HISTOIRE
DK LA
NATION TCHERRESSE.
Histoire de la nation tcherkesse.
Mais avant d^aller plus loin, je Tais consacrer quelques pages à la nation tcherkesse: la grande lutte qui s^est engagée entre ce peuple et la Russie, a attiré Fattention de PEurope, et je ne crois pas pouvoir trouver un moment plus propice pour publier les premiers éléments de la première histoire qui ait jamais été faite de ce peuple; les sources sont si peu fécondes que ce ne sera certainement quWe ébauche, mais d^autrès viendront après moi, trouveront dWtres matériaux et feront mieux.
En faisant Thistoire des Tcherkesses, je tiçns principalement à Eure un parallèle de leurs mœurs et de leur gouvernement, depuis le moment où nous apprenons à les connaître jusqu^à nos jours, et à Êdre ressortir un fait remarquable, c^est le peu de changements qu^à éprouvés la
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nation tcherkesse et la constance qu^elle a mise à suiTre les coutumes antiques.
La partie de la chaîne du Caucase qui longe la Mer-Noire, présente une série de cimes élevées de douze à treize mille pieds, dont Pangle vers la CkJchide est le Djoumantau, la cime U plus voisine de TElbrous de ce côté-là. Cest ici qu'on peut le mieux embrasser dV^ seul coup d'œil Tensemble de ces cimes ^anitiques et porphyriques, flanquées de masses informes de schiste noir, sur lequel s'appuie une muraille de calcaire jurassique, haute de sept à huit mille pieds, fendue de dislMice «n distance pal* de profondes él[;luses pour doiiner passage aux eaux. Au dé*bouché de la Cc^chide (i), cette muraille est enc(H^ séparée de la mer par une plaine uniforme^ large de sept à huit lieues, qui borde la haute chaîne sur une longueur de trente lieues, se réfti^cissant twgours davantage jusqu'à la hau*teur de Gagra, où la muraille jurassique vient heurter contre la mer de toute sa hauteur : dte lae laisse ici iqu'un passage aussi étroit que les Thermopyles grecques ; une plage sablonneuse, quâtii'a quelquefois que huit toises de large, est le seul chemin possible qui mène de cette longue plaûie au prolongement de la chaîne, qui change
(i) J*emploîe le terme de Colchide pour désigner le bas-^ •in qui renferne le Ckmrîel , k Miagrëlie et ritoéreth .
cooqilèteiweut de Bature. Les hautes cimes $V baissent, les $chi$te£» noirs, et, les calcaires jurassiques se cachent petit à peliit souSk h^ flots oia sous les vastes bts d^une formation crayeujse^qw termine ici le Caucase. Vous ne voyez pluus ces cimes blanchies par la neige ; un long dos <ie moutagnes basses^ arrondies, boi^ées^ Ipng^ à courte distance la cote profonde; ce dos esA coupé d^une multitude de vallées latérales^ étroitement encaissées]^ arrosées de ruisseawç, doxit aucun ne devient rivière navigable, La mer eUemême est bordée dWe longue suite de hautes falaises blanches ou grises, battues par les ilôts.
Tel est le sol qui tomba en partage aux Tçherkesses et aux Abkhases; ceux-ci se concexi^èrent sur les hautes parties de la (jiaîne;^ les Tcherkesses se contentèrent toujours de Te^î^tr^ mité crayeuse, et jamais aucune de leurs triblts ne parait avoii- occupé les hautes vallées. La singuhère conformation de leur pays le défendit toujours contre toute iuvasion étrangère ^b^ terre. La mer seule le rendait tant soit fiçu acrcessible.
Si nous voulons en croire l^s, historiens, grecs, déjà dans les temps les plus apti(|ues^ à cette époque où Tesprit aventureux des 'Grecs le^ faisait courir à travers les mers^à^Troie^en Chypre, en Colchide, ces peuples seraient venus fonder deux associations colcunalf s grecqpieç^ sin* cette
côte , celle des Akhéens et celle des Héniothes,
Ce qu^il y a de certain, c^est que lorsque les Milésiens régnant sur la Mer-Noire, semaient leurs colonies sur ses rives, nul point dans Fintérêt de leur industrie et de leur commerce, ne fut négligé.
On vit aux embouclim'es de tous les grands fleuves, dans toutes les baies commodes, sur tous les débouchés faciles, s^élever leurs villes populeuses. Ces colonies, devenues de riches métropoles, semaient à leur tour les bourgades et d^autres colonies autour d^elles, et chacun sut exploiter à son profit, et les produits du sol, et le génie des habitants.
