Voypz pfcindif XI H
Nous profitons de tout le reste du jour pour faire une chasse obstinée aux insectes qui pullulent sous toutes les pierres, en compagnie des plus magnifiques scorpions noirs que j'aie jamais vus. II en est, en vérité, qui ont la taille d'une écrevisse, et, quelque beaux qu'ils soient, nous leur faisons avec persévérance payer l'inquiétude qu'ils nous causent, lorsqu'ils se montrent à nous à Fimproviste.
Les roses de Jéricho (anastatica hierichuntica) , se rencontrent ici en abondance; elles sont profondément enracinées dans le sol sur lequel elles ont vécu de leur vie de fleur. Toutes , à cause de la sécheresse , sont crispées et recroquevillées, et leur couleur, qui se confond avec celle du terrain, les rend assez difficiles à apercevoir. Nous commençons à en faire une ample provision.
Quand- l'obscurité arrive, nous rentrons au camp, où nous continuons à jouir de la sécurité et du calme le plus parfaits. Après le dîner, lorsque toute la besogne de la journée est finie, nous cherchons, en fumant tranquillement notre tchibouk, ce " que pouvait être la ville dont nous avons aujourd'hui traversé les vastes ruines. Leur nom arabe de Kharbet-en-Nemaïreh , nous fait tout d'abord penser à Gomorrhe, l'À'amoura de l'Écriture et des Arabes ; mais le nom significatif d'en-Nemaïreh nous force bien vite à changer d'avis. 11 ne me paraît pas possible, en effet, de voir mieux qu'une analogie illusoire , entre les deux dénominations. Il faut donc trouver autre chose. A-t-il existé là une ville considérable à une époque plus récente que la destruction de la Pentapole ? C'est possible.
Dans Y ' Onomaslicon d'Eusèbe, nous lisons au mot Nfpspfa (au lieu de Nexrpi'^) , que Bswa^ap^ était un bourg de la Moabitide, situé au nord de Zoar. Saint Jérôme transcrit Benameriwn le nom de cette localité. Il y a si près de Bennamarim à en-Nemaïreh, que je ne doute pas que la localité
moabitique, dont il s'agit dans ce passage, n'ait été réellement un village peu important, bâti sur l'emplacement des ruines de Seboïm. Dans tous les cas, ce ne peut être la Nimrim située sur la rive orientale du Jourdain , à vingt lieues de là , qui a été désignée dans le passage d'Eusèbe. Celle-là est au nord de Jéricho , et Eusèbe ne se serait certainement pas servi de l'indication au nord de Zouera, pour en fixer la position.
Il est un autre village nommé Aouetô , qu'Eusèbe place (ieTa;ù ApowoXew; xai ïoopGv, entre Aréopolis (Rabbat-Moab, er-Rabbah) et Zouera. L'emplacement d'en-Nemaïreh conviendrait bien à celui de Loueith; car la route ancienne d' er- Rabbah à Zouera passe par l'Ouad-ebni-Hammid, Mais il y a d'autres ruines dont je parlerai un peu plus loin, qui peuvent revendiquer l'honneur d'avoir appartenu à la Loueith d'Eusèbe.
En résumé, nous restons, à la première vue, dans le doute le plus complet sur l'identification de ces vastes ruines, et je dirai à l'avance que ce fut au retour, et après avoir traversé le - cratère effrayant qui domine cette localité, qu'en y revenant à travers d'autres ruines qui jonchent le sol du Talàa-Semàan auSebâan, je fus tout naturellement conduit à penser que nous foulions l'emplacement de la Seboïm de l'Écriture.
Je n'ajouterai plus qu'un mot, c'est que ces ruines signalées par Irby etMangles, et revues depuis par Lynch, ontété prisesà tort par ces voyageurs, pour les ruines de Zoar. Il suffit de lire, dans la Genèse, la narration qui concerne la catastrophe de Sodome et la fuite de Loth , pour demeurer parfaitement convaincu que Zoar, où Loth , parti de Sodome au point du jour, arriva lorsque le soleil se montrait, ne peut en aucune façon être recherchée sur l'autre rive de la mer Morte et encore moins au KharbeUen-Nemaïreh. Car, même en adoptant l'hypothèse absurde et insoutenable de l'apparition subite de la mer Morte , il n'y en aurait pas moins quelques lieues de distance, à vol
ET AUTOUR DE LA MER MORTE. 289 d'oiseau, entre Sodome et la prétendue Zoar. Quelque rapide
qu'eût été la course de Loth et de ses filles, il leur eût été tout a fait impossible de faire la dixième partie du chemin qui séparait ces deux points, dans l'espace de temps qui s'écoule, en ce pays, entre l'aube et le lever du soleil. C'est donc une question jugée et sur le compte de laquelle peuvent se tromper, en le voulant bien toutefois, ceux-là seulement qui n'ont pas visité les lieux. Pour ma part, aujourd'hui que je crois connaître aussi bien que personne , les rivages de la mer Morte et les contrées voisines, je suis convaincu que ce sont bien Seboïm qu'il faut voir aux ruines de Talàa-SebMn , et Bennamarim au kharbet-en-Nejnaïreh qui se rattache évidemment aux ruines de Seboïm. Enfin, h en juger par l'énorme étendue des ruines, Seboïm était une ville pour le moins aussi grande que Sodome. Plus tard j'ai retrouvé l'emplacement certain de Gomorrhe, emplacement visité par bien des pèlerins, et toujours méconnu jusqu'à ce jour. Mais n'anticipons pas.
Notre nuit a été excellente, et le repos nous a rendu notre ardeur et notre gaieté. En vérité, tout jusqu'ici nous réussit à souhait, et nous devons être reconnaissants envers la Providence qui nous protège manifestement et se charge d'aplanir, devant nous, toutes les difficultés d'un semblable voyage.
Ce matin au point du jour, j'ai pris une ample série de recoupements sur tous les points importants des deux rives de la mer Morte, et j'ai, en recueillant bon nombre de dénominations, demandé le plus possible de renseignements aux Beni- Sakhar, chez lesquels nous venons de loger.
