraction presque invincible, contre laquelle nous avons toutes les peines du monde à nous défendre. Va donc pour regarder toujours à droite! en descendant nous regarderons à gauche, c'est une consolation; il est vrai qu'alors nous ne contemplerons encore, et pour bonne raison , que le flanc du rocher sur lequel nous grimpons. Loysel ne tarde pas à trouver ce genre de promenade malplaisant, il s'assied donc tranquillement sur une pointe de rocher, allume une pipe, et écrit sur son calepin de
voyage, \ \ janvier, course à Sebbeh. Papigny lui tient compagnie, et ce n'est qu'à quelques cents pieds plus haut, et lorsque nous osons jeter un regard derrière nous , que nous nous apercevons que deux de nos compagnons nous ont fausse* bande, sans même nous souhaiter bon voyage.
tëdouard, Belly, Rothschild et Philippe ont seuls tenu bon, et nous suivons, essoufflés et haletants, nos trois Bédouins, qui semblent parcourir une route royale. Nous avons l'amour-propre de ne vouloir pas reculer devant ce qui paraît facile à ces sauvages d'acier, et nous allons de l'avant. Enfin , nous touchons à une sorte de plateau fort tourmenté et fort étroit d'abord, sur lequel débouche un ravin déchiré qui s'éloigne vers le nord-ouest. Ce plateau s'élargit rapidement, et nous nous trouvons au milieu de décombres et de murailles, indices certains d'habitations antiques.
A notre gauche, la crête du précipice est bordée par un mur construit en pierres sèches simplement amoncelées, et ce mur plonge rapidement avec le flanc qui le porte, vers le fond du ravin au nord duquel est assis notre camp. Ici , pas de doute possible. Nous sommes arrivés au point que Josèphe appelle Leukô. A notre gauche commence la Couleuvre que nous venons de suivre, et qui descend vers la mer Morte. Derrière nous doit être le chemin de l'occident, et la tour qui le coupe. Ces deux chemins se rejoignaient ici. Malheureusement nos minutes sont comptées, et les décombres du camp de Sylva, placé en ce point même et sur les débris de la ville basse où demeura Simon, fils de Gioras, nous cachent les ruines de cette tour, placée sans doute beaucoup plus bas, et le tracé de ce chemin que nous ne songeons pas à aller reconnaître. Les restes du plateau supérieur sont les seuls auxquels nous pensions en ce moment, et par conséquent les seuls que nous croyions dignes d'intérêt.
En faisant face à l'est, nous avons devant nous le rocher à pic de Masada , rocher de deux cents pieds de hauteur, dans le flanc escarpé duquel paraissent quelques rares ouvertures semblables à celles des nécropoles, et placées à une cinquantaine de pieds au-dessous du sommet , sans aucune anfractuosité qui permette d'y parvenir. 11 est bien certain qu'on n'y pouvait avoir accès que par quelque conduit souterrain, ouvert dans l'intérieur de la forteresse. C'est maintenant celle-ci qu'il s'agit d'atteindre , et nous comprenons d'un regard, que ce sera bien autre chose encore que sur le chemin que nous venons de quitter.
Une crête, étroite comme la lame d'un couteau, domine une jetée factice, formée de terre blanche très-meuble, qui joint Leukè au flanc du rocher de Masada. Cette jetée, c'est ce qui reste de la jetée de Sylva. La plate-forme qui la couronnait s'est écroulée, par l'action dés pluies et du temps sur le terrain peu solide qui lui servait de base ; toutes les pierres ont roulé dans les précipices béants à droite et à gauche, et il n'est plus resté d'autre chemin que cette crête dangereuse que nous avons devant nous, et qu'il nous faut suivre comme des danseurs de corde sans balancier. Nos trois Arabes passent d'abord, moi ensuite, puis tous mes amis. En quelques instants nous avons franchi l'abîme, et nous voilà cramponnés au flanc du roc de Masada.
Ici recommence une escalade infernale, et à cinquante pieds plus haut, nous atteignons un tronçon de rampe sur lequel nous pouvons reprendre haleine. Cette rampe est assise du côté du précipice, sur le reste d'un mur de soutènement, bâti en belles pierres de taille. Ce mur et la rampe n'ont plus que quelques mètres de longueur, ensuite de quoi l'escalade recommence, tout aussi difficile qu'auparavant.
Enfin nous touchons au sommet, et un bout de chemin
encaissé entre le précipice et un reste de mur bâti en pierres de taille, aboutit à une porte bien conservée, de bel appareil, et à voûte en ogive. Voilà, du coup, l'ogive reportée à l'époque d'Ilérode le Grand, ou tout au moins de Titus, et de la destruction de Masada. Sur les pierres de taille de cette porte ont été écorchés, avec une pointe, à une époque indéterminée, des croix, des signes semblables au symbole de la planète Vénus 5, et des lettres grecques, telles que des A et des T. Sont-ce des signes d'appareilleur? J'en doute, à cause de l'apparence fort peu ancienne de ces signes grossiers, dont la couleur assez claire tranche sur le fond de la pierre, qui est d'une teinte beaucoup plus foncée. Ces signes, du reste, sont, les uns droits et les autres inclinés ou même renversés, ce qui pourrait venir à l'appui de l'opinion qu'ils ne sont que des signes de repère, employés par les constructeurs de la porte. Pour ma part, je ne me charge pas de trancher cette question.
Au delà de cette porte s'ouvre devant nous un vaste plateau, c'est celui de Masada. Dieu soit loué! nous y sommes tous parvenus sains et saufs, et comme nous ne nous sommes pas arrêtés une seule seconde, cinquante minutes nous ont suffi pour arriver du camp jusqu'ici.