Olbia, commandant les embouchures du Dnépr et du Bog, exporta les riches moissons des Scythes agricoles, en échange des vins, des fruits de la Grèce.
Tanaïs assise sur le Don, aux débouchés d'aune navigation intérieure et des caravanes de Flnde et de la Sibérie, exporta les fourrures de Tune, les étoffes et les épiceries de l'autre, contre de For (i).
Phanagorie, heureusement placée sur les bouches du I^ouban, et dont le port s'ouvrait sur le Pont, sur le Bosphore Cimmérien et sur la Mer d'Asof, fiit FEmporium des Bosphoriens
(i) Strabon , p. 486 , éd. Basil.
d^Asie, des Méotes et de tous les peuples du nord du Caucase (i).
Panticapée, reine du Bosphore, concentra en elle tous les intérêts divers de Tanaïs et de Phanagorie, qui bientôt la reconnurent pour métropole; elle mit dans la balance du commerce, le blé de sa presqu^e et le sel de ses lacs salins.
Les villes grecques de Toricos et de Bâta s^élevaient au fond des baies de Ghélindjik et de Soudjouk-Kalé.
Dioscourias, au centre de la magnifique Abkhasie, troqua le sel de Panticapée aux habitants des hautes montagnes voisines, contre des peaux et dVutres produits, et s'ouvrit même une route de commerce à travers les monts du Caucase (2).
Phasis fut FEmporium des Colches à Fembouchure de la rivière de ce nom; il exporta du Un, du chanvre, de la cire, de la poix, de là toile, du bois de construction, du miel (3).
Ces colonies furent-elles toutes fondées par des Milésiens, ou ne furent-elles que régénérées par eux?
La Mer^Noire nous cache dans Fantiquité un mystère dont nous aurons peine à déchirer le voile. Les mythes locaux entés sur la fondation
(1) StraboD , p. 475.
(2) Strabon , p. 486 .
(3)Strabon,p.478.
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de la plupart de ces colcoûes, remontent presque tous plus haut que les Milésiens^ et les fiâts ca« chés sous ces allégories mythiques^ se rattachent à des événem^its plus ou moins connus^ sans que nous puissions énionder la vérité de son f»veloppe Êibuleuse.
Cest ainsi que Strabon (i) fait venir les Hé* niokhes d^une colonie de Laconiens que conduisaient Rhécas et Amphistratus ^ cochers de Castor et de Pollux (2), et les Akhéens de la c6le des Tcherkesses $ont les Phthiotes Akhéens de rarmée de Jason qui sont venus s^ coloniser.
Appien expUque la chose autrement (3); il suppose bien que les Héniokes sont, diaprés les récits des Kolkhes mêmes, un monument du passage de Castor et de Pollux avec les Argonautes; mais pour lui, les Akhéens sont des Grecs revenant de Troie, que la tempête jette sur ces côtes où ils sont durement traités par les barbares qui les habitent; ils parviennent à envoyer cependant quelques-uns d^entre eux demander du secours aux Grecs de leur patrie, qui les repoussent , ce qui les met dans une telle fureur qu^ils adoptent la coutume des Scythes, d^inunoler tous les étrangers qui viennent abor*
(1) Strabon , éd. citée, p. 476.
(2) Pline dit Telchius et Amphîtu» , \iv. VI , ch. 5.
(3) Appien^ p. io66.
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der chez eux : ils les sacrifient tous indistinctement; ensuite ils choisissent le plus beau, et enfin le sort désigne la victime (i).
Qu^ a-t-il de vrai dans ces mythes?
Depuis long-temps TEurope, recevant des lumières de la Grèce f s^est habituée à adopter toutes les illusions que Tamour-propre suggérait aux Grecs ; selon eux , la Grèce est un foyer de création , et leur orgueil veut que toute lumière, toute science, toute civilisation, tout système religieux , soit parti de son sein. Les Hellénistes de nos jours ont cherché constamment à appuyer cette fiiçon de voir.