Nous sommes ici sur la presqu'île nommée de toute antiquité, comme aujourd'hui, el-Liçan — la langue. — Dans l'ficriturci. 19
Sainte, en effet, nous en trouvons la mention clans le verset 2 du chapitre xv de Josué, où il est question des limites du territoire de la tribu de Juda : « Leur limite au sud partit de l'extrémité delà mer Salée, depuis la Langue qui tourne vers le sud. » 11 ne me paraît pas vraisemblable que l'écrivain sacré ait désigné par la tangue ( pa^îl ) , le golfe de bas-fonds qui forme la pointe sud de la mer Morte; car alors cette limite eût forcément traversé ou longé la montagne de Sel , dont il n'est pas question. J'aime mieux y voir le Liçan actuel des Arabes, c'est-à-dire la pointe sud de la presqu'île. A quoi bon, dans le cas contraire, désigner de deux façons différentes l'extrémité de la mer? Dans un écrit aussi concis, une seule désignation suffisait. Je pense donc que l'écrivain sacré a voulu dire que la limite méridionale du territoire de Juda, partait, vers l'extrémité de la mer Salée, de la langue qui regarde le sud, c'est-à-dire d'un point situé vis-à-vis de la presqu'île. Ce qui semble le prouver, c'est que le verset suivant dit que de ce point, la limite va vers le côté du sud, à la montée d'Akrabim. La montée d'Akrabim, ou des Scorpions, peut très-bien être r Ouad-ez-Zo uera , comme M. de Bertou l'a déjà pensé. Pour revenir du fond de la mer Morte à l'Ouad-ez-Zouera , il aurait fallu longer la montagne de Sel en remontant au nord , et il n'est pas parlé de cela. D'ailleurs, quand dans le verset 5 du même chapitre, il est question de la limite septentrionale de la même tribu, nous lisons : Et la limite, à l'orient, est la mer Salée jusqu'à l'extrémité du Jourdain , et la limite du coté du nord, depuis la langue de mer de l'extrémité du Jourdain ( pfTH rv^? D"rl pr^c). De ce que là le golfe nord est nommé explicitement la langue de mer , j'en conclus que plus haut , lorsque nous ne trouvions que le nom plî^n, la langue , non spécifié par l'adjonction précise du mot D71, de la mer, il est réellement question d'une langue de
terre', et par conséquent du Liean actuel. Au verset 19 du chapitre xviu , nous lisons encore le nom du même golfe, sous la forme 7 W*7 n^on D\ la langue de la mer Salée.
Il y avait jadis une route qui traversait la presqu'île; cette route , dont la tradition a conservé le souvenir, s'appelait Dharbel-Liçan , mais elle n'existe plus. Enfin , dans le centre de la presqu'île il n'y a pas de ruines; les Bédouins qui m'entourent sont unanimes en me l'affirmant.
Pendant que j'étais occupé à prendre des renseignements et des notes, une espèce de tumulte se fait entendre derrière moi, dans le camp. J'y cours bien vite, et je vois un de nosmoukres aux prises avec un des Djahalin d'Abou-Daouk; le Bédouin, qui a essayé de voler je ne sais quoi, se voyant rudement secoué par notre muletier, saisit son khandjar dont il veut le frapper. Mohammed se lève , s'interpose et est repoussé ; il met alors le pistolet à la main , et va abattre froidement le Bédouin. J'arrive à temps pour l'arrêter. Mais tous les Djahalin sont venus aux cris; j'ai peur qu'ils ne prennent fait et cause pour leur frère de tribu, et je suis fort étonné, je l'avoue, de les voir, sans hésiter, l'accabler de malédictions, pour avoir voulu voler ceux qui l'avaient pris à leur solde. Ils font mieux encore , ils le chassent honteusement à coups de pierres. Je n'oublierai de ma vie cette terrible scène : des pierres grosses comme le poing tombaient sur la tête et sur le dos de ce malheureux, qui , sans proférer une plainte , s'éloigna lentement et disparut clans le fourré. Demander qu'on lui pardonnât, c'eût été d'un mauvais exemple peut-être; je laissai donc passer la justice des Djahalin, tout en frémissant d'horreur a la vue d'un châtiment si prompt et si impitoyable.
1. Coheu.dans sa note au verset i du chap* xv, dit : langue 'de terre; eu ohaldéeu, MCT) rocn( T. Sous sommes donc du même avis, sur le sens précis ijue comporte ici *le"mot isolé signifiant : la langut.
2t)2 VOYAGE EN SYRIE
Je n'ai plus revu cet homme ; Dieu veuille qu'il n'ait pas péri misérablement dans le Rhôr ! Blessé, sans vivres, abandonné à une si grande distance des tentes de sa tribu , vers lesquelles peuU-être il ne lui était plus possible de revenir, j'ai bien peur qu'il n'ait pu aller loin.
J'étais encore tout ému de cette scène de mœurs, lorsque Samet-Aly et Selameh v inrent avec le frère de Selameh, beau garçon de trente-cinq ans, et scheikh du campement où nous venions de loger, me prier de me rendre dans la tente de celui-ci, pour prendre le café. Je m'y rendis aussitôt avec eux , et je trouvai dans une tente assez spacieuse , garnie de nattes et de tapis, mais entièrement ouverte à l'orient, une nombreuse réunion de personnages de distinction, de la tribu des Beni-Sakhar. Les scheikhs portaient tous, sous leur abaya, la longue robe rouge, qui semble un insigne de suprématie. Nos cavaliers, Hamdan et Abou-Daouk en tète, étaient déjà réunis dans la tente, où je fus accueilli avec toutes sortes de prévenances et de gracieusetés.
Après la pipe vint le café; mais quel café, bon Dieu! la liqueur qu'on me fit boire, sous ce pseudonyme, était une véritable décoction de clous de girofle. J'eus tout naturellement l'air de trouver la chose délicieuse, et la conversation roula sur la France. Je fus questionné cent fois de suite sur la puissance de mon pays, sur la force de ses armées, sur le nombre de ses canons, de ses cavaliers, de ses vaisseaux. Toujours revenait le nom magique de Bounabarteh , et j'eus toutes les peines du monde à faire comprendre h mes auditeurs ce que c'était qu'une république. Comment, vous n'avez pas de soulthan ! me répétaient-ils en chœur, mais c'est impossible ! mais ça ne peut pas aller! mais il vous faut un soulthan ! mais un pays sans soulthan, c'est un cheval sans cavalier, c'est une tribu sans scheikh, etc., etc. Je n'essayai pas de leur persua-
KT AUTOUR DE LA MER MORTE. 293 der que le contraire pouvait avoir lieu chez nous; j'y aurais infailliblement perdu, non pas mon latin, mais tout ce que je sais d'arabe.
Il n'y a si bonne société, dit-on, qu'il ne faille quitter à la longue; je pris donc congé de mes hôtes, et je regagnai bien vite notre camp, emportant des témoignages vivante et fort nombreux, de l'aimable hospitalité dont j'avais été honoré. Je crois, en vérité, que chacun des assistants à la fête m'avait fait l'abandon d'un des habitants de son costume, et j'en ai eu pour longtemps à me débarrasser de ce que je n'avais pas eu la moindre envie d'aller chercher là. Il est vrai qu'à partir de ce jour, chaque visite nous valut un surcroît de vermine.
A huit heures cinquante-trois minutes, nous avons repris notre route, en marchant à peu près directement au nord, mais à quelques degrés à l'ouest. L'entrée de l'Ouad-Katzrabba est à environ huit cents mètres à droite du campement que nous quittons. A gauche , commencent immédiatement des broussailles assez basses qui s'étendent jusqu'à deux cents mètres à peu près. Là se montre la large lisière de roseaux qui borde le rivage. A la même heure de huit heures cinquantetrois minutes, nous sommes précisément en face du fond du golfe formé par la pointe sud de la presqu'île d'el-Liçan, ou d'el-Mezràah, car elle porte ces deux npms indistinctement, De nombreux seyal parsèment la plaine qui nous sépare du pied des montagnes de Moab, et dont le sol est sablonneux. Deux ravins s'ouvrent dans le flanc de la montagne la plus rapprochée de nous. Le premier donne issue à l'Ouad-Katzrabba ; l'autre, devant lequel nous nous trouvons à huit heures cinquante-six minutes , n'a pas de nom particulier que je puisse recueillir.
