‹ Voyage autour de la Mer morteChapitre 25 sur 32 · La première édition port* 68 milles au lieu de · texte numérisé non relu

La première édition port* 68 milles au lieu de

iU VOYAGE EN SYRIE

tion de Thamara ; je dois maintenant essayer de justifier l'identification que je propose pour el-maïet-Embarrheg et Thamara 1 :

1° Le nom moderne lui-même, avec la liaison qui le réunit au mot Maïch ou au mot Qalaah, conserve une trace évidente, à mon sens, du nom primitif, si toutefois ce ne sont pas les Romains qui ont estropié le nom Maïet-Embarrheg pour en faire le nom latinisé Thamara; quoi qu'il en soit, de Embarregh à Thamara il n'y a pas si loin , que le rapprochement des deux dénominations ne puisse être tenté.

2° El-maïet-Embarrheg se trouvait forcément sur la route décrite dans la table de Peutinger, et qui conduisait d'E - Rabba à Jérusalem, puisque cette route ne mentionne pas Zoara, qui eût certainement été citée, si l'on eût remonté sur le plateau par l'Ouad-ez-Zouera.

3° 11 y a eu au Qalaat-Embarrheg, et sur l'autre flanc de l'ouad, des ouvrages militaires que l'on peut attribuer aux Romains ou qui, du moins, ont pu être utilisés et occupés par eux, ce qui s'accorde bien avec l'assertion d'Eusebe.

k° Enfin la présence d'une magnifique source, comme celle d'Embarrheg, suffirait, quand bien même il ne resterait pas de traces de construction dans son voisinage ; pour prouver que tous les maîtres successifs de ce pays brûlé, ont dû s'établir là le plus fortement possible.

De tout ce qui précède, je conclus hardiment que le Qalaat- Embarrheg n'est autre chose que le fort où résidait la garnison de Thamara.

Pendant que je prends des notes et que je me rends compte de la disposition générale de la ville antique, quelle qu'elle soit, qui a existé à l'entrée de l'Ouad-el-maïet-Embarrheg ,

1 Thamara signifie : H palmes. Y aurait-il, par hasard, identité entre la Thamara antique et le lieu nomm»; Palmer par Guillaume de Tyr, qui alors confondait a tort ce lieu avec Zouera ou Zoar.

ET AUTOUR DE LA MER MORTE. 245 tout mon monde et tous nos bagages débouchent du ravin et gravissant la rive droite, marchent directement au sud. Je me hâte de les rejoindre et je quitte le pied du caslellum à huit heures quarante-neuf minutes. Il me faut un peu plus de cinq minutes pour être de l'autre côté de l'ouad. A huit heures cinquante-huit minutes, je passe le mur méridional de l'enceinte de Thamara, après avoir traversé un assez vaste espace couvert, à droite et à gauche, de décombres semblables à ceux que j'ai observés à Ayn-Djedy.

Nous avons alors à notre droite une montagne élevée, dont le point culminant est à environ deux kilomètres. Nous sommes sur la plage même, et la mer n'est qu'à quatre-vingts mètres de nous. A neuf heures une minute, nous traversons un ravin qui coule de l'ouest à l'est, et notre route incline au sud -sud -est. A neuf heures huit minutes, trois nouvelles ravines se présentent : ce sont trois branches d'un lit de torrent qui descend d'une sorte de cirque entaillé dans le flanc de la montagne, dont nous sommes éloignés de douze à quinze cents mètres.

A neuf heures treize minutes, nous coupons encore un lit de torrent qui descend du même cirque. La plage, large de huit mètres en ce point, est couverte de grosses pierres. A vrai dire ce n'est pas une plage; c'est le flanc d'une colline assez basse et très-douce qui descend jusqu'à la mer. A neuf heures dixneuf minutes, nous retrouvons encore des fragments bien appa-

rents d'une coulée de lave, et nous sommes en face de l'Ouaden-Nedjid, dont nous traversons le lit à neuf heures vingt et une [minutes. Ici se montrent de nouveau les mamelons de sable verdatre déjà rencontrés tant de fois, et dont les premiers sont placés à six cents mètres environ, sur la droite de la route que nous suivons. La mer est toujours à cinquante mètres à peu près.

A neuf heures trente et une minutes, nous sommes en face d'un cratère bien caractérisé, situé à quinze cents mètres de nous, et duquel sortent cinq torrents, dont nous coupons les lits successivement, jusqu'à neuf heures trente-six minutes. A notre droite, sont des mamelons de rocailles qui garnissent le pied de la montagne, et à gauche, des mamelons de gravier. Quant à la montagne, elle est assez basse relativement à toutes celles que nous avons longées jusqu'ici, et je ne crois pas qu'elle ait trois cents mètres de hauteur. A neuf heures quarante-deux minutes, les mamelons disparaissent, et nous cheminons sur le flanc même d'une colline couverte de pierrailles; derrière elle sont des montagnes assez basses, dont le pied semble à huit cents mètres environ. A neuf heures quarante-six minutes, la plage, large au plus de quarante mètres, se couvre de broussailles; de nombreuses sources salées sortent du pied de la colline, et forment une espèce de marécage couvert d'une plante grasse d'un vert foncé, que les Arabes appellent kali. Ce marais salant s'étend sur une longueur de trois cents mètres à peu près.

Depuis neuf heures quarante-deux minutes, nous marchions directement au sud; à neuf heures cinquante et une minutes, nous nous dirigeons au sud-sud-ouest, et nous conservons cette direction pendant six minutes. A neuf heures cinquante-huit minutes, nous marchons de nouveau au sud-sud-ouest. Les mamelons de sable reparaissent alors à notre droite, et nous apercevons à cinq cents mètres, le mur vertical d'un immense cratère encombré de monticules de sable. La plage n'a, en ce point, que cinquante mètres de largeur, et au delà du cratère, s'ouvre à quinze cents mètres, l'Ouad-ez-Zouera , dont nous sommes séparés par une plaine couverte de mamelons de sable.

Ici nous faisons une première balte de cinq minutes, pour entendre les recommandations du scheikh Abou-Daouk. Il

paraît que le pays dans lequel nous entrons, est mal famé, et qu'il y aurait de l'imprudence à laisser voyager nos bagages tout seuls.

A dix heures douze minutes, nous reprenons notre marche , en serrant le plus possible les rangs de la caravane, et nous cheminons au sud-est; ainsi que je l'ai dit tout à l'heure, nous sommes alors à environ quinze cents mètres de l'embouchure de l'Ouad-ez-Zouera. A notre gauche, la plage s'élargit rapidement, et se couvre de petits arbres qui forment un véritable fourré , dans lequel paraissent des soudes ou kali de taille arborescente, et que l'on prendrait pour des tamariscs, si ce n'étaient évidemment des plantes grasses. La plaine que nous traversons est jonchée de grosses pierres et de cailloux roulés. Au sud, s'ouvre une autre plaine garnie de seyal clairsemés. C'est la plaine de Sdoum (de Sodome!) que borne à l'horizon le Djebel-el-Haoua. Le fond de cette petite plaine est couvert de mamelonsde sable, qui commencent à deux kilomètres environ, et régnent ensuite jusqu'au pied de la montagne.

Une autre montagne est devant nous, et ses premières pentes sont à cent cinquante mètres au plus, à dix heures vingt-neuf minutes. Cette montagne, c'est le Djebel-Sdoum , ou Djebel-el- Melehh, la montagne de Sodome enfin. Dieu soit loué ! nous y sommes parvenus sains et saufs.

Pondant que nous contemplons avec une joie bien vive, ce lieu que nous avons atteint sans danger, il est vrai, mais avec de cruelles fatigues, Belly, Loysel et Rothschild, sans prévenir personne, s'enfoncent dans le fourré, dans l'espérance d'y trouver un gibier imaginaire. Nos scheikhs se mettent en colère; ces taillis sont peuplés, à les entendre, de voleurs et d'assassins. Pendant quelques minutes, nous crions à tue-tête pour rappeler nos chasseurs intrépides; ils ne répondent pas, et nous envoyons quelques-uns de nos hommes courir après eux.

Abou-Daouk est furieux. «Si vous voulez que je vous accompagne, nous dit-il, et que je vous ramène vivants, ne vous écartez plus les uns des autres ; car je ne répondrais plus de vous ; d'ailleurs il n'y a pas que les voleurs à craindre ici. Voyez ce trou: c'est celui qu'a fait, il y a un an, un malheureux chameau qui s'est englouti dans un abîme sans fond, entr'ouvert subitement sous ses pieds. Voulez-vous qu'il vous en arrive autant? voulezvous être assassinés ou tout au moins dépouillés? faites tout seul des promenades du genre de celle que font en ce moment vos compagnons, et vous n'attendrez pas longtemps ce que vous serez allé chercher, malgré mes conseils. » Heureusement nous en sommes quittes pour la peur. Nos Bédouins ont rattrapé les imprudents, qu'ils ramènent auprès de nous et que je gourmande le plus sérieusement que je puis, en leur montrant, le trou affreux auprès duquel nous sommes arrêtés , afin de les dégoûter de la manie de courir des chances beaucoup plus fâcheuses que ne le vaudraient toutes les perdrix de la terre.

Une fois réunis, nous nous remettons en marche, et, nous dirigeant à l'est, pour contourner le pied de la montagne de Sel ou de Sodome, nous nous trouvons, à dix heures trente-huit minutes, juste entre le pied de cette montagne étrange et la mer. Celle-ci est à deux cent cinquante mètres de nous, et la montagne à cinquante mètres seulement. La plage sur laquelle nous cheminons, est formée de sable couvert d'efllorescences salines et extrêmement meuble. Le pied de nos chevaux y enfonce constamment jusqu'au-dessus du boulet. A gauche, sont des petites flaques d'eau formant de véritables salines, qui produisent un sel parfaitement cristallisé et d'une blancheur éblouissante. Un Bédouin presque nu est là qui forme des tas de ce sel. Nous nous approchons de lui, et nous lui en demandons une ou deux poignées, qu'il nous donne avec empressement. Comme nous lui donnons, à notre tour, deux ou trois pias-

très, en échange de son sel , il paraît tout émerveillé de notre munificence.

