LA VALLEE DU SALGHIR
Etage jurassique à Térénaïr. — Gorge et grottes de Kîsilkoba. — Jénisala. — Vallon de FÂngar. — Col de la route d'Aloucheta. -rTchatyrdaigh.
La grande route ordinaire suit les rives d« Salghir en le remontant. Commode, champêtre, ombragée souvent de magnifiques trembles et de hauts peupliers , elle ne quitte un village tatare que pour rentrer dans un autre : toutes les maisons sont couvertes en tuile , et les minarets blanc^ se confondent de loin avec les peupliers et les frêles cheminées. L^on ne quitte les jets d'ophitoneet de porphyre qu'au village deKilbou^ roun^ belle campagne de M. Pérovski (i). Le
(i) Je ne sais sur quel fondementM. le duc de Raguse, 1. 1, p. 365 de son Voyage, transporte la forêt d'Hyiée, où fut tué le sage Anacharsis , aux environs de Kilbouroun, sur les rives du Salghir , tandis qu'il est reconnu de chacun que FHylée s'étendait vis-à-vis de la ville actuelle de Cherson, à gauche du Dnépr : les restes de cette forêt existent encore, Voy. le comte Jean Potocli, Foyage dans Ui steppes d'Asêrakhan^ 1, 1 78^.
— 4o6 ~ fond de la vallée consiste plus loin en un grès plus ou moins tendre, et en schiste qui s^appuie sur les marbres rouges du pied du Tchatjrdagh. Ces dépôts récents sont peut-être crayeux, comme le feraient croire une ammonite que f ai trouvée près de Biouk^Tavele. Ce terrain mérite d^étre étudié et distingué des alluvions du Salghir. Cette route en fait d^antiquités nV qu'Eski- Saraî^ construction enigimatique, entourée d^un haut mur en parallélogramipe, crénelé ^ et doDt les Tatares ont fait un palais inachevé pour un de leurs khans.
Mais je préfère remonter la yallée du petit Salghir , et passant par Mamak , au contact des poudingues et des porphyres , je m^avance vers une paroi qui ferme à Test copime une mursôUe, les vallées des deux Salghirs et s^étend de Djamatal jusqu^à Yénisala où elle rçjoint la chaîne principale et s^appuie sur les poudingues rouges. CVst cette muraille qui mV paru fermer de ce côté le cratère annulaire que j^ai cité plus haut; dans sa longueur de 20 verst, elle est lézardée par un nombre considérable de fentes qui pénètrent dans le centre des massifs et se terminent comme des impasses ; ce sont autant de petits vallons étroits causés par des déchirements , et dont plusieurs recèlent des villages : en y pénétrant l'on peut y étudier avec facilité presque toute Fépaisseur de Tétage jurassiqtie, et c'est
— 4o7 — avec admiration et reconnaissance que Ton s^abandonne à des recherches que la nature semble prendre plaisir à vous fiiciliter.
J^ai donné, V^ série , pL 12, fig. 1 , une coupe de ces terrains entre Djamataï et Térénaïr ; la hauteur totale de ceux que j^ai étudiés est de 85 à 90 pieds , Tinclinaison des couches touche à l^horizontalité , elle n'est marquée que vers FË* où elle est de quelques^degrés.
Entre deux banc^ d^oolilhe miliaire^ comrpacte, caractérisée par des nérinées, s'étend une couche de terre ^c^steuse noire ou bleuâtre , renfermant aussi de petites nérinées qui tombent en poussière quand on les touche. Ce schiste renfmne des fragments de lignites que le possesseur de Térénaïr , M^ JCortchan, a fait passer pour de la houille*. Il mVvait prié de visiter ce gisement , espérant que ^e le confirmerais dans «a découverte, à la suite de laquelle il s^était em*' pressé d^entrer en marché de livraison avec le gouvernement pour la flotte de Sévastopol. Mais ^ fus bien (aché de ne pouvoir, ni pour or ni pour prière, souscrire le document quHl exigeait de moi. Il ne se rebula pas , et trois ans plus tard , il voulut obtenir de M. de Yerneuil ce que je lui avais refusé. M. de Yerneuil ne fit que rire de sts prétentions (1).
(1) Mém. géohg, sur la Crimée^ p. 39.