Derrière ce premier contre-fort se montre une haute montagne. A neuf heures cinq minutes, nous sommes en face du
point le plus élevé de la hauteur qui ferme la plaine à l'est, et presque aussitôt s'ouvre, à notre droite, l'Ouad-el-Eçal. Au delà du lit du torrent qui sort de cet ouad, et qui, dans les fortes pluies, entraîne force cailloux roulés qui jonchent la plaine coupée par de nombreux ravins, nous marchons sur un terrain couvert de petites broussailles, et qui est borné, à l'est, à quelques cents mètres seulement, par des monticules de sable gris, et, à l'ouest, par des mamelons blanchâtres, semblables à ceux de Sebbeh, et dont la chaîne commence à environ trois kilomètres sur notre gauche.
A neuf heures seize minutes, nous sommes presque au pied des mamelons sablonneux de droite. Ceux-ci semblent taillés à pic, et nous dérobent, de temps en temps, la vue des hautes montagnes de Moab. A neuf heures vingt-neuf minutes, nous traversons un ravin assez considérable , dont le lit sort des mamelons de droite, et nous entrons dans une petite plaine couverte de cailloux roulés et plantée de mimosas. Son niveau est plus élevé que celui de la presqu'île. La ligne des mamelons de sable qui couvrent celle-ci , se rapproche très-rapidement de nous. A neuf heures vingt-neuf minutes, elle n'est plus guère qu'à quinze cents mètres, et, à neuf heures trente-cinq minutes, nous passons à travers ces mamelons, en marchant toujours directement au.nord.
A neuf heures trente-deux minutes, nous nous sommes trouvés à côté d'une vaste citerne antique. Elle est carrée et elle a vingt-huit mètres de côté. Sur la face est vient aboutir un canal ou conduit maçonné en grosses pierres, qui se retourne brusquement à angle droit vers le nord, et peut se suivre encore sur une assez grande longueur.
A neuf heures quarante et une minutes, les mamelons se séparent devant nous, pour former une petite plaine oblongue de trois cents mètres de longueur, sur cent cinquante mètres
de largeur. A neuf heures quarante-trois minutes, nous rentrons dans les mamelons friables que, de Sebbeh, nous apercevions sur Tune et l'autre rive de la mer Morte. Nous marchons alors vers le nord-nord-est , pendant trois minutes seulement, et, à neuf heures quarante-six minutes, nous prenons la direction nord-nord-ouest, pour la conserver assez longtemps. A huit kilomètres à droite sont d'assez hautes montagnes, c'est le pâté du Djebel-Kharadjeh , ou Kharazeh , suivant la prononciation de quelques-uns des Bédouins qui nous accompagnent.
A neuf heures quarante-huit minutes, nous coupons un petit vallon d'environ soixante mètres de largeur, rempli de broussailles et de mimosas. Ce vallon est borné, au nord, par un lit de ruisseau garni d'arbres nombreux. Au delà, nous retrouvons encore les mamelons blanchâtres, mais cette fois nous apercevons, sur chacun d'eux, les taches de déjections volcaniques rougeAtres, que nous avions étudiées sur l'autre rive, et qui nous avaient révélé l'existence des cratères.
Le pays dans lequel nous cheminons en ce moment, s'appelle Ardh-el-Ecal, comme qui dirait le Pays des buissons d'épines. A neuf heures cinquante-cinq minutes, nous traversons un nouveau ravin, au delà duquel commence une plaine semée de cailloux et de broussailles, comprise entre les mamelons gris qui garnissent le pied des hautes montagnes et ceux qui couvrent la plus grande partie de la presqu'île. Les premiers commencent à cent cinquante mètres à droite, et les autres à trois kilomètres seulement; les seyal ou mimosas continuent à se montrer en aussi grand nombre.
A dix heures neuf minutes, nouveau lit de ruisseau garni de broussailles épaisses. Les mamelons sont alors à deux cents mètres à droite et à mille mètres à gauche. Nous avons encore changé de direction, et nous cheminons au nord-nord-est. La
vaste plaine où nous entrons s'appelle la plaine d'el-Mezràah. Des ruines semblables à celles d'en-Nemaïreh se montrent à droite; elles s'appellent Emthaïl. A dix heures vingt minutes, nous passons trois ruisseaux de suite, coulant entre des mimosas, au milieu de terres qui ont été cultivées; puis nous rencontrons de nouvelles ruines à gauche; celles-là sont connues des Arabes sous le nom de Kharbet^es-Saïetbeh.
À dix heures vingt-six minutes, nous ne sommes plus qu'à deux cent, cinquante mètres du pied d'une immense roche à pic qui domine, au nord, un large ouad qui s'enfonce à l'est, à travers les hautes montagnes, c'est l'Ouad-el-Karak, appelé aussi Ouad-ed-Dràa, du nom du charmant cours d'eau qui s'en échappe et qui vient fertiliser la plaine d'el-Mezràah . Au pied des roches, continuent les ruines que les Arabes nomment ici Taouahin-es-Soukkar (les moulins à sucre). En ce point, s'ouvre devant nous une large plaine, bien arrosée, et que les mamelons bornent à l'ouest, à cinq ou six kilomètres de distance : c'est, le Rhôr-el-Mezràah.
Nous perdons quelques minutes à examiner le terrain et à traverser les différents ruisseaux que nous rencontrons, et nous nous arrêtons enfin pour déjeuner, à dix heures trente-deux minutes, au bord du ruisseau nommé Nahr-ed-Dràa (la rivière du bras) , et précisément en face du point où débouche l'Ouadel-Karak.
Pendant que nous déjeunons, quelques-uns de nos Arabes profitent de l'occasion pour prendre un bain. Ils se dépouillent de leurs vêtements et se jettent dans le ruisseau ; mais comme le ruisseau nous sert de carafe, nous prions nos amis de faire leurs ablutions au-dessous du courant, ce qui semble les étonner singulièrement. Ils nous trouvent bien délicats, sans doute, mais enfin ils obéissent, et c'est tout ce que nous voulons.
Après notre frugal repas, nous exploitons le terrain au
milieu duquel nous nous sommes arrêtés, et qui nous fournit une ample collection d'insectes et de charmantes petites plantes en fleur. Nous resterions beaucoup plus longtemps à fourrager; mais nos scheikhs , dont l'amour pour la botanique est assez mince, nous prient si souvent de reprendre notre route, que nous remontons à cheval à onze heures trente-neuf minutes.
