UN MORT DE PREMIÈRE CLASSE
L’hôtel de la marquise de La Tour de Pise, rue Barbet-de-Jouy, est tendu de noir. Sur le haut du portique se détache un écusson flamboyant. Devant la porte, stationne un corbillard recouvert de velours « agrémenté » d’argent, empanaché comme un dais de fête-Dieu, attelé de quatre chevaux empaquetés de velours étoilé, aux crinières tressées et rehaussées de ferrets de métal. Le cocher porte les aiguillettes, le ' chapeau à cornes et les bottes à l’écuyère, ni plus ni moins qu’un officier d’ordonnance. L’état-major des pompes funèbres-.est resplendissant. Monsieur l’Ordonnateur rayonne ! Il se complaît à voir reluire ses souliers vernis à boucles d’argent. Son petit collet noir s’agite et frétille avec autant de grâce que les ailes d’une chauve-souris ; sa cravate blanche fait ressortir les tons bleus de son menton fraîchement rasé, les tons pourprés de son nez vénérable. Il est fier, il est heureux quand il examine les vingtcinq voitures drapées, le beau corbillard empanaché,
igo Voyage autour du grand Monde
les porteurs si distingués placés sous ses ordres. Il serait l’unique héritier du défunt que sa joie ne serait . pas plus vive. Monsieur l’Ordonnateur a l’amour de son art.
Toutes les rues adjacentes sont bordées d’équipages armoriés.
La foule se presse sous le porche. Les invit és cravatés de blanc, gantés de noir, se serrent la main au passage, en s’efforçant de donner à leur visage une expression affligée.
— Quel malheur!
— C’a été comme un coup de foudre !
— Irez-vous au cimetière?
’ — Et vous ? ' . . •
— Et vous ?
— Cela m’est impossible, une affaire urgente...
— G’çst comme moi. Je compte partir après l’eau bénite. ^ '
— Un coup de goupillon, urie poignée de main à la famille... et crac!
— Quel malheur!... hein?
. — Quel coup de foudre î Dans l’antichambre les valets de pied font la haie. Ils sont en tenue de deuil, poudrés et gantés de frais, le crapaud au chignon. La foule monte lentement et s’entasse dans les salons. Octave ■ et Georges de La Villette, — Villiers de Tféuil ; le grand Villiers de Treuil, celui de Léopoldihe, — Chameret et d’Escalans, les plus proches parentsdé ce pauvre marquis de La Tour de Pise, distribuent force poignées de rnains aux entrants.
A dix pas en deçà de la porte, les visages prennent
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les expressions les plus piteuses qui, à dix pas de là,' ' , ■ ' s’effacent. Pendant ce court trajet, les yeux regardent . ■ le plafond, les sourcils se 'contractent, les lèvres se^ ' .• plissent, les cœurs oppressés projettent de formidables . • '
soupirs. ■ ■ -
— J’ai pris Une part bien grande .
-—Merci!... ‘ '
— Vous n’en doutez pas...
— Je sais l’affection que vous portiez à notre pauvre Edouard.
— Je ne veux pas être le dernier à vous dire...
— Croyez que nous sommes bien touchés... • ‘
Etc., etc. . ‘ ' . •
Au fond du salon, les conversations sont ani-‘
mées. ' ) '
— Je vous dis, moi, que la reine serait encore sur ‘ le trône, si elle était rentrée à Madrid à la tête de deux ,
ou trbis cent mille hommes! ' . " . '
— Et oli les aurait-elle pris, vos deux ou trois cent ' mille hommes ?
— Est-ce que je sais, moi, je ne suis pas ministre de la guerre! Non, voyez-vous, les souverains n’ont’ '
pas le droit de ménager le peuple, parce que c’est »< .. . < ' nous qui payons les pots cassés et que... ' ^
— Les Prussiens s’installent à Cologne. ' ' ; •
— Allons donc î ■ . ’ '
— C’est à deux doigts d’être officiel. Vous ne lise^ '• ' , / ■
donc pas la Liberté ? ' * ' • .
— En été, je ne lis que la Vie Parisienne.
' — Charmant journal!... un peu... croustillant, mais je ne déteste pas cela. '' ' -
— Qu'est-ce que je viens d’entendre ?
— Ce n’est rien : le corbillard qui entre dans la
cour.
. , — Tiens! vous voilà!
— Pourquoi pas ?
— Je vous croyais brouillé avec le marquis.
— Avec le marquis, oui; mais avec la marquise, jamais.
— Vous venez de la chasse ?
— J’arrive du Dauphiné.
— Avez-vous du gibier par là ?
— Couci, couci.
