‹ voyage autour du caucaseChapitre 5 sur 9 · ROUTES · texte numérisé non relu

ROUTES

DE SOUDAK A ESKi-KRiM

ET A KARASSOUBAZAR.

La grande route adluelie (}ui élablit la coin- %Giàhicàt]ô'n entré Soudak et le versant septentrional de là chaîne Taiirique , suit le tracé de celle qùfe fe*éqaeh talent dans le moyen-âge les caravanes dé POriènt , quand Soudak était leur entrepôt de commerce. La première partie de la route passe au travers des vignobles qui remplissent la vallée schisteuse jusqu^à Taraktache^ grand village oà cesse la vigne (i). Le chemin continue à suivre les rives du ruisseau Taraktache pendant une dizaine de verst ; le vallon étroitement encaissé est d^un aspect des plus sauvages, qu^augmente la nature du sol, dont les couches le plus souvent redressées sur leur tête, ne montrent que d^énormes bancs de cailloux roulés, agglutinés; à Taraklache, elles se redressent presque perpendiculairement é Je pense

(i) Palias adonné t. llypl. i5 de son Atlas, une vue du rocher de Tarakiacke (rocher*-peigne).

que ces poudingues àppartiênnentaû groupe dd lias qui forme visiblement dans la plus grande psartie de la Crimée la base de Pelage juraâsiqUe.

Pour des royagleubs qui h'^ont vit que le nol*d ^ rien ne frappe ^ en suivant ce vallon , comme le^ beaux poiriers à feuilles dé ^aule qui bordent le ruisseau. Lorsque je les vis pour la première fois^ en juillet i832, à la fotme allongée et-Argentéç des feuilles , je les pris pour des oliviei^s^ «t je ne fus détrompé que lorsque je trouvai des poires au lieu d'olives. Partout prospère, sur les parois échauffées, la câpre avec ses superbes fleurs «

A 10 verst de Taraktache , Von arrive ail pied du col qii^il faut traverser; la tnontée est de 2, X "^erst : le ^revers présente une pente plu» douce, et à i5 terst de Tiafrak tache Toii arrivé à ¥elbouzU\ dans lé ruisseau duquel on trouvé lin ^listë jaùtiâtre^ aUemani aveb des couches bleues. Le cîtoetière de Yelbouzli est rempli comme celui de Koze, de cippes de grès à anthracites. .

A Yelbouzli ,. la route se bifurque en entrant dans les fi3rmations crayeuses ; une des branches mène^RT Chakh-'Mùurza à Eski-Kriœ> qui eist à 11 v^rst de là» LWtre branche allant rejj^indre à Andbl(l) la grande route dé Théod0sié,

(i) Andol est à 7 verst de la station de Bouroundouk et à 18 verst de Kurassoubaiar.

tourne par la steppe avant d'alteindre Karassotlbasar.

Ce trajet n^a d'intéressant que la roche ^Jbkaïaj qui s'élève à droite de la grande route à 4 verst de Karassoubazar. Delaroute, en voyant cette muraille régulière de craie, élevée de 4 si 5oo pieds au milieu des collines légèrement couvertes de verdure, on dirait une grande forteresse avec ses vastes remparts : elle présente une de ses faces à Touest et Fautre au sud. La base du rocber visible sur une longueur de 3 à 4 verst, consiste en craie d'un blanc gi^isâtre^ dont les couches conservent sur cette longue distance une parfaite horizontalité. Les pétrifications nombreuses qu'on y trouve appartiennent toutes à l'étage de la craie blandie de Meudon : ce sont Vlnoceramus Cuvierii^ le Balemnites mucronatus , la Gryphœa vesicularis , la Scyphia Oeynhausii^ la Scyphia Sackii^ etc. (i). Au-dessus de la craie repose, dans une disposition parfaitement concordante, un banc horizontal de calcaire compacte à nummulites de 3o à 4^ pieds d'épaisseur , qui finit par marquer complètement la craie.

Je suivis un sentier qui mène sur le sommet de la plate-forme ; au pied du rocher on extrait dans des puits le Kéfé-kill^ ou savon de Kafa,

(i) Atlas, V* série y Plans, Coupes, pi. i4.

d^une couche de schiste savonneux qui appar* lient à Fétage du grès vert. Avant d^arriver au sommet, je mVi^êt£fi à visiter «plusieurs grandes cryptes', les premières un peu considérables qu-on trouve du côté*de Test de la presquHle Criméenne. Elles ont de i5 à 20 pieds de haut^ suivant qu^on les mesure à Tentrée ou dans le fond j leur profondeur est d^une quarantaine de pieds, et Pune a le double en largeur.. On les a taillées, dans la partie supérieure de la craie, de manière qu^ le calcaire à nummulites, qui est beaucoup plus compacte, tient lieu de plafond* Deux de. ces, grottes sont accolées Pune contre Tautre, n^étant séparées que par un mur en craie de deux pieds d'épaisseur, dans lequel on a percé une porte de communication. Toutes ces cryptes qui ne présentent aucune disposition intérieur-e remarquable ou particulière, servent aujourd'hui de retraite au» birebis, et elles soqt encombrées d'une couche épaisse de fumier, que l'on exploite pour le chauffage comme une mine de charbon de terre (i).

•La vue que l'on a de l'intérieur de la seconde

(i) L'on |rouve encore des cryptes -plus ou moins bien conservées, avec des traces de travaux faits de main d'homme , dans les rochers qui sont au sud de la route de Théodosie et du village de Mélek, traversé par un ruisseau qui arrose les plus belles prairies de la Crimée : on dit qu'elles rapportent jusqu'à 3o,ooo koppes de foin par an, V. 24

crypte ménle a elle seulequ^on se détourne un pen de sa route. On voit une belle chaîne de montagnes bordev Phorizon , et ^ pour second plan, la vallée de Karassoubazar, dont la ville s^éiale sur une courbe irrégulière, présentant ses innombrables toits rouges, au milieu de la verdure des jardins. Le vaste sommet du rocher, légèrement gaconné , est plat comme une table, etkifi voir aujourd'hui 31 désert et aban-* donné aux troupeaux de chèvres et de brebis, on ne soupçonnerait pas qu^il a retenti souvent des chaleureuses allocutions des meetings tartares.

Après la famille régnante des Ghirei^ la race la plus puissante en Crimée était celle des Cfùrines^ répandue de ICarassoubazar à Kertche « et possédant de vastes domaines et de grands privilèges, qu'elle devait à un certain Dangy^ bey, qui, dans une révolte générale, sauva le dernier rejeton de la famille des Ghirei, qu'on avait exterminée. La noblesse, fatiguée de l'anarchie, ayant élevé ensuite ce jeune homme à la dignité de khan , celui-ci combla Dangy et sa famille, dont descendent les Chirines^ des témoignages de sa reconnaissance; ils avaient le& seuls en Crimée la prérogative d'épouser des filles de la famille des Ghirei. Peyssonel rapporte une autre tradition par laquelle un Chirine, compagnon de Djinghiz-Khan , serait entré le premier en

Crimée et eu aurait failla conquête ; ce qui disait prétendre orgueilleusemeut à cette famille qu^elle avait plul^ de droits au trône que la famille régnante.