Après cinq minutes de halte auprès de notre salineur, nous reprenons assez péniblement notre marche dans ce terrain fatigant. A dix heures cinquante-neuf minutes, nous pas- . sons à côté d'un monticule de quinze mètres de diamètre, couvert de grosses pierres brutes et à l'aspect calciné, qui ont évidemment fait, Dieu sait quand, partie d'un édifice rond qui dominait le bord môme de la mer; celle-ci n'est qu'à trente mètres à notre gauche, et le flanc de la montagne à vingt mètres au plus. La vue de cette ruine me frappe vivement, et je pense tout naturellement à Sodome. J'interroge Abou-Daouk. «Qu'est-ce que cela? lui dis-je. — Qasr-Qadim, un ancien château, me répond-il. — Et son nom? — Redjom-el-Mezorrhel (le monceau de pierres bouleversées, ou mieux versées, répandues). »

C'est en ce point que M. le colonel Lapie plaçait Thamara. J'ignore dans quelle relation de voyage il a trouvé la mention de cette ruine qu'il appelle Tell-el-Msoggal. Ce que j'en puis dire, c'est que sur la carte de l'Égypte, de l'Arabie Pétrée et de la Syrie, publiée par Hérisson (chez Jean, rue SainUJean-de- Beauvais, n° 10) , se trouve à la pointe sud-ouest de la mer Morte, et par conséquent très-convenablement placé, ce môme Tell-el-Msoggal.

Pour moi pas de doute possible, j'ai sous les yeux les ruines d'un édifice qui fit jadis partie de Sodome. Le scheikh Àbou-Daouk est fort explicite sur ce point. Quand je lui demande où était la ville de Sdoum; Ici, dit-il. — Et cette ruine étaitelle de la ville maudite? — Sahihh ! (sûrement). — Y a-t-il d'autres ruines de Sdoum ? — Nàam ! Fin kherabat ktir (oui, il y a beaucoup de ruines) . — Où sont-elles? — H on oua bon ! (là , et là),— et il me montre; la pointe de la montagne de Sel, que nous

venons de contourner, et la plaine plantée de seyal , qui s'étend au pied de cette montagne , jusque vers l'Ouad-ez-Zouera.

Trois fois hélas ! il est trop tard maintenant pour retourner en arrière et pour aller contempler ces ruines, ne fût-ce qu'un instant. Mais un bon averti en vaut deux ; et comme dans quelques jours nous reviendrons ici , je me promets bien de regarder . un peu mieux et de voir ce que sont les ruines que mon brave scheikh vient de me signaler. Je ne sais pas, en vérité, si j'ai plus de plaisir à apprendre qu'au retour je pourrai contempler les ruines de la fameuse Sodome, que je n'ai de regret de n'en avoir aperçu aujourd'hui que cette espèce de poste avancé, placé comme un phare au bord même de la mer , et qui se nomme le Redjom-el-Mezorrhel. Au reste, la halte que j'ai dû faire au trou du chameau, pour recevoir la semonce d'Abou-Daouk, et l'inquiétude que m'a causée, pendant quelques minutes, l'imprudence de mes compagnons, m'ont tout naturellement empêché d'examiner avec autant de soin que je l'eusse fait en toute autre circonstance , le pied et le flanc même de la montagne de Sel. Au retour des chasseurs , nous avons repris très-lestement notre marche, pour rattraper le temps perdu, et comme à mon tour j'ai péroré les promeneurs aventureux , j'ai en définitive une assez bonne excuse à me donner à moi-même, pour justifier en quelque sorte la négligence dont j'ai en ce moment un si cuisant regret. Au retour je la réparerai de mon mieux.

De dix heures cinquante-neuf minutes à onze heures cinquante-deux minutes, nous avons constamment marché dans le même terrain efflorescent et meuble, entre la montagne de Sel et la mer. Nous tenant toujours à égale distance à peu près de l'une et de l'autre, c'est-à-dire à cinquante mètres environ du bord de l'eau, et à une trentaine de mètres des escarpements , nous suivons ainsi tous les contours que

forme le flanc de la montagne, qui en son point le plus élevé n'a guère que cent mètres de hauteur. Vis-à-vis le Redjom-el- Mczorrhel, c'est-à-dire à dix heures cinquante-neuf minutes, nous marchions au sud-est ; à onze hnurcs dix minutes au sudsud-est ; à onze heures vingt minutes de nouveau au sud-est , puis encore au sud-sud-est, jusqu'à onze heures trente minutes, que la direction de notre route passe au sud-sud-ouest, pour revenir à onze heures quarante-huit minutes seulement, au sudsud-est.

A onze heures cinquante-deux minutes, nous nous arrêtons enfin pour déjeuner, auprès d'une grotte qui traverse, dit-on, la montagne de Sodome d'un flanc à l'autre , et qui s'appelle cl-Morharrah , c'est-à-dire tout simplement la grotte. Dans cette grotte , nous dit Abou-Daouk , se réfugient les voleurs habitués à détrousser les rares passants qui s'aventurent dans ce pays. Pauvres voleurs! ils doivent faire maigre chère, s'ils ne vivent que du fruit de leurs rapines! Dans tous les cas, ils ont une triste demeure dans la grotte devant laquelle nous voici arrêtés, pour manger quelques poules étiques et du pain moisi.

Un mot maintenant sur l'aspect général de la montagne de Sel. Le djebel-el-Melehh ou djebel-Sdoum présente une masse compacte de sel gemme, dont la hauteur varie, mais ne dépasse guère cent mètres. Sa teinte est grisâtre, mais certaines couches superposées sont colorées en vert et en rouge. Au sommet, le sel est recouvert d'une couche argileuse d'un blanc sale. En quelques points on distingue très-nettement sur la montagne, des mamelons de sable verdAtre de môme nature que ceux que nous avons déjà tant de fois rencontrés, à partir de Sebbeh. Tout le flanc que nous venons de longer présente de nombreuses fissures creusées par les eaux de l'hiver, et des éboulements considérables. En beaucoup de

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points paraissent d'énormes aiguilles de sel , dont Tune aura certainement été prise par le capitaine Lynch, pour le fameux pilier de sel qui s'est substitué à la femme de Loth, lors de la catastrophe de Sodome. Toutes les masses ébranlées, et celles qui tiennent encore à la montagne, ont leur superficie profondément sillonnée à arêtes obtuses, par les pluies qui de temps en temps viennent en dissoudre la surface. Enfin partout où la roche surplombe, sa partie inférieure est tapissée de véritables stalactites de sel. Quant au pilier de sel , publié par le capitaine Lynch, il ressemble à tout ce qu'on voudra, excepté à la montagne de Sodome.

Est-il possible de se rendre compte de la mort de la femme de Loth? je le crois. Voici du moins comment je l'expliquerais. Au moment même où s'est opéré le soulèvement de cette montagne énorme, des éboulements du genre de ceux dont nous avons à chaque pas reconnu la présence, ont dû avoir lieu sur toute l'étendue de cette masse profondément ébranlée. La femme de Loth s'étant attardée, soit par curiosité, soit par terreur, aura été écrasée par un de ces rocs roulant du haut en bas de la montagne , et quand Loth et ses enfants se seront retournés, ils n'auront plus vu à la place où s'était arrêtée la malheureuse femme , que la roche de sel qui avait recouvert son corps. On donnera toutes les explications que l'on voudra de cette mort, mais je me déclare bien décidé, maintenant que j'ai vu les lieux , à m'en tenir à celle que je viens de hasarder et que je ne prétends néanmoins imposer à personne.

A midi trente-six minutes nous remontons à cheval et nous nous dirigeons en bon ordre au sud -sud -est. A peine sommes-nous en marche depuis deux ou trois minutes, à l'entrée d'une plaine effondrée et tout efllorescente , qu'un mouvement inaccoutumé se manifeste dans notre caravane. Abou-Daouk

ET AUTOUR DE LA MER MORTE. 253 et les autres cavaliers partent au galop. Hamdan, qui est devenu pAle comme un mort, les suit presque aussitôt, et tous nos fantassins qui se sont dépêchés de tirer leurs fusils de dessus leurs épaules, et de retrousser leurs chemises, afin d'avoir tous leurs mouvements libres , vont en hâte se ranger autour de leurs scheikhs respectifs. L'un d'eux , qui était resté un peu en arrière, court à toutes jamhes, en apprêtant son arme, probablement afin de ne pas être accusé de s'être attardé volontairement en ce moment. « Qu'est-ce donc? dis-je à Mohammed qui s'est rapproché de moi et qui a, comme tous les autres, saisi son fusil. — Tu les vois bien. — Qui? — Des voleurs! Ce sont les Ahouethat ! » Je déclare qu'en ce moment je ne voyais absolument rien , et que ce ne fut que quelques minutes après, que j'aperçus une trentaine d'hommes à pied, de fort mauvaise mine, presque nus, mais armés de fusils à mèche, de yataghans et de dabbous ou massues de bois dur. Évidemment nous faisions là une mauvaise rencontre.

En un clin d'œil tous nos fusils furent armés, et tous nos pistolets disposés à portée de la main. Nos mulets de charge et nos moukres se tenant réunis à quelques pas derrière nous , n'avançaient qu'à contre-cœur. Lorsque Abou-Daouk arriva près des bandits, tous étaient assis sur un petit revers de la grève, caressant de la main les armes qu'ils avaient apportées. Un colloque s'était déjà établi entre eux , lorsque nous arrivâmes nous-mêmes en peloton serré, sur le lieu de la scène. A la vue de nos fusils à deux coups , et de la foule de pistolets dont nous étions munis, les coquins jugèrent plus prudent de se dispenser de nous attaquer. Abou-Daouk leur avait dit : Je vous donne une demi -minute pour être tués jusqu'au dernier ; et quand ils furent convaincus que la chose était extrêmement probable, ils changèrent de ton. Se levant alors, chacun d'eux s'approcha de l'un de nos hommes, colla

son front contre le sien, en lui prenant la main , et l'embrassa ensuite à trois ou quatre reprises, comme aurait fait le plus tendre frère.

Il était alors midi quarante-neuf minutes. Les projets hostiles une fois mis de côté , nos nouveaux amis nous offrirent l'hospitalité dans leur campement, et nous ne savions trop encore si nous devions accepter, quand deux nouveaux cavaliers accourant sur nous à fond de train, vinrent se mêler à la conversation ; c'étaient le frère d'Abou-Daouk et un jeune homme de vingt-cinq à vingt-six ans, nommé Sellam-el-Lahman, scheikh des voleurs avec lesquels nous venions de faire connaissance.

Le frère d'Abou-Daouk, ainsi que je l'ai déjà dit, avait pris les devants, pour aller sonder les dispositions des tribus établies de l'autre côté de la mer Morte, dans le Rhôr-Safich où nous voulions aller camper ce soir même. Les premiers êtres vivants qu'il avait rencontrés, étaient ces AJiouethat, dont les tentes étaient dressées dans le Rhôr, à la sortie même de la plaine fangeuse qui se déroulait devant nous et que nous avions à traverser. Il s'était naturellement adressé à leur scheikh Sellam qui avait consenti à nous recevoir dans son campement, grâce à l'appât d'un bakhehich. Ses fidèles sujets avaient alors déclaré qu'ils en voulaient leur part; que sinon ils viendraient au-devant de nous, pour nous attaquer, nous tuer et nous dépouiller. — Vous n'aurez rien du tout, leur avait répondu Sellam ; allez , et grand bien vous fasse !