Des siames jaunâtres à méniliâies , du sdûste sablooneux séparent Foc^the milisôre inférieure d^un banc d^oolilhe à plus gros grains irrégulierSy de ^o pieds d^épais^ur, divisé par couches d^un à 3 pieds. Ces grains oolithiques soni ou des grains de sable endints dWe pâte calcaire jaunâtre, ou de petits coquillages re^us de la même substance; ils sont de toutes formes. Cette oolithe est riche «i fossiles ; ce sont principalement des nérinées de diverses espèces, des TurbinoUes , des Avieuies , la Modiola plicata et vauscripta Sow*; Vjâmpnlaria^obesayVEs(y gyra decussaia ^ le Spondyîus coraUifiiga^ Goldf., etc.
Après cpidques minces feuiUets de sdnste, l^tage se termine- par un banc de polypiers , formant une roche jaunâtre, qui ne consiste qu^en tubes de coraux ramifiés dans toœ les sens et en madrépores. Ainsi se termine la for* mation jurassique à Djamatau
On a essayé de creuser im puits artés^flhdans Tune des gorges de Djamataï : il a, dit-on, i4 ^ gènes (de 7 pieds anglais) de profondeur, et iraverse principalement les lits d^oolithe mifoiire et de terre noire. Ce puits artésien quW vante tant, n^est quW badinage qui donne 1 pied cube dWu dans 23 minutes , expérience que j^ai faite avec soin en présence MM. de Stéven et Milhausen.
L^étage jurassique dans son état normal, U^-
peu altéré par conséquent , se proionge jusque près de la gorge de Bora, en s^^vanè petit à petit : là , par je ne sais quelle transition , la muraille commence à s^élever davantage, et les couches conservant une inclinaison assez . voisine de Thorizontalité , tout en prolongeant vers le nord, prennent une teinte grise ou noire. Dans cette paroi rongée par le temps, et assez à pic, s^ouvreiit^plusieuFS gorges pea inxxfondes , mais dont toutes les parois sont aussi à pic. L^tme dés plus r^marquaUes est «celle à^' Kisilkoba^ à i2 verst de Djamataï. Elle a peut-être aooo pas de profondeur et les f ^i largeur. Le village de ce nom est à Feutrée. •
On pénètre dans la gorgq en suivant imei sentier escarpé le long du rnisseau Kisilkoba qui jaillit à mi-pente du çrejgix , sous les roches calcaire. La partie inférieure de la gorge, jusqu'à une hauteur. de 4oo pieds à peu près, consiste en grès et e» poudingue rouge, dont les couches inclinées vers le nord présentent aa fond de la gorge leurs tètes coupées de biais , pour porter sur un plan légèrement incliné aussi au nord> le calcaire jurassique dont les premiers lits.smit renflés par place et ondulés (i) ; ils sont fendus dans plusieurs sens. La roche calcaire e^t rouge ou rose, teinte qui lui donne les qualités
(i) Atja3, V* série, pU iî?,fiç. 7.
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du marbre; des dépôts et des filons de terre rougeâtre mêlés au calcaire, sont cause sans doute de sa teinte*
Quand on a erré parmi les arbres, le long da ruisseau , on escalade d^abord une pente trë»escarpée dont les débris de roche sont entremêlés de potme de difierenls genres : on pott^ rait supposer que cette enceinte a été habitée. Cest de là que j^ai cbssiné b "vue que j\d donnée IV série, pi. 49» ^Ue repr^ente le fond de Famphithéàtre des rodies de KisUkobaj et Ton pourra suivre sur mon dessin ma descriptioo.
Des accumulation^ de tuf, dans lequel on a taillé plusieurs grottes, forment une terrassç de quelques aï'pents carrés de surface, couverte d'arbres et surtout de cormiers. On n^ peut rien trouver de plus beau, au milieu d*une vu© sauvage, pour se créer un ermitage digne de remplir le but dVne vie contemplative; retiré du monde, Termite ne le voit que de loin , planant sur Aïan et sur le Tchatyrdagh , qui sont en face dé Pouverturede la gorge. Des traces d^habîtations indiquent assez que plus d'un projet semblable a été mis exécution.
tJne source jaillit au fond de la terrasîîe où elle arrive par dés canaux souterrains; mais ce n'est que le ti-op-plein qui dégorge ici, après les pluies d'hiver et les orages de Tété. L'eau formant alors un iniisseau considérable, tombe en
- 4i4 pascade du haut de la terrasse dans le fond de la gorge, où elle écume sur les rochers entasség] jCe rocher souterrain a dû clianger plusieurs fois de cours ; car on trouve au-dessus de oe canal inférieur^ plein, deux autres étages de canaum vides, qui forment aujourd'hui une série de grottes majestueuses, dignes d'attirer Tattention par leur immense étendue.