Ce$ privilèges et cçtte puissance excitèrent chez eux une ambition et un e^rit d^opposition qui les rendit souvent redoutables aux khans; au moindre sujet de mécontentement, le chef de la famille qui portait le titre de Chirine, convoquait son parti, et Ton voyait bientôt tous les chefs de famille accourir avec leurs vassaux sur le sommet de ce rocher qui , foulé sous les pieds de milliers dechevaux, retentissait de cris de vengeance ou de projets de révolte : c'*est pourquoi les Russes lui ont aussi donné le nom de Chirinskàia-gora (i).

Le 18 juillet i834, pour ne pas refaire la route que j^avais suivie en i832, je pensai à traverser la muraille Taurique par un autre point : le trajet ne peut se faire qu^à cheval. A partir de.Soudak, j^entrai dans Tembranchement occidental de la vallée , qu'on appelle Aï-Sava, et qui mène à Koutlak , en tournant autour du Pertchemkaïa.

La vallée de Koutlak est fermée vers la mer

(i)Palla8, Voyage en Crimée, t. Il, p. 271 et 387. Pejssonel, Traité sur le commerce de la Mer-'Noire, t. II , p. Î169. Mémoire sur la Petite-Tatarie,

par les montagnes schisteuses du Nou^^eau- Mùnde^ avec quelques débris isolés de calcak^. Au nord pareillement, montagne de schiste^ tjue couronne le calcaire de la chaîlie principale. Koutldk a des vignobles qui n^ont aucun renom.

De Koutlak à Kàpshhor^ je ne vis que du schiste : avant d^atteindre ce grand et beau village tatare avec une mosquée neuve , je traversai Pétroite vallée de Voron^ tapissée de vignes qui s^étendent de la mer au village ^ sur une longueur de 6 à 7 verst. La vallée de Kapskhor est plus large que celle de Voron, et a une légère ressemblance avec celle de Soudak. Les Ta tares cultivent partout la vigne et des arbres fruitiers, dont ils firent leur principal revenu en transportant leurs fruits et leurs raisins à Karas^ soubazar.

Je remontai la vallée de Kapskhor à Pombre des vergers jusqu^à Chélène; on compte 6 vetst pour cette distance. Chélène est au pied de la muraille qui forme la chaîne Taurique. Ici cesse le schiste noir, et du fond du vallon surgit successivement un calcaire rouge, espèce de marbre recouvert par une suite considérable de couches de gros poudingue, que recouvre du calcaire gris jurassique. LV*scalade est des plus pénibles pour arriver au sommet de la montagne, dont la face est très-escarpée en regard de la mer. Mais à peine eus-je atteint la sommité, que je fus bien

— 3?3 — étonné, après iant d^efforts, de me trouver sur une plaine doucement inclinée vers le nord, qui repose sur le dos dès couches, du calcaire jurassique.

Cest le premier exemple de ces plateaux gazonnés de montagnes, qui forment une suite presque continue le lopg de la chaîne Taurique ; le& Tatape& les appellent jai;7a; ils servent d^al*page pendant Tété à de nombreux troupeaux de 'moutons et de chèvres, pour lesquels on paie aux propriétaires des pâturages un impôt appelé jràilakj consistant en une quantité relative de moutons et d^agneaux. Ces plateaux, plus ou moins réguliers, indiquent tous un fait géolo-r gique, qu\m examen détaillé des diverses formations qui composent le sol de Crimée confii^iBe en plein.

^Loin d'avoir ici , comme au Cauease , un système complet de soulèvement avec c/ipify opposés de calcaire jurassique, combes, (i) dé schiste supposé liasique , et dômes ou ballons de ]::oche ignée, jouant le rôle du levier, nous avons à pçine en Crimée la moitié du système. Toute la Ion* gueuiC de la chaîne Taurique ne présente que le crée septentrional; Tautre est resté au fond de la mer ; et quand au levier, il manque, le plus sou-*-

(i) Ces termes sont empruntés à la théorie de M. Thur-^ mann de Porreuttuy.

vent, ou s^il se montre comme aux dômes du Kdstele et de XAïoudd^h^ jan^s il ne s^élève à la hauteur du crêt ; ce qui. n'est pas le cas du Caucase, où les dômes de V Elbrous^ du Passmta^ du Kasbek s^élèvent à tme hauteur beaucoup plus considérable que lesxn:^ts.

Il est clair, en admettant cette hypothèse, que les créts qui sont en regard de la mer doivent être abruptes, présentant leur face composée de couches entassées qui plongent en sens opposé du crét. Tous leâ étages présenteront cette disposition , depuis le schiste qui forme là base du crét jusqu^aU calcaite jurassique qui le couronne de sa puissante corniche. Mais «si vous vous transportes sur le revers du crét, ou plutôt sui; son versant incliné vers le nord, plus de muraille à pic ; la pente suit le dos des couches, que recouvre le gazon desjraïia. Ceci s^s^plique à toute la çhsune Taurique, dont Pétude devient nécessaire pour bien coipprendre le caractère des sommités inabordables du Caucase.

-Je descendis doucanent la jaîla de Chélène, traversant d'abord 'des pâturages, puis des champs ; bientôt ma route atteignit la rive d'un ruisseau et un ravin couvert d'arbres; je trouvai, au bas de là montagne, Tchermaliky village tatare au milieu de formations schisteuses inèlées de calcaire gris en fragment qui commencent l'étage de la craie , sur laquelle on marche jus-

qu'^à Karassbubaûsar : le pays ne présente que des collines basses peiiaccidentjées.

' KarcUsoubazar (le bazar de Teau noire) est la première ville tatare oon^érable que je rencontrai au nord du Caucase; elle a i5,ooo habi-* tants ; ma surprise fut grande de trouver en Eu*rope, jusque dans ses plus petits détails, TOrient qua je venais de quitter. Karassoubazar et Baktchisaraï sont lés villes que Timpératrice Cathe* rine II réserva exclusivement aux Tatares ; elles ont conservé pure .leur forme primitive, commandées par les mœurs et les habitudes de TOrieqt. Je' me crus à Ërivan ou à Gandja , en parcourant ses rues étroites, tortueuses, bordées de baats trottoirs i^réguliers^ qui resserrent quelquefois tellement le milieu boueux de la rue, qu^à peine on peut y passer à cheval. Le$ canaux d^irrigation augmentent la £m^e, et les haâards* d\ine communication propre et com-»

mode. Au reste, ces rues m'ont rappelé nos che^ mins f^:inés de hautes et tristes murailles qui circulent au milieu des vignobles de mon pays. De distance en distance,* on trouve une porte qui s'ouvre sur une cour, au fond Ae laquelle sont les maisons cachées au regard^ ainsi que les vastes jardins qui les entourent. Là vivent les femmes et les enfants, pendant que les hommes courent à leurs boutiques au bazar , ou bien se rendent à leurs ateliers, qui, comme dans

l^Orient ^ sont tous réunis par coupes : c^ét^ aussi le cas en Occident , comme leXémoignent les notns des rues des anciennes villes. Tsd parcouru avec intérêt la rue des couteliers et ser* ruriers, qui étaient naguère très-renommés jusqu^ei> Colchide et dans Fintérieur du Caucase ; mais Karassoubazar n^est rien en comparaison de'Baktchisaraï, qui comptait jadis jusqu^à cent boutiques de couteliers. Du temps de Pejssonel (1755), la Crimée fabriquait jusqu^à 400,000 couteaux à manches inimobiles, renfermés jusquVux deux tiers de la poignée dans des étuis de maroquin , dont la fabrication est un article de première importance pour Karassoubazar,