La crête que nous avons atteinte, c'est-à-dire celle de l'ouest, est garnie d'édifices ouvrant sur le plateau et adossés au mur d'enceinte. Ce sont des espèces de cases carrées, bien conservées encore, et dans les parois desquelles paraissent fréquemment des petites ouvertures disposées en quinconce , comme les trous d'un pigeonnier. Devant nous, à moins de cent pas , est une ruine qui ressemble presque à une petite église avec abside circulaire. C'est le Qasr (le palais), me disent mes Bédouins. J'y cours en hâte. La salle principale est terminée par cette abside en cul de four, percée d'une petite fenêtre ronde. Toute l'abside est en belles pierres de taille
d'appareil; les murailles contre lesquelles elle est appuyée, sont couvertes d'un crépi très-dur, dans lequel sont appliquées des mosaïques d'un genre tout neuf pour moi. Ce sont des milliers de petits fragments rougeâtres de pots cassés , encastrés dans le mortier et formant des dessins réguliers, seul ornement des murailles de cette salle. Quelques petits cubes de pierre, de couleur rouge, blanche et noire, me donnent à penser que la salle est pavée en véritable mosaïque ; j'encourage donc mes Bédouins par l'appât d'un bakhchich, et pendant que je prends le plan de la grande salle et des petites salles attenantes, pendant que Belly fait un croquis de cette ruine si étrange, les décombres sont écartés du sol, et une jolie mosaïque, formée d'entrelacs circulaires, est remise au jour. Elle est malheureusement toute effondrée, et je ne me fais pas dès lors le moindre scrupule d'en enlever quelques échantillons. Quelques fragments de moulures en marbre blanc, sont dessinés et cotés. Le sol est jonché de débris de poterie rouge et de morceaux de verre dont j'emporte des échantillons. Personne de nous ne perd son temps, et Édouard lève la porte ogivale d'entrée, pendant que Belly et moi nous travaillons de notre côté.
Quand nous avons fini nos croquis, nous commençons la visite du plateau entier. Partant donc du Qasr, qui est directement à l'est de la porte ogivale, et nous dirigeant vers le nord, nous trouvons une grande citerne rectangulaire, où naturellement il n'y a pas une goutte d'eau , et qui est aujourd'hui envahie par les broussailles. Plus loin, au nord-est du Qasr, est une enceinte quadrangulaire de construction beaucoup plus ancienne que le Qasr et que les autres édifices. Un fossé large et profond la sépare du reste du plateau, à partir du flanc gauche d'une tour carrée en ruine qui domine le terrain et qui est au centre de la face placée en regard du Qasr. Nous y montons et de là nous voyons tout l'intérieur de cette
forteresse plus ancienne, coupé, dans le sens du sud au nord, par des files non interrompues de décombres formés de grosses pierres noires irrégulières, restes d'édifices écroulés sur place. Je ne doute pas que cette enceinte ne soit celle de la Masada, bâtie par Jonathas, au dire de Josèphc. Tout le reste donc est l'œuvre d'Hérode le Grand.
(Quelques murs sont bâtis en grosses pierres régulières, reliées outre elles par des petites pierres tenant lieu des joints de ciment. Ce genre de construction se retrouve aux citernes de Jérusalem et d'Elbireh. Vers l'est, c'est-à-dire du côté de la mer Morte, il n'y a plus de traces d'une muraille aussi belle et aussi solidement bâtie que celle qui dominait le plateau de Leukè. Cela se conçoit, il n'y avait pas d'attaque à craindre de ce côté que las oiseaux seuls peuvent atteindre directement. Un cordon de décombres borde cependant partout la crête du plateau de Masada.
Du bord où nous sommes alors, nous jugeons à merveille de l'état surprenant de conservation des travaux de siège exécutés sous les ordres de Sylva , et il m'est très-facile d'en prendre un plan cavalier. Quatre redoutes carrées commandent, l'une le ravin de gauche, et les trois autres l'Ouadel-Hafaf (vallée des ruines). A partir de ces postes, qui sont reliés entre eux par un retranchement de rocaille, commencent deux retranchements de même construction, qui saisissent le rocher de Masada, commeentre les deux branches d'une tenaille. Ces lignes de circonvallation sont immenses et elles régnent sans interruption sur le flanc gauche de la montagne de Sebbeh, aussi bien que sur le flanc de la haute montagne qui fait face à Masada, de l'autre côté de TOuad-el-Hafaf. Cette ligne venait probablement se fermer au camp même de Sylva, où ainsi que je l'ai vérifié, vient aboutir la branche de gauche.
Au reste, le plateau est libre d'édifices, si ce n'est vers la
pointe nord où est le Qa6r et une citerne , et vers la pointe sud où est une autre citerne et un amas de ruines appartenant peut-être à une caserne. Dans le flanc sud du rocher sont percés un puits et un caveau garni, sur toutes ses parois, d'un ciment très-solide et très-uni. Pour y descendre, il faut s'exposer à un véritable danger, parce que Ton est pour ainsi dire suspendu au-dessus de POuad-el-Hafaf, placé à plus de douze Cents pieds au-dessous; il faut, dis-je, atteindre l'entrée d'un escalier de quelques marches qui débouche dans le souterrain. Il serait difficile de n'y pas reconnaître l'un de ces magasins dans lesquels étaient accumulées les provisions qui pouvaient rester à Masada des siècles entiers sans se détériorer. Chemin faisant, nous avions rencontré encore une citerne, ou mieux un puits, et revenant au côté ouest, c'est-à-dire au côté dans lequel est ouverte la porte d'entrée, et contre lequel sont appuyées des tours carrées et des habitations assez bien conservées, ayant l'aspect bizarre de pigeonniers , grâce aux trous réguliers dont leurs parois sont garnies, nous avons achevé tant bien que mal le tour de la place ! Mais combien je regrette aujourd'hui la précipitation avec laquelle nous avons visité ce lieu célèbre! Certes, ce n'eût pas été trop de deux journées, employées sans perte de temps, à recueillir des notes et des croquis dignes de Masada
Nous étions restés plus de deux heures sur le plateau; nos Arabes nous pressaient de redescendre au camp; ils faisaient sonner bien haut la nécessité d'aller coucher ce soir à un endroit où gens et bêtes pussent trouver de l'eau à boire, et cet argument, vu la chaleur affreuse dont nous souffrions, l'emporta sur notre amour des ruines. Nous nous mîmes donc en devoir de redescendre : monter était un jeu
1, Voyez Planches vm à nu.
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et nous ne pûmes nous rendre compte du danger qu'il .y a à grimper à Masada, que lorsqu'il nous fallut reprendre en sens inverse le chemin qui, la première fois, nous avait paru si difficile.