Les moins élevées et les moins fréquentées, ' quoique les plus belles quant à Tentréeet à lHm<^ portance, s'ouvrent au-dessus de la cascade par un beau portail ns^turel de Qo pieds de haut. Le 3ol de la grotte va en descendant dans le sein de la montagne, et l'on marche dans le sable. A iaii* profondeur, mon guide me montra une montée par laquelle on peut pénétrer dans des caiiaii^ d'une telle grandeur, qu'un Français, M. Oc/iVi^^, a marché toute une journée avec le guide Màmbet, muni de provisions et de flambeaux \ sans pouvoir en atteindre le fond. Dans^ la grotte inférieure, on est arrêté à 60 pas de l'entrée pai^ un bassin d'eau limpide. Entre les couches de calcaire, on recueille une glaise jaune et rougé que les Tatares de Rarassoubazar exploitent pour fabriquer des pipes.
Les grottes supérieures sont à 200 pas audessus de la terrasse ; on y arrive avec peine en grimpant sur les pierres roulantes. J'en ai donné un plan V" série, géol. pi. 12, fig. 11. On y
«DtK ^ar ' un trou très-bas , en rampant ; mais bi^atôt le couloir s'agrandit et Ton peut se tenir debout. A 5o pas Ton atteint le premier caveau, ipn a do i5 à 20 pieds en différents sens. Jusque-là la direction est N. E. Plus loin elle défient N«0. et Ton passe successivement dans trois nouveaux caveaux, dont les parois sont recou-* vertes de stalactites blandias : le dernier surtout ^t d^un fort bel efièt aux lumières^ la couleur rouge du roc contrastant avec la blancheur des stalactites. La longueur du couloir que Ton suit ordinairement est dVnviron 700 pieds. Ce passage souterrain m^a paru Teffet du décUremeDt dVne couche, la supéfîeure et Tinférieure restant intactes pour former le sol et le plafond du passage.
Supposant que cette dislocation datait du soulèvement de rîle jurassique de Crimée, j^avais pensé qu^il serait intéressant de laire des recherches dans ces grottes pour y trouver des ossements fossiles. JPen avais écrit à un {Nrofes- ^eur, membre de Pacadémie de Berlin, m'ofirant de, surveiller les fouilles, si le musée voulait bien payer les ouvriers nécessaires : j^ai attendu en vain ; je n^ai pas eu même de réponse. JVspèrc que Tacadémie de St-Pétersbourg fera en faveur de quelqu'autre voyageur ce que celle de Berlin jn^a pas voulu faire pour moi.
A Koutchouk'Yankoï^ qui nVst qu^à 2 vei'St
èe Kisilkoba, s^ouvre une gorge touCe pareille à celle que je viens de décrire ; par là s^échappe Tune des soua*ce8 du Salghir qui , comme la plupart des grandes sources de la chaîne de Crimée, jaillit entre Fétage calcaire et les roches de grès ou de poudingue inférieures.
Ici se termine la large yallée do Salghir qui s^engoufTre entre le pied du Tchatyrdagh et les massifs calcaires qui montent vers les sommités du Samarkaïa^ s^appujant sur les gros poudkigués rouges dont les masses rongées, sous les noms de KisUkaïa et de Siméonkàia^ closent la vallée. Elles forment le col qui sépare le mont Samarkaïa du Tchatyrdagh, et la nouvelle chaussée en atteint la dépression à ^479 pieds de hauteur absolue.