Les seuls monuments on, édifices que Fon voie dans une ville pareille, sont ceux qui appartiennent à la yie publique, les karavanséraï que les Tatares appellent khcuis^ les bazars, les mosquées' et les églises.

Les khans nombreux dont ob comptait yingttrois du tehips de Pallas, n^ont rien de Pélégance architecturale de ceux de Tiflis : le plus considérable, le Tache-khany construit en i656 par Seffer-Gasy-Atchélou y ministre de Mechmet- Ghireï, est un vieil et immense édifice carré, qui ne présente à l'extérieur que quatre hautes murailles tristes et nues (i) : Tintérieur est rempli

(1) On jugera de Tefiet de Turt de ces khans par celui

— 577^— de boutiques qui sont ainsi protégées contre les . voleurs. Un des khans les plus récents, celui des Arméniens^ contraste par son luxe avec les autres. Il est construit comme un passage.de Paris, seulement sur une plus grande échelle : il est plus large ; sa voûte haute et cintrée est éclairée par des fenétrages ; les boutiques rangées de part et d^autre laissent assez de place pour circuler, et même pour se promener comme dans la galerie d^Orléans.

Je n^'ai vu aucune mosquée remarquable parmi

les vingt-deux qu^on compte à Karassoubazar.

I So» église grecque mérite d'hêtre visitée par sp»

originalité : elle est bâtie en croix avec un dôme

I qui en éclaire le centre. Son portique s^oqvre au

\ milieu par une grande arcade appuyée sur deux

I colonnes, avec piédestaux et ornements imitant

! le ionique. Deux colonnes plus petites et sans

piédestaux contrebutçnt aux angles les arcades

[ latérales beaucoup plus basses que celles du mi-

qui se présente au-devant de la vue que Pallas a donnée de Karassoubazar, t. lï, pi. i3. La vue prise du sud, des fiautenrg que baigne le ruisseau Tunas^ porte entièrement sur la partie orientale de la ville, et sur ses immenses cimetières semés de pierres funéraires : ces cimetières grandissent d'une manière» effrayante dans les villes populeuses musulmanes , pour lesquelles c'est un crime de remuer la cendre des morts.

lieu* Les portiques latéraux sont sur le même modèle..

Une chose curieuse à visiter encore , ce sont les cafés §t les jardins attenants, où les inoccupés se réunissent pour fumer, poio* jouer ou pour écouter un conteur. Ces cafés sont partagés en plusiem^s cases ou compartiments séparés par un gî*illage très-bas, contre lesquels on appuie les coussins. Chaque case est, dans le fait, un divan carré, avec une petite table au milieu, sur laquelle se trouvent des pinces et un brasier pour allumer sa pipe ; on y pose sa tasse de café. Une allée sépare les cases p|ir le milieu, diaqime ayant sa porte indépendante. Là se place ie conteur, qui fittt aussi le métier de fripier ou de revendeur. Il commence un conte des mille et tfne nuits, se repose de temps à autre , s^adressai|t àf ses gi^ves auditeurs, auxquels il a soin de dire, en faisant passer une petite assiette, que Thistoire deviendrait encore cent fois plus beHe si on pouvait Tencourager par la vue de quelques piastres, et j^ai presque toujours vu que cet appel faisait son efFçt sur ces Tatares avides de merveilleux. Le conteur , sarts être aussi gesticulateur que le Persan, sait aussi fôrt bien unir fo geste au discours fleuri. Après le conteur, cVsl le tour des chanteurs, qui croient ajouter à, l'harmonie, en chantant d^une voix chevrotante, accompagnés d\m violon et d'un tambourin.

Là, chacun conserve encore son costulhe , et le Tatare de toutes les conditions , PAi^ménien , le jGrec, se présentent dans toute leur CHÎginalité,

A ne voir que ce que je viens de décrire, Ton li'^aurait néanmoins aucune idée de Karassoubazar, si Ton ne se dopnait la peine de monter sur Tune des collines crayeuses qui Tentourent. Cest ce que je fis lors de mon premier séjour, accompagnant deux dames qui, pour juger plus vite de Pensemble de la ville , et sans y enti'er préalablement, montèrent avec moi. sur la hauteur du cimetière grec. En contemplant cette grande étendue couverte de jolies maisons à toits rouges, semées de pavillons au milieu de beaux jardin; ; en suivant des yeux les rues Cfui se glissent et se ramifient comme les sentiers d^un parc anglais, nous étions à nous dire qu^au lieu de &ire le tour de la. ville, nous aurions plus vite fait de la traverser, pour rejoindre notre, compagnie au kbangrec. Mais à peine en* très, dans ce dédale, dont nous admirions d^en haut la verdure , tout dispanut derrière la mo^ notonip des tristes' murs de terre grise : riep ne fusait l'econnaitre la belle maison , - le beau jardin, les hauts peuplfers, d'après lequels nous comptions nous orienter ; nous nous perdîmes ; nous, n^étions compris de personne, et la nuit était vejaue, quand enfin, à force de me diriger

Ters le poinl qu^éclairait la démise lueur da crépuscule, nous nous trouvâmes devani notre khan, que-je soupçonnais de ce côté-là, tout prés d'un vieux minaret, dont la barre noire se dessinait encore sur Fhorizon.

Karassoubazar est Irès^probablcment Tune des villes mentionnées par Plolémée dans Tintéricup des terres ; mais dans ce dédale de longitudes et de latitudes fausses ou falsifiées par les copistes, sous quel nom la chercher? La plus probable des suppositions est peut-être encore^bien loin de la vérité.

Etant à Karassoubazar , il est naturel de visiter la source du.Karassou qui est dans le voisinage , à 6 verst au midi de la ville. Je n'enfrerai pas dans Tappréciation des crîtiqueaque les voyageurs ont élevées pour ou contre la beauté de ce passage (i). Jusqu'à Karassoubéchir, Yon marche sur des formations crayeuses,* fort peu pittoresques ; au-delà du village , la terre semble s'entr'ouvrir; le sel peu accidenté est sillonné par uAe large fente , profonde da i5o à 200 pieds , encaissée par des roches jurassiques qui commencent à surgir. La fente se termine par une gorge étroite, hérissée .de' rocs, sur

(1) Lettres dé lady Craveity-éà. angl. t. IV, p. 169. PaKlas, Voyage^ etc. t. II, ^p. 270. C. H. Montaodon, Guide ^ etc. p. 3i8.

