‹ Voyage autour de la Mer morteChapitre 29 sur 32 · Voyez pl. xviu · texte numérisé non relu

Voyez pl. xviu

bien promis de conserver en toute circonstance, j'ai complètement gâté mon affaire, et que je serai certainement condamné à laisser là ce précieux bas-relief.

A peine ai-je parlé des douze cents piastres, que les histoires de trésor résonnent autour de moi. Les Beni-Hammid, qui habitent le pays, sont les premiers à mettre en avant des contes de la force du suivant : Tous les ans, et le même jour de l'année, quelqu'un de la tribu trouve une pièce d'or, un dynar, au Redjom-el-Aabed, et sous la pierre que je viens d'admirer comme un enfant, au lieu de la déprécier ouvertement. Donc ce bloc a le ventre plein de pièces d'or, et si je tiens à l'emporter, c'est que je connais ce qu'il vaut et ce qu'il contient. Je veux alors jouer l'indifférence. Je m'éloigne au plus vite du basrelief, mais je comprends trop tard, je le répète, que j'ai moi-même étouffé dans l'œuf mon projet de conquérir cet inappréciable morceau.

A cent mètres plus loin, je. fais dresser nos tentes au milieu de ruines énormes et à côté d'une large cave, soutenue par un pilier, et qui servira d'écurie à nos bêtes et d'appartement à nos moukres.

Les vastes ruines au milieu desquelles nous sommes campés pour aujourd'hui, sont nommées par les Arabes du pays, Kharbet Fouqoûa (les ruines rougeàtres). Sans aucune espèce de doute possible, nous sommes ici sur l'emplacement d'une ville moabite d'une très-haute antiquité. Le terrain est jonché de débris de poteries peintes et grossières, complètement analogues à ces poteries primitives, retrouvées à Santorin, dans les terres recouvertes par des couches volcaniques d'un âge inconnu. Je ramasse à chaque pas de gros cubes de mosaïque primitive, blancs, noirs et rouges. Nous verrons un peu plus loin quelle est la ville dont nous foulons en ce moment les ruines.

Schihan est directement à l'est devant nous : c'est une ruine

qui couronne un monticule isolé, et qui domine toute la vaste plaine de Moab; il y a peut-être là des découvertes importantes à faire : nous avons plusieurs heures de jour à consacrer à cette course : nous prenons donc le parti d'aller immédiatement à Schihan. Nous laissons à notre monde le soin de dresser les tentes, d'installer nos bagages et notre cantine, et nous repartons à midi dix-neuf minutes, sans autre escorte que deux Arabes des Beni-Hammid, qui nous suivent à pied.

Nous laissons bientôt à notre droite une citerne , et après avoir traversé des champs cultivés, sans décombres, nous arrivons, à travers un nouvel amas de ruines, au bord d'un ouad peu profond, garni de ruines sur ses deux revers, et que nous traversons à sa naissance, où il est barré par quatre ou cinq gros murs cyclopéens, alternés et destinés à soutenir les terres, tout en permettant aux eaux pluviales de s'écouler dans le fond du ravin. Cet ouad, qui n'est autre que le prolongement de celui que couronnent à droite et à gauche les ruines au milieu desquelles est assis notre camp, se nomme l'Ouad-Emdebêa.

Entre notre campement et l'Ouad-Emdebêa, nous avons encore suivi une allée de pierres. Au delà de l'ouad , nous traversons de nouveau une petite plaine cultivée, que domine un mamelon fort bas, sur lequel se trouve une citerne entourée de murs construits en blocs de lave. A notre droite , la plaine présente des traces de murailles antiques, jusqu'à perte de vue. Nous marchons alors au nord-est, et à midi trente-cinq minutes, nous sortons des ruines.

A midi quarante-six minutes , nous rencontrons de nouveau quelques longues files de murs, par-dessus lesquels nous passons. A midi quarante-huit minutes, la plaine commence à s'élever. A midi cinquante et une minutes, le terrain à notre gauchi; présente de nombreuses ruines, tandis qu'elles sont fort clair-semées à droite. A midi cinquante-quatre minutes,

ET AUTOUR DE LA MEIl MORTE, 327 nous tournons à l'est et nous rencontrons la base très-apparente d'une construction circulaire , probablement d'une tour, au delà de laquelle reparaissent des murailles nombreuses, dont nous sortons de nouveau à midi cinquante-sept minutes , pour commencer à gravir la pente fort douce du monticule de Schihan. A une heure deux minutes , nous rencontrons une citerne creusée dans le roc et entourée d'une muraille. Enfin à une heure six minutes, nous mettons pied à terre à l'entrée de l'étrange ruine de Schihan.

