Robinson, vol. III, p
ET AUTOUR DE LA MER MORTE. 33 journée, nous nous sommes très-peu éloignés du bord de la mer, et nos chevaux n'ont cessé d'avoir les pieds battus par le flot, ce qui leur fait faire les petits pas de côté les plus amusants du monde. Quand nous gagnons un peu vers l'intérieur, nous' retrouvons, comme au Ras-en -Naby-Younès , par exemple, des traces non équivoques, mais fort désagréables, de la voie romaine qui longeait la côte de Phénicie.
La nuit est tout à fait close; mais la lune brille au ciel d'une éclatante lumière, et la température nous paraît délicieuse, après la chaleur du jour. Enfin, nous arrivons, en suivant la plage, à la porte de la mince bourgade qui remplace l'antique Sidon. Devant nous sont d'énormes murailles à travers lesquelles il ne semble pas qu'il y ait de passage. Erreur! nous tournons à droite et à gauche, je ne sais combien de fois, marchant un à un dans des ruelles couvertes par des voûtes épaisses, qui semblent ne s'interrompre, de temps en temps, que pour laisser passer les rayons argentins de la lune; et après quelques minutes, nous entrons dans une vaste cour carrée, entourée de hautes galeries voûtées. Au milieu de la cour où nous trouvons nos bagages empilés, est un bassin ombragé de la luxuriante verdure des bananiers et d'autres beaux arbres de l'Orient. C'est un khan appartenant à la France. Agence consulaire, église, auberge tenue par une brave femme chrétienne, nommée Angiolina, tout est réuni dans ce khan, dont l'aspect est ravissant. C'est la première fois que nous rencontrons une demeure de ce genre, et nous sommes enchantés.
Notre hôtesse nous reçoit à merveille; notre cuisinier, qui a eu tout le temps d'élaborer ses affreux mélanges dans une vraie cuisine, ne nous traite guère mieux que la veille, et après notre repas, nous nous coucherions assez volontiers, si nous n'avions, à côté de notre chambre, des ouvriers qui profitent de la fraîcheur de la nuit pour battre, au clair de la lune, la terre dont
on forme ici les terrasses. Ces braves gens, au nombre de quatre, afin de charmer leur travail, chantent à tue-tête sept notes qu'ils reprennent tour à tour, en frappant en mesure avec des masses, l'argile qu'ils cherchent à tasser. Sur la septième note, les deux premiers font une tenue dont les deux autres profitent pour entonner la même phrase, et ainsi de suite éternellement. D'abord cela nous paraît assez original, et nous nous en amusons ; puis il arrive bientôt que ce chant nous agace les nerfs, et nous finirions par nous emporter contre des voisins qui aiment trop la musique, si la fatigue ne nous débarrassait bientôt de l'ennui de les entendre. En résumé , nous sommes très-contents de notre journée, et demain, s'il plaît à Dieu, nous irons prendre gîte à Sour, car le temps presse, et nous avons déjà perdu une étape ; mais nous avons bien vu la nécropole d'EI-khaldah, et d'ailleurs, nous rattraperons peut-être le temps que nous avons donné à cette intéressante localité.
Avant le jour nous étions sur pied , et nous nous promenions dans Sayda. La promenade n'est pas longue ; cinquante pas à travers un misérable bazar, nous conduisent sur la plage, et nous avons devant nous les vestiges du môle qui ferma jadis le port de Sidon. Partout on nous offre des médailles, des pierres gravées et des débris antiques de toute espèce. J'achète deux cippes funéraires ornés d'inscriptions grecques d'une époque assez récente, et j'aide l'abbé à prendre l'estampage d'une autre inscription du même genre tracée sur un bas-relief encastré dans la muraille du khan. C'est l'épitaphe ciselée pour lui-même par un artiste nommé Julien