— 38i — lesquels bondit unetBau qui se précipite en nappes €t en caseades. La fente est remplie 'par un beau ruisseau d'aune fcôuleur bleuâtre qui lui a attiré Pépithète de Karassou (eau noire). L'onde en serpentant laisse tantôt d'un côté, tantôt de l'autre des morceaux verdoyants couverts d'arbres et de vigne sauvage. Rien n'annonce qu'on va trouver à ses pieds ce beau tableau.

Mais il faut descendre et visiter de plus près un grand rocher caverneux , dont les flancs se composent d'un calcaire fragmenté en mille et mille débris anguleux. Il paraît que cette assise de roc repose sur une couche schisteuse qui tient l'eau; car on la voit sourdre à gros bouillons du pied de cette roche, ou filtrer de toutes parts comme à travers un crible. Le roc rongé est percé de cavités profondes et arrondies qui ajoutent à la beauté du spectacle. Des plaques de verdure séparent les différents courants et les environnent d'un éternel printemps (i).

Les poudin gués ont une grande épaisseur parmi les calcaires du Karassou.

(i) Atlas, V* série, coupes, plans, etc. pi, a4, fig. 1.

SIMFEROPOL.

La route de Karassoubazar à Simféropol ne présente rien de remarquable. A mi-chemin se trouve la station de Zouîa^ près de kquelle s^élèvent deux grands tumulus. On passe alternativement sur la craie et sur les tertiaires dont les formations présentent leurs falaises escarpées en regard de la chaîne Taurîque, en plongeant légèrement au N. vers la steppe , ce qui offre au voyageur un horizon fort extraordinaire, composé de terrasses et de rampes successives (i).

Enfin, jWrivai à Simféropol^ la capitale de la Crimée ; ici le théâtre géologique change , et Ton entre dans la troisième portion montagneuse que j^ai signalée plus haut. Ce que la chaîne Taurique avait encore d^énigmatiqueà Soudak, s^explique ici : les agents , les moteurs sont à côté des effets : la nature étale aux yeux de chacun ses secrets , et ce que Ton ne peut deviner qu'hy-

(i) De Verneuil, Mémoire géologique sur la Crimée, pag. 17.

pothétiquement' dans d^autres' pays ,• on lé voit , on le touche ici, etJa conviction est sans arrièrepensée. Que le lecteur prenne la carte neuvième de la cinquième série; il suffira d'y jeter .un. coup d'œil pour comprendre les grands traits de Tesquisse géologique du pays.

La portion de la Crimée que j ^ ai dessinée , embrasse Fangle S. 0; de la partie montagneuse de la presqu'île, et présente l'ensemble d'un grand cratère (JP éruption et de soulèi^ement ^ de, 20 lieues de long, dé 10 de large, différant de ceux que Ton connaît, en ce qu'il est annulaire au lieu d'être central , c'est-à-dire que les éruptions ignées se sont fait jour tout autour d'une portion de la chaîne Taurique , formant une ligne elliptique presque continue. Le massif central est composé , comme à Soudak , des trois étages de formations que j'ai indiquées : 1 ° schiste noir supposé liasique ; 2" grès liasique ; 3* calcaire jurassique mélangé de couches marneuses ou schisteuses.

On peut encore mieux qu'à Soudak se convaincre que ce massif qui forme la moitié de la chaîne Taurique, est le crét septentrional qui bordait le long cratère qui a disloqué en deux la chaîne du Caucase et celle de Crimée; mais par quelle cause est-il arrivé qu'il n'y ait que le crét septentrional de soulevé, tandis que l'autre^ en opposition avec ce qu'on voit au Caucase, est

encore caché souà*les ondes de 'la Mer Noire? N^a-l-il poi( élé soulevé une/ois , et ne s'^est-il point enfoncé ensuite? Il est permis à cliacun de faire son hypothèse, je ferai la mienne plus tai»d.

Aujourd'hui la ligne cralérigue est marquée au Caucase par des jets de porphyre et de granité* En Crimée , aucun jet ne parait de' Sou* dak à Aloucheta ; d'ici à Textrémilé occidentale, les roches plutoniennes sortent sous la fonpne de dômes ^ de crevnsses cralériques^ dejetsfle& dômes sont ceux du Blouk-Oaraga^ du Kastèle^ de XAioudagh , composés de granité ophitique. Les crevasses cralériques sont celles de VAii^iodor^ sur Bïouk-Lambat , et d^Aloupka ^ aussi dans le granité ophitique , on trouve des jets de porphyres amygdaloïdes globuleux ou pyroxépiques à Koutchouk-Lambat^ à Limène^ à Foroze^ à Laspi^ elc. -

Le soulèvement et la dislocation de la chaîne Tauriqueà eu heu principalement par les dômes ■ d'ophitone à la fin de Pépoque jurassique. Leur éruption a été simultanée avec la grande éruption serpentineuse qui bouleversa tout le bassin de la méditerranée , immédiatement avant le dépôt des craies (i). A la suite de cette violente

(i) Bulletin de la Société géolog. de France , réunion d'Alençon, 1837, P- 5»^- Théorie de M. Boblaye.

eommotion j la Crimée se dessina sous Taspect d^une longue ile , dont les yaïlas étaient la plateforme ; elle s^étendait de Bala-Klava au Karadagh, près d^Otouze. Sur le pied septentrional de cette île , se déposa petit à petit une série de nouveaux terrains qui ont Tair de former un récif en face de Pîle. Ces nouveaux terrains sont : i" le néocomien^ sédiment sablonneux, jaunâtre, ferrugineux, plus ou moins riche en polypiers et en mollusques ;

2** Le schiste gris inférieur de la craie.

3' Le grès vert ;

4^ La craie blanche de Rughen et de Meudon;

5** Le calcaire à nummulites (i).

Cette série crayeus# qui se présente en couches continuellement concordantes avec ses falaises au midi , et une légère inclinaison vers la steppe , est la muraille naturelle d^un second cratère d'éruption, la moitié septentrionale du cratère annulaire que j^ai décrit plus haut* M. Tburmann appellerait cela une combe marquée entre l'ancien massif central et le nouveau crA crayeux. Le thalweg de cette longue combe est percé d'une suite de jets porpbyriques et mélaphyriques , ceux de Simfëropoly de Sa^

(i) V* série , coupes et plans , pi . 1 3 .

bli^ de Badrak^ de Kokkoze ei du cap Pag^ ihémque.