Les bons avis du frère d'Abou-Daouk avaient décidé Sellam à ne pas se mêler d'une attaque où tousses hommes se feraient infailliblement casser la tête, et voilà pourquoi ses subordonnés étaient arrivés les premiers , au point où ils comptaient bien se divertir à nos dépens. J'ai dit comment leur mauvais vouloir avait été de courte durée, et comment ces braves gens avaient eu le bon goût de préférer la paix à la guerre.

ET AUTOUR DE LA MER MORTE 255 Sellam vint droit à moi, après quelques mots jetés à ses bandits , et que je n'entendis pas ; me prenant alors délicatement le bout de la barbe, il me la baisa le plus révérencieusement du monde en m'appelant son père , puis le drôle se mit à caracoler et à faire de la fantasia, en nous souriant à tous de l'air le plus galant. 11 était monté à poil, sur une petite bête baiebrune, qui n'avait pour harnachement qu'un mauvais bout de ficelle , et qu'il maniait avec une agilité merveilleuse. Sellam n'avait qu'une courte chemise de toile grise et un kafieh. Sur son flanc gauche était attaché un yataghan à lame droite, engaîné entre deux plaques de bois reliées par des ficelles. Quelque misérable que fût l'accoutrement de ce scheikh, je dois avouer qu'il avait la meilleure grâce du monde, et que tous ses mouvements se mariaient si bien à ceux de son petit cheval , que tous deux semblaient un fragment vivant des frises du Parthénon.

Tout ce que je viens de raconter se passa en quatre minutes, et à midi cinquante-trois minutes, nous nous remîmes en marche , droit à travers la plaine qui s'ouvrait devant nous , et vers le sud-sud-ouest. Le flanc de la montagne de Sel était alors à cent mètres sur notre droite ; nous la longeâmes ainsi en nous éloignant de son pied, jusqu'à une heure vingt-six minutes, que nous nous trouvâmes vis-à-vis son extrémité sud, et à huit cents mètres de cette extrémité. Au delà recommençaient les éternels mamelons de sable verdâtre, si semblables à des ruines. Le terrain sur lequel nous avancions avec difficulté était fangeux, et formait une plaine effondrée, absolument nue, et dépouillée de toute apparence de végétation. Cette plaine c'est la Sabkhah (la plaine de boue salée).

A une heure trente et une minutes, nous coupâmes un large lit de rivière où il y avait beaucoup d'eau ; c'est sans doute TOuad-el-Fekreh de M. de Bertou; mais aucun Arabe ne me

répéta ce nom qu'il no connaissait pas. Ce cours d'eau et ceux que nous rencontrâmes un peu plus loin , se nomment parmi eux ech-Chothnah (les impétueux). Une fois sur l'autre rive, nous avons tourné à l' est-sud-est, puis immédiatement à l'est ; il était alors une heure trente-trois minutes.

A ce moment tous les Ahouethat, sauf leur scheikh Sellam, nous ont quittés, et allongeant vigoureusement le pas, ils ont regagné, beaucoup plus rapidement que nous, la rive orientale de la mer Morte. Un immense fourré de roseaux est à quelques kilomètres devant nous; ce fourré sépare la Sabkhah du Rhôr- Safieh , et c'est là qu'est établi le campement de nos nouveaux amis , dans le dévouement desquels nous n'avons pas encore, je l'avoue, une confiance illimitée. Sellam ne cesse de faire de la fantasia autour de nous , en nous prodiguant les protestations les plus merveilleuses; mais je vois, à la figure un peu soucieuse d'Abou-Daouk et de Hamdan, que les belles phrases de Sellam sont une monnaie de peu de valeur, et d'instinct nous comprenons tous que nous ferons bien de nous tenir dorénavant un peu mieux encore sur le qui-vive.

A notre droite nous avons une chaîne de collines élevées qui bornent au sud la Sabkhah dans laquelle nous sommes engagés. Le pied de ces collines semble boisé, autant que nous en pouvons juger à une distance de dix kilomètres au moins, et les arbres que nous apercevons forment évidemment la continuation du taillis qui recouvre le Rhôr-Safieh placé devant nous.

A une heure quarante-sept minutes, à une heure cinquantesix minutes, à une heure cinquante-neuf minutes, à deux heures une minute, et enfin à deux heures douze minutes, nous traversons de nouveaux cours d'eau : tous sont assez rapides et coulent directement du sud au nord, c'est-à-dire qu'ils vont se jeter dans la mer Morte. Le sol, sur lequel nous n'avançons

qu'avec de grandes difficultés , est profondément détrempé et glissant comme du savon ; les pieds de nos chevaux s'y enfoncent jusqu'au boulet, et les malheureuses bêtes ont toutes les peines du monde à se dégager de la fange tenace dans laquelle elles s'engluent à chaque pas. Nous avons soin de marcher les uns derrière les autres et de suivre exactement la piste tracée par nos cavaliers arabes. Cette précaution est fort sage, car les fondrières abondent dans cette plaine désolée, et il serait fort désagréable de s'y embourber pour tout de bon.

A deux heures trente-six minutes, nous faisons un crochet, pour couper un nouveau cours d'eau très- considérable qui coule du sud-ouest au nord-est. À deux heures trente-sept minutes, nous cheminons de nouveau à l'est, et à deux heures quarante-neuf minutes, nous entrons dans les roseaux qui sont d'une hauteur immense et tellement serrés, que nous avons besoin de prendre de grandes précautions pour ne pas nous séparer les uns des autres. Les Ahouethat auraient beau jeu pour nous tuer là dedans jusqu'au dernier, si l'envie leur en venait, et je confesse que nous nous préoccupons un peu du parti qu'ils ont pris de nous laisser en route , et de courir se jeter dans ces roseaux maudits où nous n'avançons qu'au hasard, et en ne voyant qu'à grand' peine le cavalier qui nous précède et celui qui nous suit.

Au bout de quelques minutes les roseaux disparaissent, le terrain se raffermit un peu, et nous entrons pour tout de bon dans le Rhôr-Safieh. Cette fois nous sommes dans une véritable forêt ; mais quelle étrange forêt ! Elle se compose de faisceaux de minces troncs d'arbres, entrelacés et serrés les uns contre les autres, comme les bâtons d'un fagot; des milliers de branches hérissées d'épines, s'entortillent, grimpent et retombent dans tous les sens, autour de ces bouquets inextricables formant d'innombrables massifs de quelques pieds de diamètre, mas- I. 17

s'ils qu'il est impossible de côtoyer sans y laisser accrochée quelque partie de son costume. Dans les intervalles des bouquets d'arbres, la terre humide et grasse est couverte de tiges desséchées de doura, chaumes gigantesques de la moisson dernière; partout le sol est profondément fouillé par les sangliers qui abondent dans le Rhôr et qui y vivent comme ils peuvent, en se garant des panthères. Sur toutes les hautes branches sont perchées de délicieuses petites tourterelles roses, qui nous regardent passer sans se préoccuper autrement de notre présence; il est clair que ces jolis oiseaux vivent en bonne intelligence avec les Bédouins. Par-ci par-là des colibris, à la collerette de rubis et d'émeraude, voltigent d'arbre en arbre, bien plutôt dérangés par le bruit que nous faisons en cheminant à travers les tiges sèches, qu'effrayés par la venue d'un danger connu.

Nous voilà donc décidément cette fois dans un monde tout nouveau pour nous; nos chasseurs voudraient bien se donner le plaisir d'abattre quelques-uns des oiseaux que nous admirons; mais j'ai formellement interdit les coups de fusil, car il suffirait du plus léger malentendu pour amener ici quelque fâcheuse collision. D'ailleurs nous voyons sans cesse courir sur nos flancs, à travers les petites clairières plantées de doura, des troupes de Bédouins armés, et en ce moment nous ne savons pas trop si ce sont des amis, ou des ennemis qui attendent une bonne occasion de nous envoyer à chacun une balle. Nous nous tenons donc sur nos gardes, bien que le scheikh Sellam continue à faire de la fantasia, en ne s' arrêtant que pour venir me prendre délicatement la barbe, du bout de ses doigts qu'il baise ensuite avec respect. Enfin nous arrivons à un espace de la forêt où les arbres ont été hachés par les hommes et les bétes; dans tous les sens de petites tentes noires, hautes de trois ou quatre pieds au plus, sont

ET AUTOUR DE LA MER MORTE. 259 accrochées aux broussailles, et nous mettons enfin pied à terre dans une clairière placée au centre du campement : c'est la place publique de la cité présente des Ahouethat. (V. pl. xv.)

Les hommes qui longeaient au pas de course notre colonne en marche, arrivent en même temps que nous : ce sont nos Thâamera et nos Djahalin qui, redoutant une embuscade, battaient les buissons à droite et à gauche, en éclaireurs habiles et dévoués. A la grâce de Dieu ! maintenant nous sommes dans la gueule du loup; reste à faire tout ce que nous pourrons, pour nous en tirer avec le moins de désagrément possible.

En un clin d'oeil, Sellam a ramené son petit cheval bai à sa tente , et il est revenu près de nous , en bondissant à travers les halliers. 11 commence par écarter assez cavalièrement tout son monde , qui nous entoure avec la curiosité de sauvages qui n'ont jamais vu d'Européens. Parmi eux nous retrouvons toutes les faces patibulaires que nous avions été si médiocrement flattés de rencontrer au Djebel-el-Melehh , quelques heures auparavant, et entre autres un grand vilain nègre auquel , d'un accord unanime mais tacite , nous avions destiné chacun notre première balle, tant il avait, plus que tous ses compagnons, une tournure désobligeante. Tout ce monde-là est resté en armes. Nous imitons ce bon exemple, et nous faisons admirer aux plus curieux nos pistolets et nos fusils, pendant que nos tentes se dressent.

Sellam se hâte de tracer autour de notre camp une ligne qu'il défend de franchir à ses subordonnés, et ceci fait , il nous dit que dans cette enceinte, nous sommes sous sa protection , que nous n'avons absolument rien à craindre et qu'il ne nous sera rien dérobé. Effectivement, les Ahouethat respectent nos limites, et bien qu'ils encombrent tous les abords de notre gîte et nous fassent voir beaucoup trop de figures peu gracieuses,

nous en venons assez promptement à nous accoutumer a cette curiosité tenace.

