‹ Voyage autour de ma chambre (volume 2)Chapitre 11 sur 101 · XX PREFACE · texte numérisé non relu

XX PREFACE

philosophe, et philosophe à la française. Il l'engagea à se confesser. Vidée étonna et effraya Xavier. Se confesser! M. de la Saussaye, pasteur protestant, vit donc arriver un matin Xavier de Maistre, son ami, soucieux et disant : « Le croirez-vous ? je vais à confesse ! Joseph l'a voulu. — Mais que tenez-vous ii la main ? dit M. de la Saussaye en apercevant une feuille de papier que Xavier agitait entre ses doigts. — Cela ? c'est la liste de mes péchés. Il m'a fallu les chercher au fond de ma mémoire et les coucher sur le papier! — Mais, dit le pasteur en riant, mais elle me semble courte, cette liste. — Courte ? Hélas ! s'écria Xavier, il n'y a que quelques mots sur ce papier, mais ce sont des têtes de colonnes, des tètes de colonnes, des têtes de colonnes ! » Et il s'en alla consterné, ce grand pécheur fait de bonté, en répétant d'un ton navré : Des têtes de colonnes ! des têtes de colonnes !

Un jour, en Savoie, — le brillant officier était maintenant un vieillard, — il fit visite à l'un de ses parents, propriétaire il Chambéry, et lu il retrouva — non sans émotion — un jardin où il avait joué étant enfant. Il voulut s')i rendre seul, il y entra ; mais, comme il y restait bien longtemps, on s'inquiéta, "il U chercha et on l'aperçut, de loin, étendu n plut ventre pri\ d'une flaque d'nm. On accourt, on i'alarme, on Craint un accident. Mais non : — Xavier d< Maistn jetait sur la surface de l'eau de

petits morceaux de papier et regardait se jouer autour d'eux des araignées aquatiques. Il sourit, se releva, et dit : « Je me rappelle que, quand j'étais enfant, cette distraction m'amusait beaucoup ; j'ai voulu voir s'il en serait de même aujourd'hui que me voilà vieux, et, ma foi, à dire vrai, je n'y ai pas trouvé une bien grande différence ! »

Oh ! les chers grands hommes restés de grands enfants ! N'est-ce pas là un trait du bon de Maistrc digne du b*on La Fontaine ?

Spirituel et bonhomme, voilà donc Xavier. L'auteur du Lépreux de la cité d'Aoste avait su prouver, en effet, que le véritable esprit peut s'allier à la douceur et à la tendresse. Ce sont les méchantes gens qui se figurent que l'esprit est fait pour mordre : il est fait surtout pour chai mer.

C'est à propos de François de Sales, un Savoisien, que l'auteur de /'Histoire de la. Littérature française a l'étranger, M. Sayous, fait remarquer que le génie littéraire des Savoyards a pour caractère essentiel « la grâce et l'enjouement, une sensibilité qui n'a rien de triste, et une bonhomie qui n'est pas exempte de malice ». Cela est fort bien dit et très juste. « Nous rencontrerons plus d'une fois, ajoute

Page 1