Il me paraît certain que déjà, à Tépoque du premier soulèvement, et antérieurement aussi, des ipasses ignées ont su se faire jour à traY^rs Fangle de brisure du crét jurassique, comme on le verra plus bas : mais Tinspection des masses basaltiques et amygdaloïdes du cap Parthénîque (Féolente) est là pour prouver que la princi* pale éruption a dû se faire le kùig de la combe, à. la fin de Tépoque du caloaire à nummulites. Cette éruption a détruit une partie des formations crayeuses, et a comnoencé à fendre Qt à façonner ce qui restait de ces formations, cqpome nous le voyons aujourd'^hui : elle a ouvert la plupart des portails par lesquels le Salghir^ VAlnta^ la Badrahy la Katche^ etc., coulent Ters la steppe, comme en s^échappant d'ime écluse.

Cette époque éruptive fut .suivie par le dépol d^une masse considérable de marne blanche exti^mement feuilletée (argile plastique), de loo à 200 pieds d^épaisseur^ remarquable par une ab-sence presque complète de fossiles, a TexceptioD d^écailles de poissons et d^un petit' banc d^huitrès tertiaires qui reposent immédiatement , au cap Palhénique, sur le sommet des jets basaltiques. On voit que cette marne calcaire , d^un blanc éclatant, brillant, est une roche remaniée. Sa nature peu solide Ta empêchée de se présen-

ter en felaises comme le grès vert et le calcaire h imonnolites ; aussi son dépol se reconnaît-it à trne large terrasse qui forme une combe parallèle à la première entre le crêt du calcaire à nummu*" lites et celui du tertiaire récent (i).

Le dépôt de la marne blanche se termine d'une manière fort extraordinaire, par une couche de coquillages marins , d^eau douce et terrestres , tels que Pleurotomes , Limitées , Pla^ norbes^ Hélices plébéiennes^ etc. que renferme ou que recouTre.une couche plus ou moins ^laisse de cendres volcaniques et de scories. Cette couche se remarque danâ tout le pourtom* de la baie de SéTastopol, et le long du pi^omontoire Parthénique* Elle se retrouve jusqu'^au centre de la Crimée, près de Simféropol , où les

-'débris volcaniques se reconnaissent à peine , mais joù les fossiles sont toujours les mêmes. Les dépôts de fer hydraté et phosphaté, ac-

^*ompagnés des Cardiunis innombrables , de formes et d^espèces nouvelles , des Mytiles , des Lymnées^ des Paludines^ des Nériimes^ qui se voient h Kamiche-bouroun et à Taman^ paraissent appartenir à la même époque.

Ainsi, lorsque PArménie centrale, hérissée de v<i^k^ns , créait pendant Tépoque tertiaire ses batssms qu^elle détachait de la mer Caspienne ou

(i) Atlas, V* série,' g(^ol. plans, coupes, etc.pl. 19.

de la Mer Noire, il existait à rextrémité occi-^ dentale de la Crimée, d^autres volcans qui j opéraient leurs révolntions. Où sont ces volcans? La mer les a engloutis.

Il est fort remarquable que la ligne d'^éruption de la Crimée réponde à la dépression du lit du Don, de la Mer d^4zQf, de la Mer Noire, du détroit de Constantinople, de la Mer de Marmara, des Dardanelles, etc.

La fin de Pépoque tertiaîi^ est marquée par le dépôt des assises horizontales de calcaire coqiâllier, dit calcaire de la steppe ou calcaire de Kertche. Il se dessine en falaises au bord.de la combe de la marne blanche , dont il forme le crêt septentrional , parallèle à celui du calcaire à nummuUtes. ilinsi le versant septentrional de la chaîne Taurique présente, au point de rupture du massif jurassique , i" une combe percée de roches ignées ; 2* un crét composé de tous les étages de la craie, du néocomien au calcaire à nummulites ; 3" une combe ou terrasse de marne tertiaire blanche, sans fossiles, terminée par une couche volcanique proprement dite ; 4** un crét de tertiaire récent ou de la steppe.

Ce résumé systématique servira de clef aux descriptions détaillées de mes différentes excursions dans cette partie de la Crimée, dont Simféropol sera mon point de départ.

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Sur un lambeau (i) de la falaise de calcaire à nummulites, qui regarde au sud-est la vallée du Salghir, et au nord-est le portail par où cette rivière s^échappe vers la steppe, s^étendent les ruines du Simfëropol primitif, une forteresse, ancienne résidence sans nom de Skilouros , roi des Scythes, Pennemi de Mithridate. Les Tatares appellent cet amas de ruines Kermentchik ( le petit château). Une faille qui a fendu le calcaire à nummulites du haut en bas^ sépare ce lambeau et ces ruines de la teiTasse de marne blanche sur laquelle est assis leSimféropol d^aujourd'bui, capitale à deux époques distinctes : d^abord c^est ^kmétchet^ résidence du kalga-soultan sous le » règne des Tatares; puis c'est Simféropol^ où sont concentrées les autorités russes de la Crimée.

L'^-^ytwî^^c/i^^ (mosquée blanche), comme résidence du kalga^-soultan , était la seconde ville de Crimée. Ce prince était le vicaire-général du khan des Tatares ; à sa mort il prenait les rênes du gouvernement jusqu^à Parrivée de son successeur, nommé par la Porte. Il prenait le commandement des armées, quand le khan ne pouvait s^y rendre. La cour du kaiga était exactement composée comme celle du khan , d'un vjsh\ d'un defterdar (contrôleur-général), d\in

(t) Voyez Allas ^ V* série, pi. 9 et 19.

dwan-effendi (secrétaire dMtet), d'un ^a^i\ (juge) : il avait comme lui parmi ses femmes une anabeï et une ouloukkani^ avec nine juridiction particulière. Son commandement s^étendait de Akmétchet à Kafa exclusivement/ On pouvait appeler dû jugement du kalga au grand divan ; mais ses ordres, passeports et commandements avaient la même valeur que ceux du khan (1).

Le kalga avait son palais à rentrée/!^ la Êiille, au bord du Salghir : les ruines le dominaient d'un côté, et Akjnétchet, sa capitale, de Tautre. Là s'élevait un groupe irrégulier de bâtimenU qui embrassaient de beaux jardins supérieurement arrosés par une source d'eau vive qui jaillit au fond de la Êiille, et qui était assez abondante pour nourrir des jets d'eau et entretenir de grandes pièces d'eau sur lesquelles le kalga avait plusieurs nacelles pour sou amusiement (2). Aujourd'hui toute la gloire du kalga a disparu; et qui reconnaîtrait, dans les usines d'une brasserie et d'une brandevinerie, et dans les bancs d'un jardin public où l'on va danser et boire de la bière, son palais, son harem et ses bocag|es parfumés de roses ?

, (i) Peyssonel, Traité du Commerce, II. p. 262 et aSg. (a) J'ai trouvé le 23 août et le 20 septembre i832 , la température de celte source de 9**,8; M. (Je Kœppen , le 3 octobre i833, l'a trouvée de 9".