Quelques minutes après, Sellam se remontre à nous, traînant par les oreilles deux moutons qu'il m'offre en présent et qu'il se dispose à égorger à mes pieds pour me faire honneur, ; mais je le prie d'aller exercer plus loin son métier de boucher. Un peu plus loin, pour lui c'est trois pas, à ce qu'il paraît; car il se met très-rondement à l'œuvre, avec l'assistance de deux ou trois bandits de même farine, et en quelques instants, les carcasses toutes pantelantes des deux pauvres bêtes sont livrées à Matteo, à la vive satisfaction de nos Arabes qui voient enfin poindre le festin toujours promis, et jusqu'ici toujours remis à une occasion prochaine qui ne venait jamais.

Après son cadeau de moutons , Sellam , qui connaît à merveille, comme on le voit, les devoirs de l'hospitalité biblique, revient encore une fois suivi de son fils, petit bambin de trois ou quatre ans, court-vêtu comme monsieur son père, et portant entre les mains une écuelle de bois, crasseuse outre mesure, mais remplie de lait de chamelle. N'en pas boire, ce serait faire affront à notre hôte; je bois donc en fermant les yeux, mais sans grimace , et je me hâte de faire passer à la ronde la bienheureuse écuelle, de laquelle chacun de mes compagnons tire, à son tour, un régal qu'il aurait volontiers laissé tout entier à autrui.

Quand Sellam n'est plus sur notre dos, Hamdan qui n'est pas du tout rassuré, nous recommande une prudence et une surveillance infatigables. Abou-Daouk en fait autant; mais sa bonne grosse figure n'a pas perdu un atome de sa sérénité habituelle; son ophtalmie est guérie, c'est donc pour le quart d'heure une joie très-grande qui ne lui laisse pas le temps d'avoir peur. D'ailleurs ce n'est pas son habitude, à ce qu'il paraît , et il rit d'aussi bon cœur aujourd'hui qu'hier, en mon-

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trant ses deux interminables dents. « Tu es chez d'affreux coquins, me dit-il; tous ces Ahouethat sont des voleurs de première qualité, mais nous les empêcherons bien de te prendre quoi que ce soit; seulement, ne fais pas de promenade loin du camp; il pourrait t'arriver malheur. » Hamdan, dont la physionomie est singulièrement pâle et souffreteuse, a jugé à propos de quitter son turban, et il s'est embédouiné du mieux qu'il a pu , en se servant du kafieh à la méthode de nos hôtes, c'est-àdire en s'en couvrant la tête et en le reliant autour de son tarbouch avec une corde de poil de chameau.

Pendant qu'on dresse nos tentes , les hommes de notre escorte exploitent le taillis et font la provision de bois nécessaire pour les feux de notre cuisine et des bivouacs. ]\os deux moutons se rôtissent grand train, et Edouard, Philippe et moi, nous profitons de ce moment de liberté, pour faire, dans le fourré qui entoure notre camp, une riche moisson botanique. Ici l'asclepias proceta reparaît en énorme quantité ; mêlée aux nevbq et aux âreq , etc. , etc. , tous arbres que nous connaissons fort peu en Europe. Parmi les buissons , je trouve encore une charmante petite cucurbitacée, à fruit long, à feuillage et à tige rudes au toucher comme une râpe, qui court de branche en branche et s'y cramponne si bien, qu'il est très-difficile d'en extraire des échantillons. Enfin l'indigotier pullule.

Notre herborisation n'est pas de longue durée ; car chaque fois que nous sommes à dix pas des tentes , un de nos Thàamera ou de nos Djahalin court nous supplier de rentrer et de ne pas nous exposer à quelque mésaventure. Nous serions bien tentés de ne pas trop tenir compte de ces avertissements que nous regardons déjà comme inutiles, tant on est prompt à ne croire; au danger que lorsqu'il est arrivé; mais le jour baisse rapidement, et nous nous décidons alors à regagner pour tout de bon notre camp.

tbî VOYAGE EN SYR1B

Lue lois revenus, nous nous extasions niaisement sur l'admirable hospitalité des Ahouethat; ce sont de bien braves gens, disons-nous à qui mieux mieux; et que ces mœurs sont touchantes! comme elles sont identiques avec tout ce que nous apprend la Bible! nous sommes en pleine vie de patriarches; c'est admirable! etc., etc. Je fais grâce au lecteur de nos élans d'enthousiasme, car nous eussions été mieux avisés de nous émerveiller un peu moins naïvement.

Somme toute, voilà encore une journée qui s'est passée sans autre chose qu'une alerte insignifiante, et nous nous figurons que ce sera toujours comme cela ; confiance qui nous honorait et dont nous n'avons pas tardé à revenir, en appréciant plus sainement les hommes et les mœurs à qui nous avions à faire.

Après le dîner, qui s'est passé fort gaîment,, nous avons travaillé, comme de coutume, à mettre en ordre nos notes et nos conquêtes de la journée ; puis nous avons dormi sans la moindre inquiétude. Seulement je fais une remarque : c'est que notre petite armée qui, à Sebbeh, chantait et dansait de joie à la seule annonce d'un mouton qui n'était pas venu, ne danse et ne chante pas ce soir, que le mouton a été dévoré par elle. Personne m dort autour des feux; décidément il paraît que notre position est moins riante ici que de l'autre côté de la mer Morte.

\u petit jour, nous étions debout et nous avions retrouvé , au réveil , nos idées couleur de rose de la soirée précédente. Malheureusement, nous ne devions pas tarder à voir le revers de la médaille, c'est-à-dire à expérimenter la partie véreuse des mœurs patriarcales.

J'étais comme de coutume sorti de la tente, pour prendre les directions des principales montagnes et vallées qui se mon-

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traient devant nous ; Ahouad et quelques Ahouethat me fournissaient la nomenclature dont j'avais besoin ; je prenais donc mes notes et mes angles, et je me désolais de la nécessité de passer, sans pouvoir la visiter, en vue de la ruine de Safieh , qui , placée sur une petite montagne assez basse au sud-est de notre camp, avait à peu près l'apparence du Qalâat-Embarrheg, lorsque survient Hamdan, qui, avec l'air le plus piteux du monde , me prie de rentrer dans ma tente et d'écouter ce qu'il a à me dire.

Les patriarches nous envoient la carte à payer, c'est-àdire qu'il s'agit, avant de pouvoir déloger, de solder en belles et bonnes piastres, l'hospitalité biblique de nos coquins d'amis. Hamdan et Abou-Daouk ont débattu depuis une heure déjà nos intérêts fort compromis , et nos aimables hôtes insistent pour que nous leur donnions ie plus possible d'argent. Chacun , depuis le plus grand jusqu'au plus petit personnage de la tribu, réclame sa part de notre bienvenue, et chacun désire tout naturellement que sa part soit la plus grosse possible, faute de quoi ces messieurs que notre société honore infiniment, sont disposés à la conserver longtemps, c'est-à-dire, en d'autres termes, à ne pas nous permettre de déguerpir.

Ceci devient grave. Nous sommes bien assez forts, il est vrai, pour passer sur le ventre de toute la canaille qui forme le campement au milieu duquel nous sommes logés ; mais qui sait si d'autres campements de la tribu, répandus dans le Rhôr, ne sont pas déjà avertis et ne viendront pas à la rescousse? En ce cas, pourrions-nous jamais retourner parla Sabkhah, sans nous faire fusiller jusqu'au dernier par les Ahouethat? Il est parfaitement clair que non. Mieux vaut donc nous exécuter de bonne grâce, et boursiller, tout en débattant opiniâtrement le taux de notre générosité.

Tout ceci n'est pas gai. Les ligures de nos voleurs ont pris

une expression d'audace qui n'est pas rassurante; en vrais Bédouins que sont ces hommes, ils crient tous à la fois, et ils crient comme des brûlés ! Il n'y a plus de barrière qui tienne ; notre camp est envahi par ces braillards armés de fusils, de yataghans et de massues. Ils n'osent pas encore se ruer sur nos tentes; mais il est évident que cela ne se fera pas attendre, si nous n'expédions pas un peu lestement l'affaire.

Entre alors Sellam qui me baise et rebaise la barbe dix fois de suite , en m'appelant plus que jamais son père. « Mes hommes sont bien pauvres, me dit-il , tu es puissant et riche, donne-leur donc tout ce que tu as à donner. » Je n'ose pas l'envoyor au diable, et je cherche à l'amadouer par de petits cadeaux qui, dit-on, entretiennent l'amitié. C'est tout ce qu'il désire de moi, un souvenir, rien de plus! 11 m'est si dévoué! il m'aime de si bon cœur! et là-dessus rebaisement de ma barbe, à n'en pas finir.

Je me fais bien vite donner le sac aux bijoux de pacotille, et j'aborde la question.

« Puisque tu as un petit garçon qui m'a hier offert du lait , tu dois avoir une femme?

— J'en ai trois !

— Aïe ! pensai-je, sans oser le dire. Comment, trois femmes, Sellam ! c'est beaucoup !

— Oh! non, j'en aurai bientôt quatre. »

Je me dépêche de l'arrêter; il finirait par me demander des cadeaux de noces pour cinq ou six mariages en perspective, et je lui montre ce que je mets à sa disposition : ce sont des bagues d'argent, à chaton en cornaline; des cachets de même valeur, que je lui signale comme pouvant former de magnifiques pendants d'oreilles; une montre d'argent qui vaut bien six francs; puis un bracelet élastique en argent aussi, mais fort peu lourd. Le coquin soupèse tout cela et n'est pas ravi.

« C'est de l'argent? fait-il. — Certainement. — Comme c'est léger ! — C'est que l'argent est très-pur. » Et Sellam me regarde avec un air qui signifie clair et net : est-ce que tu me prends pour un imbécile?

Je n'avais certes pas envie de lui donner tout ce que je lui montrais; mais il a plus qu'envie de prendre tout ce qu'il voit, et il bourre sa chemise , en faisant semblant d'être satisfait ; il me rebaise la barbe et sort.

Je m'en crois quitte! quitte d'un Bédouin qui veut vous gruger, on ne l'est jamais! Cinq minutes après, Sellam rentre et me rapporte le bracelet , mais sans le lâcher, bien entendu. « Où est son frère? me dit-il. Si tu n'en as qu'un, ma femme n'en veut pas ; il lui en faut un pour chaque bras. » C'est ainsi que les bracelets, marchant deux par deux dans ce pays, s'appellent des frères. Je lui abandonne, en maugréant, le frère réclamé, et il repart.