En passant devant le ravin étroit qui débouche sur Leukè, le plus jeune de nos Djahalin eut l'heureuse idée d'y entrer pour voir s'il n'y trouverait pas un peu d'eau, dans quelque creux de rocher; tout à coup, il poussa le cri d'allégresse fih maïeh — il y a de l'eau ! — et chacun de courir. Il faut avoir ressenti la soif dans un pays pareil , pour se faire une idée du bonheur avec lequel nous plongeâmes pour ainsi dire la tète dans cette eau malpropre, afin d'en boire autant que nous le pourrions. Français et Bédouins, couchés à plat ventre, autour de la flaque d'eau croupie, s'en abreuvèrent à satiété, s'y trempant la tête et les bras, sans s'inquiéter le moins du monde du dégoût que cela pouvait causer au voisin. Parlez-moi de la vie du désert , pour mettre à néant les scrupules et les répugnances du petit maître le plus musqué ! Ragaillardis par cette bonne fortune inespérée, nous nous remîmes en marche, et à dix heures et demie nous rentrions au camp, c'est-à-dire à la place où avait été notre camp , car les tentes avaient été repliées, et tous nos bagages avaient pris les devants, pour gagner au plus vite, dans l'intérêt de nos bêtes de charge, la source vive qu'on nous promettait pour le campement du soir.
Matteo avait eu tout le temps de préparer notre déjeuner, auquel on peut croire que nous fîmes honneur. Tous nos fantassins étaient partis avec nos bagages; nos scheikhs et leurs cavaliers causaient tranquillement, assis en cercle sous un soleil de feu, avec leurs chevaux attachés près d'eux, a la hampe de leurs lances. Hamdan était rentré pendant notre absence, de la course qu'il avait faite dans la montagne, afin de se procurer les deux moutons sur lesquels nous comptions
ET AUTOUR DE LA MER MORTE. tt\ pour la veille au soir. On lui avait demandé cent piastres par tête de bête, et, en homme qui ne cède pas facilement à des exigences trop fortes, il avait mieux aimé revenir les mains vides, que de nous induire en une dépense qui lui semblait exorbitante. Cela était fort raisonnable, sans doute, mais il semble quelquefois dur d'être raisonnable dans le désert, et de marchander, quand il s'agit de vivres, après lesquels on doit courir pendant deux jours, en s'exposant, comme cette fois» à ne les pas trouver. Il fallut faire contre fortune bon cœur et remercier même le scheikh des Thâamera de l'intérêt tout particulier qu'il prenait au bon emploi de nos finances.
A. notre arrivée, Abou-Daouk, après le salut et les compliments d'usage, nous pria d'expédier promptement notre déjeuner, afin de pouvoir gagner avant la nuit le point où nous devions camper. Nous ne nous le fîmes pas répéter, et, mangeant les morceaux doubles , nous fûmes bientôt prêts à monter à cheval. J'avoue qué, pour ma part, ce fut avec un vif sentiment de bien-être que je me retrouvai en selle et que ce qui , en toute autre occasion , m'eût paru un exercice fatigant, après la course de Masada et malgré la nécessité de continuer ma carte du pays, me sembla le plus voluptueux des repos.
Un mot encore sur Masada avant de reprendre notre itinéraire. Les ruines de Masada, célèbres à juste titre, ainsi qu'on a pu le voir partout ce que j'ai dit, n'ont pas été visitées souvent par les Européens; ainsi MM. Robinson et Smith, qui les premiers ont identifié d'instinct Sebbeh avec Masada, n'ont vu cette localité que des hauteurs d'Ayn-Djedy, c'est-à-dire qu'ils n'ont pu contempler qu'à quelques lieues de distance, le profil de la montagne sur laquelle existait Masada. C'est donc d'après les rapports des Arabes qu'ils purent consulter, qu'ils ontémis, avec une admirable perspicacité, une opinion que l'inspection de la
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localité et des ruines qu'elle renferme, devait vérifier de la manière la plus évidente. Leur exploration est du vendredi 11 mai 1838.
Quatre années plus tard, du 12 au 15 mars 1842, MM. Wolcott, missionnaire américain, et Tipping, peintre anglais, escaladèrent les premiers le plateau de Masada et vérifièrent l'exactitude de la supposition admise par MM. Robinson et Smith. M. Robinson, dans le livre intitulé : The Biblkal Cabinet 1 , a publié textuellement deux lettres intéressantes écrites, l'une de Sebbeh, l'autre de Jérusalem, par M. Wolcott, et dans lesquelles ce zélé voyageur donne, avec assez de détails, le récit de sa course à Masada. Il a parfaitement observé les lieux, reconnu les différents édifices mentionnés par Josèphe et les travaux de siège construits par Sylva. Pour M. Wolcott, toutes les constructions qui se voient encore à Masada sont de la même époque, c'est-à-dire de celle d'Hérode, mais la porte ogivale qui servait d'entrée à la ville est une ruine moderne. La présence d'une ruine moderne à Masada, offrirait certes un fait bien plus extraordinaire que celui de l'emploi de l'arc ogival dans des édifices construits par llérode. Quant à la forteresse de Jonathas, elle me paraît très-nettement reconnaissable. Mais des appréciations plus ou moins exactes, n'enlèveront point à M. Wolcott le mérite d'avoir le premier reconnu les ruines illustres de Masada.
Je n'adresserai qu'un reproche au révérend missionnaire américain, c'est de s'être amusé à faire rouler jusqu'au bas du rocher, plusieurs pierres arrachées aux ruines de la forteresse. L'expédition américaine, comme nous allons le voir tout à l'heure, s'est donné le même plaisir. Il est heureux, en vérité, que les voyageurs soient rares à Masada : car si tous avaient la
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même fantaisie, il finirait par ne plus y avoir de ruines de la forteresse juive, qu'à douze cents pieds plus bas.
Le samedi 29 avril 1848 , au point du jour, M. le capitaine Lynch, commandant de l'expédition américaine, fit partir d'Ayn-Djedy, où il était campé, MM. Dale, Andersonet Bedlow, avec un drogman, un soldat turc et des guides arabes, pour aller explorer les ruines de Sebbeh. Au coucher du soleil, ces messieurs rentrèrent au camp, et c'est en se servant de leurs différents rapports, que M. Lynch a publié le récit de leur course à Masada.