La chaleur d'hier n'était rien auprès de celle d'aujourd'hui, et le soleil de juillet arrive rarement, en France, à être aussi brutal que celui dont les rayons nous étouffent ici le 15 janvier. Nous marchons au nord-nord-ouest , à travers des ruines. A douze cents mètres sur notre droite, reparaissent les monticules blancs, et les sommets du Djebel-Adjerrah les dominent. Ceux-ci paraissent être à quinze ou seize kilomètres du point où nous nous trouvons.
.4 onze heures quarante-huit minutes, nous nous dirigeons exactement au nord-ouest, et toujours à travers les ruines; puis, à onze heures cinquante-six minutes, après avoir repris notre première direction, et traversé des terrains cultivés, sur lesquels sont encore debout les chaumes de Doura, nous coupons un ruisseau d'eau vive, semblable à celui au bord duquel nous avons fait halte. Comme lui, il reçoit le nom d'ed-Drâa; c'est donc une seconde branche du cours d'eau qui sort de l'Ouad-el-Karak , et qui porte la fertilité dans le Rhôr-el- Mezrâah. Ce ruisseau, avant que nous ne le franchissions, coule quelques instants parallèlement à la route que nous suivons, c'est-à-dire au nord-nord-ouest; puis, au delà du gué, il se dirige à l'ouest, pour aller se jeter dans la mer Morte. Sur l'autre rive, commence une plaine semée de cailloux roulés et assez bien plantée d'arbres. Là reparaissent les mimosas et les areqs, au milieu de halliers et de broussailles très-fourrées. Jusqu'à deux kilomètres sur notre droite, s'étend la région boisée de la sorte.
Nous rencontrons d'autres ruisseaux coulant de Test à l'ouest, à midi, à midi six minutes, à midi huit minutes, à midi douze minutes et à midi quatorze minutes. Depuis midi, nous cheminons dans un fourré assez semblable à celui du Rhôr-Safieh , et les asclepias procera reparaissent en grande quantité. En ce moment, on me montre, au nord, et à trois kilomètres environ, une autre plaine boisée, nommée el- Hadits. Ici mes Arabes, qui méprisent singulièrement les Rhaouarna d'el-Mezràah, me disent que nous sommes dans le Rhôr des Beni-Okbû, tribu plus noble à leurs yeux que celles des misérables Bédouins, à moitié Fellahs, qui vivent en ce lieu, Dieu sait comment ! Pour eux, en effet, tout ce qui ne vit pas de la vie nomade, est de condition infime et quasi méprisable.
Enfin, à midi quinze minutes, après avoir traversé le dernier ruisseau, au delà duquel le terrain est garni de véritables trous de loup , semblables à ceux dont on garnit les abords des ouvrages de fortification passagère, nous touchons à une espèce de village, formé de tentes et de huttes de torchis et de branchages: c'est el-Mezrâah, village établi là à poste fixe, et où restent, l'été comme l'hiver, les Arabes de la pauvre tribu des Rhaouarna : là nous mettons pied à terre, et nos tentes se dressent en hâte. Nous en avons besoin, car le soleil est ardent, et nous espérons bien en être un peu garantis, sous notre toit ordinaire. Quand les tentes sont plantées, nous avons peine à y rester ; nous y étouffons, et, pour pouvoir travailler comme d'ordinaire, nous sommes obligés de mettre habit bas. A peine sommes-nous installés, que nous nous voyons assaillis par nos nouveaux hôtes. Ce sont des voleurs émérites, et à chaque instant, naissent des scènes fâcheuses, issues de quelque nouvelle tentative de vol. Ce sont des criailleries et des querelles à n'en pas finir; cela me donne peu le désir de quitter notre tente ; mais mes compagnons vont tirer sur les tourterelles
quelques coups de fusil, à petite distance, il est vrai; car je leur ai recommandé une prudence extrême, qui me paraît d'urgence dans ce fâcheux voisinage.
Une espèce de scheikh en haillons nous aide bien, en chassant de temps en temps, à coups de gourdin, les drôles qui viennent effrontément se faufiler près de nous, pour essayer do dérober quelque chose, quoi que ce soit. Des disputes violentes s'ensuivent, voilà tout. D'abord ce sont des courroies et des fontes qui sont enlevées de nos selles, puis des poules, du pain, du tabac, et jusqu'à la provision de bois sec que nos Arabes ont été chercher pour la cuisine et les feux de bivouac. Tout cela finira mal évidemment, et je suis fort tourmenté des suites probables de la convoitise éhontée des Rhaouarna.
Mes compagnons, mal à l'aise dans leurs essais de promenade, rentrent successivement, et je leur fais part de la médiocre opinion que j'ai de la nuit que nous allons passer à el-Mezrâah. Je les engage à s'assurer du bon état de leurs armes et à se tenir prêts à tout événement.
Cependant, la nuit est venue; tout semble s'être calmé autour de nous; Dieu soit loué! Les curieux ont regagné leurs huttes, et ceux qui s'obstinaient à rester accroupis autour de notre cantine, ont fini par être délogés rudement de la place qu'ils avaient choisie; enfin, notre dîner nous est servi, et, quoiqu'un peu préoccupés encore, nous y faisons honneur comme d'habitude.
Vers huit heures, chacun est au travail, sans songer à mal, lorsqu'un effroyable vacarme se fait entendre autour de nous; chacun de jeter sa plume et de prêter l'oreille ; arrive Ahouad, l'œil en feu, qui se précipite dans notre tente et me crie, d'une voix brève et stridente : « Ya Sidy, khod el baroudy! (Seigneur, prends ton fusil.) » Je ne me le fais pas répéter deux fois. Tous mes amis ont compris l'invitation d' Ahouad, et ils
300 VOYAGE EN SVK1E
n'ont, en réalité, pas besoin du cri - aux armes! — que je leur jette, en sautant sur mon fusil et sur mes pistolets; en moins de temps qu'il ne m'en faut pour le dire, nous sommes tous hors de la tente.
A cette heure , on n'entendrait pas Dieu tonner. C'est un horrible tumulte , au milieu des nuages de poussière qui s'élèvent, sous le plus beau clair de lune du monde. Dans le village, les hommes crient, les chiens crient plus fort, les femmes crient, plus fort que les chiens, cet affreux gloussement — Lou-lou-lou-lou, — qu'elles poussent quand elles sont joyeuses, quand elles veulent gémir, et, à ce qu'il paraît, quand elles cherchent à exciter l'ardeur guerrière de leurs maris. Il est clair que nous sommes attaqués; par qui et pourquoi? Nous n'en savons rien encore, mais nous le devinons. Messieurs les Rhaouarna se sont lassés de nous voler en détail, et ils se sont décidés à faire cette noble besogne en gros, en tâchant de nous exterminer.
Franchement, la position n'est pas riante. Vaincus, nous sommes irrémissiblement perdus; il faut donc être vainqueurs à tout prix.