Est-ce fini du coup? Moins que jamais; car voilà notre pillard éhonté qui rentre et qui me dit effrontément : « Et pour mes deux moutons, et pour mon lait, qu'est-ce que tu vas me donner? «J'aurais bien envie, je l'avoue, et tous mes amis avec moi , auraient envie de le jeter dehors ; mais ce serait nous attirer immédiatement tous ses bandits sur les bras. Il faut hurler avec les loups : je crie donc, nous crions tous, et je déclare à Sellam que, pour cette affaire, je ne veux pas traiter directement avec lui. Hamdan et Matteo débattront le prix de son prétendu cadeau. Le scheikh nous laisse aussitôt et court auprès d'eux.

Le temps se passe et nous enrageons d'être entravés de la sorte ; comme nous sommes honteux à cette heure de nos belles phrases sur l'hospitalité des Bédouins! Enfin à neuf heures, et après dix conciliabules, tenus à dix places différentes , car il paraît qu'entre Arabes, on change de place chaque fois

qu'une proposition se modifie, Hamdan et notre maître d'hôtel reviennent assez penauds, nous apprendre que cinq cents piastres feront probablement le compte de messieurs les Ahouethat. Cinq cents piastres pour deux moutons et une écuelle de lait! c'est plus cher que nous ne croyions.

François, le drogman de Rothschild, est furibond; depuis quelques jours il voyait avec un désespoir muet, notre obstination à courir les aventures; maintenant que nous sommes dans la nasse où nous nous sommes jetés imprudemment, il faudrait , à l'entendre , tout refuser, massacrer tout le inonde et passer de vive force. Heureusement ses conseils de héros nous touchent peu, et puisque nous pouvons en être quittes pour cinq cents piastres, payons-les bien vite et partons. Je ratifie donc le marché sans hésiter, et tous nos bagages sont enfin chargés sur le dos de nos mulets.

Dieu soit loué! à neuf heures vingt et une minutes, nous quittons la place et nous serions tout à fait heureux d'être partis, si nous ne voyions Sellam et sa bande se mettre en route avec nous. Que signifie cela? nous l'ignorons, mais nous en sommes fort ennuyés. .

D'abord nous marchons au nord-ouest , à travers le Rhôr, c'est-à-dire au milieu de ces étranges bouquets d'arbres épineux , que j'ai décrits plus haut, k neuf heures vingt-huit minutes nous traversons un joli ruisseau d'eau vive qui court du sud-sud-est au nord-ouest; il se nomme Nahr-Safieh. À neuf heures trente et une minutes, nous tournons directement au nord, et pour la première fois j'ai la joie de pouvoir prendre mes notes, sans être aveuglé par le soleil.

En ce moment , a notre droite s'élève un pâté de roches rougeàtres, éloigné de nous de trois mille cinq cents mètres environ. Cette montagne rouge est bientôt masquée par une montagne plus basse et toute déchirée, de la teinte la plus

ET AUTOUR DE LA MER MORTE. 267 noire; celle-ci n'est guère qu'à trois kilomètres de nous. Entre ces deux élévations, dont les sombres couleurs tranchent vivement Tune sur l'autre , s'ouvre un ouad assez resserré : c'est l'Ouad-el-Abiadh. Nous sommes toujours dans la forêt, mais nous en voyons déjà la lisière, entre les montagnes de Moab et nous. A neuf heures trente-sept minutes, nous atteignons un lit de torrent très-large et un très-beau cours d'eau qui coule , au point où nous le coupons, du sud-ouest au nord-est : c'est le Nahr-el-Karaki. Nous longeons alors la montagne noire que j'ai signalée tout à l'heure, et dont l'axe se rapproche sensiblement de notre route.

La limite du Hhôr (j appelle ainsi plus spécialement la forêt) n'est guère qu'à deux cents mètres à droite; puis paraît une plaine rocailleuse qui monte doucement vers le pied de la montagne. Nous marchons alors au nord- est. A neuf heures quarante-six minutes, nous avons quitté la forêt et nous cheminons dans une plaine semée de gros blocs roulés de grès rouges. Notre route tourne alors au nord-nord-est; elle suit cette direction jusqu'à dix heures, puis elle passe à l'est. A dix heures sept minutes, nous sommes vis-à-vis de la pointe nord de la montagne noire. Là se montre un vaste amphithéâtre, ou mieux un cratère, ouvert dans le flanc d'une seconde montagne rouge faisant suite à la première, et ayant le même axe que celle-ci. Derrière elle s'élève une très-haute montagne : c'est le Djebelel-A'aza. Quant à l'ouad, qui conduit au cratère signalé tout à l'heure, il se nomme l'Ouad-ez-Zendjbil. Nous reprenons alors la direction nord-est. L'ouad est dominé au nord par une montagne noire aussi, et nommée Chô'eub-es-Samour.

A dix heures quinze minutes, nous tournons le dos aux montagnes et nous marchons presque directement à l'ouest; enfin à dix heures vingt-trois minutes, nous arrivons à un campement beaucoup plus important que celui des Ahouethat : nous

sommes chez les Beni-Sakhar, tribu puissante et riche. — El Beni-Sakhar koull' houm nas melahh ! (Tous les Beni-Sakhar sont de braves gens!) me crie Hamdan, qui semble avoir un poids énorme de moins sur la poitrine, et il fait signe à nos moukres de décharger les mules.

Gomment! voilà juste une heure que nous marchons et il faut nous arrêter déjà? Nous avons beau nous récrier, il n'y a pas moyen de faire un pas de plus, sans le bon plaisir de nos nouveaux hôtes ; il faut donc avant tout gagner leur amitié. Gare alors! Les Beni-Sakhar étant beaucoup plus riches que les Ahouethat, maintenant que nous sommes au fait des mœurs locales, nous comprenons tout seuls que leur amitié sera beaucoup plus chère. En ce pays on voyage comme on peut , jamais comme on veut ; nous faisons donc contre fortune bon cœur et nous prenons gîte.

Franchement il y a la différence du jour à la nuit, entre les misérables gueux chez qui nous avons logé hier et les Bédouins entre les mains desquels nous nous trouvons ce matin. Ici les hommes ont bien meilleure tournure et une figure à peu près honnête; ils sont mieux vêtus mieux armés. D'innombrables troupeaux de chameaux entourent le campement ; de magnifiques chevaux sont attachés au piquet, devant quelques tentes, et de grandes lances, indices parlant de l'humeur guerrière des propriétaires, sont plantées devant celles-ci.

Los Ahouethat ne se sentent pas parfaitement à l'aise, au milieu de cette tribu qui n'aurait évidemment qu'à étendre la main pour les étrangler; aussi paraissent-ils aussi petits garçons en ce moment, qu'ils étaient arrogants et grossiers, il y a deux heures.

Hamdan et Abou-Daouk ont été immédiatement prendre langue avec les scheikhs qui nous sont bientôt amenés. A la bonne heure, ceux-là ressemblent à des gens comme il faut.

Leur costume se compose d'une longue robe écarlate, serrée autour des reins par une ceinture à laquelle pend un vrai sabre recourbé; sur le dos ils ont une Abaya noire, ou rayée de brun et de blanc ; comme Uamdan et Abou-Daouk, ils ont des bottes rouges, et leur tête est recouverte d'un kafieh serré par une corde en poil de chameau. Ils sont trois ; eux seuls pénètrent dans notre tente qui est déjà dressée, et je leur oiFre la pipe et le café. Le populaire reste respectueusement à distance, quelque vive que soit son envie de venir admirer de plus près nos personnes. Sur quelques centaines qu'ils sont, il n'y en a peutêtre pas un qui ait jamais vu un Européen ; aussi nous examinent-ils tous avec des yeux ébahis. Tout dans notre costume les frappe de surprise ; les boutons de nos habits, surtout, les intriguent vivement; ils les touchent avec un certain respect et sont convaincus que ce sont autant de talismans.

Celui des scheikhs qui semble le plus prévenant, se nomme Samet-Aly ; c'est un petit homme de trente à trente-deux ans, d'assez jolie figure et parlant avec douceur. Le second, qui paraît du même rang que le premier, se nomme Selameh ; il a trente-cinq ans environ et il louche , ce qui lui donne un air peu gracieux. Quant au troisième , dont je n'ai jamais su le nom , c'est un vieux Bédouin d'une cinquantaine d'années ; comme il laisse toujours parler les deux autres, j'en conclus qu'il est de condition inférieure. Après une demi-heure de conversation , les trois scheikhs nous quittent et rentrent dans le campement avec Abou-Daouk et Hamdan.

Nous croyions être débarrassés des Ahouethat; mais nous avions compté sans nos hôtes. Les cinq cents piastres convenues avaient été versées par nous, entre les mains de Hamdan, et nous nous figurions bonnement que celui-ci les avait remises à qui de droit ; il n'en était rien, ou peut-être nos amis les scheikhs de la rive occidentale avaient-ils jugé convenable

de prélever une dîme sur la somme. Ce qui est certain , c'est que les réclamations et les criailleries recommencent de plus belle. Sellam n'est pas le dernier à la besogne, je lui crie, plus fort que lui, que j'ai donné cinq cents piastres à Hamdan, pour lui et les siens, et qu'il s'en aille au diable, s'il n'est pas content. Évidemment le brave garçon ignorait encore, à ce moment, que cinq cents piastres eussent été versées pour lui et pour sa bande, car à cette nouvelle il me baisa encore une fois la barbe et s'enfuit au plus vite de notre tente, afin, sans doute, d'aller porter ses réclamations ailleurs.

Enfin nous pouvons déjeuner, c'est bien heureux ! Aussitôt après, Samet-Aly reparaît et m'engage à venir visiter avec lui le camp de la tribu. Édouard et Philippe m'accompagnent; Rothschild et François chassent autour de la tente; Belly, Loysel et Louis prennent au hasard un Bédouin avec eux et vont aussi à la chasse. Il n'y a pas de danger, nous disent Hamdan et Samet-Aly ; nous allons donc, chacun de notre côté, en pleine sécurité. D'abord nous faisons le tour du campement, au milieu duquel est un énorme espace, entièrement dégagé de tentes et formant une sorte de place publique ; c'est sur cette place que s'ouvrent toutes les tentes, formées de pièces d'étoffe noire ou noire rayée de blanc. Samet-Aly nous conduit, avec un certain amour-propre, à la sienne qui est assez vaste et sous laquelle plusieurs femmes, vieilles et jeunes, uniformément vêtues d'une simple chemise bleue, tête, bras et jambes nus, font cuire, sur une plaque de fer, de ces minces galettes de farine qui constituent le pain des Arabes nomades. Toutes ces femmes, dont les cheveux sont graissés de beurre ou d'huile, ce qui les rend presque rousses, sont fort peu ragoûtantes; quelques-unes d'entre elles ont d'assez belles formes, il est vrai , mais ce sont les très-jeunes femmes. D'ailleurs leur abominable chevelure et le tatouage bleu de leur figure en

fait de vrais laiderons ; elles ont de fort bonnes dents en général; c'est là le plus clair et le plus net de leur beauté. Toutes ont la rage de la pipe et elles nous obsèdent pour avoir du tabac, que nous ne leur distribuons qu'avec une extrême parcimonie, parce que nous voyons venir le moment où nous n'en aurons plus pour nous-mêmes.