Cependant les mythes cités par les Grecs démentent souvent ces idées orgueilleuses, et qui lit Homère, qui étudie Fhistoire des Argonautes de Phrixus et de Hellé , et Fenlèvement d^Ëurope dans Hérodote, etc., serait porté fréquemr ment à croire le contraire de ce qu'avancent les Grecs , et à voir les Grecs civilisés du plus ou du moins par ceux qu'ils appellent Barbares. Le roi et le peuple qui reçurent les Argonautes, les Tyrieos, les Troyeos, etc., étaient tous bien supérieurs en civilisation à ces av^itxuîers et
(i) Cette t^oniMitioii d'un peuple étranger sur la côte des Tcberkesses ne «erctît-elle i>oint la traee du passage des Kimmériens poorsurns par les Scythes, qui longèrent la côte , tandis que les Scythes passèrent par Darieloupar Perbent?Ce passage mérite d'être étudié.
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— 6o — à ces armées qui venaient , comme les Normands du moy en-àge , les piller en violant les lois de Fhospitalité (i).
(i)Tous les anciens poètes et historiens semblent avoir choisi la Mer-Noire pour théâtre des exploits de leurs héros. Toutes leurs relations les reportent vers l'Orient comme la source de la civilisation et des richesses. Jusqu'à nos jours j on a cherché à transporter la scène des livres X , XI et XII de Y Odyssée sur les rives de la Sicile et de Tltalie. C'est là qu'on cherche les Cyclopes , les Lestrigons , Scylla et Carybde. C'est à tort : le poète a voulu faire voyager Ulysse sur cette mer inhospitalière qui lui paraissait être l'extrémité du monde.
.On se reconnaît déjà sur les rives de la Mer-Noire , au moment où Ulysse aborde sur la côte des Lestiigons y qui ne peut être que la Ciimée barbare. Qui ne reconnaîtra , dans la peinture du port des Lestrigons , celui de Balaklava, unique dans son genre, le port d*oii les Taures exerçaient leurs pirateries et leurs brigandages... Homère donne ici y ajuste titre j aux Taures le surnom de Lestrigons y qui vient de Xiiarviçy pirates y brigands.
Ulysse est poussé ensuite sur une côte basse, Fîled'Aca, où régnait Circé , sœur d'Actes. Nous voici en Colchide : qui la méconnaîtra à la peinture de ce large fleuve qui reçoit la flotte d'Ulysse , de ces vastes forêts qui couvrent le rivage , de ces cerfs qui y trouvent un refuge , de ce vaste palais caché dans les arbres comme la Nakolakévi de nos jours ? Le vin y est toujours séduisant, le miel frais et les femmes y sont toujoui^s occupées de broderies comme du temps d'Homère.... D'ailleurs, pour qu'on ne puisse pas se tromper sur la position d'Aca, le poète n'y place-t-il pas le palais de l'Aurore où sont les chants et les danses des Heures , et où renaît le Soleil ?
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~'6i — Hitter est allé encore plus loin dans ses Pro**" pylées (i). Ils^est proposé de prouver, autant
Circé envoie ensuite Ulysse consulter Toracle des Dieux infernaux , et c'est quand ce héros suppose avoir franchi tout Tempire de Neptune (qu'il se croit au bout du monde) qu'il trouve une côte d'un accès facile, ombragée de hauts peupli^s j de saules stériles , où sont les habitations des Cimmériens toujours couvertes d'épais nuages et d'une noire obscurité.
La position de ces Cimmériens nous est connue par Hérodote et Strabon, qui les placent dans la presqu'île de Kertche et dans l'île de Taman , à l'extrémité de la Mer- Noire , qui devait paraître l'extrémité de l'empire de Neptune à Homère. C'est là qu'aborde Ulysse pour y trouver une des bouches des enfers , et c'est aussi là , au milieu de ces Cimmériens, que se trouvent ces sources de naphte noire , qui coulent leurs eaux puantes comme le Cocyte et l'Achéron , ces volcans de boue qui s'enflamment, et versent la boue par torrents dans leurs explosions volcaniques.
Ulysse , retourné chez Circé , reprend sa route vers Ithaque , et sort de la Mer-Noire en passant entre Caryl)de et Scylla , ces deux rochers bordés de gouffres qui en ferment l'entrée. Ce sont les Cyanées, ou Symplegades, ces écueils fameux dans l'antiquité chez les navigateurs peu expérimentés ; ils hérissent l'enti^ée du Bosphore de Thrace, vers la Mer-Noire, et bien loin qu'Homère entende ici le détroit de Messine , il montre que ce sont bien ces Cyanées dont il parle , ces deux rochers que la seule Argo, l'objet de tous les chants , volant vers l'empire d'Actes , la Colchide , passa d'un essor heureux.
