‹ Voyage autour de la Mer morteChapitre 30 sur 32 · Voyez pl. xvn · texte numérisé non relu

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mais trop Soignées pour que nous en puissions juger. Au nord, à une demi-lieue de nous, s'ouvre l'Ouad-el-Mourijcb, qui coupe brusquement la plaine et semble une immense déchirure du terrain. Cet ouad semble venir directement de l'ouest jusqu'à la hauteur de Schihan ; mais à partir de là , il s'infléchit visiblement vers le sud-est.

Pendant que nous étions tout occupés à rechercher dans l'intérieur de l'édifice ruiné de Schihan, qui des insectes, qui des débris antiques, j'entends une conversation animée au dehors de l'enceinte. Je monte sur le mur extérieur, et j'aperçois cinq Arabes à pied, armés de fusils, de yataghans ou de khandjars , qui causent d'assez loin encore avec nos deux guides, en train de croquer leur vanneau à moitié cuit.

D'où sont sortis ces nouveaux venus? Dieu le sait. Nous nous étions fiés à la nature même du site de Schihan , pour ne redouter aucune mauvaise rencontre; du haut d'un tertre pareil nous devions dominer toute la plaine à perte de vue , et voilà qu'à l'improviste nous avions cinq Bédouins sur les bras, et cinq Bédouins venus avec de mauvaises intentions ; car je n'en pus douter un instant, à la nature des phrases que nos guides échangeaient avec les survenants.

— Que voulez-vous?

— Dépouiller les voyageurs que vous avez conduits ici.

— Ils sont sous notre protection', et vous ne le ferez pas.

— Allons donc ! laissez-nous faire, et nous partagerons.

— N'avancez pas ! — Et un fusil fut braqué sur les bandits. Je vis alors l'un d'eux s'approcher malgré cet avertissement, et notre second ami, qui n'avait pour toute arme qu'un dabbous ou massue de bois dur, lui en asséna un coup si vigoureux sur l'épaule, que le drôle fit une grimace épouvantable et s'arrêta en tàtant son épaule disloquée.

J'avais bien vite saisi le fusil que je portais en bandoulière,

et j'en avais armé les deux coups, tout prêt à envoyer une balle à deux des coquins qui nous faisaient visite.

Au coup de dabbous tous s'étaient arrêtés; je jetai un cri d'alarme à mes compagnons : — Aux armes et à nos chevaux ! nous sommes attaqués! — En un clin d'œil nous étions réunis, et cinq bons fusils à deux coups se montrèrent inopinément aux braves gens qui se figuraient qu'ils n'avaient affaire qu'à d'imprudents promeneurs. La vue de nos armes produisit cette fois encore son effet immanquable , et les cinq bandits se firent incontinent humbles et polis.

Nous nous remîmes en selle, et, une fois à cheval, j'ordonnai aux nouveaux venusde passer devant et de faire attention à eux, s'ils ne voulaient pas manger de la poudre et du plomb; c'est, dans ce pays, entre gens qui se comprennent, l'expression consacrée. Il fut inutile de leur répéter une seconde fois notre invitation, et nos Bédouins, sots comme des renards qu'une poule aurait pris , se mirent immédiatement à cheminer devant nous, sur la route de notre campement.

Une fois en route, leur contenance se fit la plus honnête qu'elle put, et ils prirent l'allure de gens qui font une partie de chasse. Pour les dégoûter de l'idée de nous envoyer une volée de coups de fusil, nous marchions isolément et à peu de distance derrière eux, prêts à faire feu nous-mêmes au moindre signe d'hostilité. Tout se passa donc le plus gracieusement du monde.

