‹ Voyage autour du CaucaseChapitre 11 sur 20 · ET SES HABITANTS · texte numérisé non relu

ET SES HABITANTS

La; population de Koutaïsp qui dépasse 2,000 âmes, sans compter le militaire, se compose d^un mélange d^Anhéniens , de ivà& y de Géorgiens, de Russes; il s^y trouve aussi quelques Turcs et quelques Grecs. '

Les Arméniens s^occupent pr^que tous de commerce : quelques-uns ont même fidt le voyage de Leipsig : leurs boutiques dans le bazar sont nombreuses; ils v^ident principalenfent des articles manufacturés eiu*opéens , russes ou turcs. Ils appartiennent à deux confessions ; la meilleure partie d'^entre eux sont Armàiiens catholiques, et leur église, qui est toujours remplie aux jours de fête, est desservie par les pères capucins qui ont aussi soin de Pécole. J^ai été étonné le dimanche, au sortir de la messe , de voir la beauté des jeunes Arméni^mes, qui s^en retournent à demi-voilées chez elles. Leur cos— (iHne était riche , en général , et ressemUait à celui des Géorgiemies , mais elles en diffèrent un peu par les traits. Les Arméniennes ont les che- L aS

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veux et les sourcils très noirs, le teint coloré, les yeux noirs, grands et vifs; Tovale de leur visage n^est pas si beau que celui des Géorgiennes; elles prennent de bonne heure beaucoup d^em— bonpoint. La race arménienne, en général; est une race à gros col, à col épais. Il y a beaucoup de braves gens parmi ces Arméniens catholiques.

Leurs frères du rit arménien ne méritent pas, ditH>n^ cet éloge. Ils passent pour avares, intérasséfi, pour trompeurs , pour gens qui se font une ^knre dVvoir attrapé un acheteur. Ce ta»

blMu n^OBt pas flatté ; ceux qui ont écrit avant moi sur ce peuple ont été bien plus sévères. Mal^ hbur à toute nation qui a été long-temps sous le joug et qui professe une religion abhorrée^ mé^ fvisée, persécutée par le Vainqueur : elle œ manque pad dd devenir lâche, vile et trompeuse* Lea Jui& ikws les chrétiens , lee Grecs isaguère sous les Turcs t ^^ Arméniens sous les Persans, «ont de tristes exemples de cette vérité.

Les Arméniens Jacobites ont une église assez misàndiite à Koutaïs, à côté d^e la maison du gou* verneur» L^ancien cimetière qui entoure l^Use est couvert de treilles qui s^étendent jusqa^au i>ord du Hion et qui font de ce lieu un endroit • des plus frais.

Une bcmne partie du bazar de Koutaïa e^ aussi decupée par les Juifs, qui^ dans le fiât, n^ont da}uif.<]ue leinr mine : car en se promenant le

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long de leurs boutiques, on est frappé de retrou* Ter sur ces figures les mêmes traitsy le même ca«* ractère de physionomie que chez les jtàb polo««> nais et lithuaniens, quoiqulls nVn aient nullement le costume. Cela est si frappant qu^on croit retrouver à chaque instant des visages oomius^el qu^on est tout étonné de ne pas les entendre pai^ 1er allemand. Leur nez est le plus- souvent Alpà^lin, leur visage alongé, leor barbe et leurs che^^* ymix. sont noirs ou roux, de ce roux qvCouk te^trouve si souvent chez les juifs litibuaniens \ leuw jeux moîrs; ils ine sont pas très grands de tailki ni corpulents. ILb portent le costume géorgien da arménien, avec le.bomaiet persan de pelisse dV' gœau noir; seulement ik laissent croître leur barbe et portent de chaque côté des tempes une? longue boucle de cheveux. Us se livrent la jj^u* part au brocantagè, au commerce d^échange des prodjïCtions de la teire, etc. ; ils n^aiment pas les travaux péniblfs et ceux des champs. Les janw hes croisées au inilieu de leur mince pacotille de marchandispSy om lea voit lire k iBiMe et instruire leurs en&nts dans la langue hébraïque, quoiqu'ils ne fassent usage entre eux que delà langue géor* gîenne. Ils occupent presque tout un quartier dui bazar de Koutaïs, où FEuropéen habitué à la pétulance, aux cris, à Tavidité, aux enq««sements, à la serviHté, fiux fanportunités du juif polonais, qui a toujours une A haute idée de hiî

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même, est tout étonné de les voir assez calmes, tranquilles, et se distinguant fort peu du reste des marchands.