Yérdsala occupe le fond de la vallée, s'étendant sur quelques collines de schiste qui sortent sous les poudingues rouges. Ce village grec, abandonné en 1778, n^ofire plus que les ruines d^une chapelle et des tombeaux. Ses habitants, transférés aujourd'hui sur les rives de la Mer d^Azof, dans le district de Marioupol, ont fo^dé un nouveau Yénisala, qui ne leur a pas fait oublier rancien(i) : car fort peu de temps avant ma visite à M. Nestor Grot , possesseur actuel
(1) Les colons grecs ont donné à leurs villages tous les anciais noms de ceux qu'ils habitaient en Crimée.
d^uD domaine qui remplace le TÎUage détruit^ on avait vu arriver à Tapproche de la nuit deux vieillards qui demandèrent riios{HUilité. Dès l-aube du jour ^ on les vit se traîner avec empressement vers les tas de pierres et leâ fourrés d^arbres, devenus sauvages, qui ont succédé aux maisons et aux jardins, et ce fut une scène attendrissante que celle où chacun d'eux put montrer à Tautre la pierre du foyer ou Fangle du, mur d'une demeure qu'ils avaient quittée depuis cinquante ans et qu'ils n'avaient pu oublier. Avant de mourir, ils avaient voulu revoir les lieux de leur naissance, et ils emportèrent tous deux quelques rejetons de leurs anciens jardins pour les replanter dans les nouveaux.
On rejoint la grande route à peu de distance de Yénisala : elle suit d'abord le thalveg du frais vallon de \Angar^ qui paraît une profonde déchirure ménagée dans les poudingues rouges au pied du Tchatyrdagh. Une place ombragée^ qu'on appelle Tai^chan-^bazar (le marché des lièvres), sert de repos aux voitures qui se préparent à passer la montagne ; jusque-là la route n'a présenté aucune difficulté ; mais la montée qu'on a devant soi est rude ; nos ingénieurs eu-^ ropéens n'eussent pas commis la faute qu'on peut reprocher à M. le colonel Chipilof ; ils auraient pris de beaucoup plus loin la montée , et auraient ménagé considérablement les pentes.
Le schislé Èe montre au fond de la vallée de PAngar surmonté de poudingue rouge qui prête un aspect unique au paysage. Les extraites du Kisilkaïa et du Siméonkaïa) qui dominent la roule, sont couronnées de deux îlots de calcaire jurassique, dont les fragments encombrent le lit de TAngar; là où leurs masses obstruent pour ainsi dire le passage, se trouve Tune des mu-> railles dites Démirkapou (portes defer) qui garantissait la Crimée méridionale des invasions du nord.
Avec la route, qui est ici bordée de Belladona^ le schiste noir monte; les poudingues rouges s^écartent et s^asseyent sur le col schisteux pour former une série d^accidents topographiques qui intéressent la géologie. Mais avant de m^en oc-> Cuper, j'ai la source du Salghir à visiter et le Tchalyrdagh à esealader.
J'ai déjà appelé Pattention sur la possibilité d'une grande commotion et de grandes altéra-' tiens dans les roches du vallon de FAngar et du pied du Tchatyrdagh, à une époque donnée, voisine des tertiaires récents. Nulle part, il est vrai, je n'ai vu de traces d'un agent igné : mais ses effets sont si visibles qu'on ne peut les nier. Car comment s'expliquer la nature rouge de ces poudingues et de ces marbres fissurés et remplis de irions de terre rouge, qui n'est que locale et se trouve substituée aux oolithes naturelles de Té-
rénaïr, et aux poudingues verdâtres de Mamak, sinon par Taction d^un gaz plutomen ? G)niiDait voir dans ces grandes déchirures de gorges^ de gvoltes et de vallons , et dans ces roches soûle- Tées, écartées, isolées même, autre chose cpe les antres, les cheminées, les gotiffires par les* quels Peffort plutonien a eu lieu ? Dans ce conflit hypothétique ^ le vallon de Ig source du Saighir est une belle page à consulter.
A juger diaprés la longueur du cours, ce titre devrait appartenir à la KisiUKoha ou à VAnr gar. Mais comme cVst k masse d^eau fournie qui doit décider, «nous irons chercher la nymphe du Salghir, plus à Touest , au pied du Tchatjrdagh. La, à 4 ▼• de Tchafld, s^étend sur des ro-, chers calcaires le village è^Aian^ habité par des Ta tares (i). J^allai loger chez Tun d'eux nommé jihla^ dont la maison, la dernière vers la source, dominait le vallon étroit par lequel elle a troufé un passage. Nous descendîmes à pied, et eo me trouvant au fond, je pus me convaincre que ce Dictait pas autre chose qu'une fente profonde, dans une montagne de marbre rouge , qui n'avait que le thalveg nécessaire pour le lit de la rivière. Nous k remontâmes en sautant sur les pierres, et à 7 verst d'Aïan, nous vîmes la
(i) Aïan^ contraction de aytoç ivsévw}?, «aint Jean. Voyc» Atlas, II" série» pi. 48.