En route nous rencontrâmes des perdrix , et nos amis de fraîche date nous engagèrent à les tirer. Je le défendis expressément à mes compagnons, qui comprirent, sans que j'eusse la peine d'insister, que le moment n'était pas venu de jeter notre poudre aux moineaux , et je rendis aux Bédouins leur politesse , en les priant de tirer eux-mêmes le gibier qu'ils nous avaient montré. L'un d'eux alors se traîna à plat ventre,

comme une couleuvre, pendant plus de cent pas, se cachant, je ne sais en vérité comment , derrière des pierres qui n'étaient guère plus grosses que le poing; il parvint ainsi jusqu'à portée des pauvres perdrix, se colla contre terre, derrière un bloc de pierre, visa pendant près d'une minute, avec Pescopette démesurée qui lui servait de fusil, et de sa balle coupa en deux l'une des perdrix.

Décidément ces messieurs étaient de forts tireurs , mais ils y mettaient le temps. Une fois son coup lâché , il alla ramasser ses deux morceaux de gibier, et me les apporta triomphalement. Je les refusai, et lui donnai deux piastres de bakhehich pour le récompenser du beau coup qu'il venait de nous faire admirer.

Ces hommes avaient compris qu'il n'y avait rien à faire avec nous, et qu'ils s'étaient imprudemment lancés dans une entreprise qu'ils ne mèneraient pas à bien; ils ne se préoccupèrent donc plus que du moyen de nous fausser bande et de ne pas pousser leur promenade jusqu'à nos tentes, où quelque scheikh de nos amis pourrait les étriller de la bonne façon. Lors donc que nous fûmes revenus à l'Ouad-Emdebéa, ils disparurent tout aussi subitement qu'ils avaient paru, et nous nous retrouvâmes au milieu de nos gens, sans autre escorte que les deux Beni-Hammid qui nous avaient accompagnés au départ. Cette petite aventure nous servit de leçon , et nous apprit, par expérience, que la prudence n'était pas de luxe, au milieu des sauvages chez lesquels nous étions venus nous jeter tête baissée.

Le reste de la journée s'est passé à retourner au Redjom-el- Aabed, et à nous garantir contre le vent diabolique qui nous glace. Belly m'a dessiné avec une exactitude merveilleuse le bas-relief moabite que nous avons à côté de nous; je fais des efforts d'imagination pour découvrir un moyen d'escamoter celui-ci ; mais j'ai beau me creuser la tète, il n'y a pas à songer

à enlever un bloc de lave compacte, qui a quatre pieds de long, un pied et demi d'épaisseur et deux pieds de large. Ce bloc doit peser bien plus de mille kilogrammes, et il n'y a pas de bête de charge qui puisse colporter un poids pareil. Comment faire? Faudra-t-il donc abandonner un semblable trésor? J'ai quelque envie d'expédier un Bédouin à Karak pour en ramener un tailleur de pierres, qui amincira la stèle du coté opposé à la figure, ce qui diminuera d'autant le poids du fardeau à emporter. Un homme s'offre bien, mais il lui faut huit heures pour aller, huit heures pour revenir; et trouvera-t-il un tailleur de pierres qui se charge de me mettre à même d'enlever cette figure, au risque d'encourir l'animadversion de toute une tribu, qui a la prétention d'en recevoir chaque année un dynar ? Ne sera-ce pas nous mettre à nous-mêmes toute la tribu sur. les bras? Tout bien considéré, j'y renonce; je congédie mon courrier de bonne volonté, et je me résigne à me contenter de ce que j'ai en portefeuille , c'est-à-dire d'une copie parfaite du bas-relief en question; demain matin, d'ailleurs, j'espère en pouvoir prendre un estampage.

Notre soirée se passe comme d'habitude : après le dîner vient le travail de la journée, que nous expédions le plus rondement possible, tant est vive et glaciale la bise qui nous fouette ù travers les toiles de notre tente, et tant nous avons le désir de nous en garantir sous nos couvertures.

Avant de nous coucher nous avons eu le plaisir de voir une magnifique éclipse de lune, sur laquelle j'avoue que nous ne comptions guère. Comme nous ne sommes pas venus en ce pays pour faire des observations astronomiques , nous admirons lestement notre éclipse et nous nous couchons le plus vite possible.