Ils ont été attirés , il y a plus d^une centaine d^années, en Iméreth, où il n^j avait pas de Jui& auparavant, par les rois ou tzars qui les protégeaient ; ils sont venus d^Ahkaltsikhé. Uéglise de Koutaïs leur a donné un terrain où ils se sont établis près de la maison du gouverneur moyennuit une rente qu^ils paient à Texarque. Ils ont une synagogue fort misérable , où il n^y a que quelques bancs autour dWe tribune : Tintérieur est sombre et non plâtré ; du reste, elle ressemble assez aux synagogues lithuaniennes.

Je parlerai plus bas de lem* nom qui^ en géor« gien, est un phénomène historique.

Les Géorgiens imérétiensccxnposént la moindre partie de la population du bazar de Koutaïs. Pour la plupart, ils sont cantiniers , ou doukhani, comme on les appelle en terme du pays ; c^està-dire qu^ils vendent du vin , quelques fruits , des gâteaux, du fromage. Leur boutique ou vendage consiste en deux ou trois grandes jarres de plusieurs setiers de contenance, murées ou plutôt enterrées dans delà terre glaise pour les tenir au frais. Ils puisent dedans avec de grandes cuil-« 1ers profondes pour verser le vin dans des gobelets. Tmii le vin se tran^orte dans des outres de peau de chèvre, eiduites de naphte âfi bakou

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-38gen dedans, ce-qui donne au vin un goût particulier d^amertume, auquel on s^habitue très promptement. On vend souvent d^assez bon vin à Kou* taïs, et à bon marché; il est rouge et vient de Bagdad , du Gouriel ou des contrées basses de riméreth.

Les artisans sont en partie imérétiens.

Outre la cathédrale, desservie par Pexarque, ils ont encore trois autres égUses.

Leur costume est géorgien, excepté qu^au lieu de bonnet, ils portent un morceau de gros drap brun, presque circulaire, qui s^attache sous le menton, et qu^ils appellent koudi : c^est exactement la forme dWe fronde. Ils repoussent leurs cheveux derrière la tête, les arrangent bien pour que leur bonnet soit bien assis. Ils Pôtenten le tirant par devant quand ils veulent saluer quelque.

Tous portent des chemises de soied^une étofie jaune écrue, que les femmes fabriquent à la maison , après avoir soigné elles-mêmes les vers à soie. On vend au marché de ces petites pièces de soie, contenant juste ce qu^il faut pour une chemise, pour 4^3 abazes (4 francs de France).

Les plus belles sont un peu plus chères et vont jusqu^à 6 francs. Les femmes savent teindre cette étoffe d^un beau rouge pour leur usage.

La coutume ordinaire de ces peuples -est que quand ils ont une fois endossé une chemise neuve.

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ilg ne la quittent que quand elle tombe en lambeaux. Aussi rimérétien a^t-il une odeur forte particulière. Qu'ion pense d^aillëurs à la masse de Termine, qui, sous un climat aussi chaud, s^en— gendre dans ce laps de temps . C'est un des grands désagréments de ces pays, de ne pouvoir jamais être en sûreté de la part de ces petits êtres qui se propagent partout , chez le grand seigneur comme chez le pauvre , et qui tous assaillent de toutes parts. Sur le gazon, sur les galeries , dans Tintérieur des maisons, partout vous en trouvez; partout vous êtes exposés à leurs attaques.

Les Imérétiens, Mingréliens et Géorgiens sont grands amateurs de la viande de porc en hiver ; ils en élèvent beaucoup , qu'ils laissent courir autour de leurs maisons, et se nourrir de figues, de châtaignes^ de millet, de fruits sauvages de toutes espèces : enfin, c'est un pays de Cocagne pour les cochons ; aussi ont-ils quelque chose de fier, l'oreille courte et en l'air. Homère avait su apprécier lem^ bonhem*, puisque c'est précisément ici qu'eut lieu la fameuse métamorphose des compagnons d'Ulysse. Ces porcs , dans les villes, à Koutaïs entre autres, où ils se promènent par troupes , contribuent singulièrement à là propreté des rues; il n'y a donc rien d'étonnant si les peuples de l'Orient, hormis les Caucasiens, regardent le cochon comme un animal impur et l'ont en abomination.

