haie, xv
dévoués de cœur et d'àme, et nous pouvons être aussi peu inquiets sur leur territoire, que nous le serions dans le pays de Hamdan lui-même. Les bienfaiteurs sont allés se faire régaler par leurs obligés, dans les campements des Beni-Hammid, et voilà comment l'attrait du festin nous a fait abandonner, au beau milieu du chemin, par toute notre escorte, charmée de pouvoir banqueter une fois en passant. Nous voilà tout à fait rassurés sur notre sort. Les Arabes du campement voisin font à Hamdan mille et une caresses; il est clair qu'eux aussi sont des Beni-Hammid , et nous pouvons désormais être parfaitement tranquilles; il ne nous arrivera ici aucune mésaventure.
Le vent est devenu de plus en plus vif; aussi nous hàtons-nous de terminer la besogne de la journée, afin de gagner au plus vite nos couchettes et de nous abriter, sous nos couvertures turques, contre le froid glacial qui nous pénètre jusqu'aux os. Tout est calme autour de nous, et il nous est permis cette fois de dormir en paix.
A huit heures et quelques minutes, nous sommes à cheval, nos tentes sont reployées, tous nos bagages chargés, et nous avons hâte de nous remettre en route. Le soleil a beau être clair et brillant, un vent glacial souffle avec une violence extrême, et comme il augmente à chaque instant, nous sommes transis sur nos montures. Enfin , à huit heures et quinze minutes, nous quittons le point où nous avons passé la nuit.
Ce matin, avant le départ, j'ai fait une nouvelle promenade autour et sur le sommet du monticule de craie auquel notre camp était adossé ; et , contre le flanc nord de ce monticule , j'ai reconnu les fondations d'un petit édifice carré, qui était bâti en blocs de lave, et auprès duquel gît un tronçon de colonne également en lave, mais de faible dimension.
ET AUTOUR DE LA MER MORTE. 317 ' 11 s'agit aujourd'hui d'escalader la dernière assise de montagnes qui nous sépare encore du plateau moabite, et nous âvons la prétention d'aller camper à Schihan. Au départ, nous marchons droit au sud; à notre gauche, nous avons à quelque dix métrés, plus ou moins, l'escarpement que nous allons aborder; à droite, à cent cinquante métrés au plus, les déclivités de l'Ouad-ebni-Hammid, dans lequel nous apercevons, fort près de nous, le campement de Bédouins dont quelques habitants nous avaient fait hier l'honneur de nous visiter.
La montagne à gravir, c'est le Djebel-cn-Nouèhin. À deux cents mètres du point de départ , nous nous engageons sur le flanc de la montagne, en tournant droit à l'est. C'est une véritable escalade, et cette fois encore, le chemin, si chemin il y a, serait tout au plus bon pour des chèvres. D'ailleurs il est, à chaque pas, jonché de blocs de lave grossièrement équarris, et qui ont dû faire partie de constructions antiques situées sur le plateau. Lorsque nous allons atteindre celui-ci, à huit heures trente minutes, nous franchissons un mur ruiné, construit en blocs de lave, semblables à ceux que nous avons trouvés en abondance sur toute la montée. C'est donc sans doute de ce mur que ces blocs se seront détachés et auront roulé sur la
route. Au delà de ce mur, nous marchons d'abord au nordnord-est : l'escarpement de la vallée que nous venons de quitter est alors à notre gauche, et cet escarpement se trouve garni, à la crête, de trois bases de tours en blocs de lave. Devant nous commencent des ruines énormes qui garnissent tout le reste de la montée. A ces ruines les Bédouins donnent le nom de Kharbet-Sarfah ; mais, ainsi que je l'ai déjà dit, la montagne qu'elles couronnent, se nomme Djebel-en-Nouêhin.
A huit heures quarante-deux minutes, après quelques lacets au milieu des ruines, nous atteignons enfin le plateau moabite. Nous marchons directement à l'est, et nous longeons parallèle-
m VOYAGE EN SYRIE
ment à sa direction l'Ouad-ebni-Hammid, qui n'est guère qu'à cent cinquante mètres sur notre droite. Toutes les crêtes de cet ouad sont littéralement couvertes de murs ruinés, et, sans aucun doute, ces ruines devaient constituer une ville très-considérable. Rien d'étrange comme la teinte noire de ces constructions, dans lesquelles on n'a employé que des blocs de lave plus que grossièrement équarris, et qui ont, par conséquent, une assez grande ressemblance avec des constructions cyclopéennes.
