I.E SAPEUR. — Suffit
(La maréchale passe au conducteur l'argtnt du sapeur.)
LA FEMME AU TARTAN. — Ça, fait payer sa place par les soldats.
LA CUISINIÈRE. — Etça leur z’y chatouille les oreilles du bout des lèvres.
, LA FEMME AU BONNET. — Certainement, on peut dire sans la vanter, que j’ai une fille qui est une pas grand chose, mais si je la voyais se conduire comme ça, c’est moi qui trépignerais dessus.
LE CONDUCTEUR. — Il manque deux souS(
LE SAPEUR, avec dignité. — G’est bon, l’enflé, ces dames sont mes connaissances. Voilà ma. pipe pour gage-
cil tend majestueusement au conducteur une pipe noire, courtaqueue, qui parfume la voitüre à sa manière.)
LE CONDUCTEUR. — V’ià la statioH, tout ça va s'expliquer. ( Criant i) Saint... -Sulpice, rOdéon, Batignolles-Glichy, la Villette.
La station de la place Saint-Sulpice. '
Des voyageurs descendent, d’autres remontent. Le conducteur gesticule, le contrôleur crie, la foule s’amasse, la maréchale et la comtehse veulent regagner leur voiture, mais on les retient sur le marche-pied. Le sapeur qui ne peut pas passer, mais qui éprouve le besoin de faire du zèle, a mis sa tôte à la fenêtre et crie comme un perdu :
Faisons nos Farces.
LE SAPEUR. — Puisque je vous dis que c^ést mes connaissances, sacré, m... etc., etc.; puisque je réponds pour eusse et vous offre ma pipe ! Depuis quand, mille millions de, etc., etc..., qu’un soldat ne peut plus répondre de deux sous?
L.V FEMME AU TARTAN, au oontrôleur. — Je les' rÇCOnnais... c’est pas que j’ies fréquente. Dieu du ciel !... mais je les ai vues le soir, tout près d’ici, au coin de la rue Bèurrière.
LA FEMME AU BONNET, — Moi, jc rcconnais la grande brune.
LA CUISINIÈRE. — Et moi la roussette.
LA MARÉCHALE. — Voilà bien du bruit pour une misérable somme que mon cocher va vous payer.
(La rnarJchalc fait un signe à Whattson. Il avauce et pousse ses chevaux dans la foule qui sVearte bon gré ipal gré.)
— î say Whattson, give two sous for me to this fellow.
WHATTSON. — — I hâve not a farthing, your ladyship.
LA MARÉCHALE. — G’cst joucr de malheur ! mon çpcher n’a pas d’argent sur lui. Mais enfin voilà une bague que je vais laisser en gage, cela vous suffira, je pense.
(Elle tend au contrôleur un rubis entouré de brillants.)
Depuis un Instant une oalèchcs’cst arrêtée. Deuxvaletsde pied en tenue anglaise: chapeau rond, cheveux poudrés, habit carré, eulotte courte, bas de soie, ont mis pied 4 terre. L’un d'eux s'est ^ ‘ placé à la tète des chevaux qui, effrayés par la foule, piaffent
qoi mieux mieux. Le second laquais s'est approché de la portière. Dans la calècbe: la baronne de Saint-Claude, la marquise de la Tour de Pise, ta vicomtesse Ramponneau de Saint-E'milion, la duchesse Candide de la Villette, apprenant de quoi il est question, étouffent leurs rires sous leurs mouohoirs.
LA BARONNE DE SAINT^CLAUDË parle bas au valet de pied,
^ — ... Surtout, Firmin, nommez bien distinctement
- ; ' ces dames. Allez^ et faites exactement ce que j’ai dit.
< 'LE valet DË pied fend la foula à coupi de coudes, arrive au
centre du rassemblémeht, tend un loui$ au contrôleur et saluant la marô- ' ' chale et la comtesse, dit à haute voix ‘ — Mme la baronne de
Saint-Claude, Mme la marquise de la Tour de Pise,
, Mme là vicomtesse Ramponneau de Saint-Émilion et Mme la duchesse Candide de la Villette présentent ' leurs compliments à madame la maréchale princesse de Tilsitt et à madanie la comtesse O’Tempora , O’Mores, Elles ont l’honneur de leur, envoyer leur 1 . offrande pour l’œuvre si intéressante du chemin de
' ' Damas. ■'
, 4 Quatre éclats de fire arrivent aux oreilles des pauvres obligées et
la calèche s’éloigne au galop; Le contrôleur salue, le sapeur ’ ' . salue, la foule ricane, un cltroniquenr du 'Petit Journal prend
/ , des notes et les' deux voyageuses regagnent leur coupé. plus.
' mortes tjue vives, abandonnant le louLs au personnel de l’administration des omnibus, «
LA MARÉCHALE. — La jagc m’étoufle; il est probable que j’en mourrai, comtesse» Quand je serai morte, vous me vengerez n’est-ce pas ?
. LA COMTESSE. — 11 cst probable, princesse, que je serai sous terre avant vous. Devinez qui j’ai reconnu, debout, sur l’impériale de l’omnibus, la figure 'à moitié cachée sous son’mouchoir et suivant eh riant les péripéties de notre mésaventure : Cléry, ce monstre de Cléry qui nous avait suivies. . * . .
. Faisons nos Farces.- • ti3
LA MARÉCHALE. — En êtCS-TOUS SÛrC ?
LA COMTESSE. — Hçlas! Je ne le reverrai jamais de ma vie... qui du reste ne sera plus de longue durée.
LA MARÉCHALE, avec onction. — Faites, mon Dieu, vous qui avez la toute-puissance, que je ne meure pas sans avoir joué un tour abominable à mes bonnes amies. - . ' -
LA COMTESSE, -r- Et moi de même. Seigneur miséricordieux. Si je puis les voir crever de dépit, je vous promets un cierge si lourd, si lourde qu’il faudra deux hommes pouf le porter.
LA MARÉCHALE. — Ainsi sera-t-il. •
I r4 Voyage autour du grand Monde.