(i) Cari Ritter's Vorhalle Europaischer Vôlkergeschichten von Herodotus , um den Kaukasus und an den Gestaden des Pontus. Berlin , 1820 ^ p. 8.
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que faire se pouvait , dVprès les pjlufi anciens monuments que nous offrent Tancieime géogra*phie, Tarchéologie, la mythologie, Farchitecture et les systèmes religieux, que des colonies de prêtres indiens , parties avec Tancien culte de Boudlia, du centre de TAsie^ sont venues direc-^ tement ou indirectement , avant les temps his*toriques de la Grèce, s'établir sur les rives du Phase, autour duPont-Euxin, dans la Thrace, sur Pister, dans beaucoup de contrées de TEurope occidentale, et même dans la Grèce; que ces colonies y ont exercé une influence religieuse remarquable , et que cet état de choses se prouve non-seulement par les récits des Asiatiques , mais découle principalement de Tétude des plus anciens fragmens des historiens de la Grèce et de la Petite Asie , et siu-tout du tableau que fait Hérodote des Scythes dans son livre IV. Je ne désire pas traiter dans ce moment de ce que cette hypothèse a de vrai ; il faut se placer sur un théâtre plus connu que la côte des Tcherkesses, être à une source plus abondante de £ûts , au milieu dW puissant peuple qui, depuis Torigine de Fhistoire , s'est trouvé en contact direct avec tous les autres peuples, et qui , sans quitter le poste que lui a assigné la Providence , s'est assimilé à toutes les révolutions de l'Asie et d'une partie de l'Europe , et qui a été heurté plus ou moins violemment dans tous ces chocs
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de migrations politiques et roUgi^ises Je
veux, parl^ de la ^aade nation khartouiieime ou géorgienne qui , depuis la nuit des temps , garde Tisthme Caucasien et les rives de la M^r- Noire et de la Mer Caspienne, et qui , comme la vigne aux longs rameaux, lancée sur un onne antique, s^est vue entraînée, balancée, soulevée pnr les tempêtes, «ans que leiur rage ait pu Farracher de cet asile. Les traditions géorgiennes peuvent jeter un grand jour sur Thistoire de FAsie; je renvoie i cette partie la solution (si possible est) des doutes ipae jW«ftice ici , etj^esi reviens aux Tcherkesses, dont je vais chercher à suivre les traces jusqu^à nos jours , car on ne saurait appeler histoire les &ibles notions que nous retrouvons à leur si^et, isolées dans les géographes et les historiens.
Lorsque Scylax , Fun des plus anciens géographes, vivant sous Darius d^Hjstaspes (Saa ans avant J.-C.) , nous décrit dans son Période les côtes da Pont , et nous en donne les plus anciennes notions connues, voici les nations telles qu^elles se suivent du Don au Phase (i). ^
1** Les Sauromates Gunocratoumènes ( gouvernés par des femmes) , sur les bords du Don.
2** Les Maëtes , sur la côte de la Mer d^Asof.
(i) Scylax Caryand. éd. de Dayid Hoeschel, Augustse Vindel. 1600.
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3" Les Sinies, qui occupent toute la presqti^îl^ de Taman et la rive de la Mer-Noire jusqu^à Anapa. .
^ Les Kerkètes, Natoukhai de nos jours, établis au sud d^Anapa jusqu^à Ghélindjik; chez eux se trouve la ville ^ecque de Toricos, qui donne son nom à la baiedeToricos, aujourd'hui GhéUndjik.
5* Au S, E. de Ghélindjik s'étendent , sur la côte, les Akhéens, qui sont voisins des Héniokhes.
6^ Les Héniokhes ont pour frontière au S. £.
la Grande-Dioscourias.
7** Enfin, on voit les Colches remplir la lacune qui s'étend des Héniokhes au Phase.
C'est la première fois que le nom de Kerkètes (Tcherkesses) paraît dans lliistoire (i). Lesquelles des autres nations sont aussi tcherkesses, lesquelles ne le sont pas ?
Boeckh classe les Sauromates et les Sindes parmi les peuples d'origine indo-germanique, ou, pour être plus exact, parmi les Mèdes (2) ; tandis que les Scythes sont pour lui des Mongoles (3;. Jean Potocki les regarde comme de
(1) Orphée de Crotone, dans son poème des Argonautes, cite aussi les Sintcs et les Kerkètes. Il était contemporain de Scylax.
(2) Corpus inscriptionum , II , 83.
(3) Id. II , 81 . Vide Niebuhrius , p. 362.
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