Gomme il s'agit d'une localité des plus intéressantes et sur l'état actuel de laquelle on ne peut trop rassembler de lumières, j'ai pensé devoir reproduire ici ce récit dont je ne saurais trop louer l'exactitude que j'ai pu constater, en visitant, trois ans plus tard, les mêmes points que les officiers américains. Je copie:
« Un peu après huit heures, ils arrivèrent à l'Ouady-Sebbeh et découvrirent une route clairement marquée, de quinze pieds de large, et indiquée par deux rangées parallèles de pierres qui continuèrent avec des interruptions pendant un quart de lieue A neuf heures, quand la chaleur du soleil commençait à devenir étouffante , ils atteignirent une caverne basse dans la face sud de la montagne, au-dessus de l'Ouady-Seyàl, profonde ravine qui sépare le rocher de la chaîne continue du nord. Là ils mirent pied à terre, car il était impossible d'aller plus loin à cheval. De là, quelquefois sur leurs mains et leurs genoux, ils grimpèrent le long du rocher à pic, dont le côté vertical
1 . Je n'ai point aperçu cette route bordée de pierres, parc*' que uous n'avons pas suivi le même chemin. En effet, les officiers américains, puisqu'ils ont cheminé sur le tlanc de la montagne depuis l'Ouad-el-Seyal , qui est à plus d'une lieue du roc d«- Semvh , ont marché du nord au sud vers Masada. La route qu'ils ont prise «-st-elle la Couleuvre de Josèphe? est-ce celle que j'ai gravie qui a droit à ce nom y Je laisse à d'autres le soin de le décider. Ce qui me parait probable, c'est qu'ils ont fini par rejoindre notre sentier de chèvres, vu qu'il n'y en a pas d'autre, pour aller de la mer Morte à Masada.
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est percé d'ouvertures comme le roc de Gibraltar. Ils inclinaient à croire que le sentier par lequel ils avaient monté était celui que Josèphe appelle le Serpent... Ils passèrent le ravin sur un espace de calcaire qui, bien que considérablement au-dessous du plus haut point du rocher, réunit l'escarpement sud du Seyâl à l'escarpement nord de Masada, et ils atteignirent le sommet un peu avant dix heures du matin ; tout ce sommet est entouré d'un mur à pic sur le précipice.
• Passant sous une porte à ogive, dont la clef de voûte et les voussures sont en pierres de taille, anciennement marquées de la lettre grecque A, et d'autres ressemblant au symbole planétaire de Vénus ?, les unes droites, les autres renversées; d'autres encore avec des croix grossières et la lettre T fruste, ils arrivèrent à un espace d'à peu près trois quarts de mille de longueur du nord au sud, et d'un quart de mille de l'est à l'ouest.
« 11 y avait très-peu de végétation, excepté au fond de quelques excavations qui semblaient avoir servi de citerne ou de grenier, et qui étaient à moitié remplies de mauvaises herbes et d'une espèce de lichen. Ailleurs la terre était aussi stérile que si elle avait été semée de sable. Cependant Hérode en parlait comme étant d'une nature grasse et mieux faite pour l'agriculture que celle d'une vallée. Hérode avait aussi creusé de profonds puits en grand nombre, comme des réservoirs pour l'eau, dans les rochers, à toutes les places qui n'étaient pas habitées 1 , au-dessus et autour du palais et devant les murs ; et par ce moyen il essayait d'avoir de l'eau pour plusieurs usages, comme s'il eût existé là des sources.
« Aux extrémités nord et ouest du rocher, et près de la pointe qui est probablement le promontoire Blanc mentionné par
1. Je ne me charge pas de défendre la traduction du texte de Josepbe donnée par M. Lynch.
ET AUTOUR DE LA MER MORTE. 225 Josèphe 1 , ils remarquèrent une de ces excavations d'une étendue considérable, remplie en grande partie des ruines et des décombres de ses propres murs , en même temps que des chardons et des mauvaises herbes de bien des siècles.
Dans le coin sud-ouest du rocher, ils en trouvèrent une plus grande encore, bien cimentée, avec une galerie et une suite de quarante marches, éclairée par deux fenêtres sur le côté sud du rocher 3 . Cette grande chambre était tapissée de pierres très-belles, aussi nette et aussi propre que si elle venait d'être finie. Cette chambre les conduisit à croire qu'il y en avait beaucoup de semblables, éclairées par les ouvertures qu'ils avaient vues, à l'extérieur du rocher, en montant à Sebbeh ; mais ils ne purent pas y pénétrer.
A la distance d'environ cent pieds au-dessous de la pointe nord, sur un rocher inaccessible et à pic, ils virent les ruines d'une tour ronde, et à quarante ou cinquante pieds au-dessous, sur un autre rocher, les murs de fondation d'une enceinte carrée avec un mur triangulaire aboutissant, par les angles de la base , au mur de la tour circulaire et au mur ouest de l'enceinte carrée; ils trouvèrent qu'il était impossible d'aller visiter ces ruines.
« En outre des restes de la tour ronde ou donjon, il y avait sur le sommet, des fragments de mur avec des retraits circulaires recouverts de briques carrées; des portes en ogive, des fenêtres à meneaux entourent en partie un enclos, qui était peut-être la cour du château , maintenant comblée par des fragments de toute nature, de marbre, de mosaïques et de poteries.
1- Leukè était à plus de deux cents pieds au-dessous du plateau de Masada. M. Lynch fait donc ici une confusion de lieux.
î. Si c'est la même excavation que celle que j'ai visitée moi-même, j'ai bien mauvaise mémoire ; car, des quarante marches de l'escalier je ne puis m'en rappeler que quatre ou cinq au plus. Du reste , ces messieurs citent une cave toute différente au môme point, et j'ai bien peur qu'il n'y ait ici double emploi.
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« Les fondations et les portions inférieures du mur bâti par Hérode, autour du sommet de la colline, sont encore debout sur le côté est. Les officiers s'amusèrent à déplacer quelquesunes des pierres, à les jeter du haut du rocher et à les regarder tournoyer et bondir jusqu'au bas, à douze cents pieds, avec une rapidité plus effrayante que celle des pierres lancées par les balistes romaines, lorsque Sylva faisait le siège de la forteresse.