Samct-Aly, après nous avoir forcé d'accepter des galettes toutes chaudes, fricassées par ses femmes, nous fait admirer sa monture : c'est une belle jument noire qui à coup sûr n'a pas plus que les habitants du lieu, l'habitude de voir des Européens, car elle renâcle et montre un effroi très-grand à la vue de notre costume, et son maître a beaucoup de peine à la calmer, en la caressant. Comme nous avons hâte de mettre un peu mieux à profit notre repos forcé d'un jour, nous demandons au scheikh un homme qui nous conduise promener vers la plage, dans l'espérance de trouver quelques nouveaux objets d'histoire naturelle. Un guide nous est donné et nous partons aussitôt.

Notre promenade a été fort insignifiante : pas d'insectes , pas de coquilles, si ce n'est quelques mélanies mortes et apportées par les torrents des montagnes; quelques échantillons de belles roches, voilà tout ce que nous avons recueilli. Une fois sortis des halliers, dans lesquels paissent d'innombrables chameaux, nous avons trouvé une plaine sablonneuse, au bout de laquelle un cours d'eau infranchissable et couvert de roseaux peu élevés, nous a barré le passage ; nous avons donc repris le chemin du camp, après avoir rempli nos poches et chargé notre Bédouin de cailloux.

Au retour nous avons eu la désagréable surprise de trouver les cartes plus embrouillées que jamais. A peine sommes-nous rentrés dans notre tente, que Sellam y reparaît furieux; il tient une poignée de piastres qu'il jette sur la table en me disant :

« Je ne suis pas un mendiant; j'ai chez moi autant d'argent qu'il m'en faut , et je ne veux pas d'aumône. » Là -dessus notre homme s'éloigne, laissant quatre-vingts piastres qu'il avait reçues, pour sa part des cinq cents que nous avions payées. Nous pensions ne plus le revoir et nous étions peinés de cette conclusion ; ceci prouve que nous ne connaissions pas encore suffisamment les Bédouins. Moins d'une demi -heure après, maître Sellam avait si bien regretté ses quatre-vingts piastres, qu'il était revenu pour les réclamer; il est vrai qu'à force d'obsessions, il parvenait à nous en extorquer vingt de plus, et après ces vingt, dix autres encore, pour faire ferrer son cheval, à ce qu'il disait. Une fois ce petit supplément obtenu, Sellam se montra ravi, il nous embrassa tous, en nous donnant les poignées de main et les noms les plus tendres et il partit enfin pour tout de bon. Nous ne l'avons plus revu.

J'ai dit tout à l'heure que Belly, Loysel et Louis étaient allés de leur côté à la chasse, sous la protection de l'un des Bédouins du campement. Au bout d'une heure, ils étaient rentrés un peu plus vite qu'ils n'étaient partis. Voici pourquoi. Lorsqu'ils furent arrivés à la limite du Rhôr, c'est-à-dire hors du fourré, leur guide se mit à courir, en poussant un cri, et se jeta à plat ventre ; à ce cri, une dizaine de Bédouins parurent hors des broussailles et s'approchèrent assez rapidement de nos amis, que cette étrange manœuvre intriguait singulièrement. Les arrivants disaient, en s'approchant, leur éternel Saoua ! Saoual (Ensemble! Ensemble!) mot qui signifie d'ordinaire que l'on n'a pas de mauvaises intentions. Loysel, avec sa confiance habituelle, marchait donc à eux de son côté, lorsque Louis, grâce à son expérience des mœurs arabes, qu'il avait eu tout le temps d'étudier en Algérie , l'arrêta court. « Monsieur, monsieur, lui dit-il, vous ne connaissez pas ces gueusards-là. Prenez garde ; ils vont nous entourer, sauter sur nos

armes, et nous régler notre compte, si nous les laissons faire. Maintenons-les à distance. » Aussitôt les trois fusils furent armés, et les Arabes s'arrêtèrent incontinent. Ensuite de quoi, nos imprudents promeneurs se retirèrent en bon ordre et revinrent au camp, toujours prêts à faire feu ; ces gens, dont le bon vouloir était plus que problématique, n'osèrent les suivre et se dispersèrent. C'était évidemment un coup manqué.

Jusqu'au dîner, nous avons travaillé assez tranquillement dans notre tente ; mais après notre repas, de nouvelles tribulations sont venues nous assaillir. Voilà maintenant les Beni- Sakhar qui manifestent le désir de nous protéger tout seuls. « Sur leur territoire, disent-ils, ils ont le droit exclusif de nous escorter. » D'ailleurs ils sont assez forts pour que nous n'ayons plus besoin désormais d'une autre protection que la leur. En conséquence, ils nous demandent de renvoyer immédiatement Thâamera et Djahalin , et de prendre parmi eux l'escorte qui nous est nécessaire pour aller plus loin. Hamdan , qui nous annonce ce nouvel imbroglio, a encore un peu pâli, je crois; il n'a plus d'appétit, et il est en proie à mille terreurs. Il est évident que si notre course était à recommencer, il ne nous offrirait plus si bravement une protection dont nous sommes bien obligés aujourd'hui de reconnaître l'inefficacité. Espérons pourtant que demain tout cela s'arrangera. Je reconforte de mon mieux le pauvre Hamdan, dont les hommes, et Ahouad surtout, montrent, je dois le dire, beaucoup plus de résolution que leur scheikh. Quant à Abou-Daouk, il n'a pas paru de la soirée.

Dès que la nuit est venue, un petit cri guttural retentit de tous les côtés à la fois, c'est le cri de rappel des chameaux, dont quelques centaines arrivent à la file, et viennent se parquer dans la clairière que nous regardions comme une sorte de place publique, et qui n'est en définitive que l'enceinte dans laquelle

les troupeaux de la tribu sont enfermés d'habitude, pour passer la nuit. A peine tout le bétail est-il rentré , qu'une sorte de chant saccadé retentit dans le Rhôr; il est crié par un cavalier qui marche bon train, et dont la voix, après s'être rapprochée de nous, s'éloigne peu à peu et finit par s'éteindre dans le lointain. En entendant cette proclamation inattendue, nous étions sortis de notre tente, pour nous informer de ce qu'elle pouvait être, et nous apprîmes que c'était la ratification d'un traité de paix, conclu entre les Djahalin et les Beni-Sakhar.

11 y a quelques mois, une douzaine de chameaux avaient été enlevés aux Beni-Sakhar, comme la chose se pratique entre gens du désert , et cela par les soins de maître Abou-Daouk ou de quelqu'un des siens. Depuis lors, Djahalin et Beni- Sakhar n'avaient plus eu de relations qu'à coups de fusil, et le scheikh des Djahalin, ennuyé de ces chicanes perpétuelles qui lui coûtaient de temps en temps quelques hommes ou quelques bêtes, avait eu l'heureuse idée de profiter de notre voyage, pour venir proposer la paix à la puissante tribu qu'il avait offensée. Aujourd'hui que je connais assez bien les Bédouins, je me demande comment Abou-Daouk fut assez audacieux pour s'aventurer sur le territoire des Beni-Sakhar, lorsqu'une pareille cause d'inimitié devait l'en tenir éloigné à tout jamais. Comment ce diable d'homme réussit-il à calmer tous les ressentiments, même en Rengageant à restituer les chameaux volés? Je l'ignore. Probablement il graissa la patte à nos amis Sametr-Aly et Selameh , et ceux-ci déclarèrent l'honneur satisfait.

Ce qui est certain, c'est que le légitime propriétaire des chameaux à rendre, était le cavalier que nous entendions crier, en galopant d'un campement à l'autre (car il y en avait plusieurs . dans ce canton) , et voici ce qu'il disait à tue-tête : « Paix ! Paix ! Amitié! amitié entre les Djahalin et nous! Dhaif-Oullah-

ET AUTOUR DE LA MER MORTE. 275 Abou-Daouk a juré de nous rendre les chameaux qu'il avait pris. Paixl Paix! Amitié ! amitié ! » Ceci traduit littéralement signifiait, je pense : « ô Beni-Sakhar ! si demain matin vous rencontrez Abou-Daouk et ses gens se promenant sur notre territoire, ne leur cassez pas la tête d'un coup de fusil ou de dabbous; nèfles embrochez pas avec vos lances ou vos yataghans. Entre Bédouins, il n'y a que la main, et nous sommes redevenus les meilleurs amis du monde; ils nous ont amené des bonnes gens à qui nous allons soutirer force bakhchikch, et les plus gros possibles. Donc Abou-Daouk est notre excellent ami. Qu'on se le dise! »

Petit à petit tous les bruits se sont éteints autour de nous. A part les gloussements des chameaux, les aboiements des chiens de la tribu et le pétillement des feux de bivouac, tout est retombé dans le silence. Enfin , après une courte causerie , chacun de nous a gagné sa couchette, et nous avons passé, malgré la vermine qui ne nous quitte plus, une nuit excellente.

Nous avions espéré que tout s'arrangerait pour ce matin, et qu'il nous serait possible de nous mettre en route de bonne heure. Illusion de plus! Comme de coutume, nous étions sur pied au petit jour, et les débats les plus vifs ont aussitôt commencé, entre les scheikhs des Beni-Sakhar, d'une part , et, de l'autre, Abou-Daouk et Hamdan, stipulant pour notre compte. Il ne s'agit plus cette fois de petits voleurs comme les Ahouethat ; aujourd'hui nous avons affaire à des gens de distinction en ce genre, aussi n'est-ce plus par centaines de piastres, mais bien par milliers que parlent ces messieurs. C'est à se donner au diable. Dix fois de suite Hamdan ou Matteo vienl nous apporter un bulletin verbal de notre situation, et nous sommes

bien tentés de croire que la discussion , qui ne fait qu'embrouiller les cartes de plus en plus, finira par s'envenimer si bien , que nous aurons toutes les peines du monde à nous tirer de là, si ce n'est la bourse parfaitement nette, et encore, dans ce cas, est-ce ce qui peut nous arriver de plus heureux.