De temps à autre notre route passe sur des arasements de longues murailles; mais ce qui nous étonne le plus, c'est une allée formée de deux rangées de blocs de lave, fichés en terre à environ un mètre de distance l'un de l'autre, et qui nous rappellent en quelque sorte les allées celtiques de Karnac. Ici la largeur de l'allée est de quatre mètres seulement. Très-certainement c'était là le tracé d'une route antique; aussi le chemin que nous suivons ne s'en écarte-t-il pas. Où leurs pères ont passé, les Bédouins passent et passeront toujours; nous sommes donc sur une route moabite.
C'est à huit heures quarante-sept minutes que nous avons commencé à cheminer entre les deux rangées de pierres de l'allée; à huit heures cinquante et une minutes, un long mur vient recouper perpendiculairement la rangée de gauche. Cent pas plus loiu, une enceinte très-grande et resserrée à son extrémité, s'appuie sur le même côté de la route ; puis vient un long mur, à l'extrémité duquel est un amas de décombres indiquant la préexistence d'un édifice quelconque. Au point où nous sommes arrivés , à huit heures cinquante-cinq minutes , nous voyons s'ouvrir à gauche une vallée large et profonde; c'est l'Ouad-ech-Cheqiq (ici les Bédouins prononcent ce nom, ech-Cheguig). La crête de l'Ouad-ebni-Hammid est garnie d'une muraille qui la couronne, et qui se rapproche parfois
jusqu'à une vingtaine de mètres du chemin que nous suivons.
Je renonce dès à présent à mentionner toutes les murailles antiques que nous remarquons chemin faisant; je n'en finirais pas. Je me bornerai donc à mentionner dorénavant les réunions de ruines de ce genre, en donnant bien entendu une description particulière des constructions qui me paraîtront en valoir la peine.
À huit heures cinquante-neuf minutes, nous avons à notre gauche, et à quarante mètres environ, une ruine considérable. À quinze mètres seulement sur notre droite, passe le mur qui couronne la crête de l'Ouad-ebni-Hammid, et nous entrons dans des terrains cultivés. A neuf heures, nous trouvons, à droite, un puits nommé Bir-Sarfah, et un peu plus loin, à gauche, une citerne carrée creusée dans le roc. Enfin, à cent pas plus loin, nous nous arrêtons devant un édifice curieux, dont nous désirons examiner la structure. Il est entouré de murs de un mètre quarante centimètres d'épaisseur , et il n'est pas difficile de reconnaître que, sur une construction très-antique, on a, à une époque relativement assez récente, enté des parties d'apparence moderne, et dont le caractère contraste fortement avec celui des premières.
Cet édifice est ouvert au nord, et une porte carrée, dont les montants, le linteau et le seuil sont formés de blocs de lave, y donne accès. On entre dans ce qui, jadis, était une salle de quinze mètres de longueur et de douze mètres de largeur: elle est remplie de décombres. A gauche de cette salle, et à sept mètres du mur de face, est un mur de refend qui forme l'entrée d'une nef de dix-huit mètres de longueur, et qui, à des intervalles réguliers de trois mètres, offre des arceaux en ogive, mais dont il ne reste que les nervures. Le mur de droite de cette sorte de nef s'appuie sur un coude du mur de l'enceinte primitive, dont il forme le prolongement, et qui est en saillie
de dix mètres sur la face sud. Enfin, à gauche de l'entrée principale, est appuyé, contre le mur de face, un petit édifice de quatre mètres carrés, encombré de pierres, et dont l'entrée, qui est adjacente à celle de l'édifice principal, est en ogive.
En avant, et à quelques pas seulement de cette ruine curieuse, sont trois ou quatre tombes arabes, mais d'un style tout particulier. Ce ne sont plus, comme d'ordinaire, des amas^ de pierres qui recouvrent la fosse : ici l'on voit des tertres oblongs qui semblent fraîchement remués, et sur lesquels sont déposés des instruments aratoires qui ont sans doute appartenu aux défunts. De chaque côté des tertres funéraires, sont plantés des piquets, dont les deux têtes sont réunies par une ficelle, et à cette ficelle sont attachées de nombreuses touffes de cheveux humains, cheveux de femmes et cheveux d'hommes. J'avoue que la vue de ces gages de douleur déposés sur des tombes, m'émeut singulièrement. Sont-ce des Musulmans qui ont enterré de la sorte quelques-uns des leurs? J'en doute fort. Il y a des Arabes chrétiens dans le pays, et peut-être faut-il leur attribuer cette touchante coutume, qui veut que parents et amis donnent aux morts ce que, dans notre civilisation à nous, on ne donne qu'aux vivants, comme gage de tendresse ou comme souvenir d'un être aimé qui n'est plus.