^Akmétchet, bâti sur la partie de la terrasse h. plus rapprochée des ruines scythiques, ressemblait au Karassoubazar tatare que j^ai décrit, par des rues étroites et tortueuses, par ses murailles blanchies, percées de portes comme dans nos Vignobles. Quelques mosquées peu dignes de remarque entrecoupaient cette monotonie. Le Simféropol russe s^est prolongé à côté d^Akmétchel, siu* la partie de la terrasse blanche tournée vers la steppe, et autant la ville tatare est ramassée, tortueuse et cachée, autant la nouvelle ville est large, alignée, dilatée^ Ce n^est pas qu^il soit fort judicieux sur un sol blanc et poudreux, sec çt aride, d'ouvrir ainsi de larges carrières aux rayons du soleil ; mais ainsi le veut le grandiose de Pétiquette d'une capitale. La ville s'accroît rapidement , et la nouvelle église grecque, fort belle quoique bâtie dans le style monotone des édifices à trois portiques à colonnes, avec un dôme, que j'ai vue s'élever en i83a, hors de la ville pour ainsi dire, au milieu de la plaine vide, était déjà entourée de maisons et même de rues 0n 1834.

Au reste, il me serait impossible de signaler aucun édifice remarquable et monumental parmi ceux qu'ion vient d'élever ; tous sont dans un style simple et sans grande prétention : quelquesuns forment des masses asse^ considérables.

Une seule chose justifiait le nom prophétique

de Simféropol (la ville du centre utile) ^ donne par Tarchevêque Eugène ; c^était son marché qui se tenait tous les vendredis dans une immenae place, entourée de houzmk (vendanges de bouza ou bière de millet), où les Ta tares allaient s'^amuser et danser au son des violons et des tambours de Bohémiens* Ce marché avait obtenu une grande importance, parce que la côte de Crimée pouvait facilement, par la chaussée d'A-* loucheta^ s^ approvisionner de toute espèce de comestibles. Que toiU voyageui* qui arrive de Toccident ou du nord^de FEurope, par les plaines de la Russie, ne négUge pas d^aller visiter ces marchés, s^il cherche des observations pittoresques et plaisantes sur les mœurs, les costumes, les traits des populations qui se réunissent ici Iraternellement ; les Tatares-Nogaïs de la steppe et les Tatares des montagnes-, race mélangée de Taures, de Scythes, de Grec$, de Goths et de Tatares \ les Allemands de Neusat?, de Friedentbal et de Rosenthal, se pressent les uns les autres, rangés avec leurs denrées sur de longues lignes : chacun d'eux cherche à . baragouiner la langue de Tacheteur ; tantôt c^est du tatare, ou ç^est du russe ou de Tijlemand ;*le Russe, confondu dans les rangs de ces peuples soumis, avec ses denrées du Nord, reste seul Russe.

Mais le Simféropol que j^aime n^est pas celui qui est sur k^ hauteur, sûr la steppe poudreuse

et desséchée. Mon Sitnféropçl est dans la vallée, sur les rives du Salghir. Une belle chaussée qui tranche les couches de la marne blanche et du cal-* Caire à nummuUtes, y conduit ; on laisse à gauche*un grdtid jardin public, avec les caves de la compagnie des vins ; à droite, au bas de la descente, deux ou trois carrés grossièrement murés passent pour être des tombeaux de saints musulmans que la foule pieuse vient implorer en cas de maladie, en étendant des lambeaux de vieux linges. sur les pierres rongées par Iç temps. Pen* dant les ardeurs de juillet, c'^est ici qu^on trouve •un refuge, sous les ombrages et dans la magnificence des vastes vergers que rafraîchissent les ondes du Salghir. Mais une invitation plus pressante encore m'y appelle : c'est celle de Pamilié. Qiii pourrait oublier ThospitaUté, Pamabilité des familles de Serre ^ Milhausen} NVst*-ce pas aussi là que M. de Stéçen^ successeur de Pallas, a sa modeste campagne, au pied du lambeau de cal«* Caire à nummulites qui fait, le pendant de celui des ruines^ et forme l'autre côté du portail de la vallée du Salghir. Son portique, qui regarde le sud-ouest , domine les terrasses de son jardin, où le savant botaniste aime à faire prospérer des plantes rares et lointaines ; quelques sentiers . bordés de massifs d'arbres et d'arbustes fournissent un ombrage délicieux à toutes les heures de la journée , et mènent à une vigne qu'il a

plantée ; c^est un des premiers essais que Ton a faits dans la vallée du Salgbir, que sa hauteur relative de 789 pieds au-dessus de la mer rend moins fiivorable que toutes les autres vaHéesàla oulture de la vigne, dont il faut enteiTer les ceps pendant Thiver* Cet essai avait réussi et avait encouragé plusieurs autres particuliers à imiter M, de Stéven. Un berceau de vignes qui traversait le jardin et la vigne, menait au verger riche en arbres fruitiers et traversé par un canal du Salghiroùprqspéraitr£/ma5#9(^e/»a/ia,Kryn(i). Des terrasses , la vue dominait la vallée et les vergers; Toeil pénétrait jusqu^au Tcbatyrdagh, qui s^élève sur Thorizon comme une large iente (2). La pièce qui s^ouvrait sur le portique, était une salle à manger avec une bibliothèque et une chambre de travail à droite, et à gauche un salon où M. de Stéven réunissait , chaque jeudi, ses amis à dîner ; jour de ftte, de discus- 'sions, de nouvelles et d^amitié, auquel ne manquait pas celui qui était à portée de Simféropol. L'herbier avec le portrait de Pallas était à Tétage supérieur dans une grande pièce disposée pour

(1) Unio testa ovato-oblonga y crassa , rugosa , tumida , radiis flavis et viridîbus picta , margine interiore in callum valdeincrassato.

(9) Pallas, y^Y^g^^ etc. Vue *iu Tchatyràagh , 1. 1|p. 196 , vignette i5.

ceb) avec un ]i>alcon sur le portique. Une cham* bre, dans une inaifion attenante , était réservée pour le3 amis qui venaient en visite, ou pour les voyageurs qui se trouvaient heureux d'étudier kl Crimée sous la.direction d'un savant comme M. de Stéven. Qui pourrait énumérer les noms de tous ceiiix qui sont venus de FAllemagne, de }a Suisse, de ]a France ou de ]a Suède, trouver instruction et hospitaKté. dans cette chambre modeste? Combien de pages de mon journal m'ont été dictées dans cette retraite paisible.

Le Salghir sépare le domaine de M. de Stéven (Vun autre domaine qui appartient aussi à l'histoire, celui de madame Pailas, qu'elle avait créé. L'ajant vendu au gouverneur, feu M. de Nariçhekine, celui-^ci s'eat bâti une demeure sornp** tueusç, d'un style oriental , qui va si bien sous les majestueuses pyramides des peupliers de Csimée. Cette campagne était devenue , par les soins de sa veuve , l'une des plus belles de la Crimée et un centre d'urbanité, Aujourd%ui c'est la politique et^es affaires de la Nouvelle* Rtissie et de là Crimée qui se discutent où l'on n'entendait naguère causer qiie sciences et philosophie pratique. M. le comte Michel Vorontsof, général-gouverneur de la Nouvdille-Russie, en a fait l'acquisition ; il était urgent qu il eût un hôtel dans la capitale de la Crimée , sa pro-^ vince fiivorite*.