Depuis plus de deux heures, les hautes parties contractantes changent de place toutes les cinq minutes, et vont s'accroupir en cercle à quelques pas de la place où elles étaient assises auparavant, afin de s'éclaircir les idées. Pendant ce temps-là, nous n'avons rien de mieux à faire que de fumer tranquillement notre tchibouk, en appelant la patience la plus obstinée à notre aide, et en témoignant, autant que nous le pouvons, une parfaite indifférence pour l'issue de la discussion qui s'agite en ce moment. Nous sommes d'ailleurs entourés d'une masse de Bédouins des deux sexes , qui nous observent avec la plus impertinente curiosité, et qui nous extorquent le plus qu'ils peuvent de tabac à fumer, ou même de fourneaux de pipes.

Vers dix heures enfin, Hamdan vient me dire que les scheikhs des Beni-Sakhar demandent deux mille cinq cents piastres, pour nous accompagner, pendant tout le reste de notre voyage , sur la rive orientale de la mer Morte. C'est un peu cher; nous avons donc la maladresse d'hésiter; mais comme surtout nous avons la sottise d'écouter le drogman François qui, par méchante humeur, nous pousse à refuser, lorsque nous nous décidons à accepter les conditions qui viennent de nous être proposées, il est trop tard! A peine avons-nous envoyé Hamdan et Matteo dire que nous consentons à donner la somme demandée , qu'ils reviennent tout effarés nous annoncer que maintenant ce sont trois mille piastres qu'on exige.

Du coup, tous mes beaux semblants de calme et de patience s'évanouissent; je jette ma pipe et je cours au point où se tient le conciliabule. Prenant alors par le bras le scheikh Selameh,

je lui dis avec un ton fort animé par la colère, que nous Français nous n'avons qu'une parole, et que ce que nous disons une fois reste dans la mémoire d'Allah. « Nous aussi, me répond le scheikh. — Eh bien! alors, prouve-le moi mieux que tu ne viens de le faire. Tu m'as demandé deux mille cinq cents piastres; je te les ai accordées, et voilà que tu en demandes maintenant trois mille! Est-ce n'avoir qu'une parole, cela? » Selameh et ses amis sont un peu penauds , d'autant plus que j'ai appelé tout mon arabe à mon aide, et que j'ai dit ces paroles assez haut pour que tous les curieux qui nous entourent, les aient parfaitement entendues. Je commence h espérer que mon reproche a bien produit l'effet que je voulais. Je prends donc la main du scheikh, et je lui dis le plus gravement que je puis : « Au nom du Dieu clément et miséricordieux , je jure que lorsque mes compagnons et moi nous serons revenus sains et saufs ici, à cette place, près de tes tentes, après que toi, et tes deux amis, vous nous aurez accompagnés et fidèlement protégés, je vous donnerai les trois mille piastres que vous demandez. J'ai juré par Allah; à ton tour maintenant, scheikh, jure aussi par Allah. » Selameh me fait le serment que j'exige, ses deux compagnons le répètent après lui, et je suis enchanté. C'est trois mille piastres que cela nous coûte, mais je suis sûr maintenant du dévouement de ces hommes, qui se feraient plutôt hacher que de manquer à une parole aussi solennellement donnée.

Au reste, cette scène a produit un bon effet dans la tribu, et je m'aperçois que j'ai très-bien fait de faire intervenir le nom d'Allah dans notre marché ; à partir de ce moment, nous ne sommes plus des mécréants aux yeux de ces sauvages, et ils sont, à cette heure, tout disposés à nous respecter, et au besoin même à nous défendre.

Pendant que la discussion dont je viens de raconter la con-

278 VOYAGE EN SVRIE

clusion suiv ait son cours, nos tentes et nos bagages avaient été repliés et chargés. Tout était donc prêt pour le départ. Les trois scheikhs coururent à leur tente, prirent leur lance, sautèrent à cheval, et, à neuf heures et demie, nous étions en marche, tout heureux d'avoir encore vaincu une difficulté qui pouvait devenir fort sérieuse. J'arrive bien vite à notre itinéraire de la journée.

En sortant, à neuf heures trente-deux minutes, du campement des Beni-Sakhar, nous nous dirigeons un peu obliquement vers la montagne, c'est-à-dire à peu près directement à l'est. Nous sommes toujours dans le Rhôr-Safieh; mais en quelques minutes nous sommes hors de la forêt, et nous entrons dans la plaine sablonneuse où la veille nous étions allés faire une promenade.

A onze heures seize minutes , après quelques instants de halte , nons marchons au nord-est. Une plaine de deux mille mètres de largeur nous sépare alors de la moutagne, qui est formée de roches noires, déchirées, et qui semblent avoir subi l'action du feu le plus vif. Derrière cette montagne noire , est une autre montagne beaucoup plus élevée, formée de roches rougeàtres, et nommée le Djebel-A'acy. A dix heures vingt-deux minutes, nous sommes justement en face du sommet le plus élevé du Djebel-A'acy. A notre gauche, l'horizon est borné par le Djebel-es-Sofa et par le Djebel-ez-Zouera , en avant desquels se détache la masse du Djebel-el-Melehh.

A dix heures trente minutes, nous sommes en face de la pointe sud de la mer Morte , et à notre droite , la montagne noire n'est plus qu'à quinze cents mètres. Nous marchons toujours au nord-est, et l'axe de la montagne converge avec la direction que nous suivons, de telle façon qu'à dix heures trente-cinq minutes, nous ne sommes plus éloignés que de quatre à cinq qents mètres du pied des rochers. Nous chemi-

ET AUTOiJR DE LA MER MORTE. 279

Dons toujours sur un sol sablonneux et sans rocailles. Tout à coup , au moment où le vent nous apporte l'affreuse odeur d'une carcasse de chameau gisant sur le sable, à quelques cents pas de nous, plusieurs vautours prennent leur vol et abandonnent leur festin, tandis qu'une magnifique panthère, qui déjeunait en société avec eux , passe sous nos yeux , sans avoir l'air de se presser.

Nemr ! nemr ! — un tigre ! un tigre I — crient tous nos Arabes, et deux ou trois d'entre eux se lancent à la poursuite de l'animal, qui n'a pas l'air d'en avoir le moindre souci; la panthère semble ramper plutôt que courir, et quand les cavaliers paraissent sur le point de l'atteindre, d'un bond elle franchit un espace énorme, et se remet à fuir tout aussi tranquillement qu'avant. Plusieurs fois elle répète ce manège de chat, et nos cavaliers jugent prudent de tourner bride , et de ne pas se fatiguer plus longtemps pour rien ; bientôt la panthère rentre tranquillement dans le fourré, et il n'en est plus question.

A dix heures trente-cinq minutes, nous traversons une rivière nommée el-Merouah, qui court en ce point du sud-est au nordouest C'est le même cours d'eau qui nous avait hier barré le passage. A dix heures trente-neuf minutes , le bord de la mer est à trois kilomètres environ sur notre gauche ; la montagne noire, que nous suivons presque parallèlement , est à quatre cents mètres sur notre droite, et derrière elle s'élève toujours majestueusement le Djebel-A'acy. A dix heures quarante-deux minutes, la montagne noire s'ouvre et forme l'Ouad-cz-Za-her, en avant duquel est une petite colline composée de monticules gris. Nous cheminons toujours sur le sable, et à dix heures quarante-six minutes, le sol est jonché d'énormes puddings de cette admirable brèche que l'on connaît, dans les arts, sous le nom de brèche universelle; elle est formée d'une belle pâte de

porphyre vert, dans laquelle sont noyés d'innombrables galets de granit de toutes les couleurs. On ne savait d'où provenait cotte belle roche, employée par les anciens dans quelques-uns de leurs plus somptueux monuments; il est certain aujourd'hui qu'elle venait des montagnes de la Moabitide et du Djebel- A'acy. D'autres fragments de roche roulée, sont de ce magnifique porphyre rouge antique , moucheté de blanc et à pâte compacte. Au Djebel-A'acy donc se trouve aussi un gisement de cette roche précieuse.

A dix heures cinquante minutes , les puddings ont disparu ; nous cheminons de nouveau dans un terrain de sable , et dans le flanc du Djebel-A'acy s'ouvre un immense cratère La mer qui, à dix heures quarante-six minutes, était encore à deux mille mètres à notre gauche , n'est plus , à onze heures , qu'à sept cents mètres environ. A onze heures trois minutes, le terrain est toujours sablonneux, quoique jonché de gros blocs de grès roulé, mais de grès veiné des plus riches teintes. A onze heures quatorze minutes , nous traversons un large ravin; c'est l'Ouad-Khaderah, dont le lit est rempli de blocs de ce grès magnifique dont je viens de parler. Nous cheminons toujours au nord-est ; mais la montagne noire s'est éloignée de notre route, et elle est alors à environ huit cents mètres, tandis que la mer n'est plus qu'à six cents mètres sur notre gauche. Sur l'autre rive se voit , précisément en face de nous, la pointe nord du Djebel-el-Melehh. Il est alors onze heures dix-huit minutes, et nous nous retrouvons dans une plaine de sable.

Aussitôt que le terrain se présente dégagé devant nous, tous nos cavaliers arabes sont pris, comme de grands enfants, de la manie de faire de la fantasia en avant de la caravane; ils s'excitent, se poursuivent au galop et la lance dans les reins; on jurerait qu'ils vont se transpercer, et au moment où le fer de la lance

du poursuivant effleure le dos du poursuivi , le premier fait une volte rapide, et les rôles changent. Ce jeu, fort niais d'ailleurs, est le seul qui émoustille vivement les Bédouins; il n'y a pas un d'entre eux qui tienne en place, quand la course a commencé, et c'est, en définitive, un spectacle assez amusant.

Cette fois cependant , un accident sérieux interrompt brusquement les plaisirs de notre escorte. Mohammed, qui est d'ordinaire plus enragé que tous les autres, s'est lancé à fond de train sur la piste d'un des scheikhs des Beni-Sakhar, en faisant pirouetter son fusil qu'il manie comme une javeline. Tout à coup le cheval du scheikh trébuche, et s'élance d'un bond hors d'une place où le sable a cédé sous ses pieds; il est trop tard pour que Mohammed puisse éviter ce point dangereux , son cheval y arrive à l'instant même où le premier a franchi, et ses deux jarrets de derrière s'enfoncent. Aussitôt la bête et le cavalier font un effort impuissant ; toute la croupe entre rapidement dans le sable mouvant. Le cavalier, sans quitter la bride, cherche à se dégager des étriers ; il enfonce à son tour. Le malheureux cheval essaie de sortir de cette affreuse fondrière, par des efforts convulsifs qui ne font que l'enterrer plus profondément. Tous nos fantassins accourent à l'instant ; avec une audace incomparable , tous se cramponnent au harnais de tète et aux oreilles du cheval, au risque d'être engloutis avec lui dans l'abîme qui vient de s'ouvrir, et, par un effort surhumain , ils arrachent de son tombeau de sable, le cheval dont on ne voyait déjà plus que les naseaux.