Pendant notre course, un vanneau avait été tué par Rothschild; nous le donnons à nos deux Beni-IIammid, qui s'empressent de le plumer et de le faire rôtir tant bien que mal , à l'aide de quelques broussailles sèches qu'ils arrachent et qu'ils allument. Nous leur confions la garde de nos chevaux , et nous commençons immédiatement notre exploration de la ruine que nous venons visiter. Était-ce un temple, était-ce une forteresse, était-ce un palais? Je ne me permettrai pas de le décider. Quoi qu'il en soit, voici la description de ce qui reste ae ces antique édifice. C'est un carré dont les quatre faces ont un développement de cinquante mètres. L'entrée était sur la face ouest. Sur celle-ci est une large brèche recouverte par un tertre arrondi, cachant peut-être la base d'une tour, de dix mètres de diamètre, et auquel aboutit une allée de pierres. Ce tertre arrondi est à vingt-huit mètres de l'angle sud-ouest de l'enceinte, et à dix-huit mètres seulement de l'angle nord-ouest. Sur la face gauche-, c'est-à-dire sur celle qui regarde le nord, est appliqué en avant-corps une tour carrée, de dix mètres de côté , et dont les angles rentrants sont de chaque côté à vingt mètres des angles nord-est et nord-ouest de l'enceinte. Les deux faces est et sud sont rectilignes

i. Voyez pl. xvii.

Il est fort difficile de juger aujourd'hui de la disposition intérieure, grâce aux décombres accumulés et aux broussailles qui, depuis tant de siècles, ont caché les murs sous des amas de détritus végétaux. Il est possible néanmoins de reconnaître l'emplacement d'une grande salle centrale, au milieu de laquelle paraît un puits ouvrant sur une cave ou citerne profonde. A la face est, sont appuyés les murs de refend de deux chambres carrées; et enfin, parallèlement à la face d'entrée, on reconnaît les murs d'une salle, dont les faces forment un parallélogramme placé à la droite de l'entrée. Une seconde ouverture, donnant aussi sur une citerne, probablement la même que la citerne centrale, se voit à droite et en avant du premier puits que j'ai signalé. La face nord était recouverte, à trente mètres en avant , d'une muraille parallèle à celle de l'édifice, et dont il ne reste que des affleurements; de même, la face est était recouverte par un mur semblable, construit à soixante mètres en avant. Quelques traces d'autres murailles parallèles à celles de l'édifice, se voient encore vers l'angle nord-ouest et vers l'angle sud-est ; mais ce qu'il importe de noter, c'est que sur les faces nord et sud, d'autres murs recoupaient à angle droit les murs d'enceinte extérieure, et d'autres murs établis sur le prolongement des faces même de l'édifice, de façon à faire de véritables enclos en deçà de ces murailles extérieures.

Du reste, il n'y a pas la moindre analogie entre la construction des murailles de l'édifice proprement dit et celle des murs d'enceinte. Pour former les faces de l'édifice , le rocher a été taillé et revêtu de murs en blocs de lave, tandis que les murs extérieurs ne consistent plus aujourd'hui qu'en arasements tonnés de blocs de pierre non équarris, c'est-à-dire analogues à tous ces longs murs que nous avons longés et coupés depuis quelques heures.

Là je retrouve un de ces cubes grossiers de mosaïque, aux-

quels je me permets d'attribuer une antiquité très-reculée, et sa présence me suffit pour être convaincu qu'à Schihan a existé un monument antérieur aux civilisations grecque et romaine, si, comme je le crois fermement, ce ne sont pas les ruines de ce monument lui-même que nous venons de visiter.

Quelques fragments d'architecture, malheureusement en petit nombre, gisent parmi les décombres, et je m'empresse d'en esquisser les profils. Ce sont : 1° un fragment en lave qui formait probablement la base du pilastre latéral d'une porte. Les moulures de cette base de pilastre engagé, sont à peu près semblables à ce que nous fournit l'architecture classique. Il en est de même d'un autre fragment de corniche en calcaire gris.

Mais ce qui m'intéresse surtout au plus haut point, c'est un chapiteau de colonne, également en calcaire gris, de quarante centimètres de hauteur et de quatre-vingt-cinq centimètres de diamètre supérieur, tandis que le lut de la colonne n'avait que cinquante-deux centimètres de diamètre. C'est bien un chapiteau ionique, mais de la facture la plus étrange : ainsi, les volutes, qui sont de très-petite dimension, sont séparées par deux oves énormes, et entre les volutes et les oves qui leur sont adjacentes, se présentent des palmettes sur le fut. Certes, un pareil chapiteau n'a qu'uni' analogie fort éloignée avec le chapiteau ionique , et ceux qui l'ont taillé étaient à coup sûr de véritables sauvages, qui ont plus probablement précédé que suivi les artistes grecs auxquels nous devons les belles proportions de l'ordre ionique '.

Du haut de la ruine de Schihan nous dominons toute la plaine de Moab; au sud, cette plaine s'étend à perte de vue; a l'est, elle nous paraît close par une chaîne de montagnes bleuâtres,

Page 1