Mohammed et quelques-uns de nos Thâamera sont près do nous; Mohammed reste calme et froid ; les Arabes témoignent une exaltation fébrile : fusils, yataghans et khandjars sont en l'air, attendant le moment de frapper à tort et à travers. Nos moukres eux-mêmes sentent qu'il n'y a plus d'espoir de salut que dans la défaite de nos ennemis, et chacun d'eux s'est armé de ce (ju'il a pu. L'un d'eux, nommé Beïtouny, brave homme qui ne fait que rire ou dormir, et qui jusqu'ici n'a su faire que cela , brandit un vrai tronc d'arbre, avec lequel il est capable d'assommer d'un coup dix de ces canailles de Rhaouarna.
Selim, le Barabra dont j'ai déjà parlé plusieurs fois, Selim, qui ne se sent pas à l'aise à pareille fête, a peur que les
démonstrations martiales de nos moukres n'excitent les assaillants; il essaie de persuader à Beîtouny de se tenir tranquille; il fait mieux encore, il s'efforce de lui enlever sa perche, et Schariar, qui, en qualité de général en chef des moukres, se tient bravement à leur tête, le sabre à la main, envoie d'une bourrade le pauvre Selim à dix pas de là.
Le tapage continue ; à travers la poussière, nous voyons, de temps en temps, un cavalier qui se démène comme un possédé : c'est qu'en un clin d'œil nos amis ont été en selle et se sont mis à l'œuvre.
Pendant qu'ils s'escriment sur les Rhaouarna, je place mes amis sur une ligne, à quelques pas de distance l'un de l'autre, afin de leur laisser les mouvements libres, et je leur recommande plus de prudence que jamais; je défends de tirer un coup de feu, avant que j'en aie donné l'exemple, et nous attendons que notre tour arrive pour entrer en danse. Édouard est à ma gauche. Je lui prends la main en lui disant que je vois notre position un peu plus que hasardée et qu'il ne nous reste plus qu'à vendre chèrement notre vie. « Sois tranquille, me répond simplement le brave enfant, je saurai me faire tuer proprement. »
Au bout de quelques minutes cependant, les hurlements diminuent et cessent tout d'un coup, la poussière s'abat, et tous nos Arabes reviennent successivement auprès de nous; il n'en manque pas un à l'appel ; mais leurs sabres sont rouges de sang, et il est clair qu'ils n'y ont pas été de main morte.
Le frère de Selameh, celui qui m'avait offert le café le matin, est le plus animé de tous; il me prend la main en souriant : « Tout est fini, me dit-il; quelques bons coups de sabre ont arrangé l'affaire; ne crains rien, tu es notre ami, et nous sommes là pour te défendre. » Ahou-Daouk revient le dernier, il rit plus haut que jamais, tout en rengainant son sabre; quant
302 VOYAGE KN SYRIE
à Hamdan, il rit moins encore que les jours précédents.
« Mais qu'est-ce donc? leur dis-je, que s est-il passé? » Abou- Daouk me répond que ce sont deux envoyés des Beni-Oqbà, qui sont venus avec hauteur réclamer le droit de nous protéger, c'est-à-dire de nous pressurer; qu'ils ont eu l'impudence de déclarer qu'ils ne nous laisseraient pas passer sur leur territoire, si leur demande n'était pas accueillie; qu'alors eux ont répondu que nous leur passerions tous sur le ventre, — bis-seif, — avec le sabre, — etqu'en effet les deux envoyés ont été chassés d'el-Mezràah , avec quelques bonnes estafilades sur la figure.
Tout d'abord, il nous semble fort étrange qu'une bataille, dans laquelle il n'y avait qu'une armée ennemie de deux hommes, ait fait tant de tapage, et qu'Ahouad nous ait jeté le cri d'alarme qui nous a fait nous préparer au combat. Nous avions raison de nous étonner, car l'histoire racontée par Abou-Daouk, était un conte et rien de plus. Nous n'avons su la vérité que plus tard. C'étaient bien réellement tous les Rhaouarna qui avaient essayé d'enlever notre camp ; mais nos amis veillaient, et les quelques centaines de bandits mal armés, qui avaient espéré avoir bon marché d'une poignée d'hommes fatigués, avaient été si rudement reçus à coups de sabre et de lance, qu'ils avaient jugé plus sage de lâcher pied et d'abandonner la partie. D'ailleurs, ils se mettaient toute la tribu des Beni-Sakhar sur les bras, et c'était, à coup sûr, provoquer l'extermination de leur misérable village. Aussi, dés que les plus audacieux eurent été mis hors de combat , tous se sauvèrent à qui mieux mieux ; les blessés allèrent bassiner et panser leurs horions , les autres se rejetèrent dans leurs tentas où ils firent prudemment les morts.
Je reviens à notre soirée. Maintenant que le calme est rétabli , tous nos amis rient et parlent haut autour des feux, tandis que pas une voix ne se fait entendre du côté du village; nous
visitons tous nos bivouacs; nous remercions nos Arabes, qui ont l'air ravi de nous avoir prouvé que nous pouv ions compter sur eux; et comme nous pensons qu'il est toujours sage de compter encore mieux sur nous-mêmes, nous nous décidons à monter la garde à tour de rôle. Bientôt le factionnaire de service reste seul éveillé, et tous les autres dorment sur leur couchette et à portée de leurs armes, aussi tranquillement que s'il ne s'était rien passé d'extraordinaire. Notre vigilance était presque de luxe , car la nuit qui a été splendide , grâce à la lune, n'a plus été troublée par aucun incident fâcheux.
16 janvier.
Ce matin au lever, il n'est plus question de la bourrasque d'hier soir. Les Khaouarna sont beaucoup moins nombreux autour du notre camp , et ceux qui s'y hasardent sont devenus polis et prévenants. Ils nous extorquent bien, par-ci par-là, à force d'obsessions, quelques pipes de tabac, mais c'est tout. Le scheikh dépenaillé, qui rossait hier ses administrés avec tant d'abandon, vient seul causer avec nous, et comme toute peine mérite son salaire, nous lui donnons une vingtaine de piastres; ce n'est certainement pas un sou par coup de bâton distribué, et voilà la première fois qu'une marchandise bédouine nous est livrée à si bon compte et en aussi belle condition.
Nous sommes fort pressés de déguerpir, mais comme nous croyons encore aux Beni-Oqbà inventés par Abou-Daouk, nous nous figurons que nous avons à redouter quelque embuscade de la tribu dont les prétentions ont été si cavalièrement repoussées, et nous nous préparons à tout événement. Papigny surtout est d'un comique charmant, en disposant le plus qu'il peut de cartouches à portée de sa main. «Riez, riez, nous dit-il, vous ne connaissez pas ces gredins-là. 11 y en a toujours une
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nichée dans un buisson quelconque, et vous entendrez siffler les balles, plus vite que vous ne voudrez. »
Heureusement , je l'ai déjà dit , les Beni-Oqbâ ne pensaient guère aux coups qu'ils avaient reçus sur le nez des Rhaouarna, et la prophétie, d'ailleurs assez sage, de Papigny, resta inaccomplie.