Dieu soit loué ! tout le monde, hommes et bêtes, est sauvé ! Mohammed caresse avec amour sa monture, qui en un clin d'œil se couvre de sueur et d'écume, tant a été grand son effroi ; puis il remonte en selle et cherche avec soin , à partir de ce moment, le terrain qui a l'apparence la plus rassurante. Pendant quelques minutes, nous avons assisté à cet horrible spec-

tacje , qui nous a rappelé le trou de la plaine de Sodome , et nous nous remettons en marche , en nous éloignant de cette plage maudite. Il est alors onze heures vingt-sept minutes.

Que serait-il arrivé, si tout à l'heure, l'un de nos chasseurs de panthère eût éprouvé le même accident qne Mohammed? Monture et cavalier eussent infailliblement péri, étouffés dans le sable, avant qu'il eût été possible d'arriver jusqu'à eux, pour leur porter secours.

Nous entrons alors au milieu d'une suite de mamelons gris, qui garnissent le pied de la montagne de roches noires déchiquetées, dont l'axe se rapproche rapidement de la plage. A onze heures trente-cinq minutes , nous marchons presque directement à l'est, et à onze heures trente-huit minutes , nous suivons la même direction, à vingt mètres seulement du pied de la montagne et à deux cents mètres du bord de l'eau. Les monticules de sable gris continuent à garnir la plage que nous ongeons. À onze heures quarante minutes, nous sommes dans une nouvelle plaine de sable, semée de gros blocs de grès roulés. A onze heures quarante-deux minutes, nous faisons halte sous un seyal pour déjeuner.

A midi un quart , nous remontons à cheval , et nous nous dirigeons au nord -nord -est. A midi vingt -cinq minutes, nous sommes sur une plage détrempée , à vingt mètres seulement du pied des roches noires. A gauche , à cinquante mètres environ , commence une large lisière de roseaux qui règne jusqu'au bord de la mer, et celui-ci n'est qu'à deux cents mètres au plus. En ce point cessent les roches noires. Derrière elles se montre une haute montagne formée, comme le Djebel-A'ac y de roches rouges déchiquetées. Là , cette montagne s'ouvre pour donner passage à l'Ouad-el-Qenaïeh (vallée des roseaux). La montagne elle-même porte le nom de Djebel-el-Qenaïeh.

En face du point où débouche l'ouad, nous trouvons sur le

ET AUTOUR DE LA MER MORTE. m sol, à une cinquantaine de mètres à droite de la route que nous suivons, une énorme pierre ronde, que de loin nous prenons pour une margelle de puits, et qui n'est qu'un immense disque façonné, de trois mètres de diamètre et d'un mètre de hauteur. Cette pierre étrange est brisée. Quelle a pu être sa destination? Je n'en sais en vérité rien ; mais à coup sur une pierre semblable n'a pas été taillée par les Romains, et encore bien moins par les Arabes. Elle est sans doute , pour moi du moins, contemporaine de la Pentapole maudite.

A partir du défilé boueux que nous venons de franchir, nous entrons dans le Rhôr-en-Nemaïreh (marais du petit tigre). Un petit golfe de trois cents mètres de largeur borne la pointe sud de ce Rhôr. La plage du golfe est nue, mais à quelques mètres seulement du bord commence la large lisière de roseaux qué j'ai signalée tout à l'heure. Le Djebel-el-Qenaïeh , dont nous nous éloignons, est alors séparé de notre route par une plaine de cinq cents mètres de largeur environ, plantée de seyal , et garnie, au pied de la montagne, de monticules formés par des éboulements de roches fragmentées.

A midi trente- six minutes, nous marchons au nord à travers les mimosas ou seyal , à cinq cents mètres du bord de l'eau et à six cents du pied de la montagne. Sur notre droite , se montrent les escarpements rougeàtres d'une haute montagne nommé le Djebel-Arraq , dont la base nous est masquée par une autre montagne formée de roches rougeàtres; à midi quarante-six minutes, la plaine couverte de mimosas, à travers laquelle nous cheminons, monte un peu, et une fois sur le plateau, nous nous trouvons au milieu de décombres immenses, qui portent le nom d'en-Nemaïreh.

A vingt mètres à droite, paraît d'abord un tertre couvert de ruines, puis à gauche, à cinquante mètres, un édifice carré de six mètres de côté, bâti en grosses pierres et divisé en deux

chambres. A midi quarante-huit minutes , nous sommes en face et à quatre cents mètres d'un mamelon considérable tout couvert de décombres; le bord de la mer est alors à mille mètres sur notre gauche. Jusqu'à midi cinquante-trois minutes, nous traversons des ruines, c'est-à-dire que ces ruines occupent une étendue d'un kilomètre environ en longueur.

A midi cinquante-cinq minutes, nous coupons, en marchant au nord-ouest, un joli ruisseau d'eau vive, dont le lit et les abords sont remplis de gros blocs roulés. Ce cours d'eau coule par quatre ravins différents ; au delà commence le Sahelen-Nemaïreh , borné à l'est par une montagne dont les roches sont grises à la base et rougeâtres vers le sommet. Le pied de cette montagne est à six cents mètres de notre route , qui est revenue au nord. A une heure trois minutes, nouveau ruisseau, au delà duquel reparaissent des décombres, et entre autres ceux d'un édifice placé à cinquante mètres de la route. Cet édifice est carré, et il a été flanqué, aux quatre angles, de tours qui forment aujourd'hui quatre monceaux de pierres bien distincts. Les Arabes le nomment Bordj-en-Nemaïrch. Un peu plus loin, se voit, à quatre cents mètres environ du chemin, un autre édifice en ruines, carré aussi, mais plus petit.

A une heure dix minutes, nous traversons une plaine couverte de mimosas et semée de gros cailloux roulés. Elle a neuf cents mètres de largeur jusqu'à la mer, et quatre cents seulement jusqu'au pied des montagnes; c'est l'extrémité nord du Rhôr-en- Nemaïreh. La montagne que nous longeons est ravinée, et c'est très-probablement par le ravin que nous voyons, qu'ont roulé les cailloux qui jonchent le-sol. Vers ce point , le flanc de la montagne présente une énorme tache formée de deux teintes, violette et verte, superposées. Cette lâche a de loin l'apparence, en très-grand, de certaines couches des marnes irisées que l'on rencontre dans l'est de la France.

ET AUTOUR DK LA MER MORTE. 28o

Ici la plage se resserre très -rapidement, de telle sorte qu'à une heure vingt et une minutes, nous ne sommes plus qu'à cent cinquante mètres du pied de la montagne, et à quatre cents du bord de l'eau. En ce point, débouche un ravin, horrible d'aspect, et qui se nomme l'Ouad-es-Souêeb (la vallée rocailleuse) . Bientôt nous traversons le lit du torrent qui en tombe, et qui est rempli de blocs de grès roulés.

Depuis le Bordj-en-Nemaïreh, notre route est au nord-nordest, et nous conservons cette direction, jusqu'à une heure trente et une minutes. En ce point, la montagne n'est plus qu'à cent cinquante mètres; la mer est à cent mètres seulement, et nous entrons dans le fourré de roseaux qui borde la plage. Celle-ci va en se rétrécissant de plus en plus, et à une heure trenteneuf minutes, nous ne sommes qu'à une dizaine de mètres du bord de l'eau, et au pied même d'un coteau couvert de grosses pierres roulées, placé en avant des hautes montagnes. Le sol du défilé que nous traversons est jonché de blocs de grès roulés, ou de blocs grisâtres, qui rendent la marche des chevaux difficile. Quant au défilé lui-même, il est connu des Arabes sous le nom d'el-Meraïced , c'est-à-dire le coupe-gorge. De nombreux ravins sillonnent le flanc de la colline dont nous suivons le pied.

À une heure cinquante minutes , nous marchons au nordnord-est, et à une heure cinquante-trois minutes, au nordnord-ouest. En ce moment, la plage a environ quatre-vingts mètres de largeur, et la montagne est à cent vingt mètres de notre route. Tout ce terrain est planté de mimosas, et le bord de l'eau est partout garni de sa large lisière de roseaux, qui suit tous les contours que forme la plage. Nous arrivons alors en face d'un nouvel ouad, qui monte vers la terre de Moab, et qui se nomme Talâa-Semàan ou Sebâan. C'est le Djebel-es-Salth qui en forme le flanc nord. Nous rentrons alors dans le fourré,

en marchant au nord -ouest, et ce fourré est formé d'arbres et d'arbustes épineux , qui lui ont valu son nom de Eçal (les arbres épineux).

A deux heures quinze minutes, nous sommes en face de FOuad-el-Eçal , qui débouche à douze cents mètres à notre droite ; à cent mètres à gauche commence la lisière de roseaux, qui en ce point a une largeur d'environ cent mètres. Nous faisons ici une halte de quelques minutes, et, à deux heures vingt-quatre minutes, nous repartons vers le nord-nord-est, à travers les seyal. Le pied de la montagne qui borne, au nord, l'Ouad-el-Eçal, est à mille mètres, tandis que la lisière de roseaux s'est éloignée à deux cent cinquante mètres environ.

A deux heures trente-sept minutes, nous traversons un joli ruisseau d'eau vive. A deux heures quarante minutes, nou6 passons entre les tentes d'un campement des Beni-Sakhar; et, à deux heures quarante-sept minutes, nous arrivons enfin à un second campement établi au lieu nommé spécialement el- Eçal , et en face du point où débouche une nouvelle vallée nommée par les uns Ouad-Katzrabba , et Ouad-Katzroubba par les autres Nous sommes chez des amis, et c'est là que nous allons passer le reste de la journée et la nuit.

En arrivant , nous nous apercevons tout, d'abord , à l'espèce de respect avec lequel on nous entoure, que la protection des trois scheikhs Beni-sakhar, si elle ne nous débarrasse pas de la curiosité des Bédouins, n'est pas pour cela à dédaigner. Ce qui est certain , c'est que jusqu'ici voilà la première fois qu'on nous témoigne autant d'égards. La chaleur est très-forte, et bien plus considérable encore que sur la rive occidentale ; il semble que nous soyons dans une fournaise, bien que le seïmoun ne soit pour rien dans la température dont nous souffrons.

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