HISTOIRE D T'NE NAÏADE
Ville. Au reste, voici ce qu'on lit sur une carte représentant l'ancienne machine de Marly, dessinée en 1688 :
Cette machine sert à embellir les maisons royales de Versailles y de Trianon et de Marly, et peut servir à Saint-Germain-en-Laye. Elle a été construite par ordre du roi^ sur les projets et par la direction de M. le baron de Ville.
On commença les travaux en juin 1681, et l'eau monta en 1685. Ce fut un beau jour que celui-là, mais rudement acheté par des efforts , des recherches, des tâtonnements sans nombre. Quant à la dépense, personne ne s'en étonna. Elle fut de six à sept millions d'alors, ce qui en ferait bien quatorze d'aujourd'hui ; encore dit-on qu'on n'écrivit pas tout. L'entretien de la naïade s'élevait à soixanteonze mille seize livres, mais on dit de môme que les journées n'y étaient pas. Rien ne parut exagéré. D'ailleurs qui se serait plaint ? Le peuple ? Cela ne le regardait pas. Si cet argent ne lui donnait pas du pain, il lui donnait au moins des spectacles : c'était assez. Quant à Louis XIV, de si intimes. considérations ne montaient pas jusqu'à lui. Il avait eu besoin d'eau pour les réservoirs, pour les cygnes, pour les tritons de pierre et de bronze, et il avait dit : — Allez, je vous donne la montagne, prenez la vallée,
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et, s'il le faut, confisquez la rivière. — On avait obéi; le soleil frétillait dans l'eau de ses bassins; cela coûtait bien quelques millions : bagatelle ! Il taisait payer, chacun était content. Pas de Chambre pour discuter ses dépenses; pas de journaux pour répandre des écritoires dans le cristal de ses fontaines ! Il était roi, il était dieu, il était tout !
Marly avait seul profité d'abord de la machine. Ce ne fut que vingt ans après son entière exécution que, la population augmentant considérablement dans Versailles, et que les eaux des sources tarissant dans les temps de sécheresse, on en amena des réservoirs de Marly. Nous voudrions bien donner une description positive de l'ancienne machine, et nous déclarons qu'à cet effet nous avons feuilleté des livres qui nous étaient étrangement inconnus; mais le moyen de se reconnaître dans ces roues, ces chaînes, ces pompes, ces pistons, ces puisards ! De notre lecture, et nous pourrions dire de notre étude, voici ce qui nous est resté de plus clair : c'est que toute l'eau remuée, prise et avalée par la machine, était montée à l'aide de 221 pompes, espacées en trois fois, et de deux puisards, sur une plate-forme qui se trouve à oOO pieds ou 162 mètres au-dessus de la rivière. De cette tour les eaux tombaient dans une cuvette qui leur servait de jauge ; de là elles coulaient dans
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l'aqueduc, qui a 310 toises de longueur, est soutenu sur 36 arcades construites en pierre meulière, et dont tous les angles et toutes les saillies sont en pierre de taille. Au bout de cet aqueduc est une tour d'environ 44 pieds de hauteur, construite comme la grande tour et les aqueducs. L'eau est reçue dans une bâche au fond de laquelle étaient les soupapes qui distribuaient l'eau à Marly et h Versailles. Voilà sommairement l'appareil digestif avec lequel le monstre buvait dans la Seine ce qu'il soufflait ensuite sur les jardins.
Si tous les hommes (Ou du moins presque tous les hommes, comme le disait en se reprenant un prédicateur courtisan à Louis XIV) sont sujets à la mort, les ouvrages construits par les hommes sont tributaires des mêmes destinées. A force de tordre des Ilots dans son gosier, au bout d'un siècle, la vieille machine sentit en elle des lésions profondes; son estomac se délabra, ses dents branlèrent, des fêlures visibles se firent h son crâne, elle commença à râler et à secouer la tête. Elle était devenue asthmatique au dernier point, sans compter que, tout incurable qu'elle était, la maladie de la centenaire coûtait cher à l'État. On assembla donc un conseil d'ingénieursluécaniciens. On lit briller à leurs yeux l'espoir d'une glorieuse récompense s'ils trouvaient un moyen de
galvaniser le corps en décrépitude et de simplifier les dépenses de son entretien. Mais au beau milieu de la consultation, qui se prolongea, on entendit frapper à la porte : c'était la Révolution française qui passait par là et qui venait viser le certificat de civisme des savants.