— Contez-moi donc comment Édouard a fini. J’ai trouvé un billet de faire part, ce matin, en rentrant ' chez moi, et je suis venu en hâte. Est-il mort à Bruxelles ?
— Non, c’est de Munich q^u’il est parti pour l’éternité. Il venait d’étre nommé à Vienne et se rendait à son poste quand cette triste aventure lui est arrivée.
— Quelle triste aventure?
— Gomment, vous ne savez pas ?
— Mais non. Puisque je vous dis que j’arrive...
— Eh bien, figurez-vous qu’Édouard se trouvait, il y a huit ou dix jours, à la même table qu’un Prus-
• sien qui prétendait savoir le français, mieux qu’aucun homme de France. Le Teuton se plaisait à relever les petites imperfections de langage que nous commettons tous, assaisonnant ses redressements de plaisanteries aigres-douces à l’adresse de notre pays. Ce jeu impatienta le marquis.
— Vous paraissez bien certain de votre savoir, mon-
• sieur, dit Édouard, gageons cependant que vous ne
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connaissez pas un mot français des plus usuels, que vous me rappeliez tout à l’heure.
— Un mot qui se trouve dans tous les dictionnaires ?
— Dans tous les dictionnaires.
— Vous perdriez alors votre pari, monsieur; je ne vous engage pas à tenter l’aventure, car je vous réciterais au besoin, sans rien omettre, Bescherelle depuis A jusqu’à Zythum.
— Je n’en maintiens pas moins mon pari.
— Je ferai donc votre partie. Mais quel en sera l’enjeu ?
— Puisque vous êtes sûr de votre fait, cela ne doit vous préoccuper que médiocrement.
— Au contraire! au contraire!
— Je vous propose ceci. Chacun de nous inscrira sur sa carte de visite l’enjeu qu’il aura choisi. Une fois sous enveloppe cachetée, il'la remettra à son adversaire. L’épreuve faite, on prendra connaissance des enjeux, et celui qui n’y fera pas honneur dans les vingt-quatre heures ne sera qu’un butor et un malappris.
L’Allemand hésita, les spectateurs commencèrent à sourire, il accepta. Les convives étaient anxieux, vous jugez !... cette fausse comédie avait une senteur de drame tout à fait réjouissante pour des badauds.
— Le marquis se fit apporter des enveloppes et en ’ présenta une au Prussien. Les dispositions préliminaires furent bientôt prises. Après l’échange des cartes, l’Allemand dit à notre ami :
— Je ne vous prends pas en traître, monsieur, vous risquez gros jeu de toutes les façons; je ne compte
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pas du tout vous ménager. Autant Je hais vos compatriotes, autant j’adore le pays de France. La France aux Allemands, voilà mon rêve. Aussi, ai-je fait de votre langue une étude spéciale; j’ai mis à en fouiller les moindres replis, l’enfêtement qu’on nous attribue à juste titre.
— Moi, monsieur, je ne hais pas plus vos compatriotes que je n’aime votre patrie, répondit le marquis; on ne hait que ce qu’on redoute. Vous m'êtes tous absolument indifférents. C’est une habitude que nous avons, nous autres Français, de ne jamais reculer. Vous ne serez pas surpris si je persiste. ■
— A votre aise ! reprit le Prussien, qui était devenu successivement pâle, blafard et vert pomme, à mesure qu’Édouard lui répondait. Dites-moi donc quel est ce mot mystérieux que je ne connais pas.
— Ce mot fort simple, que nous connaissons tous ici et que seul vous ne deve^ pas connaître, c’est le mot ; imbécile.
L'Allemand, flairant l’insulte, devint livide de colère.
— Et qui vous fait supposer qüe ce mot m’est in- •
connu? ’ '
— Ce dicton, aussi répandu en Allemagne qu’en France, qu’on ne se connaît jamais soi-même.
Le Prussien bondit sur le marquis. Celui-ci s’était préparé à cette attaque, aussi n’eut-eUe aucun effet. Les spectateurs s’interposèrent.
— Je suis à votre disposition, monsieur, reprit Edouard devenu de plus en plus calme; à quoi bon vous mettre dans cet état grotesque? Il y a temps pour tout, que diable! La première chose que nous
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ayons à faire, c’est de régulariser notre situation réciproque au point de vue des enjeux.
L’Allemand dut céder.
Les deux enveloppes furent décachetées. La première contenait ces mots :
Baron de PFONDEN-PFORDEN
, Lieutenant aux Cuirassiers royaux
X engage comme enjeu 25,000 fr. de monnaie de France. ’ berlin.
Et la seconde :
Marquis E. de L.-V