Le froid a été si vif cette nuit, que tous nos feux de bivouac ont été abandonnés; notre fidèle Ahouad a seul tenu bon, et ce matin il est entré transi, mais toujours de bonne humeur, dans notre tente, afin de s'assurer que nous n'avions pas souffert. Noble créature que cet homme dont le dévouement est sans bornes, et qui semble tout fier de la confiance absolue que nous avons en lui.

Petit à petit, tous nos Arabes sortent des caves ruinées, des citernes et des trous de toute espèce dans lesquels ils se sont abrités contre la bise, et notre petite armée se retrouve au grand complet; seulement les pauvres gens qui la composent, et qui ne sont pas accoutumés à cette température glaciale , grelottent et ont la mine fort piteuse.

Dès que le jour est revenu, je prends de notre campement quelques directions a la boussole, qui puissent fixer convenablement sur ma carte l'Ouad-ech-Chcqiq, l'Ouad-Emdebêa et Schihan. Au fond de l'Ouad-ech-Cheqiq , et sur le revers opposé à celui sur lequel nous avons passé la nuit, paraissent quelques points noirs : ce sont les tentes d'un campement de Beni-Hamrnid qui se sont établis auprès d'une source, et c'est à cette source que la provision d'eau pour notre table a été faite hier. Quant à nos chevaux, on les a menés boire à une citerne antique, placée au delà de l'Ouad-Kmdebêa et au milieu des ruines.

Le campement de Bédouins, dont je viens de signaler la présence, nous envoie, dès que le petit jour a reparu, des visiteurs aussi nombreux que la veille. Je leur adresse force questions sur les ruines au milieu desquelles nous sommes campés, et je cherche à savoir par eux s'il existe d'autres pierres,

écrites ou sculptées, que celle du Redjom-el-Aabed. L'un d'eux me parle alors d'une grotte taillée dans le roc, et qui ne se trouve qu'à quelques centaines de mètres du camp, vers l'extrémité orientale des Kharbet-Fouqoûa. Cette grotte s'appelle Morharrat-ed-Daraouich (la grotte du Derviche), et je n'hésite pas à m'y faire conduire immédiatement, espérant que j'y rencontrerai quelque antiquaille qui m'indemnisera de la peine que je vais prendre ; mais lorsque j'y arrive, je ne trouve qu'une citerne ronde de onze mètres de diamètre, taillée dans le roc et dont l'entrée est assez malaisée. Au fond gisent deux tronçons de colonne en tave, l'un de vingt-six centimètres et l'autre de quarante-quatre centimètres de diamètre; aux extrémités de ces tronçons se voient des trous percés dans l'axe et qui ont dù servir d'encastrement à des tourillons ; ce sont donc sans aucun doute, de ces rouleaux de pierre avec lesquels les Arabes tassent les terrasses qui leur servent de toit, aussitôt qu'il pleut, afin d'empêcher l'eau de pénétrer dans leurs demeures. L'usage de ces rouleaux, en Asie, remonte certainement à la plus haute antiquité, puisque M. Botta en a trouvé dans les ruines du palais ninivite de Khorsabad.

La Morharrat-ed-Daraouich présente cependant quelques sujets d'observation assez curieux : ses parois, à l'exception du plafond, ont été entièrement revêtues d'un ciment qui forme une couche assez épaisse, et ce ciment était couvert de cannelures régulières, formant un dessin général, jusqu'à la roche vive qui sert de plafond. Un triple cordon de traits disposés en arête de poisson, règne dans tout le pourtour, à deux mètres à peu près au-dessus du sol de la citerne. Au-dessus de ces cordons, toute la surface du ciment est garnie de traits chevronnés la pointe en haut, tandis qu'au dessous les mêmes traits chevronnés sont dirigés la pointe en bas. Enfin la couche inférieure du ciment est remplie de fragments de poterie plate,

ou mieux de galettes de terre cuite, destinés sans doute à donner de la consistance à l'enduit, tandis que la couche extérieure a été pétrie avec des petits fragments de silex.

