‹ Voyage autour du grand mondeChapitre 26 sur 42 · TOUR DE PISE · texte numérisé non relu

TOUR DE PISE

' Secrélaire de l'ambassade- de France

vienne.

— Vouç voyez, dit Édouard, que je suis allé audevant de vos désirs. ,

Bref, le duel eut lieu le lendemain matin. Chameret et d’Escalans, appelés de Paris, servirent de

igô Voyage autour du grand Monde.

témoins à notre pauvre ami. Le baron se fit assister parle prince Glükcnsteinet le baronde Wintzenheim. Le combat dura vingt minutes ; il y eut quatre reprises. Le Prussien eut un œil crevé, Édouard reçut un coup d’épée dans la poitrine. Une heure après il expirait.

— Quelle épouvantable aventure !

— Le plus curieux de l'histoire, c’est que le baron réclame à la veuve les 25 ,ooo francs de son enjeu, prétendant que la succession les lui doit bel et bien, attendu que le mot imbécile lui était parfaitement connu. On lui ^ répond qu’en acceptant l’enjeu du marquis, le coup d’épée, il s’est reconnu battu. L’affaire en est là.

L’entrée de M. l’Ordonnateur met fin aux conversations qui s’animaient de plus en plus. Il s’incline à la porte devant la famille. Son petit rabat blanc ballotte sous son menton, sa petite épée menace le ciel, ses petits mollets ont des frissons quand il prononce la phrase consacrée ;

« — Quand il sera agréable à ces tnessieurs. »

Le cortège se met en marche. Pendant qu’il se rend à l’église, entrez avec moi chez la marquise de La Tour de Pise.

La veuve est assise dans son fauteuil près de la cheminée. Ses amies l’entourent. La maréchale, la 'baronne, la comtesse, la duchesse ont quitté Deauville deux jours plus tôt, afin de lui serrer la main, de lui prodiguer leurs consolations et de voir comment elle porte le veuvage. Sa mère, la présidente de Brémondans, harcèle lés tisons à grands coups de pincettes.

Un Mort de ^première classe. i gy

LA MARÉCHALE. — Il fuut VOUS faire une raison, ma chère amie. Le mariage n’est pas plus éternel que le reste.

LA DUCHESSE. — Si votre mari était là, il serait le premier à vous le dire.

LA PRÉSIDENTE. — Savez-vous commciit ce diable de marquis s’y était pris pour se faire regretter comme vous voyez qu’on le regrette ? Il avait adopté de vivre loin de sa femme, si bien qu’elle pleure son rêve èt pas autre chose.

- LA BARONNE. — Il cst tout naturel qu’on pleure un rêve, cependant...

LA MARÉCHALE. — Bah!... un rêve de perdu, dix de retrouvés. Votre mari, qui courait de capitale en capitale pour le mieux de nos intérêts diplomatiques, n’était pas une réalité pour vous. Votre mère a raison... comme toujours d’ailleurs. Vous le savez, chère madame, je baisse pavillon devant vous.

LA PRÉSIDENTE. — Un peu d’csprit pratique, voüà tout. Si encore ce mariage avait été basé sur une grande affection réciproque, je ne dis pas; mais enfin, vous ne vous connaissiez pas plus avant qu’après la noce. Tu me rendras cette justice que, prévoyant co qui arrive, je n’ai voulu entendre parler que d’un mariage de convenance. Tu m’as trouvée... cruelle, terre à terre, absurde... que sais-je?

LA MARQUISE. — Oh ! maman !

LA PRÉSIDENTE. — Si fait! si fait!

LA MARÉCHALE. — Oîi en seriez-vous aujourd’hui, si vous aviez aimé votre mari ?

LA MARQUISE. — Mais je l’aimais, je vous l’assure....

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igS Voyage autour du grand Monde.

“ LA PRÉSIDENTE. — Cc n’cst pas à nuji que tu feras croire une chose pareille.

LA COMTESSE. — Le marquis était toujours par voies et parchemins.

LA DUCHESSE. — Il a mangé une grande partie de votre dot. - > "

LA MARQUISE, — Avec moi, duchesse.

LA PRÉSIDENTE. Il a couru la pretentaine avec .toutes les drôlesses des quatre points cardinaux.

LA MARÉCHALE. — Vous nc pouvez pas l’avoir aimé,

LA MARQUISE. — Je VOUS assure, princesse...

LA BARONNE. — C’cst impossible, vous dis-je.

LA MARQUISE. — Je dois bien savoir...

LA PRÉSIDENTE. — Je te dîs que tu ne l’aimais pas; je m’y connais mieux que toi, peut-être.

LA MARQUISE. — Je ne l’aimais peut-être pas autant que je l'aurais dû^ de son vivant, mais depuis que je l’ai perdu, oh ! je sens bien que je l’aimais. .

LA MARÉCHALE. — C’cst manquer d'à-propos^ ma chère amie.