— Ai? — feaiè se fermer p^r un cul-de-sac, creusé à vif dans le sein même de la montagne. Sous un roc énorme, couronné d^autrés rocs brisés, s^ouvre une large bouche qui vomit le Salghir tout entier au milieu des blocs mousseux (i). L^onde à peine échappée écume sur un premier banc de marbre, qu^elle franchit en cascade. Le bruit de Tonde qui tombe, se mêlé au froissement de celle qui se presse dans les gouffres, ou, pour dire le mot, dans les entrailles de la montagne. Et c^est à la lettre : Car, grimpant au haut du roc qui se cintre sur la source, je pénétrai dans une grotte où je vis, à mes pieds, dans un gouffre qu'ion dit avoir plus de loo pieds de profondeur, le ténébreux Salghir bouillonner et tournoyer, arrivant des profondeurs de la terre pour paraître à la lumière du jour. Ces gouffres souterrains , comme les cavernes de Kisilkoba, pénètrent jusque dans le vif dé la montagne, où ils communiquent avec les gouffres et les abîmes qui conservent de la neige pendant toute Tannée, sur la cime du Tchatyrdagh.
L^eau du Salghir, en sortant, marque 8° de Réaum. (a).
Le roc qui constitue les parois du gouffre et
(i) Atlas, !!• série, pi. 48.
(i)P. deKœppen, ûber i3o Quelien Tauriens^ p. i*, Ta trouvée de 7*^,4.
— 4i8 — de son pittoresque écouloir, est un marbre rouge et rose, yeiné de Uanc. Les coudies, c]uelquef(» assez apparentes, sont rderées sur leur tète, courant de Test à Touest, en regard de là Yaliée èi Salghir ; elles sont entrecoupées de poudingues à gros cailloux et de schiste. Le sens de ce re* dressement docoucfaes est en contradiction avec ce qu^on yoit tout autour d^Aïan.
Le même Tatare, Abla, me servit de guide suit le Tchatyrdagh : nous Pescaladâmes le 29 août i832, par le flanc oriental, tournant d^abordau* tour du pied , en nous dirigeant vers Tchafti. D^ici, la Yue plonge sur Textrémité de la vallée du Salghir : on voit Koutchouk*Yankoï et Kiâlkoba, et Ton pénètre jusqu^au fond de leurs antres. Ce premier trajet se fait sur du schiste, qui constitue, jusqu^à une grande hauteur, la paroi occidentale de la vallée de FAngar. En remontant Y nous retrouvâmes bientôt le marbre avec ses couches à fleur de terre, et ce fut pour nos chevaux un pénible exercice que d^en escalader les flancs couverts de ravins et sur lesquels les débris se sont entassés. Enfin, nous élevant d^assise en assise, sur un sol aride où paissent des moutons, nous parvînmes, après 6 à 7 verst de marche, sur la table du Tchatyrdagh : en effet, on peut lui donner à juste titre ce nom. C'est un des plus beaux échantillons de Yaïlasunics^deôk 7 verst de longueur sur 3 verst de large, presque bori'
— 4*9 — zontales. La nature a employé à ce pavé régulier les têtes des couches du calcaire noir qui affleurent en se redressant d^autant plus qu^on approche de Textrémité méridionale de la inonta<* gne (i)) les couches les plus dures forment des sillons sur lesquels la végétation est presque nulle, tandis que les intervalles légèrement enfoncés présentent des bandes de tapis vert oii paissent les troupeaux.
De fréquents enfoncements verdoyants de 4o à ioo pas de diamètre interrompent encore Vw^ niformité du sol : ils rappellent ceux que Ton voit sur quelques sommités du Jura, près de Neuchâtel ; mais leur profondeur ne dépasse pas
(i) Les partisans des roches polies et des glaciers me demanderont si dans cette vaste tranche de couches fort extraordinaires, qui forme la surface de la yaïla,je necroi» point voir une surface unie par les glaces : je ne puis rien affirmer, rien nier. Le seul fait prouvé par Thistoire géolo* gique de la Crimée nous enseigne que les jaïlas de la Crimée ont été des sommets d'iles pendant les époques crétacées et tertiaires , et que par conséquent le temps depuis lequel elles exposent leurs surfaces nues et rocheuses aux injures de Tair est ti*ès-long, incommensurable pour nous. Vouloir expliquer dès-lors les agents qui ont pu niveler ainsi le sol, me paraît pour le moment impossible. J'observerai que ces tranches de couches plus ou moins redressées, se remarquent dans des terrains encore plus anciens, comme je Tai fait remarquer au fond de la gorge de Kîsilkoba et aux environs de Mamak.