Mes notes prises, je me hâtai de regagner le camp, toujours préoccupé de la pensée de mon bas-relief moabite. Le moment était venu d'en prendre un estampage et je me mis incontinent à l'œuvre. Pendant près d'une heure, je luttai pour en venir à bout, contre un diabolique, vent d'est qui enlevait les feuilles mouillées appliquées sur la figure, à mesure que ma main les abandonnait. C'était sans cesse à recommencer. J'essayai bien de me faire un paravent de la table de notre cantine, et j'eus beau gâcher une énorme quantité de mon papier d'herbier, pour faire une pâte capable d'envelopper tous les reliefs, toujours le vent, au moment où je croyais avoir fait un progrès , arrachait la pâte que je cessais de comprimer. Je dus quitter la partie; je n'étais pas le. plus fort. Je renonce prudemment à dire ici tout ce que j'exhalai de dépit et de mauvaise humeur, dans cette malencontreuse tentative.

Une fois mon parti bien pris, je donnai l'ordre de décamper au plus vite ; j'avais bien assez comme cela dépensé de temps en pure perte, et d'ailleurs j'emportais pour ma consolation, un excellent dessin du monument.

A neuf heures sept minutes, notre petite troupe se mit en marche, et nous quittâmes Kharbet-Fouqoûa en nous dirigeant à l'est d'abord et en repassant à vingt mètres du Redjom-el- Aabed, auquel je jetai un dernier coup d'œil de convoitise -et de regret. Arrivés à la citerne, qui avoisine le monument et qui n'est éloignée que d'une centaine de mètres de la crête de l'Ouad-ech-Cheqiq, noustournàmes, à neuf heures dix minutes, au sud-sud-est, laissant à notre droite des ruines très-nombreuses, tandis qu'elles étaient clair-semées à notre gauche. En ce point, où le plateau a trois cents mètres jusqu'à la crête de

ET AUTOUR DE LA MER MORTE. 337 Fouad, nous marchons à côté d'une allée de pierres, dont un embranchement se dirige, à travers les ruines, vers l'Ouad-ech- Cheqiq. Bientôt cette allée de pierres, qui était d'abord à quinze mètres sur notre droite , se rapproche de notre route , et à neuf heures vingt minutes, nous cheminons entre les deux rangées de blocs de lave. En ce point POuad-ech-Cheqiq était éloigné de nous de six cents mètres environ, et il continuait à s'écarter de notre route , en se dirigeant au sud , tandis que nous avancions toujours dans le sud-sud-est.

Ici nous entrons dans les terres cultivées, sans autre apparence de ruines que l'allée de pierres que nous suivons sans nous en écarter. A neuf heures vingt-quatre minutes, cette allée disparaît, mais elle fait place à une voie pavée en blocs de lave. A droite et à gauche reparaissent des ruines de peu d'étendue. A neuf heures trente-trois minutes, nous voyons à notre gauche, et à cent mètres environ, une double enceinte circulaire de blocs de lave, d'une centaine de mètres de diamètre, et au milieu de laquelle paraît un amas de décombres. Cette enceinte est placée au bord d'un ruisseau bourbeux que nous traversons et qui rend le terrain très-fangeux.

Aussitôt ce ruisseau franchi, l'allée de pierres se remontre à dix mètres à gauche de notre route qu'elle vient couper à neuf heures trente-sept minutes, en s'inclinant un peu pour disparaître bientôt au sud. A gauche, de rares ruines se rencontrent par-ci par-là , et nous marchons toujours en vue de Schihan , qui domine toute la plaine dans laquelle nous sommes engagés. A neuf heures quarante minutes, nous rencontrons un amas de décombres auxquels aboutissent deux murs à angle droit, et dont l'un est exactement orienté du nord au sud. Immédiatement après, recommence l'allée de pierres dans laquelle nous cheminons.