LA PRÉSIDENTE. — Elle nc Sait ce qu’elle dit. Regarde-moi. Je me suis' mariée deux fois, n’est-ce pas? et je ne compte pas le petit comte d’Escandoulières, qui n’a été mon mari que six mois, eh bien? est-ce que j’en suis morte? est-ce que je m’en porte plus mal ?

LA MARÉCHALE. — Écoutcz votre mère, chère belle, je vous assure que le veuvage est le meilleur état du monde. On se marierait rien que pour être veuve.

LA COMTESSE. — Lc mariage est un apprentissage, un surnumérariat par lequel il faut passer.

LA PRÉSIDENTE. — Un ducl... couTtois, autant que

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possible, dans lequel deux époux se préparent à goûter les félicités -dy veuvage.

LA MARÉCHALE. — Il n’y aurait pas- tant de mariages, s’il ne fallait pas se marier pour devenir veuve. ' ' '

LA BARONNE. — La jeunc fille est une chenille.

LA DUCHESSE. — L’épouse est une chrysalide.

LA PRÉSIDENTE. — La vcuvc cst un papillon.

LA COMTESSE. — Rcccvcz donc mes félicitations de ^ condoléance.

LA MARÉCHALE. — Je'ne vous dis pas de ne pas pleurer, bien entendu!

LA BARONNE. — Tant s’en faut!...

LA 'PRÉSIDENTE. — Mais ne pleure pas trop. Je vais te dire pourquoi. Si tu pousses les hauts cris, si tu dépasses les limites d’une honnête moyenne, tu té feras des ennemis et tu te créeras une situation impossible. .

LA MARÉCHALE, (!mcrveiiit<c. — Ecoutez votre mère, marquise; cette môre-là, c’est le chef-d’œuvre du siècle.

LA COMTESSE. — Si j’eH avais eu une comme cellelà, je ne me serais pas mis en tête un tas de baliver- ,nes qu’il m'a fallu oublier plus tard.

LA MARQUISE. — Mais vous avez fait du moins des ' rêves agréables.

LA COMTESSE. — Je vous jurc quc mes rêves n’ont pas eu autant de charmes que le réveil de déceptions,

LA MARÉCHALE. — N'interrompcz pas la présidente.

LA PRÉSIDENTE. —J’ai le scHs pratique, voilà tout; Je reprends donc. — Premièrement tu te feras des ennemies, parce que tu crées un précédent fâcheux.

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Ta douleur exagérée deviendra' un point de comparaison désagréable, tu feras remarquer que d’autres, ont moins pleuré que toi, en deux mots, tu ne seras qu’un gâte-métier. — Secondement, tu te créeras une situation impossible, parce que le jour où ta douleur s’apaisera... (ettouteslesdouleurs finissentpars’amortir), tu ne sauras plus comment faire pour quitter ton rôle de veuvedu Malabar. La société aura sa revanche, etlejour où tu> mettras un premierruban violet, fût-ce au bout de dix ans, cent voix crieront: « Là!,., je vous l’avais bien dit!... la voilà comme toutes les autres!.,, c’était une comédie! » Et alors on démolira pièce à pièce ta douleur passée, ort te fera expier tes larmes une à une. , Tandis que si tu pleures quinze jours, si tu portes ton deuil réglementairement, si tu donnes des dîners intimes dans trois mois, si tu vas au théâtre dans six, si tu fais faire de la musique chez toi dans neuf, si tu fais danser dans douze, si tu te comportes enfin comme l’ont fait, le font ou le feront toutes celles qui ont euj ont ou auront le plaisir d’avoir la douleur de perdre leur époux, tu auras ^tout le monde pour toi.

LA MARÉCHALE. — Bravo! voill quî est parler!...

LA COMTESSE. — Madame la présidente,' je meurs d'envie de vous embrasser.

LA PRÉSIDENTE. — Ma clière enfant, ce serait avec grand plaisir, mais vous m’enlèveriez mon blanc, mon rouge et tout ce qui s’ensuit.

LA COMTESSE. — PardoH ! je n’y pensais pas.

LA PRÉSIDENTE. — Vous m’excusercz, mais par ce temps humide c’est le diable à faire tenir, et ce serait tout à recommencer.

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LA MARÉCHALE. — A rcvoir, belle éploréc ; le convoi est parti, je vais en faire autant.

(Une femme de chambre annonce la couturière en renom.)

LA BARONNE. — Voüà de quoi vous distraire, chèreamie. Si vous voyiez comme le deuil sied à vos adorables cheveux blonds...

LA COMTESSE. — A votre teint. . . . ,

LA MARÉCHALE. — A VOS grands beaux yeux...

LA DUCHESSE. — Vous Seriez aux trois quarts consolée.

LA MARÉCHALE. — Vous nous faites venir l’eau à la ' bouche.

(On échange des baisers, des serrements de mains, des caresses, des banalités, et l'on se quitte.)

(La mère demeure avec sa fille.)

LA PRÉSIDENTE. — Et maintenant que nous sommes seules, chère Mariette, pleure à ton aise.

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