A huit heures six minutes, nous étions tous à cheval et nous prenions congé des hôtes qui nous avaient traités avec tant d'affabilité. Nous marchons d'abord à travers le fourré d'aaclépias et d'am/s au nord-nord-est, Le rivage de la mer est alors à quatre cents mètres à notre gauche, où il forme un petit golfe peu profond. A huit heures dix minutes, notre route s'incline à l'est-nord-est, et nous suivons cette direction, jusqu'à huit heures vingt-cinq minutes, k huit heures seize minutes, le fourré est devenu très-épais, et nous n'en sommes sortis qu'à huit heures vingt-trois minutes, pour cheminer sur une plage couverte /de broussailles et qui n'a guère que deux cents mètres de largeur, entre la rive et nous. A huit heures vingt-cinq minutes, nous coupons un ravin boueux, au delà duquel se trouve une petite plaine de sable noyé. Peu après nous rentrons dans le fourré d'ares.
A huit heures trente-trois minutes , la route commence à monter, et à huit heures quarante-trois minutes, nous longeons un ravin bordé par un mur qui s'incline à angle droit à notre gauche, en contournant à droite un monticule dont le sommet, éloigné de nous de deux cents mètres, est surmonté des ruines d'une tour. En deçà de la muraille sont des décombres analogues à ceux d'en-Nemaïreh. A huit heures quarantecinq minutes, nous coupons un nouveau mur, et nous avons à notre droite un monticule sur lequel paraissent les ruines de deux édifices carrés. Ces ruines se nomment Kharbet-abder-Rahim. Les décombres sont nombreux sur tout le terrain
que nous traversons, et sur le mamelon, autour des deux enceintes carrées.
A huit heures quarante-six minutes, nous entrons dans un large ravin abondamment couvert de roseaux et de saules (salix babylonica), au milieu desquels coule une rivière d'eau vive, nommée Seil-Ouad-ebni-Hammid (le torrent de l'Ouadebni-Hammid). Il nous faut une dizaine de minutes pour passer la rivière, dont nous suivons quelque temps le lit, et à huit heures cinquante-huit minutes, nous sommes tous arrivés sur l'autre rive. Nous entrons alors dans un vallon resserré entre des roches à pic : c'est l'Ouad-el-Djerrah ou Adjerrah ; j'avoue qu'il ne m'a pas été possible de démêler la vraie orthographe de ce nom, bien que je penche pour la deuxième forme, en vertu de la mémoire de l'oreille.
Avant de partir, nous avions tenu conseil, avec les scheikhs qui nous escortaient, pour choisir la route que nous prendrions pendant la journée. Ils nous annonçaient bien qu'il était possible d'avancer jusqu'au bord de l'Ouad-el-Moudjeb, c'est-àdire de l'Àrnon , mais que nous ne pourrions pas franchir cette rivière, et que d'ailleurs, le pussions-nous, nous trouverions, au delà, une plage trop resserrée pour être praticable, et en définitive le Jourdain, qu'il nous serait impossible de traverser en cette saison, vu l'abondance de ses eaux. Ces excellentes raisons, jointes au désir de visiter la Moabitide, nous avaient décidés à gagner le haut pays et à entrer par l'Ouad-Adjerrah dans les montagnes de Moab.
J'ignore si l'assertion des scheikhs mérite toute confiance;
ce que je puis affirmer, c'est que de loin, vers les points où
débouchent l'Ouad-el-Moudjeb et l'Ouad-Zerka-Mayn , les
montagnes ont l'air de plonger dans la mer Morte, sans plage
intermédiaire, toute verdure cessant de se montrer au delà de
la plaine boisée que j'ai signalée plus haut et qui se nomme i. 20
30fi VOYAGE EN SYRIE
H-Hadits. Du reste, il n'y avait pas de difficulté à gagner la rive méridionale de l'Ouad-el-Moudjeb; et d'el-Mezràah, il fallait tout au plus deux heures pour atteindre ce point.
L'Ouad-Adjerrah, au point où nous y avons pénétré, s'ouvre directement à l'est , et nous commençons aussitôt à le gravir en suivant tous les contours qu'il fait; notre route est un ravin rempli de gravier, c'est-à-dire le lit d'un véritable torrent, à droite et à gauche duquel paraissent des mamelons assez élevés. A neuf heures cinq minutes, nous marchons à l'estsud-est, pour reprendre quelques minutes après, une direction parfaitement est.
Nous cheminons toujours à travers des mamelons élevés dont, à neuf heures neuf minutes, nous atteignons la crête. Nous sommes alors à huit kilomètres environ d'une montagne élevée dont les roches brunes sont déchiquetées, comme si elles avaient été calcinées. A gauche s'étend un plateau, garni de mamelons blanchâtres, et qui descend vers la mer Morte. Devant nous s'ouvre un ouad abrupt, de cent mètres de profondeur au moins et de deux cents mètres de largeur , se dirigeant à l' est-nord-est, c'est l'Ouad-ebni-Hammid.
A neuf heures seize minutes, nous trouvons sur notre chemin une tour ruinée, au point où la route fait un coude brusque au sud, pour contourner la base d'un piton de roche brune déchirée. A neuf heures vingt-deux minutes, un mur antique en ruine coupe le chemin, puis commencent à paraître les traces perpétuelles d'une voie pavée antique , garnie à droite et à gauche, sur tous les mamelons sans exception, de décombres de tours et d'édifices , placés là évidemment pour constituer un système formidable de défense du pays dans lequel cette route antique donnait accès. Je ne doute pas que la voie romaine qui conduisait de Jérusalem à Areopolis, n'ait passé
par l'Ouad-ebni-Hammid, qui était occupé militairement sur toute sa longueur.
À neuf heures trente et une minutes, nous marchons toujours à l'est , et nous longeons , à quinze mètres de distance seulement, les flancs déchirés en aiguilles d'une roche brunâtre. A droite et à gauche paraissent incessamment les décombres des postes défensifs ou tours qui barraient le passage , et qui sont souvent reliés entre eux par des murailles. A neuf heures trente-sept minutes, nous arrivons à un petit plateau de deux cents mètres de longueur, à l'entrée duquel se trouve, à gauche du chemin, la base d'une large tour ronde, nommée el-Bordj. Sur le plateau et en arrière d'un mur qui longe la route, sont les décombres de six tours, dont quatre sont placées en ligne droite parallèle au mur, et les deux autres à environ quatre-vingts mètres en arrière.
Au delà de ce plateau, sur lequel nous faisons une halte d'un quart d'heure, pour laisser à toute la caravane le temps de se réunir, commence une descente qui n'est autre chose qu'un tronçon de voie antique. Il est huit heures cinquantesix minutes quand nous quittons le plateau, pour gagner le lit d'un torrent de dix mètres de largeur au plus, et au fond duquel nous cheminons à l'est-nord-cst d'abord, puis à l'est; après un défilé au milieu de roches à pic, rencontré à dix heures trois minutes, nous entrons sur un plateau mamelonné , dominé, à droite et à gauche, par de forts mamelons, couverts, comme lui , de décombres nombreux.
