‹ Voyage Autour de Ma Chambre (volume 4)Chapitre 3 sur 80 · AUTOUR · texte numérisé non relu

AUTOUR

Un Livre de Découvertes.

Qu'il est glorieux d'ouvrir une nouvelle carrière, et de paraître tout à coup dans le monde savant un livre de découvertes à la main, comme une comète inattendue étincelle dans l'espace ! — Non, je ne S^ tiendrai plus mon livre in petto : le voilà, messieurs, lisez. J'ai entrepris et exécuté un voyage de quarantedeux jours autour de ma chambre. Les observations intéressantes que j'ai faites, et le plaisir continuel que j'ai éprouvé le long du chemin, me faisaient désirer lo de le rendre public; la certitude d'être utile m'y a décidé. Mon cœur éprouve une satisfaction inexprimable lorsque je pense au nombre infini de malheureux auxquels j'offre une ressource assurée contre l'ennui et un adoucissement aux maux qu'ils i5

endurent. Le plaisir qu'on trouve à voyager dans sa chambre est à l'abri de la jalousie inquiète des hommes ; îl est indépendant de la fortune.

Est-fl, en effets d'être assez malheureux, assez

5 abandonné pour n'avoir pas un réduit oli il puisse se retirer et se cacher à tout le monde? voilà tous les apprêts du voyage.

Je suis sûr que tout homme sensé adoptera mon système : de quelque caractère qu'il puisse être, et

lo quel que soit son tempérament, qu'il soit avare ou prodigue, riche ou pauvre, jeune ou vieux, né sous la zone torride ou près du pôle, il peut voyager comme moi ; enfin, dans l'immense famille des hommes qui fourmillent sur la surface de la terre, il n'en est pas

15 un seul, non, pas un seul (j'entends de ceux qui habitent des chambres) qui puisse, après avoir lu ce livre, refuser son approbation à la nouvelle manière de voyager que j'introduis dans le monde.

2» Êloge du Voyage,

Je pourrais commencer l'éloge de mon voyage par

dire qu'il ne m'a rien coûté; cet article mérite

attention. Le voilà d'abord prôné, fêté par les gens

d'une fortune médiocre: il est une autre classe

AS d'hommes auprès de laquelle il est encore plus sûr

d'un heureux succès, par cette même raison qu'il ne coûte rien.*— Auprès de qui donc? Eh quoil vous te demandez ? C'est auprès des gens riches. D'adlleurs, de quelle ressource cette nouvelle manière de voyager n'est-elle pas pour les malades ! Ils n'auront 5 point à craindre Tintempérie de Tair et des saisons ; — ^pour les poltrons, ils seront à l'abri des voleurs, ils ne rencontreront ni précipices ni fondrières. Des milliers de personnes qui, avant moi, n'avaient point osé, d'autres qui n'avaient pu, d'autres enfin qui n'av^ent pas songé à voyager, vont s'y résoudre à mon exemple. L'être le plus indolent hésiterait-il de ^^ se mettre en route avec moi pour se procurer un plaisir qui ne lui coûtera ni peine ni argent? — Courage donc, partons; — suivez-moi, vous tous 15 qu'une mortification de l'amour, une négligence de l'amitié, retiennent dans votre appartement, loin de la petitesse et de la perfidie des hommes. — Que tous les malheureux, les malades et les ennuyés de l'univers, me suivent ;-— que tous les paresseux se 20 lèvent en masse: et vous qui roulez dans votre esprit des projets sinistres de réforme ou de retraite pour quelque infidélité : vous qui, dans un boudoir, renoncez au monde pour la vie; aimables anachorètes d'une soirée, venez aussi, quittez, croyez- 25 moi, ces noires idées ; vous perdez un instant pour le plaisir, sans en gagner un pour la sagesse ; daignez m'accompagner dans mon voyage ; nous marcherons à petites journées, en riant le long du chemin des

voyageurs qui ont vu Rome et Paris ;-^aucun obstacle ne pourra nous arrêter, et, nous livrant gaiement à notre imagination, nous la suivrons partout oh il lui plaira de nous conduire.

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