8 ou 10 pieds. Souvent le roc vif encadre ceS enfoncements. Il en est qui s^éloignent de ce que je viens de dire pat leurs proportions; ce ne sont plus de simples dépressions, itiais des gouf-^ fres profonds, inabcnrdables, où la neige se conserve pendant toute Tannée.
Ces gouâfi^s et ces enfoncements ménagés entre les têtes des couches sont autant d^eDtonnoirs où Teau s^engouffre dans les abîmes de la montagne, jusqu^à ce qu^elle rencontre le schiste qui Farréte et la force à s^échappër par une issue quelconque au pied de là montagne. La plus abondante des sources est celle du Salghir^ qui n^est qu^une miniature de celle du Rhin on du Rhône : car comment le Tchatjrdagh, élevé de 4î74o pieds, n^ayant presque pas de forêts pour couvrir sa tête chenue , pourraît-îl fixer sur lui la fraîcheur et Thumidité?
Si la cime est nue , on ne peut pas eH dire autant des pentes orientales qui , surtout dés que le schiste paraît , sont parées d'une riche verdure de charmes, de frênes, de hêtres , etc. Point de conifères. Cette végétation se hasarde quelquefois jusque sur le bord de la table, où j'ai vu, dans les fentes du roc, de beaux hêtres qui semblaient braver en hardiesse les arboihsiers qui se montrent sur les rochers les plus inabordables.
Notre sentier nous mena longtemps le long
' de Pescarpemeai oriental ^ Tadresse des chevaux est incroyable au milieu de$ pierres , i^ près du
i bord du précipice, Mais la vue superbe dont on
i! jouit de si haui distrait ; elle plane à vue d'^oiseau
I! sur le valloii de PAngar, au fond duquel on voit serpenter le chemin d^Aloucheta ^ au milieu des
t collines boisées.
I Mais si cette vue est enchanteresse, que dirai-
* je de celle que Ton a d?. Textrémité orientale du
i Tchatyrdagh? En eâet, après la table uniforme,
I on arrive tout à coup au pied dVa surgissement f des couches qui, en s^élevant de 6 à 700 pieds aui dessus du plateau inférieur, fônnent cette partie li db la montagne qui lui a fait donner le nom an- ,( cien de TrapezuSy et chez les modernes celui de i Tchatyr-dagh (montagne de la tente). Sa forme
II en effet est celle d^uné longue tente qui prendrait tout le large de la montagne. La pente en est
I noLoins escarpée du coté de la table où les couches i ascendent : mais elle est. presque à pic du côté i d^Aloucheta, où se présentent les têtes des couches; le sommet est en dos d^âne. 11 faut se j placer sur celle crête pour jouir de la vue la plus étendue et la plus intéressante : elle ne \ chaoge pas pour les objets les plus éloignés, I quW se place sur la pointe orientale ou sur I Foccidentale,
Ce.4ia.me frappe le plus, c^est de voir autour i de moi, à itoes pieds, Timmense labyrinthe de
collines et de contreforts, bas, arrondis ou coniques, presque tous bcHsés, d^un beau vert fi^is, qui remplissent la longue combe ignée que bordent, d^un coté, lebalit e/^ jurassique, semblable à un mur de marbre, et de Fautre, les felaises de la craie, du calcanre à nununulites et du tertiaire. Ces falaises que Ton voit commencer derrière Karassoubazar avec une régularité étonnante, se prolongent uniformément sur use ligne qui paraît seml^circukâre, conune un bouleYart blanc , sans interruption jusque SéTastopol , où elles plongent sous la mer.