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Parmi les autres campagnes des riveâ du Salghir, je citerai encore les jardins et les vergers de M. de Serre, ancien associé de Vauquelin.

Peu d^autres domaines pouvaient rivaliser avec celui-ci pour la position, Texcellence des fruits et le rapport des arbres,. privilège que la famille de Serre devait à la supériorité des soins qu^elle Wur donnait. Tout les fruits à pépins ou à najaux: de TEurope tempéi^ée y réussissaient à mervc4Ue, prunes, pêches, abricots, pommes et poires.

Toutes les variétés de TEurope y avaient été transplantées par les soins de son possesseur qui en tirait un revenu annuel de 3 ou 4ïOoafr. Les marchands de fruits de Moscou viennent en automne louer les vergeté;, ils se chargent de les garder, et ils^font la cueillette des fruits au fur et à mesure qu^ils les trouvent en élat d^être chargés et expédiés à leurs magasins à Moscou. Naturellement ils préfèi*eut les fruits, les pkis durs , qui se conservent et supportent le mieux :le& secousses d^un long trajets Aucune espèce ne répond mieux à toutes ces exigences que la pomme sinape^ compacte, d^une forme oblongue , de belle apparence , pouvant se conserver sans se rider jusqu^au mois de juillet de Tannée suivante, époque où elle acquiert un goût exquis : elle est de la grosseur des pommes d^api. On pré* tend qu^elle est originaire deSinape , dans TAsie mineure; sa maturité tardive est cause qu'on ne

peHt la faire réussir plus au nord. Dans restibia<* tioR des jardins, les marchands russes onè sur-* tout égard à cette pomme que M. de Seire a propagée dans ses vergers. On Pemballe tout simplement dans de grandes téiègues ( diariots découverts), dont la corbeille haule est tressée en osier. Les fond et les côtés sont garnis de paille ; les pommes sont déposées par lits et le tout recouvert d^une couche de paille et d^une toile fortement serrée pour contenir les fruits : un chariot pareil pèse dix quintaux; il est traîné par un cheval : c^est étonnant avec quelle rapidité ces voiluriers ont exécuté leur voyage pour Moscou, et même jusqu^à St-Pétersbourg, où les pommes sinapes sont très-recherchées et payées fort cher. Les marchands russes expédient aussi beaucoup de rainettes, de poires Saini-Germain, etc.; mais ils n^en font pas autant 4e cas tant s^en faut que des sin«^es, .

Cratère d'éruption et de soulèYement de la vallée du Salghir à Simféropol.

Il ne faut pas aller bien loin de Simféropdl pour que 1« géologtie puisse faire Inapplication de la théorie que je viens de donner des soulèvements de la Crimée (i). En remontant la vallée

(i) Atlas , V* série , pi. 19. Coupes et plans.

- 39» du SalgliÎT) la route coupe âuccessiyemenl f élage marn^Dix blàuc , puis toute répaisseurdu calcaÎFe à nummulites. Sa hauteur, exprimée par la falaise^ est de 60 à 70 pieds : j'^ai compté à peu près lrm>te couche», par un jdur de neige; Chaque cduche étant plus dur^ sor ses joints que dans son centre, les? joints forment des saillies sur ksqudles'la^ neige peut se déposer.

Tout est gigantesque dans )è^ fossiles de cette formation nuntmuli tique,: ce sonrt des Nautiles de 9 a 10 pouces de diam^re , un Conoclypus conofideus Ag. (Galerites cdnoïdeus Latn.), de 4poucesdehaiit^de 5 pouces de las-ge (1); mi Conociypiia IkiJBois Agw de i ~ pouCe de haut, de 3^ de large (2); un jémbUpfgus latus Ag.

de 2 ^ ponces de large ; Ï^Ostrea latissima Desh. {dUui^iana Pall.), dont la valte inférieure pèse 4 livr^ ei a a ^ pouces d^épaissçur, prè» des crochets (3) ; -une Cl?n>Ae, Toisine du Orr-

(4) Atlas, V'» série, Fossiles, pï. i. fig. 22-24, où il est indiqué sous le noHi Ae' Echinotampas Agassizii. Description des Echinodermesjossiles de la Suisse j par L. Agass|i) Première partie p. 65r^ tà&. '^, 6g« f4ri6«

^(a) Description des Ecfi^jwdermes Jossiles de Ul Suisse , par L. Agassiz. Première partie, p^ ôy^ lab. X, fig. 11-1 3.

(3) Elle. est marquée sous le nom à^Ostrea gigantea Desl. dans mon tableau- des fodsilâs crayeux. Bulîeiin de la Société géologique de fiance, réunion d'Aleoçon, 1837, p,3«5. - ..

- 399 ~ thium giganteutâj dont le premier toiir dé spire a 5 pouces de diamètre el ^ {louces de hauteur \ ua Trochus giganteus de Tespèce des Pleurotomaires, ayant 4. pouces de haut, 5pou^ ces de large ; une Onula tuberosa Dudos, à proportion (i). On y trouve des cônes , de^ ampulaireSj des turritelies^ des boucardes^ des cra^sqtelles ^ la Terebratula vitreà, eic*; niais aucv^n de ces fossiles, à rexoeption de TOstrea latissima , des térébratules et des échinodermes, ne parait squs autre*£orme.que celle des moules^ tous pétris dans une pute de nummuUtes telle-' noept aboadantes, que les autres Ibssiles paxsds-^ sent noyés dedans (12).

Sous le calcaire à nt^xnmulites sort lu craser blanche de Meudon, que Ton peut surtout étu«^ dier derrière la maison de M4 de Stéven (3).

(i) Mémoire Géologique sur la Crimée j par M. de Ver- Dueil , p* 20.

(a) Mémoire sur la Crimée y par M. de Vernènil^p. 66 et 8uiv., ou lyt. Deshaye» décFit.ciQq eapèces de nuinmuli-^ tes, Mummuli/es 4rregulariSfi^L 5tj fig. iS^^.Nammulitês dùtansj pL. 5, fig. ao, ai, %%. Nummuliiés fmlfgyraiusy pL 5, %. 17, i3, 19. A^¥lwm?*itr«^ro/tt/wV</J^,pl.6, fiy.i,o et 1 1. Nummulites placentula ^ pi. 6, âg. 8^ 9.

(3) On trouve aussi daps cette craie des nummulites ;| mais elles &OBt différentes dt^s premiôreé. etphis pietites : eLles soot accompagn^et de petits disques y pai^itemeot semblables à des numniuUtes^ pab que leur su^uctora «96

Le grès rert^st masqué par des talus trës-in^ cKnés, et la formation crayeuse en gédéralparsdt sur ce point de la Crimée moins considérable, ou pour mieux dire moins puissante que plus à Fesl, vers Baktchisaraï , où elle prend un développement extraordinaire, et intéressant à étudier.