• Une des fenêtres, apparemment un fragment de chapelle, donnait sur la mer, c'était celle qui avait l'apparence d'une ogive et c'était celle que nous avions aperçue en passant sur les embarcations. De là on pouvait voir la mer dans toute son étendue, avec ses extrémités nord et sud bien marquées, même à travers la vapeur qui les couvrait. La forme de la péninsule était bien nette et avait de la ressemblance avec une aile étendue.
« Immédiatement au-dessous d'eux, le long de la base du rocher, devait être tracé le mur de circonvallation que Sylva bâtit à l'extérieur, autour de toute la place; car il avait pris des précautions pour qu'aucun des assiégés ne pût s'échapper.
« Continuant leur exploration vers le bord sud-est, ils suivirent un passage dangereux, sur la face du rocher, qui n'avait pas moins de milîe pieds de hauteur à pic au-dessus du ravin, et qui aboutissait à une grande plate-forme encombrée de fragments de maçonnerie, appartenant évidemment aux ruines du mur qui fermait le rocher supérieur. Se traînant par dessus les pierres, ils atteignirent une excavation que les Arabes appellent une citerne, ce qui est probablement juste, car en descendant ils virent des passages étroits ou aqueducs; celui de l'intérieur était taillé dans le rocher.
« C'était une cave oblongue, coupée dans le roc, de trente pieds de longueur sur quinze de largeur, dix-huit ou vingt de
ET AUTOUR DE LA MER MORTE. 227 profondeur, et cimentée de tous les côtés. A l'entrée de l'excavation ils virent la carcasse d'un animal récemment tué, elle ressemblait à celle d'un lapin , et les Arabes l'appelaient Webr ou Webeh; c'est le coney de l'Écriture. A gauche de l'entrée et dans la cave il y avait quelques marches se terminant par une plate-forme ; comme les parois, les marches étaient enduites de ciment ; au-dessus était une ouverture inaccessible par les marches. En faisant des entailles dans le mur, ils essayèrent d'y arriver : c'était l'entrée d'une cave basse grossièrement taillée, avec une fenêtre ouvrant sur le flanc escarpé de l'Ouady- Senîn; autour des murs grossiers, et sans ciment, étaient des croix peintes en rouge, et sur la poussière des empreintes fraîches des pieds du whâl ou bteddin ».
« Ils essayèrent de visiter la face sud de la montagne, en suivant par des zigzags une sorte de corniche sortant de quelques pieds de la surface du roc; mais ils reconnurent que c'était impossible, à cause de la nature molle de la pierre et de l'effrayante ouverture du précipice béant au-dessous.
« A leur retour ils observèrent une singulière ruine placée à peu près au centre du plateau ; les morceaux carrés de pierre, cimentés avec une grande régularité, étaient cellulaires des deux côtés et si détériorés par le temps, qu'ils ressemblaient à une ruche d'abeilles : ils crurent que c'était un magasin ou une caserne.
« A leur retour dans le caveau, les Arabes leur demandèrent si leur visite avait été fructueuse. Ces peuples croient que nous venons ici pour chercher des trésors ou visiter des endroits que nous considérons comme sacrés. Dans l'Ouady-Seyâl, il y avait beaucoup de seyals ou d'acacias.
1. C'est probablement d'un beden ou antilope que le capitaine Lynch veut parier.
« Au retour, ils constatèrent une odeur fétide de soufre, en passant au Birket-el-Khâlil.
« Leur rapport semble confirmer la supposition de MM. Robinson et Smith , que les ruines de Sebbeh sont celles de Masada. A chaque pas, sur notre route, où ces messieurs ont été, nous trouvons que des observateurs soigneux et instruits nous ont devancés, et dans ces précurseurs, ce n'est pas sans une grande satisfaction que nous reconnaissons nos compatriotes. »
Tel est le récit de M. le capitaine Lynch; on voit qu'il concorde assez bien avec ce que nous avons observé nous-mêmes. Seulement, je ferai remarquer qu'il n'est pas exact de concéder à MM. Robinson et Smith, si riches de leurs propres découvertes, l'honneur d'avoir visité les premiers les ruines de Masada ; cet honneur appartient incontestablement à MM. Wolcott et Tipping. Les officiers envoyés à Sebbeh par M. Lynch, n'y sont venus que les seconds, et c'est avec un certain orgueil , que nous nous trouvons seulement les troisièmes qui aient tenté cette périlleuse exploration.
Il est grand temps maintenant de revenir à notre journal de voyage, bien que je ne puisse regretter la longueur d'une digression qui concerne un lieu aussi illustre que la forteresse juive de Masada.
A onze heures vingt minutes, nous sommes en selle, et nous quittons la place où nous avons campé la veille au soir. Après un premier crochet qui nous mène au bord du ravin qui se prolonge jusqu'au flanc droit de la montagne de Sebbeh, nous marchons directement au sud-sud-est. Ce ravin se bifurque vers la montagne et forme, à partir du point où nous le coupons, un petit plateau triangulaire occupé par une des redoutes carrées en pierres amoncelées, construites par Flavius Sylva pour défendre les points faibles de sa ligne de circonvallation;
vis-à-vis l'angle est de la redoute, et sur la crête opposée du ravin, commence une véritable muraille en pierres sèches, qui se dirige vers le sud et va rejoindre trois autres redoutes carrées qui se flanquent mutuellement et qui couvrent le débouché de l'Ouad-el-Hafaf (vallée des ruines). De l'angle sud luimême de la première redoute, part la ligne de cireonvallation qui s'élève directement sur le flanc de la montagne, et va regagner sur le Leukè, l'emplacement du camp de Sylva.
A onze heures quinze minutes, nous avons franchi le ravin, et deux minutes après, nous coupons la ligne de cireonvallation qui s'éloigne de la direction que nous suivons, au pied de la montagne de Sebbeh, pour s'en rapprocher ensuite et lui devenir sensiblement parallèle. La mer est à environ trois mille mètres sur notre gauche, et les monticules de sable qui simulent d'une manière si étrange les ruines d'une ville immense, commencent à trois cents mètres à gauche de la route ; le pied même de la montagne de Sebbeh n'est guère qu'à une cinquantaine de mètres à notre droite.