L'un d'eux, l'auteur d'un projet de restauration, fut arrêté comme suspect. Alors tout fut abandonné, on laissa le vestige de l'absolutisme haleter dans son coin, car il y avait alors à Paris, sur une des grandes places, une machine toujours en activité qui faisait concurrence aux autres. Alors commença pour la pauvre invalide une série d'infortunes, d'alternatives douloureuses. Tantôt on y mettait le marteau démolisseur, tantôt les échafaudages. Elle fut vendue à l'encan, abandonnée, trahie, crucifiée. Un de ses adorateurs, désespéré, commença alors, dans un langage quelque peu irrévérencieux, l'histoire de son martyre sous ce titre : La passion d'une très-respectable dame, âgée de cent vingt-trois ans, filleule d'un très-magnifique prince et fidle d'un homme de génie, arrivée en Van du monde 3804, parmi les apôtres de la vérité. C'était une imitation de l'Évangile, dont personne ne songeait alors à se choquer, mais qui avait cependant un caractère de frivolité sacrilège.
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Cet opuscule commence ainsi : « En ce temps-là, la filleule d'un des plus grands et des plus magnifiques princes qui aient existé dit à ses admirateurs et à ses amis : « Vous savez que l'adjudication « se fera dans deux jours, et que la fille de Swal « (Rennequin Swalem) sera livrée pour être déman- « tibulée. » Alors les princes de la théorie et les spéculateurs s'assemblèrent dans la salle de leurs chefs, et ils délibérèrent sur les moyens de la livrer adroitement et de la faire mourir. » -
On le voit, l'imitation est constante ; elle se continue ainsi mot à mot. Nous en citerons encore deux fragments :
« Le matin étant venu, les chefs des princes de la théorie et les spéculateurs tinrent conseil contre la filleule pour la faire mourir ; et l'ayant déjà vendue, ils la livrèrent au démolisseur, moyennant 1 80 kyliades, qui furent réparties entre eux. Alors celui qui l'avait trahie, voyant qu'elle était condamnée, dit: « J'ai bien gagné mon argent. » 11 s'en réjouit, il en acheta une maison de plaisance et un champ, rejetant bien loin l'idée d'aller se pendre. »
Le juge, qui veut sauver l'infortunée machine, ne pouvant y parvenir, se lave les mains dans du vinaigre ; et tous les spéculateurs répondent : « Que
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son sang retombe dans nos poches et celles deno> enfants ! »
On la mutile, on met sur son front un écriteau bizarre, qui serait incompréhensible si Ton n'avait soin de lire d'abord ensemble les grandes lettres, indépendamment des petites, et les petites ensuite, indépendamment des grandes :
■ CEN'EcondSTQUEamnPARéeCEhêt QUEXrevenOUSdueVOetdéULONchir • SDEVéecaORErlarRLAemplacMACera
HINquiEDEpourMARraLIpeun QUENousimOUSLporteAVOànoXSus.
Le peu d'esprit qui présida h cette complainte fut perdu. La machine ressuscita avant d'avoir entièrerement succombé. En 1807. les projets, les travaux commencèrent; mais des sommes énormes furent vainement dépensées. En 1811. M. Cécile vint |M'endre la direction et tiancha la difficulté. Ce fut ^ lui qui, conjointement avec M. Martin, remit une àme dans les poumons disloqués, ou plutôt refit d'autres poumons. Ce fut lui qui appliqua la vapeur, et fit construire cet édifice à fronton grec dans lequel la pauvre nymphe se noircit et se meurtrit dans les engrenages en poussant des soupirs affreux. On