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La population russe de Koutaïs n^est composée que de soldats, d^<^ciers et de quelques employés civils. Les soldats ont une caserne et un hôpital. Démon temps, il y avait un bon nombre de Polonais parmi evaL. On ne peut pas dire que le soldat soit paresseux ; le soldat est tout et &it tout. Quand il n^exerce pas, sa vie laborieuse te passe à des travaux qui concernent le régiment; on Penvoie couper la provision de bois, Étudier les foins ; c^est lui qui cfaarie tout; il pétrit les bri<ques dont on a besoin, maçonne, charpente : en un mot, il est peu de soldats qui perdent moins de temps.

On voit quelques Turcs à iCoutaïs : ce sont des tailleurs de pierre, des maçons et des charpentiers. Ils viennent de TAdjara ou de Trébizonde.

Les Grecs sont boulangers et font un pain plat, tenace, semblable à celui qu^ils débitent en Crimée. Ils cuisent aussi des gâteaux de maïs qui ne sont pas mauvais frais, des craquelins en forme d^anneaux, qu^on vend enfilés sur une ficelle, des pâtes feuilletées à la graisse de mouton, de petits pâtés avec une Êu:*ce de chair de mouton, etc. Tout cela est fort bon marché.

La vie de toutes ces populations asiatiques de Routais ressemble à celle des anciens Grecs. Les hommes passent toute leur journée dans leurs boutiques ; les bisi& viennent de même au bazar y discourir de chevaux, de nouvelles , de pro-

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ces. Cest là comme à Athènes, le point central de la vie et de la circulation. LVtisan y expose de même son industrie en s^occupant de son métier sous les yeux du puUic : tout se voit, la pâte qui se pétrit , le pain qui cuit, la soupe qui bout chez le cantinier , comme le fer^rcheval qui se forge , le couteau qui se Ume , la botte qui se coud, la tête savonnée qu^on rase. La bouti* que et FateUer ne sont que des loges ouvertes par devant, où nesx n^est caché au puUic. Un bazar pareil est quelque chose de délicieux poiu* un flâneur européen ; ces groupes, cette activité diversifiée, ces secrets de Tart qui se défoilent à ses yeux, tout alimente sa curiosité.

Un jour de bazar ou de marché est bien plus curieux encore. Toute cette foule dliabitants divers des vallées du Caucase, s^empresse et remplit les rues du bazar.

UOssète, au bonnet circassien, apporte ses petits fromages renommés dans le pays. Lui , le Svanétien et Fhabitant du haut Ratcha , étalent de grands feutres gris ou bariolés de noir et de blanc, longs de sept pieds, larges de trois à quatre piecU, qui servent, repliés, à poser la selle sur le cheval, et de lits aux voyageurs dans les h^tes» On les paie de cinq à sept abazes ou de quatre à six francs. Ils apportent aussi des cour- .gjuies ou grandes sacoches doubles, tissées en laîne et en crin , quW met une deçà, une delà,

derrière la selle du dieral pour y pwter ses proTisions de voyage. Il y en a qui sont ornées de jolis dessins et de bordures de différentes couleurs. Elles coûtent de cinq à sept francs. Les tchokSf surtout gris ou feuille morte, de gros drap , façon circassienne , sont aussi du ressort de ces montagnards qui les débitent Êtcile* ment pour le prix de dix à' quinze francs.

Les campagnards et les habitants du bas Ratcba Tiennent avec des finiits, du bétail qui en* combre les rues, et qui est de petite race, du millet, du maïs, des poules et des poulets déjà plumés et prêts à être embrochés. Us couchent sur le pavé leurs outres pleines de vin, les quatre pieds en Pair. Cest un train, une presse, une confusion de langues, dignes dW meilleur pinceau que le mien.

Les soldats russes entassés dans un coin , sous les abat-vents du bazar , offrent à vendre de vieilles bottes rapiécées ou des bottes neuves qui coûtent deux et demi et trois firancs, des caleçons , de grosses chemises , de vieux habits , et tout ce que leur industrie a su réunir.