A onze heures trente minutes, nous sommes arrivés au bord d'un large ravin escarpé, et profond de quinze mètres à peu près. C'est l'Ouad-el-Hafaf. Au point où nous l'atteignons se trouve la redoute romaine, reliée par la ligne de cireonvallation, à la première redoute reconnue par nous. Toute la redoute est naturellement rejetée en dehors, c'est-à-dire à gauche de la ligne de muraille, qui en rejoint la face à l'angle nord-ouest. De l'autre extrémité de la même face , part un tronçon de ligne qui borde sur une longueur de vingt à trente mètres la crête même de l'Ouad-el-Hafaf, en remontant vers la place assiégée. La ligne se replie alors au sud et traverse l'Ouad dans lequel il existe encore, à partir de la rive gauche, une amorce de muraille plus solidement et plus soigneusement établie que la ligne ellemême dont elle n'est qu'une partie. Vis-à-vis et sur la rive
opposée, recommence, immédiatement à la crête. Pâmas de pierres brutes qui constitue la ligne de circonvallation ; elle va rejoindre Pangle nord-est d'une redoute un peu plus petite, dont Pangle nord-ouest sert de point de départ à une branche énorme de la ligne de circonvallation , branche qui s'élève directement sur le flanc de la haute montagne qui domine la rive droite de POuad-el-Hafaf, et fait face à la montagne de Sebbeh. Cette petite redoute est à quelques mètres seulement sur la droite de notre route, et nous avons à notre gauche , à une distance moyenne de vingt mètres, une redoute beaucoup plus considérable , carrée aussi, et munie sur les faces sud et est, de deux entrées couvertes en clavicule. C'est évidemment là le quartier général des postes chargés par Sylva de garder sa ligne d'attaque, sur la plage du lac Asphaltite.
A onze heures trente-sept minutes, nous avons laissé derrière nous POuad-el-Hafaf, et nous cheminons sur le flanc même de la montagne opposée à celle de Sebbeh, à cinquante mètres des premiers escarpements de cette montagne, et à cinquante mètres également des premiers mamelons de sable placés à gauche de notre route , et qui se relient à ceux qui couvrent toute la plage de Sebbeh. A deux kilomètres à gauche est un fond de golfe de la mer Morte. Bientôt la direction constante que nous suivons, nous éloigne progressivement du pied des montagnes, et nous rapproche des monticules de sable.
Nous traversons alors une plaine tourmentée et hachée de ravines. A midi , nous sommes à deux cent cinquante mètres, et en face d'une profonde déchirure tracée, dans le flanc de la montagne, par une cascade qui doit couler de loin en loin, pendant la saison des fortes pluies. Un ravin large et profond sert de débouché à cette cascade. Bientôt nous tournons à l'est, et nous nous rapprochons du bord de la mer. A midi oïize minutes, nous sommes en face de la pointe sud de la montagne
que nous longeons depuis TOuad-el-Hafaf, et nous voyons, à un kilomètre de nous, l'entrée d'un ouad très-large que les Bédouins me nomment encore, et unanimement, Ouad-el-Hafaf. Ce double emploi m'étonne; j'interroge donc de nouveau tous nos Arabes sur le nom de Pouad, défendu par les redoutes de Sylva; Ouad-el-Hafof, me répondent-ils, et il faut bien que je me contente de ce renseignement. Ceci montre qu'il faut y regarder à deux fois, avant d'admettre les noms donnés par les Bédouins, aux localités qu'ils ne connaissent que pour y avoir passé de loin en loin, et dont, par conséquent, tes dénominations peuvent se confondre dans leur mémoire , lorsque d'ailleurs ces localités sont rapprochées l'une de l'autre. Le capitaine Lynch cite un Ouad-Sebbeh, que je n'ai pas rencontré ; en revanche, j'ai rencontré deux Ouad-el-Hafaf. Peut-être le premier est-il réellement l'Ouad-Sebbeh de Lynch. Dans tous les cas, pour l'acquit de ma conscience, je déclare n'avoir rien négligé pour éclaircir ce point de nomenclature , que je me vois , à mon très-grand regret , condamné à laisser dans le doute.
A midi onze minutes, nous entrons dans le lit encaissé de l'Ouad, et nous le suivons pendant un certain temps, en marchant presque directement à l'est. De temps en temps, la rive droite que nous suivons, est taillée comme un mur à pic, de six ou huit mètres de hauteur. Dans le lit du torrent, sont à demi enterrés des troncs d'arbre, arrachés et entraînés, Dieu sait quand, par les fortes eaux de la saison des pluies. Quelques beaux seyal et quelques bouquets de tamarisc garnissent deloin en loin le fond de l'Quad-el-Hafaf. A midi vingt-deux minutes, comme nous avons tourné le dos aux montagnes de CanÔan, nous sommes éloignés de celles-ci de deux kilomètres environ. En ce moment, nous sommes en face d'une pointe de la plage éloignée de deux ou trois cents mètres au plus, et qui ne
semble séparée de la pointe de la presqu'île d'El-Liçan que d'un kilomètre.
A midi trente-deux minutes , s'ouvre à notre droite un nouvel ouad, couvert par une petite montagne qui nous en masque l'entrée. La montagne qui forme la rive sud de cet ouad est un peu moins élevée que celles qui bordent l'Ouad-el-Hafaf. Du reste, cette montagne est inclinée directement du nord au sud , en sorte que son axe se rapproche rapidement de la direction de notre route , qui est alors au sud ^ ouest. En ce point, le rivage de la mer Morte est à cent vingt mètres à notre gauche et le flanc de la montagne à trois cents mètres à droite. De midi quarante minutes à midi cinquante minutes, nous traversons six ravins assez profondément creusés, qui coupent la plaine, couverte d'ailleurs de ces monticules de sable aux fonnes bizarres.