Ici se voient de nouveau des ruines très-considérables, coni. 22

sistant on murs d'une grande longueur, qui viennent recouper l'allée de pierres, et en amas circulaires de décombres. Ces ruines sont appelées par les Arabes qui m'accompagnent, de façon à me dérouter tout d'abord : le premier que j'interroge me répond que leur nom est Kbarbet-Bizdalen, et cette prononciation étrange m'empêche de comprendre le nom. Comme je me méfie de sa correction, j'en questionne d'autres, et j'en trouve qui prononcent Kharbct-Medjeleïn. Je reconnais alors le duel du mot Medjdel. Ces ruines sont donc nommées ruines des deux forteresses.

A neuf heures quarante-cinq minutes, nous suivons de nouveau une allée de pierres, sur laquelle s'embranche à droite une allée semblable dirigée vers le sud-ouest. Enfin à neuf heures cinquante minutes, nous sommes au milieu des ruines énormes d'une ville, à laquelle aboutit l'allée de pierres que nous avons suivie, et qui couronne le revers septentrional d'un ouad peu profond en ce point et dont nous avons atteint la naissance. Le revers opposé de l'ouad est formé de rochers à pic, mais peu élevés , et sur ce revers nous voyons devant nous, une tour carrée antique, de bel appareil, probablement romaine et fort bien conservée.

Toutes les ruines au milieu desquelles nous nous arrêtons sont des maisons écrasées, malgré la solidité de leur bâtisse, et aux trois quarts enterrées; ce qui fait que toutes ont l'air d'être munies de caves, tandis que ces prétendues caves ne sont que les rez-de-chaussée des anciennes habitations. Quelques fragments de sculpture me fournissent des moulures étranges dont je me hâte de prendre des croquis. Près de la crête de l'ouad, l'allée de pierres forme un carrefour dont deux branches se dirigent l'une à l'est et l'autre à l'ouest, en longeant l'ouad, qui n'est que l'origine de l'Ouad-ebni-Hammid.

A dix heures cinq minutes, c'est-à-dire après une halte d'un

quart d'heure, nous reprenons notre marche on tournant à l'est, pour revenir presque immédiatement à notre direction constante du sud-est. Ici la route que nous suivons traverse une enceinte carrée de cent mètres à peu près de côté, partagée en cinq bandes parallèles par des murs écartés de vingt mètres l'un de l'autre. Au delà de cette enceinte les ruines cessent. A dix heures quinze minutes, nous sommes à deux cent cinquante mètres de la tour carrée signalée plus haut, et nous apercevons à cent cinquante mètres devant nous, à droite, un vaste tertre rectangulaire, peu élevé et couvert de ruines énormes, et à gauche un monticule aplati, de quarante à cinquante mètres de diamètre, également couvert de ruines. A dix heures vingt-six minutes, nous sommes entre les deux ruines qui portent en commun le nom de Kharbet-Tedoum.

Nous mettons bien vite pied à terre dans l'espoir de faire là quelque intéressante trouvaille, et cet espoir n'est pas trompé. Un édifice construit en pierres de taille est placé sur la face nord de la grande enceinte , et c'est tout naturellement vers lui que nous nous dirigeons.

Le premier objet que nous rencontrons est un bloc énorme dans lequel ont été taillés à la fois l'orifice et l'auge d'un puits.