Cette ligne blanche que surmonte T<jioafoat- Kaléj coupe singulièrement le paysage , et sert de démarcation à la step^ qui reoule, dans son effrayante monotonie, derrière cette fartebaprière« Quelques points s^aperçoivent ça et là sur ceVaeéan ierrestre y et au bout d^unloog contour que fait la mer azurée, on devine mêiDe Kazlqfàajïs son désert. A Test, Pool soupçoiffie aussi les rives ténébneases ou vaporeuses du Smache : ce n'est pas la. belle partie de la Crimée- Mais retournons dans' le beau labyrinthe de verdure qu^alimente la fraîcheur du scUste et du grès. Cest là que l'œil se perd aa milieu A tous les défilés des montagnes ; mais il s'attache surtout au fil moins embronîtté des vaUoas du Belhek et de la Kt^che^ qui, comme de grandes
— 4â3 — i branches munies de nombreux rameaux , cou'-
i pent ce vaste tapis vert.
I La vallée du Salghir et celle de XAlma^ la
^ |N:*emière adroite, la seconde à gauche, rivalisent
\ par un contraste surprenant. Plus le Salghir
\ s^enorgueillit de voir que sur ses deux rives
I rfaoïmme ait laissé à peine une place sans s^
\ créer une habitation , plus TAlma se plaît à
I conserver ses ondes vierges loin du bruit
I des hommes^ à les cacher sous d^'épais ombra-
i ges.
Sur le Salghir, des jardins innombrables eni cadrent une foule de villages aux huttes chétives ,
i il est vrai ; mais Simféropol dans le lointain , en
fermant la vallée, paraît avec quelque pompe, et son dôme blanc sur Thorizon de la steppe rappelé celui de St-Pierre sur la campagne ro^ maine. Sur PAlma y au contraire, à peine de la pointe occidentale du Tchatyrdagh qui penche sur la vallée, entrevoit-on Iwriller Fonde sur les roches schisteuses^ Un prêtre dont j^ignca^ le nom, est le seul qui ait tenté de faire un établissement dans ces solitudes.^ Sur les bords de la rivière jaillit une fontaine appelée Saulouk-Sou (eau de santé); on lui attribue de grandes vertus curatives. Le troisième jour des fêtes de Pâques on sY rend de Baktchisaraï, de Simféropol et des lieux avoîsinants en partie de plaisir. Ce prêtre a voulu profiter de cette vogue pour y
établir d«s bains de boue (i). Un seul village, le grand iBéchev , bâti sur les deux rives de FAlma, au milieu des jefs de porphjre et d^opbitone qui percent sous le schiste, au-dessus et au-dessous du village, interrompt cette monotonie jusqu^à la barrière de la craie.
Avant rétablissement de la chaussée d^Aloucheta, cette vallée était un des principaux passages pour se rendre sur la côte de Crimée par le col occidental qui sépare le Tchatyrdagh de la Babougan-Yaïla.
En portant mes regards au sud-ouest, mon geil ne peut pénétrer par-dessus le boulevart de calcaire noir qui longe la côte, Le Kastèie, petit comme un tumulus , au bord de la mer, est le smxl point qui soit visible; la côte pittoresque, les jardins de fées et les trois riches baies de Koutchouk-Lambat, d^Qursouf et de Yalta sont couverts du voile dlsis. Seulement en dépassant son extrémité occidentale, Ton distingue parfaitement les deux rochers qui commandent le port de Balaklava, et en suivant la mer on découvre encore plus loin h rade , la grande baie et les ports de SévastopoK
(«)M. de Kœppen, uler i3o QueUen Tauriens, in-4% p . 16, a trouvé la température de cette source, 6 septembre 4833, de 6*» R. Il dit que c'est le i*"" de juillet qu'on s'y réunit pour assister à la célébration d'un service divin. Comparez avec Montandon^ Guide du ^o^a^tf«r,etc.p.297-
^ 425 i II n^en est pas de même de la côte de rèsi }
• car en passant à côté et par-dessus le mont
\ Téïrkij dont les couches de grès, découpées en
( formidablesaiguilles, couronnent le niont cotume
I de gigantesques glaçons et menacent D^wdji^
bâti au pied, on aperçoit toute la côte de Pest, \ avec la baie et les promontoires lointains de
^i Soudak.