Sous le grès rert ressort par lambeaux une fidrmation jaunâtre, semblable pour les caractères et les fossiles à la pierre jaune du néocomien neucbàtelois (i). Tous ces différents étages de la craie sont à stratification parfaitement concordante. Quant aux limites du nëocomien, elles se dessinent par golfes et promontoires, oa par ilôts isolés, qui s^avancmit ou reculent siv une jformation complètement étrangère aux premièr^v Cest un poudingue composé de cailloux roulés de phjllade, de grès ancien , de gros

fait ranger parmi les polypiers en gâteaux , avec nn bova^ relet a]a mâlii u.

(3) Ce calcaire néocomien est caractérise par les Nautilut simples eielegans y deNeuchâtel et du Moimont , canton de Vaud , tes TerabreUula biplkaUi , vkmalis des marnes néocomiennes de Neuciiâtei , la Terebratula Dyphia des craies d'Italie^ les Terebratula alaia^ concinna et slriatula; par VExùgyra Couhnit de Neuchâteî^ le DUcoïdea macropyga et les Cidaris clunifera et ^vesieulosay aussi de Neuchâtel. F^oy. Bulletin de la Société Géologique de Franctj réunion d*Aknçon , 1 837 , p. 71.

-^ 4oi —

blocs de roches granitiques, et surtout de jaspe et dequarz hyalin, de toutes grosseurs, liés par tin ciment alumineux verdâtre. Le quarz blanc s*y trouve souvent dans une proportion à couvrir le sol de ses fragments. Ces matériaux, plus ou moins grossiers , sont partagés en couches innombrables^ épaisses de plusieurs pieds, alternant avec quelques lits schisteux , toutes dres- , sées perpendiculairement sur leur tête , et for-

, mant par leur affleurement des sillons d^une j régularité incroyable, dont le fond de la vallée I* est pavé sur une longueur de plusieurs verst. 1 Ce redressement paraîtrait inexplicable, si

j Ton ne voyait s^avancer comme un golfe au milieu de ces couches redressées , les jets de granité ophitique et de porphyre de Djinsofou et de 1 Esldr-Orda ^ agents visibles et naturels du sou- I Jèvement. Ces jets ignés sont de forme arrondie ; leur surface est légèrement gazonnée ; sur quelques points Ton reconnaît des pics ronds qui i ressemblent à des tumulus ou à des cratères. En surgissant ils ont empâté plusieurs masses considérables de poudingue, qui ont conservé leur structure stratifiée , comme cela se voit en face de Djinsofou. Ce poudingue redressé se i prolonge plus loin à Test vers la colonie de Neui satz , sur les rives de la Zouïa , ce qui prouve ir-

* révocablement quHl appartient à une époque fort

^ ancienne, puisque dans sa verticalité, il passe

SOUS un promontoire de la chaîne Taurique composé de Tétage entier du jura de Crimée , dans son état ncMrmal, avec ses couches régulières horizontales (i).

Ainsi , avant le dépôt du jura en. Crimée , il y avait eu déjà en Crimée un mouvement violent dans le sol , et. des éruptions granitiques; ce que d'^autres observations que j'exposerai plus bas, prouvent encore. Le calcaire jaune néocomien de Kourtsi^ a été déposé immédiatement sur ces roches ignées. Mais tout ne s'est pas terminé par ce soulèvement et cette éruptipn. En visitant le cret du tertiaire de la steppe , à Pissue de la vallée au nord , près de Saraïli-kîat , on remarque qu'il a dû y avoir une violente catastrophe au moment où a conunencé le dépôt des formations tertiaires récentes : car la couche à hélices , à lymnées , kpoludines , qui paraît au toit de la marne blanche^ depuis le centre tie la Crimée jusqu'aux rivages de Sévastopol où elle est mêlée de cendres volcaniques et de lapilli j indique trop bien un bouleversement diluvial qui a ravagé l'ile Taurique , pour qu'il soit possible d'en douter* Au-dessus paraît un ffrès ooli* tkique y composé surtout de quarz blanc et de silex corné , avec des empreintes de Vénus et de Boucardes mal conservées ; sa structure indique

(i) Atlasy Y* série, Coupes et plan», etc. PI. -19.

— 4o3 — quHl a été déposé au milieu d^uue grande agitation, des eaux : il est entrecoupé de lits de sable jauD&tre^ de gravier j son épaisseur est de 20 pieds.

Puis vient Un amas de galets^ aussi de 20 pieds d^épaisseur, consistant pi^incipalement en quarz blanc roulé , en schiste , en grès ^ en silex gris et blanc de la craie y roulé et fracturé , en craie blanche roulée; point de calcaire jurassique noir, ni dé calcaire à nummulites et de néocomien. Beaucoup de cailloux paraissent évidemment avoir été altérés et comme brûlés. Je nQ puis interpréter cet amas de galets sans éiœent que par une décomposition violente des poudin» gues par une éruption porphyrique*

La couche de galets est superposée par une couche de 7 à 10 pieds d^épaisseur d^argile rou* geâtre ou jaunâtre sableuse , telle que celle qui cimente les poudingues du voisinage du Tchatjrdagh.

Je regarde comme contemporains de ces dépôts , les dépôts de galets de Z^ouia , et surtout le grand dépôt de cailloux roulés qui repose im« médiatement au sommet de la colUne à Test de Mamak, sur la tête des couches du poudingue.

Outre les débris du poudingue lui-même , il renferme comme les galets de Saraïli-kiat , des calcaires de la chaîne Taurique , du marbre noir, des grès ancien, des débris de molasse (peut-

être du grès vert ) , du quarz blanc , du jaspe, des roches pcMrphyriques ou granitiques (i).

A présent il ne me reste plus qa^à prier mon lecteur de me suivre dans mes diverses excursions dans le sud-ouest de la Crimée» Je les distribuerai en deux groupes principaux : le premier résumera la description de la chsone Taurique, ses cols, la côte de Crimée et les demeures des Taures , le second est destiné à faire coi^ naître le versant septentrional et la grande combe ignée , intermédiare entre le calcaire jurassique et la craie , depuis l^ntique Ghersonëse héracléotique jusqu^à Sin^éropol : là nous étudierons essentiellement les demeures des Troglodytes, les Goths et les ruines du moyen-âge. J^espève que mon lecteur m^excusera s^il a quet que peine à me suivre, qnand je lui ferai perdre haleine à gravir les sentiers les plus sauvages; je ne serai pas souvent sur les grandes routtf-

(i) La position de ce d^pôt j et surtout la nature roageâtre des couches d'argile produites par le ciment déoom* posé^ pourraient faire croire que l'effort plutonien s'est fait sentir, dans la vallée de VAngary daps les poudinguo rouges du pied du Tchatyrdagh, plutôt que dans le« granités de Djinsofou.

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