A dix heures sept minutes, nous sommes en face d'une tour ruinée placée à notre gauche, puis à dix heures quinze minutes, nous traversons, en marchant au nord-est, un plateau pierreux qui s'étend à droite, jusqu'au pied d'une colline peu élevée. A gauche est un mamelon couvert de décombres, puis s'élève le Djebel-Adjerrah , haute montagne dont les flancs sont cou-
308 VOYAGR KN SYRIE
verts de ces déjections volcaniques dont nous avons déjà parlé tant de fois. A dix heures dix-sept minutes, nous descendons dans un nouveau ravin dont l'entrée est garnie, à droite et à gauche, de deux tours rondes en ruines, et nous suivons, à partir de ce moment , le lit du torrent.
A dix heures dix-neuf minutes, nous marchons au nordnord-ouest; à dix heures vingt-quatre minutes, à peu près directement au nord. Nous avons alors, à droite et à gauche, de hauts mamelons pierreux, et une grosse tour ronde ruinée coupe le ravin. A dix heures vingt-neuf minutes, nous marchons de nouveau à Test et nous conservons cette direction jusqu'à dix heures trente-cinq minutes. Nous tournons alors à gauche, avec le ravin qui est, dans ce coude, bordé de roches à pic, pour regagner presque aussitôt notre direction primitive à Test. À dix heures quarante minutes, nous sommes en face d'un nouveau poste militaire, formé d'une tour carrée en ruines.
En ce moment, nous quittons le fond du torrent pour en longer le flanc. De hauts mamelons s'élèvent à notre droite. A dix heures quarante-quatre minutes , les traces de la voie antique se remontrent, et les décombres d'une tour les domine à droite. Nous traversons alors le ravin que nous venons de quitter, et qui s'infléchit, à l'est, vers une montagne élevée, dont la base n'est éloignée de notre route que de trois cents mètres. Une fois le ravin passé, la route monte, par quelques lacets, sur un plateau dont nous atteignons la crête à dix heures quarante-neuf minutes. Là sont placées quelques tombes arabes formées d'amas de pierres, et nous longeons un ouad large de soixante mètres, et assez profond. Notre direction est alors à l'est.
A dix heures cinquante et une minutes, nouvelles traces de la voie pavée antique. Nous marchons alors au nord-est, tou-
jours sur la rive gauche de l'ouad, dans lequel vient déboucher, du nord-ouest, un large ravin. De hautes collines se reliant à la montagne dont j'ai parlé tout à l'heure se terminent ici en mamelons assez élevés. L'ouad est devenu un véritable lit de torrent, et la voie antique se montre de nouveau. Nous redescendons alors dans le lit du torrent, qui se dirige à l'est, et qui est bordé, à gauche, de roches coupées à pic. A onze heures , nous faisons halte contre les rochers , pour prendre notre repas du matin.
Comme cette fois nous sommes pressés de gagner du terrain , à onze heures vingt-cinq minutes, nous nous remettons en marche. La direction du torrent que nous suivons est d'abord au sud-est, mais elle reprend bientôt à l'est. À onze heures trente et une minutes, nous montons sur le flanc gauche, où se retrouve la voie antique. L'autre rive est formée de collines élevées. A onze heures trente-cinq minutes, nous sommes redescendus dans l'ouad, dans lequel débouche encore un ravin qui court directement du nord au sud. Nous longeons alors une petite plaine verdoyante surmontée de collines élevées. Le vallon que nous suivons est peu profond , mais plein de pierrailles. A notre gauche, à quarante mètres, au plus, commence une série de monticules et de collines grisâtres.
A onze heures cinquante-deux minutes, les collines s'ouvrent à droite, pour donner passage à un vallon assez large, au fond duquel nous apercevons un piton élevé qui domine les collines qui bordent,la vallée. A onze heures cinquantesept minutes, notre route, qui était jusqu'alors directement à l'est, s'infléchit un peu vers le nord, mais presque insensiblement. En ce moment, nous longeons, à gauche, des roches évidemment calcinées, qui s'abaissent presque aussitôt pour faire place à un petit plateau couvert de grosses pierres. A droite, et à cent mètres environ, s'élèvent de fortes collines,
310 VOYAGE EN SVKIE
entre lesquelles nous allons passer par un large ravin pierreux dirigé à P est-nord-est. A midi neuf minutes, les traces de la voie antique se montrent de nouveau, et elles passent entre deux édifices carrés tout à fait ruinés.
A midi quinze minutes, nous sommes au point le plus bas du ravin, et nous retrouvons encore les débris de la voie pavée. Nous cheminons alors au nord-est, dans une gorge assez resserrée, bordée à gauche de roches calcinées et remplie de pierres. A midi vingt et une minutes, nous montons sur le flanc d'une colline placée devant nous, et des deux côtés de laquelle se prolongent des ravins abrupts. C'est toujours la voie antique que nous suivons, et nous ne pouvons en méconnaître les traces.
En ce moment, nous rencontrons quelques chameaux conduits par des Bédouins qui les montent tranquillement, pendant que leurs femmes les suivent à pied. Les survenants sont parfaitement inoffensifs d'ailleurs, et échangent avec nous le Selam de rigueur.
A midi vingt-huit minutes, nous laissons à notre droite la ruine d'une tour carrée, auprès de laquelle se trouve un puits profond et en entonnoir, nommé le Bir-el-Hafayeh, auprès duquel nous arrivons à midi trente-deux minutes. À dieux cents mètres plus loin , est un autre puits semblable ét qui porte le même nom. En ce moment, nous apercevons devant nous, et à trois kilomètres environ, une ligne de montagnes élevées; c'est le Djebel-en-Nouêhin (ou Nouêhid) , qui forme la crête supérieure de la côte orientale de la mer Morte, et dont le plateau commence la vaste plaine de la Moabitide. Comme nous sommes informés que là haut nous ne trouverons ni sources, ni puits, force nous est de faire nos provisions d'eau au Bir-el-Hafayeh , et nos moukres se mettent en devoir de remplir nos tonneaux et nos outres. Cette opération, vu la dif-
ficulté de puiser au fond du bir, prend beaucoup plus de temps que nous ne le voudrions.
Nous avons gravi un petit plateau situé au-dessus des deux puits, et là, pour attendre plus patiemment que notre caravane se remette en marche, nous faisons une chasse entomologiquo très-abondante, sous les pierres qui gisent au milieu des mauves dont tout le plateau est couvert. ïl est une heure trente-huit minutes, quand nous pouvons reprendre notre route. Pendant cette halte, Hamdan, Abou-Daouket les autres scheikhs, à l'exception du seul Samet-Aly, nous ont plantés là, pour aller festiner dans quelque campement voisin, chez les Beni-Hammid. Nous repartons donc assez ennuyés de cet abandon , que nous n'approuvons pas, parce que nous ne savons pas trop ce que nous avons à espérer ou à craindre des habitants du pays où nous sommes. Il nous est resté dans la tête quelque souvenance de la scène de la veille, et nous sommes assez enclins à croire encore que nous pouvons, à chaque instant, nous trouver en face des Beni- Oqbâ, si maltraités et si rudement éconduits la veille au soir. On voit qu'en ce moment nous ne sommes pas encore parfaitement édifiés sur le compte des Rhaouarna, puisque nous ne leur attribuons pas l'honneur de l'attaque nocturne qui nous a mis si fortement en émoi.