Quelques Imérétiennes à demi-voilées, pauvres et vivant du travail de leurs mains , débitent dé ces bonnets frondes , des rubans, de petits sacs brodés, etc. , retirées dans un coin.

La journée passée, les boutiques se ferment et chacun se retire chez soi pour faire son repas

éa soir. La Tie privée est une vie d^isolement. Les femmes sortent peu , se montrent peu ; elles ne remplissent aucune fonction quelconque de la vie publique. Cependant, les jours de fêtes, on les voit souvent aller se promener en famille, dans des sites un peu écartés. C^est ainsi que du haut des rocs de la forteresse, en face du Quamli, j^aimais à les suivre sans qu^elles s^en doutassent dans ces combes mi-boisées qui s^ouvrent sur les rives du Phase. Je prenais part de loin à leurs jeux, à leurs courses; j^entenéais leurs cris, quand prêtes à être saisies , elles voulai^it s^échapper de la main du vainqueur ; des frères , des parents prenaient part à leur gaité.

Q«ant à la jeunesse maie , je la voyais le plus souvent les jours du dimanche se réunir sous quelques beaux arbres de Koutaïs , pour s'y amuser entre eux et surtout pour y danser des rondes. Vingt à trente garçons se prenant par la main, commençaient à tourner en cercle en chantant , les plus jeunes répétant d'une voix féminine un refrain auquel les plus âgés répondaient en chœur par un autre plus court , d'une voix basse et maie.

J'ai imité ce chant dans une ronde imërétienne, dont voici une traduction tant soit peu européenne.

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RONDE IMÉRÉTIENNE-

Refrain des jeunes.

Refrain des plus âgés,

Femme jolie

Fort bien.

Avec brillants yeux,

Fort bien.

Regards amoureux ,

Fort bien.

Taille accomplie,

Fort bien.

Nez de houris ,

Fort bien.

Beau front de reine ,

Fort bien.

Sourcils d^ébèhe,

Fort bien.

Menton de lys;

Fort bien.

Lèvres mi-closes,

Fort bien.

Où sur deux rangs

Fort bien.

L'ivoire des dents.

Fort bien.

Perce les roses ;

Fort bien.

Bras potelé,

Fort bien.

Doigts de henné ;

Fort bien.

Voile de neige,

Fort bien.

Gentil manège j

Fort bien.

Air élégant,

Fort bien.

Marche moelleuse ,

Fort bien.

Rire charmant.

Fort bien.

Voix gracieuse;

Fort bien.

La voulez-vous ?

Fort bien.

Il est si doux

Fort bien.

D'en être époux.

Fort bien.

Mais femme jolie

Mil oui.

Veut beaux rubaïxs.

Afaloui.

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Gros diamans, Riche soirie.

Nouveaux habits^ Châle de Tiflis; Femme jolie , Par bouderie, Donne des soucis , A des amis, Des artifices , Et des caprices ; La voulez-vous ?

Il est si doux D^en être époux.

Mais il en est Qiez qui tout plaît, Que Ton adore Pour leiu» bon cœur ; De bonne humeur.

Avec Patu'ore; Bonnes sans fard, .Douces sans art, Toujours aimantes, Toujours charmantes; Malgré les ans , Vives , enjouées ; Comme à seize ans Toujours aimées.

Les voulez-vous ?

Ah! oui.

Ah! oui.

Ah! oui.

Ah ! oui.

Ah! oui.

Ah! oui.

Ah! oui.

Ah! oui.

Ah! oui.

Ah! oui.

Non pas.

Non pas.

Non pas.

Cherchons.

Cherchons.

Cherchons.

Cherchons.

Cherchons.

Cherchons.

Cherchons.

Cherchons.

Cherchons.

Cherchons.

Ah! oui.

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Il est si doux Ah! oui.

D^en être époux. Ah ! oui.

Cest ainsi que le chant se continue , en tournant sans relâche. Tous se font une gloire de ne pas quitter la place les premiers , jusqu^à ce qu^ik tombent étendus, haletants, rompus de lassitude par terre, ce qui n^empèche pas de pot|rsuitr« la danse; ils se trament; on n^entend plus que des sons rauques étouffés. Cest la danse d^Obé^ ron , quand il a soufflé dans son petit cor. Eii&i^ il n^en reste plus sur la place que deux ou trois qui tombent bientôt épuisés craome les autres.

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