Que fut jadis cet édifice que je viens de décrire? Probablement une enceinte sacrée. Sur l'emplacement de quelque temple moabite, se sera implanté un temple romain, puis une église chrétienne, dont je retrouve la nef ornée de cinq arceaux gothiques, puis peut-être un petit oualy musulman qui est accolé au mur de face. Quoi qu'il en soit de ces suppositions, qui n'ont rien que d'assez raisonnable , je me suis arrêté à cette ruine étrange, juste ce qu'il m'a fallu de temps pour la comprendre et pour en lever le plan. (Voyez pl. xvn. )
A neuf heures dix-neuf minutes, nous quittons cet endroit,
et nous continuons notre marche, en nous dirigeant au sudest. Nous passons par-dessus une muraille en blocs de lave, qui traverse perpendiculairement le chemin que nous suivons et va couronner, sur notre droite, la crête de l'Ouad. A cinq cents mètres environ de la ruine dont j'ai longuement parlé tout à l'heure, se présente devant nous un mamelon, régulièrement arrondi, de peu d'élévation, et que je suppose artificiel ; il est complètement couvert des décombres de maisons à demi enterrées; c'est là certainement l'emplacement d'une ville; les Arabes en nomment les ruines Kharbet-Sarfah.
A neuf heures trente-deux minutes, nous quittons le mamelon de Sarfah. Au point où nous sortons des ruines, un mur d'enceinte assez bien conservé, et construit en blocs de lave, s'infléchit, «î notre gauche, pour aller très-probablement se réunir au mur dont nous avons franchi les décombres, avant d'arriver au monticule de Sarfah, et qui va former le couronnement de rOuad-ebni-ilammid. En ce point où nous rentrons dans la plaine, était, probablement, la porte de la ville antique, puisque la route que nous suivons passe entre deux rangées intactes de blocs de lave, qui forment une de ces ét ranges allées de pierres, qui bordaient, à coup sûr, les grandes routes tracées dans la plaine de la Moabitide. Cette allée, à partir de Kharbet-Sarfah , est dirigée au nord-est , et nous la suivons jusqu'à neuf heures quarante et une minutes, c'est-àdire sur une étendue d'un kilomètre au moins, à travers des champs cultivés.
A neuf heures trente-cinq minutes, nous avons laissé, à notre gauche, et à quatre cents mètres de l'allée de pierres dans laquelle nous cheminions, un plateau élevé de cinq à six mètres au-dessus de la plaine, et couvert de ruines; les Arabes le nomment Redjom-el-Mahfour (le monceau creusé), il m'a été impossible de pousser une reconnaissance jusque-là. Les parl. 2<
m VOYAGE EN SYRIE
ticularités de la route que nous suivions suffisaient bien en effet pour captiver toute mon attention.
A neuf heures quarante et une minutes, le terrain s'élève insensiblement, et nous quittons l'allée de pierres, pour rentrer aussitôt dans les ruines. Ce sont des fondations de murs d'une grande longueur, qui se recoupent en tous sens, mais dont quelques-uns forment la continuation de l'allée de pierres. Ces ruines, qui se nomment Kharbet-Emrâah, ont près d'un kilomètre d'étendue, et nous n'en sortons qu'à neuf heures cinquante minutes. Notre route, depuis notre sortie de Sarfah, est restée invariablement au nord-est. L'Ouad-ebni-Hammid est en ce moment à deux kilomètres sur notre droite.
A neuf heures cinquante sept minutes, les ruines recommencent, et celles que nous traversons alors, portent le nom particulier de Redjom-el-Hammah (le monceau des bains, ou de la source chaude?). A dix heures deux minutes, nous voyons, à notre droite, des ruines immenses, et à notre gauche, à cent cinquante mètres environ, un nouvel amas de décombres nommé Redjom-en-Nousah (je ne suis pas bien sûr de ce nom). Des traces d'allées de pierres reparaissent, et nous nous dirigeons alors vers un ravin, abrité par un plateau de deux cents mètres de large, et couvert de ruines énormes qui sont aussi nommées Kharbet-Emrâah. Ici nous voyons des pans de murs en belles pierres de taille et des constructions probablement romaines, qui garnissent, sur le ravin, le saillant du plateau d'Emrâah.