Néanmoins, comme nous ne pouvons rester là, nous gravissons le flanc d'une colline assez raide, en suivant toujours les sinuosités de la voie antique, qui y est réellement assez bien conservée pour pouvoir servir de route, sans inconvénient. A une heure quarante-sept minutes, nous trouvons une tour ruinée, et nous arrivons à un premier plateau que domine, à notre droite, une assez haute montagne. Notre route est revenue à l'est. Ce plateau une fois traversé , se présente une nouvelle montée que nous commençons à gravir, à une heure cinquante-cinq minutes. En ce point , nous tournons complètement
Mi VOYAGE EN SYHIE
le dos à la direction que nous suivions précédemment , et en marchant à l'ouest, nous arrivons à deux heures précises à un second plateau, sur lequel se montrent toujours les traces de la voie antique rencontrée par nous, pendant toute la journée.
A partir de ce moment, nous cheminons directement au sud, à travers des décombres qui couvrent le terrain et le flanc de la montagne placée h notre gauche. A droite, et à quinze mètres seulement, est un large tertre couvert de ruines; c'est le Kharbet-el-Hafayeh. Là évidemment a existé une ville antique. Après avoir coupé, à sa naissance, un ravin qui va s'élargissant et plongeant rapidement vers l'ouest, nous continuons à marcher sur un beau plateau verdoyant et couvert de ruines. C'est d'abord un cimetière arabe formé de monceaux de pierres, que nous traversons, puis nous apercevons, au pied de la montagne à pic qui est à notre gauche, des murs antiques de soutènement, formés de très-grosses pierres non taillées. A notre droite, le plateau n'a guère que cent cinquante mètres de large, et que quatre-vingts mètres de long. A gauche, les ruines se montrent partout.
Enfin, à deux heures vingt-six minutes, nous nous arrêtons au pied d'un monticule crayeux, contre lequel nous faisons dresser nos tentes. Le vent est violent et froid, et le contraste de la température d'aujourd'hui, comparée à celle d'hier, nous est on ne peut plus désagréable. Heureusement, le monticule au pied duquel nous sommes établis, nous abrite un peu contre les aigres rafales qui nous glacent.
Une fois que nous sommes installés dans notre nouveau gîte, nous commençons, comme d'habitude, à battre le terrain, pour recueillir des insectes et des plantes. Nous sommes pourtant un peu préoccupés de l'absence de nosscheikhs et de notre escorte, absence que nous avons peine à nous expliquer; notre préoccupation ne fait que se développer d'une façon assez
ET AUTOUR DE LA MER MORTE. 313 désagréable, quand nous voyons arriver des Bédouins à figures parfaitement inconnues pour nous, et qui viennent sans façon s'installer à la porte de notre tente.
D'où sortent ces gracieux hôtes? et le terrain sur lequel nous nous trouvons, doit-il nous en fournir beaucoup comme ceux-là? Deux questions que nous voudrions bien voir résolues de façon à nous tirer d'inquiétude ! Quant à la première, elle reçoit presque immédiatement sa solution. Loysel, qui, le fusil au poing, avait grimpé au sommet du tertre de craie auquel notre campement est adossé, avec le désir ardent d'y trouver enfin le gibier fantastique qu'il poursuit avec tant de peine , Loysel fait plus belle chasse qu'il ne l'espérait : il a trouvé au gîte, à quelques cents mètres au sud de nous et dans un creux do rOuad-ebni-Hammid, un très-respectable campement, formé d'une multitude de petites tentes noires, habitées par la population dont les échantillons sont déjà sur nos épaules. Que faire? Quand nous accablerions de malédictions les scheikhs qui nous ont faussé bande, nous n'y gagnerions rien. D'ailleurs, Scheikh-Samet-Aly fait si bonne contenance, qu'évidemment il n'a pas la moindre crainte d'une collision avec nos voisins. Dès lors le seul parti sage qui nous reste, c'est de l'imiter et d'avoir l'air parfaitement à notre aise, et surtout enchantés de la visite dont ces messieurs ont bien voulu nous honorer.
Il y a mieux ! nous faisons du commerce avec eux, et nous leur achetons des moutons pour notre dîner, ce qui achève d'établir entre nous les rapports les plus agréables. Dès lors nous reprenons nos explorations de naturalistes et d'antiquaires, et nous constatons partout, autour de notre tente, la présence d'arasements de murs antiques en blocs de lave.
Lorsque la nuit se fait, les Bédouins du campement me voient mettre des plantes en herbier ; ils voient mes compagnons piquer des insectes, et il va sans dire que les questions
sur le double pourquoi sortent de toutes les bouches. Je leur réponds effrontément que je suis un hakim , à la recherche de remèdes nouveaux , et que j'étudie toutes les merveilles des créatures d'Allah ; je leur jette ainsi aux oreilles, sans y rien changer, le titre d'un manuscrit arabe que j'ai eu jadis entre les mains (Adjaïb-Makhloulcat-Allah) , et je produis l'effet désiré. Nous voilà tous respectés comme de grands sages, et nous pouvons être parfaitement tranquilles ; mais gare les consultations ! elles ne manqueront pas d'arriver.
J'ai dit tout à l'heure que les ruines au milieu desquelles nous campons, m'ont été désignées sous le nom de Kharbet-el- Hafayeh ; mais je dois faire observer que les Bédouins qui nous entourent, les appellent indistinctement de ce nom ou de celui de KharbeUAdjerrah ou el-Djerrah, que nous avons trouvé appliqué aux ruines rencontrées par nous, pendant toute la journée. D'ailleurs nous sommes sur le flanc du Djebel-Adjerrah ; cela est incontestable , puisque tous les Bédouins sont d'accord sur ce point. Est-il possible de deviner quelle est la localité antique cachée sous te nom d'Adjerrah? Je n'ose me flatter d'y avoir réussi, et cependant je ne puis me dispenser de faire connaître l'hypothèse que m'a suggérée une certaine ressemblance de nom.
Nous lisons dans Josèphe que parmi les douze villes enlevées aux Arabes par Alexandre Jannœus , père de Hyrcan , se trouvaient Aga lia, Medaba et Horonaïm. Or Medaba et Horonaïm *, étaient certainement des villes de la Moabitide , ainsi que l'attestent lsaïe et Jérémie ; Agalla pouvait donc , je dirai même plus, devait être également de la Moabitide. Dès lors, de Agalla à Adjerrah il y a si peu loin , que je crois très-permis de retrouver les ruines de l'Agalla de Josèphe dans f Adjerrah des Arabes