XXII PREFACE
M. Sayous, l'expression de ces qualités toutes savoisiennes, mais jamais plus complètes que chez les deux écrivains qui, dans l'ordre des dates, sont aux deux termes extrêmes de l'histoire littéraire de leur pays •' saint François de Sales, qui l'ouvre au XVIIe siècle, et Xavier de Maislre, qui la termine de nos jours. »
Xavier de Maislre, dont on a voulu faire un cousin de Sterne, n'est le parent de personne. Il a, en effet, les qualités de son terroir. On le pourrait plutôt comparer au Franc-Comtois Nodier, qui lui a emprunté de sa légèreté, mais que Xavier laisse loin derrière lui. Xavier de Maistre est un Savoisien délicat et un vrai Français de langue et d'esprit. Il ne se pique point de purisme, quoiqu'il soit du pays de Vaugelas ; mais il est correct, délié, exquis. Son style est transparent comme une eau limpide, et audessus de ce frais ruissclet flotte, comme un doux nuage, je ne sais quel souffle d'humour, — ou plutôt, car le mot nous appartient, — quel charme d'humeur.
Qu'entend-on par humour ? Avec notre besoin d'emprunter aux idiomes étrangers bien des mots que possède notre langue nationale, nous avons demandé aux Anglais un mot qui exprimât une certaine gaieté d'imagination, une « veine comique », comme dit Littré, qui oublie d'ajouter: et parfois mélancolique, et ce mot nous l'avions depuis longtemps dam nutu dictionnaire, et Corneille et Scarton
s'en servaient il y a plus de deux cents ans. Dans sa lettre du 21 avril 1762, à l'abbé d'Olivet, Voltaire protestait déjà contre cet inutile emprunt fait à l'Angleterre et réclamait la possession du mot pour l'auteur de /'Illusion comique et du Menteur.
« Les Anglais, écrivait-il, ont un terme pour signifier cette plaisanterie, ce vrai comique, cette gaieté, cette urbanité, ces saillies qui échappent à un homme sans qu'il s'en doute ; et ils rendent celte idée par It mot humeur, humour, qu'ils prononcent yumor [Voltaire se trompe, c'est iou-meur), et ils croient qu'ils ont seuls cette humeur, que les autres nations n'ont point de terme pour exprimer ce caractère d'esprit : cependant c'est un ancien mot de notre langue, employé en ce sens dans plusieurs conédies de Corneille. » Littré nous dit bien que le mot humeur a vieilli en ce sens, mais à qui la faute ? A nous qui l'avons délaissé pour /'humour anglais, quoique Diderot s'en soit servi maintes fois, et que Sainte-Beuve l'ait appliqué cependant encore pour caractériser le sourire un peu triste de Chateaubriand .
L'humour ou /'humeur ne caractérise pas seulement une sorte de gaieté ; le mot s'applique surtout à une certaine qualité desprit qui ne va ni sans fantaisie, ni sans vivacité, ni sans malice, ni sans un peu de mélancolie. L'éclat de rire de tout humoriste se termine presque toujours par cette larme à l'œil dont parle Sterne, et Von pourrait d'ailleurs comparer
/'humour à /'humeur en metlanl par exemple, en parallèle Lawrence Sterne et Xavier de Maigre, l'auteur du Voyage SENTIMENTAL et l'écrivain du Voyage autour de ma chambre.
Le parallèle serait curieux et peut-être les conclusions n'en seraient-elles pas toujours à l'avantage de /'humoriste anglais. Combien je l'ai aimé, ce Sterne, et avec quelle sensation de volupté exquise j'enfourchais autrefois le dada qu'il nous présente, tout prêt à gambader un peu partout et à nous emporter au hasard vers des pays imaginaires ! Quelles heures profondément charmées j'ai passées avec Tristram Shandy, l'honnête Yorick et le bon caporal Trim décrivant dans les airs des moulinets bizarres ! Lorsqm , dans son Histoire de la Littérature anglaise, M. Tainc osa comparer l'esprit, la grâce, et, pour répéter le mot, /'humour de Sterne, à une sorte de pelii fromage avancé qui ne plaît guère qu'à l'estomac des blases, j'en ressentis une véritable irritation et une certaine tristesse.