j La riche Tallée d'Aloucheta, avcp ses vignobles
j productifs, est le point de partage entre les deux
côtes rivales.. Telle est la vue générale. de ce , grand observatoire, dont Pallas a trOuté la flore
^ composée d^un mélange de plantes alpines et de
^ plantes de la steppe, suivant la ^diSÊèrenc^ à^eiL^
position de ses nombreuse^ tep*ass#S (i>). -
il . • ;
i Je venais d'escalader le Tchatyrdagh par son
1» escarpement, côté oriental ; je voulus, le 3 août
« d834, le visiter par le côté opposé. Cette ex-
i cuï'sion offrira aussi de curieiix résultats au géo-
i< logue ; car, en suivant un sentier qiii passe par
k JBïouk" Yankoïy je me trouvai bientôt sur les pou-
dingues rouges les plus développés que jVe remarqués en Crimée. Je prie le lecteur de regar- •* der ici la carte géologique que j'ai mentionnée
(i) Voyage en Crimée^ p. 2o5. Voyez la nomenclature des plantes qu'il y a recueillies .
— 426 ~ plus haut* Ces poudin^ues , mêlés de coudies minces de grès, montent avec le sentier, et, à la hauteur àeVEklissa^Bowroun^ on se trouve aTee lui au nivei^u de la yaïla du Tcfaatjrdagh. Iq quelque couches du calcaire jurassique qui forme la corniche de la montagne, s^ïarent le poudingue de deux petits îlots de schiste qui ont parce sur les bords de la yaïla. Cest à ne pas en oxHre ses jreux que de suivre la confusion qui règne en général dans le centre de la châ&ie Tamique, autour du Tchatyrda^, .
VJSMliss^Bouraun (promcHitoire de Féglise} paraît en suivant de là une li^e à Fouest vers FAlma^ la froaatière du schiste et du poudingue dont la leînte roitge (n'été au paysage un aspect si singulier avec le vert des bouquets de bois qui le recouvrent. Au-delà du promontoire, le chemin descendant de la grande yaïla du Tchatjrdagh,.sur une terrasse secondaire, appelée Oa* zoun-Alan-Yàila^ qui longe Pesçarpement jusqu'il son extrémité sud-ouest , Ton peut suivre^ une par une, toute la longue séiie de couches qui forment la grande yaïla et le boulevart méridional, comme je Tai dessiné pi. 12, f. 4 et 5.. C'est le profil le plus net que je connaisse pour bien voii' les couches tranchées sous le même niveau sur une aussi grande longueur (1). La
(1) M. Montandon , Guide du F'oyttgeur^ Me. p. 24o>
yajda est ooibragée de hêtres^ d»; charmes, 4^é» râbles cbampêtres.
Dans la ligne de lîangle du Tdbatyrdagh au Kantchardagh ou Sinuhda^h^ j^ai tu les resles d-une muraille qui fermait le passage.de ceeoté^ là, commençant au bord du précipice et s^appuyant contre rescarp«aeiii. inqpratioaUe du Tchatyrdagh : elle est composée, comme les murs cyclopéens, d^énormes blocs de pierres couverts de mousse ; nulle trace de ciment. G^est un des Pémirhapou (portes de fer) de la chaîne Taurique. Au-delà, je regagnai, dans un bois de hêtres magnifiques, qui forme la ceinture du Tchatyrdagh au midi, la route que j'avais parcourue précédemment en descendant de la haute cime. Audessus du bois se trouve la limite du calcaire noir du Tchatyrdagh, du grès et du schiste qui paraît en-dessous en couches concordantes, pareillement inclinées et *qui"forment un terrassement d'une inclinaison très-douce. Là jailUt à une hauteur de 2706 pieds une source qui mar-
Indique, sans en bien préciser la place, une immense caverne percée dans cette muraille calcaire : sa profondeur n'est pas connue ; mais au dire des Tatares , elle s'étend à plusieurs verst dans les flancs du rocher. Le premier caveau peut avoir 5o pieds de haut, et cinq carrosses y marcheraient facilement de front : les parois en sont couvertes de mousse ; la glace s*y conserve toute Tannée.
— 4a8 — quût 8* Réauiii« le ,o!!pZbre i832. Ruines d^an-^ demiefi habitatâons.
KorbékU est à quelques Twst plus loin dans un étrcHt Talion excaTé dans des parois de sdûste (i).
(i) Pour joger de la poattic»! de KorhdUi , Toy. AUasi V* série, plAUfis coupeS| pi. i i 4 gaacbe.