La direction du ravin est généralement du sud au nord. 11 est peu profond, d'une dizaine de mètres au plus, mais cela suffit pour nous garantir du vent, qui ne cesse de souffler avec ier, et qui nous fatigue extrêmement. Nous nous hâtons de déjeuner en ce point , et , à onze heures précises , après une halte de trois quarts d'heure, nous remontons à che-
ET AUTOUR DE LA MER MORTE. 3?3 val. Nous traversons alors des ruines énormes, desquelles nous sortons à onze heures neuf minutes, et qui couvrent le plateau formant le revers droit de l'ouad dans lequel nous avons déjeuné. Nous avons repris notre marche au nord-est, et, au sortir des ruines d'Emràah, nous retrouvons une allée de pierres, qui traverse une portion de terrain cultivé et sans ruines apparentes. Ce terrain longe d'assez près un ouad large et trèsprofond, sur le flanc duquel les ruines recommencent à se montrer, dès onze heures quinze minutes. A partir de ce moment, les traces de murs en blocs de lave non équarris sont innombrables, et la route sur laquelle nous cheminons, est constamment bordée de blocs fichés, formant deux rangées parallèles, que recoupent, à droite, les murs ruinés que je viens de signaler; à gauche, les traces de muraille ne paraissent que très-rarement, à cause du peu de largeur du terrain : l'allée que nous suivons n'est plus, en effet, séparée de Pouad que de quelques mètres. Quant à cet ouad, il paraît avoir environ cent cinquante mètres de largeur ; il se dirige vers le nord-est , et se nomme l'Ouad-ech-Cheqiq (la vallée fendue).
A onze heures trente minutes, nous marchons directement au nord; et, à onze heures trente-cinq minutes, nous rencontrons un puits creusé au milieu de longues files de murailles placées, en ce moment, à droite et à gauche de la route que nous suivons, parce que la crête de l'Ouad-ech-Cheqiq étant alors à environ cinquante mètres de cette route, le terrain que nous avons à notre gauche a pu recevoir des constructions. A partir de ce point, nous tournons directement à l'ouest, et nous arrivons, à onze heures quarante minutes, au pied d'un monticule arrondi, formé de blocs de lave équarris, en partie recouverts de terre, et qui serriblént former la base d'une petite tour ronde. Cette ruine se nomme le Redjom-cl-Aabed (le monceau de l'esclave), et quand j'y arrive, je trouve mes' Bédouins' assis
32* VOTAGE EN SYRIE
auprès d'un gros bloc de lave, qu'ils me montrent du doigt. « Regarde, me disent-ils, voilà une pierre comme celles que tu cherches! »
Je regarde, et je me trouve en face d'une magnifique stèle en lave noire compacte, représentant un bas-relief d'une antiquité que je ne me permettrai pas de fixer, même approximativement. C'est une figure aussi haute que nature, dont toute la partie inférieure manque à partir des genoux, et qui, toute mutilée qu'elle est ainsi, offre un monument d'art inappréciable. A coup sûr, nous sommes en face d'une sculpture moabite. Un personnage, la tète coiffée d'un casque de forme assyrienne, tient à deux mains un javelot à large fer, dont il semble frapper un homme qui devrait être à ses genoux. Le haut du corps est nu, mais, à partir des hanches jusqu'aux genoux, il est enveloppé d'une petite tunique courte, complètement analogue à la tunique des Égyptiens. Sur l'épaule droite du personnage, et derrière son dos, est suspendu un arc recourbé, sans corde apparente. Derrière le guerrier, est une figure de lion de petite dimension, et qui ne peut être évidemment que le montant d'un trône, précisément à cause de sa taille exiguë. Le relief est considérable, le mouvement de la figure est bien accentué, même d'une énergie sauvage*.
Au premier coup d'œil , il est impossible de n'y pas reconnaître une œuvre hybride, dans laquelle se retlètent à la fois l'art égyptien et l'art assyrien. On peut juger facilement de ma joie à la vue de ce trésor. Cette joie, je la laisse éclater sous les yeux des Bédouins qui m'entourent; j'exprime niaisement mon désir de m'approprier ce morceau de sculpture , pour l'enlèvement duquel j'otîre sottement douze cents piastres; et je m'aperçois trop tard, que malgré la réserve que je m'étais