Sterne m'avait conquis. Depuis, sa verve satirique, souriante et sentimentale m'a un peu lassé, et je vois bien qu'il y a beaucoup de factice et de voulu dans ces éclats d'une gaieté un peu stridente ei dans ces larmes d'une > motion un peu travaillée.
Sf< ; n< ' si de < < - hommes < \ t< em< ment sensibles qui s'apitoient sur un âne qui meurt, et ne sacrifieraient pa uni semaim ■ /< leui existence pour piauler la
cause d'un juste ou défendre la liberté d'un peuple. Voltaire, un peu sec, irritable et personnel, sentait battre son grand coeur dès qu'il entendait parler d'un déni de justice, d'un crime de lèse-humanité. Il défendait Sirven, Calas, Lally-Tollendal. L'auteur du Voyage sentimental se fût attendri sur quelque pauvre pelite mouche dont un enfant aurait coupé les ailes.
Défiez-vous de ces êtres qui vibrent si facilement sous le choc des plus minces souffrances, et qui se cuirassent contre les grandes et vraies douleurs. Il y a bien de la sécheresse dans leur habitude de s'étudier eux-mêmes, de s'écouter, si je puis dire, intellectuellement et moralement, comme un malade imaginaire qui se tàterait le pouls tout le long du jour. L'égoïsme olympien de Goethe est moins irritant que leur petit égoïsme mesquin. Voilèt ce qui distingue Xavier de Maistre de Sterne : il n'y a rien de factice et d'appi été dans /'humeur de l'écrivain français ; tout au contraire, /'humour du délicieux conteur anglais dénoie un évident souci du double résultat à obtenir: le rire et les larmes.
Il y a plus de l'auteur dramatique dans Sterne : il prépare ses effets, il pleurniche autant qu'il pleure. Il y a plus du moraliste dans Xavier de Maistre : n'eût-il dû jamais rencontrer un public, que l'auteur du Voyage autour de ma chambre eût écrit tout de même ses pages délicieuses.
Qu'est-ce que ce Voyage autour de ma chambre ? Une conversation de l'auteur avec lui-même. On a *rcs justement dit que c'est là comme un portrait, une confession, ce piquant chef-d'œuvre que Joseph de Maistre eut le bon esprit de donner à l'imprimeur sans consulter Xavier. Et quelle confession naturelle et charmante ! Je ne sais pas de livre plus sincère et qui fasse mieux connaître son auteur, et qui vous attache davantage. Nulle recherche ; une vérité malicieuse et touchante. Tout un monde de sentiments, d'émotions et de souvenirs tient dans cette petite chambre où le dada de l'oncle Tobie, comme dit Xavier de Maistre lui-même, peut piaffer en toute fantaisie. Mais cette fantaisie même (et voilà son charme) est toujours humaine. Si Xavier de Maistre s'attendrit après avoir brusqué le bon Joannetti, son domestique, cette larme à l'œil, il a dû l'essuyer vraiment et la sentir couler sur s« joue. Ce n'est point la larme purement littéraire d'un Sterne, — j'allais dire d'un Lamb, mais il y avait de la sincérité chez le pauvre Charles Lamb ' .
i. Xaviei de Maistre est simple et plaît a tous par ce naturel. M. Emile Souvestre, lisant à haute voix, à des ouvriers ( i85o), nos auteurs classique, constatait que l'effet produit /tôlière <m Corneille était plus grand, que Racine proun effet moins grand, etc. Bernardin de Saint-Pierre faisait grand plaisir. » J'ai lu, disait-il. It Lépreui i succès. • Voir Sainte-Beuve, i tu lundi, tome |er,
article su i /c > lectures publiques.)