Dans ce pays si tourmenté, il pourrait se rencontrer du gibier : c'est du moins ce que pense Belly, et il chevauche sur le flanc de notre caravane, le fusil au poing. Précaution de luxe, très- probablement , car le gibier n'ayant absolument rien à manger, ne paraîtrait ici que pour y mourir de faim. Cette réflexion toute simple ne décourage pas notre ami ; il cherche en trottinant, lorsque tout d'un coup il trouve ce qu'il ne cherchait pas. Sur le sable qui forme le sol , des empreintes toutes fraîches sont nettement marquées, et ce ne sont certes pas celles des pattes d'une perdrix. Un large pied rond , couronné de cinq bourrelets que terminent des griffes d'un très-beau développement, s'est enfoncé tout récemment dans ce sable. Inspection faite de la chose, Belly laisse sa chasse beaucoup trop fructueuse, rentre dans les rangs et nous annonce sa découverte. Il revoit d'un lion, en style.de vénerie, et comme ni les uns ni les autres nous ne sommes des Gérard , nous souhaitons ardemment de ne pas
nous trouver nez à nez avec le propriétaire des pattes qui ont laissé des traces de ce calibre-là. Le nemr (la panthère) se plaît assez dans ces parages , nous disent alors les Arabes ; mais une panthère a le pied plus mignon , et je doute que ces traces que nous voyons tous , par-ci par-là , soient celles d'un simple nemr : avis aux naturalistes. Les lions n'ont certainement pas disparu tout à fait des déserts de la Judée; mais nous sommes charmés de n'avoir à le constater que par le témoignage des empreintes laissées par eux sur le sol. Si d'autres sont plus heureux , je ne leur envierai pas leur bonheur, je le déclare humblement.
A midi cinquante-six minutes, la' montagne s'est tellement rapprochée de notre route, que nous montons sur le flanc de ses premières rampes, la mer n'étant guère éloignée de nous que de cinq cents mètres. Nous sommes alors vis-à-vis le fond du golfe sud de la presqu'île d'El-Liçan. Jusqu'à une heure deux minutes, nous avons cheminé au sudouest. En ce moment, notre route change de direction et nous marchons droit au sud-sud-ouest. A trois cents mètres à notre droite, s'ouvre dans le flanc de la montagne un vaste cirque qui n'est très-probablement qu'un cratère ; le rivage est alors éloigné de nous de huit cents mètres. A une heure cinq minutes et à une heure neuf minutes, nous traversons de nouvelles ravines qui se dirigent de l'ouest à l'est, vers la mer Morte. A une heure treize minutes, nous avons encore incliné vers le sud-sud-ouest; jusqu'à une heure vingt -deux minutes, nous marchons dans cette direction. En ce moment, nous avons, à quarante mètres à droite dans le flanc de la montagne, le lit d'une cascade, auquel aboutit une ravine: nous traversons alors un petit plateau fort étroit, resserré entre la montagne qui est à quinze mètres seulement, et le rivage qui n'est qu'à vingtcinq mètres à gauche. Ce plateau , qui se nomme Rabath-el-
Djamous (le lien du baffle), est fermé devant nous par un promontoire de rochers bouleversés , qui avance dans la mer et qui 'se nomme Redjom-es-Senîn ( le monceau des fragments de pierres).
L'occasion est belle pour nous de constater le goût de Peau de la mer Morte en ce point, et nous sommes trop consciencieux pour nous en priver. Un de nos Bédouins va donc nous remplir deux bouteilles. Je ne crois pas qu'il existe au monde une eau plus effroyablement mauvaise, toute claire et toute limpide qu'elle est. Au premier moment, on lui trouve la saveur de l'eau de mer ordinaire; mais en moins d'une seconde, cette eau agit sur les lèvres, sur la langue et sur le palais, et il n'est pas possible de ne pas la rejeter aussitôt, avec un soulèvement de cœur. C'est un mélange de sel, de coloquinte et d'huile, qui jouit en outre de la propriété de faire éprouver une sensation de brûlure bien caractérisée. On a beau se débarrasser la bouche de cette affreuse liqueur, elle a si violemment agi sur toute la muqueuse, qu'elle vous laisse son goût pendant plusieurs minutes, en occasionnant une constriction assez douloureuse de la gorge. L'eau de la mer, puisée à la pointe nord, est horriblement amère et salée; mais c'est de la limonade, en comparaison de celle que nous venons de goûter au Rabath-el-Djamous.
J'ai énuméré les qualités du Barabra qui accompagne Rothschild, et parmi ces qualités, la gourmandise, on s'en souvient, tenait le premier rang. Nous avons la barbarie de faire un vrai tour d'écolier à notre Pierrot noir. Nous lui offrons la bouteille à laquelle il nous a tous vus boire de loin : t Bois, Selim, c'est du raki, lui disons-nous; » et le pauvre diable en ingurgite une large lampée avec une gloutonnerie sur laquelle nous comptions bien. Je n'ai jamais rien vu de plus drôle que la figure de Selim en ce moment; il
fait des contorsions et des grimaces de possédé, et ce n'est qu'avec un quartier d'orange , que nous parvenons à le consoler de s'être laissé prendre à la trop araère plaisanterie que nous lui avons faite. Au reste, comme nous insistons sur ce que nous avons tous goûté comme lui de cet infâme poison, il ne nous garde pas rancune et finit par rire avec nous de sa mésaventure.
A une heure vingt-six minutes, nous commençons à gravir le Redjom-es-Senîn dont nous atteignons la crête à une heure trente et une minutes. A notre droite est un piton élevé qui borde un ouad assez large dont nous traversons deux bras, à une heure quarante-quatre et à une heure quarante-six minutes, c'est rOuad-omm-el-Bedoun (la vallée mère des antilopes). En ce point la montagne est à cent cinquante mètres à droite, et le rivage à cinq cents mètres à gauche. Notre route est alors au sudsud-est. Nous cheminons sur une plage formée de petit gravier, et qui est en quelque sorte la répétition de Rabath-el-Djamous. Devant nous est une montagne toute brûlée et toute déchiquetée, sur le flanc de laquelle nous avons à gravir ; c'est le Djebel- Hatroura. A une heure cinquante et une minutes, nous commençons à monter ; à deux heures nous atteignons la crête, et à deux heures trois minutes , notre route redescend le long du flanc du Djebel-Hatroura. C'est la plus hideuse montagne qui puisse se voir. Son flanc, qui s'incline très-rapidement pour plonger dans la mer Morte , est un véritable chaos de blocs déchirés et bouleversés violemment. Sans doute nous sommes proches d'un volcan, et effectivement, à deux heures vingt-six minutes, nous trouvons en place une belle coulée de lave , qui vient de l'ouest et qui semble une voûte de fonte, formée de couches concentriques. Jusqu'à deux heures trente minutes, nous ne faisons que monter et descendre sur le flanc de la montagne, à travers les roches usées par les siècles. La vraie descente commence alors, et à deux heures trente-quatre minutes nous
traversons l'Ouad-Hatroura, qui va aboutir à un immense cratère encombré de roches éboulées; à deux heures quarante minutes seulement nous sommes en face de la limite sud de ce cratère.