L'édifice que nous sommes venus examiner est un carré de dix mètres trente centimètres de côté, ses murs ont quatrevingt-dix centimètres d'épaisseur, et encore plus de deux mè- • très de hauteur. Sur trois de ses faces, nord, est et sud, sont percées des portes, dont l'une, celle du nord, est aujourd'hui condamnée; c'était, à en juger par ses dimensions, la porte primitive principale ; elle a deux mètres trente centimètres de largeur, et elle a été très-proprement murée avec de gros blocs de pierre. L'entablement de cette porte, qui est en partie enterrée, est formé d'un seul bloc de deux mètres quatre-vingt-dix centi-

mètres de longueur et de cinquante centimètres de hauteur; il offre un système de moulures des plus étranges et dans lequel il n'y a pas d'autre génératrice que la ligne droite ; sur l'une des plates-bandes intermédiaires a été tracée, en grands caractères koufiques datant des premières années de la conquête musulmane, la formule Hism-Illah (au nom de Dieu). Peut-être cette formule a-t-elle été appliquée là, au moment où cet édifice ayant été transformé en édifice religieux de l'islamisme, son ancienne porte aura été condamnée'.

La porte qui ouvre vers l'est n'a que un mètre cinq centimètres de largeur, et elle est encadrée entre les bases de deux piliers rectangulaires, dont la face extérieure a quarante-sept centimètres de largeur, et la face parallèle à l'axe de la porte, trente centimètres seulement. La saillie de ce pilastre sur le mur de face est de vingt-cinq millimètres, tandis qu'une saillie de onze centimètres forme à l'intérieur l'ébrasement de la baie. Enfin la porte percée dans la muraille sud-est, est sans aucun ornement, et large de quatre-vingts centimètres seulement. Une allée de pierres de dix mètres de largeur, aboutit à cette face, et, comme tout l'édifice est établi sur un tertre, il est très-facile encore de reconnaître qu'on arrivait, à partir de la plaine, par une série de quatorze ou peut-être quinze marches de quatre-vingts centimètres de largeur, taillées dans le terrain, et dont les arêtes sont formées par des lignes de pierres.

A l'ouest est adossé au mur de l'édifice une autre enceinte de dix mètres de côté , coupée par un mur en retraite sur le mur septentrional de l'édifice, et parallèle à celui-ci. Toute cette seconde enceinte est rejetéc un peu au nord de la première.

Enfin à quinze mètres en avant de la face sud, est un petit monticule arrondi, au sommet duquel est un tronçon de colonne

\. Voyez Pl. xvii.

en pierre, arrondi de trois côtés seulement et surmonté d'un simple tailloir parallélipipède , de soixante centimètres de longeur, parallèlement à la face aplatie, de cinquante-deux centimètres de largeur et de trente centimètres d'épaisseur. A quelques pas du tertre est un autre tronçon de colonne de quarante centimètres de diamètre.

Telle est la description minutieuse de cet édifice antique dont la destination était probablement religieuse, et qui de temple du paganisme sera peut-être devenu une église chrétienne, et plus tard encore, c'est-à-dire lors de la conquête musulmane, une mosquée des sectateurs de Mahomet. Ce qui me donne lieu de penser que là s'est trouvée une église chrétienne, lors de la domination byzantine, c'est la présence, au pied delà muraille septentrionale, d'un chapiteau carré, mais évidé centralement sur chacune de ses faces et couvert d'élégants entrelacs f . A première vue, ce chapiteau m'a rappelé d'une manière frappante les chapiteaux des deux beaux piliers de marbre, emportés de l'église de Saint-Saba-d'Acre, par les Vénitiens et placés à droite de l'église Saint-Marc, à l'entrée du Palais des Doges. Ce chapiteau a quatre-vingt-dix centimètres de largeur, trente-cinq centimètres de hauteur et quarante-neuf centimètres seulement de largeur inférieure.

J'aurais bien voulu pouvoir consacrer plus de temps à l'étude des ruines intéressantes accumulées sur ce point; mais la matinée s'écoulait rapidement; nous étions loin encore de , Karak où nous voulions aller prendre gîte, et il était déjà plus de onze heures. Impossible donc de nous arrêter plus longtemps, sans nous exposer à cheminer à nuit close, ce qui n'est jamais du goût des Arabes, et ce qui, je l'avoue, ne l'était plus du tout du nôtre.

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