Nous nous retrouvons alors sur la plage, à très-peu de distance de la rive (cinquante mètres environ) et dans une plaine de près de huit cents mètres de largeur , encombrée de mamelons de sable assez élevés, et qui nous sépare des hautes montagnes. A deux heures quarante-sept minutes, nous tournons encore au sud-sud-ouest, pour reprendre presque aussitôt la direction ouest-sud-ouest, que nous ne quittons plus jusqu'à trois heures. Nous longeons à deux cents mètres environ de son pied, une montagne assez élevée, dont Taxe est parallèle à notre route. La distance de la rive varie peu, de quarante à vingt mètres seulement , jusqu'à deux heures cinquante-six minutes; en ce moment la plage s'élargit rapidement, pour gagner une étendue de cinq cents mètres; là donc est encore un delta formé par les atterrissements d'un torrent, venu de l'ouad que nous apercevons devant nous.
A notre droite , à deux cents mètres de notre chemin , à cinquante mètres à peu près au-dessus, et sur le flanc de la montagne, est un fourré de seyal et de roseaux, dû à la présence d'une source ; mais cette source est saumàtre , me disent les Arabes, et son eau n'est pas potable. Un peu plus loin , devant nous , est un petit mamelon surmonté d'une ruine carrée , bâtie en belles pierres de taille ; c'est un petit fort de construction antique nommé aujourd'hui Qalaat-Embarrheg. A trois heures précises nous sommes au pied de ce mamelon qui n'est guère qu'à vingt mètres à notre droite ; des décombres répandus sur une trèsgrande superficie avoisinent le Qalaat. Voilà des ruines qu'il faudrait visiter; mais pour ce soir le plus pressant est de trouver de l'eau à boire et de rejoindre nos bagages. A la manière
dont nos scheikhs nous ont pressé de marcher, pendant toute la journée, nous nous croyons bien éloignés encore de notre campement.
Au pied du Qalaat-Embarrheg est un ouad profond de vingt mètres, dans lequel nous entrons et que nous remontons, en inclinant directement à l'ouest; l'ouad a cinquante mètres de largeur à peu près. Au bout de quelques cents pas, nous reprenons la direction du sud, et nous nous trouvons, à trois heures sept minutes, au milieu d'un immense espace fermé de tous côtés par des murailles de roches à pic, s'élevant à perte de vue. Là sont dressées nos tentes; là nos chevaux tout ragaillardis, mangent avec avidité de ces roseaux qu'ils aiment tant ; là notre cuisine est installée. Tout notre monde a repris un air de fête ; évidemment nous avons de l'eau à discrétion. Cet ouad se nomme en effet ouad-el-maïet-Embarrheg (vallée de l'eau d'Embarrheg, de l'eau qui murmure?)
Sur le flanc occidental de l'espace où est assis notre camp, plusieurs pans de muraille, très-régulièrement bâtis et d'assez bel appareil , sont suspendus à dix ou quinze mètres au-dessus du sol. A quoi pouvaient servir de telles murailles? J'avoue que je n'en sais absolument rien ; demander des renseignements aux Arabes , quand on voudrait tirer d'eux autre chose que des noms de lieu, c'est peine perdue. A Sebbeh les redoutes de Sylva étaient pour Hamdan, Maqbourat-el-Belad , les cimetières de l'endroit. Ici, à Embarrheg, les ruines sont comme à Ayn-Djedy, Besathin , des jardins; me voilà bien avancé!
Une fois descendu de cheval, après avoir contemplé quelques instants l'étrange salle rectangulaire à ciel ouvert, dans laquelle nous sommes logés et qui semble sans issue , je demande aux Arabes où ils ont trouvé des roseaux et de l'eau, et ils me montrent le fond méridional en me disant : Hon — là ! — Je serais bien tenté de croire qu'ils se moquent de moi , si je n'avais sous
les yeux d'abondantes preuves du contraire. Le plus sage est d'y aller voir. Nous partons donc, et qu'on juge de notre surprise, quand arrivés au fond de notre enclos, nous voyons s'ouvrir vers l'ouest, une véritable fissure de huit ou dix mètres de largeur au plus, encombrée de magnifiques roseaux, d'arbres nombreux de dix espèces différentes et de véritables lianes qui s'élancent des uns aux autres. Le bruit charmant de l'eau qui coule sur la rocailleuse fait entendre à quelques pas ; c'est celui d'un ruisseau frais et limpide, qui descend doucement et vient se perdre dans le sable le plus fin , au point même où l'on pénètre dans ce pittoresque ravin. Un autre bruit que celui de l'eau retentit dans le fourré, c'est celui des chants joyeux de nos Bédouins, des yataghans qui frappent à coups redoublés les roseaux et les arbres , et des craquements de ceux-ci quand ils tombent. D'autres Arabes boivent et font les ablutions dont ils ont été sevrés, depuis Ayn-Djedy ; cet exemple est trop bon pour que nous ne nous empressions pas de le suivre
Belly et Loysel dessinent ; Edouard, Rothschild et moi nous cherchons des insectes et des plantes, et jusqu'au moment où l'obscurité nous chasse de ce réduit enchanteur , nous ne songeons pas que notre festin nous attend. Nous rentrons enfin au camp où j'ai une longue conversation avec Abou-Daouk. Jusqu'à présent le brave scheikh nous avait détournés de passer sur Ja rive orientale du Bahr-Louth , et il nous avait laissé entrevoir qu'il ne se souciait pas le moins du monde de nous y accompagner. Ce soir il a changé d'avis ; il nous accompagnera partout où nous voudrons, avec son monde, et notre joie est grande, on le pense bien, de voir que nos espérances sont sur le point de se réaliser. La bonne volonté présente du scheikh tient un peu, j'imagine, au service que je lui ai rendu, en guérissant