‹ Voyage autour du grand mondeChapitre 27 sur 42 · A LA BONNE FRANQUETTE · texte numérisé non relu

A LA BONNE FRANQUETTE

' Il ost onze heures et demie. Le public sort des '

■ Folies-Marigpy.

'Le eremier monsieur a relevé le collet dé son paletot, allumé un cigare, enfoncé les mains dans ses poches. Il se dispose à regagner la , , place de la Concorde, au pas de course, quand le second monsieur

se place devant lui. Le nouveau venu a trente-cinq ans, l’air ouvert, . l’œil brillant.

'le deuxième monsieur. — Eh maisl... je ne me trompe pasl

LE PREMIER MONSIEUR, impatienté. ■*- Tant miCUX pOUf

Vous. Laissez-moi passer.

— Vous vous appelez Gyprien ?

— Quand ce serait ?

• < — Vous êtes un ancien barbiste ?

(Après avoir regardé Son interlocuteur de plus près) , — Oh maist

attendez donc. . . Ce nez énorme. .. .

A la Bonne Franquette. ' 2o3

— Naso, nasonis.

— Ces yeux microscopiques... Vous êtes Valentin?

— C’est bien heureux !

— C’est toi qu’on appelait le Pélican ?

— Et toi, le Grand dadais.

— Jamais je ne t’aurais reconnu.

— Dame ! vingt ans, cela défraîchit furieusement ‘ un minois.

— Se peut-il que nous soyons à vingt ans de ce bon temps-là!

— Hélas! ,

— Cela me fait tout de même un rude plaisir de te

revoir. •

— Cette rencontre me raj’eunit de quatre lustres.

— ^ Tu me fais l’efifet de te bien porter.

— Je rendrais des points au Pont-Neuf. ^

— Tu es marié ? .

— Je suis veuf.

— Veuf !... Ah çà, tout continue donc à te réussir?

— Je ne me plains pas. Mais tqi?

— Oh! moi... moi, je n’ai pas eu ta veine. Mais . c’est ma faute. Je me suis remarié après la mort de Clara. Tu te rappelles bien Clara?

^ Parbleu!... Et ta nouvelle ép>ouse?

• — Elle est fort bien... elle m’aime beaucoup, mais enfin!...

•- Jeune?

— Humihum.l ■ * . '

— Bien conservée?

— Hum ! hum!

— Diable! Et naturellemènt tu as des enfants,?

— J’en ai... et je n’en ai pas..

— Comment cela?

— J’ai ceux de ma femme. ' •

— Ah! fichtre de fichtre! Voilà ce qui ne m’irait pas. Les enfants, c’est comme les cure-dents : chacun les siens.

— ils sont charmants, à la vérité.

. . -r- Oh! tu sais, le cure-dents fût-il en or... J’avoue que...

— Puisque la Providence nous a placés une fois encore sur le même chemin, c’est qu’elle a son idée, et j’espère bien que nous reprendrons des relations interrompues on ne sait pourquoi. Car enfin, nous étions cdpins, t’en souviens-tu?

— Si je m’en souviens 1

— Il faut que tu viennes à la bonne franquette me demander... nous demander à dîner. Je'te présenterai à ma nouvelle femme.

— J’aime mieux que tu m’invites. Précisons le ' jour, veux-tu?

— Non, cent fois non; ce n^est pas comme cela que j’entends l’amitié. Ton couvert est mis à perpétuité chez moi. T’inviter! mais ce serait admettre que tu peux venir mal à propos. Tu es garçon, je suis marié, c’est à toi de venir.

— Soit. A quelle heure se meton à table ?

— A six heures, heure militaire. Quand on a des enfants, tu comprends...

^ — Très-bien, très-bien, mais... si tu dinais en ville?

— Dîner en ville!... est -ce que nous dînons jamais ' en ville ? Ma femme a horreur des dîners de céré-

monie.

A la Bonne Franquette,

' — Et tu demeures ? '■ ' ' .

— Rue de la Faisanderie, 246.

— Où prends-tu cela ?

— Au bout de l'avenue de l’Impératrice... ù gauche.

— Ça n’est pas tout près.

. — Oui, mais une fois qu’on y estf ^ .

— Ça n’est plus si loin.

— Ce n’est pas cela que je voulais dire.

— Eh bien! je te promets qu’il ne se passera pas quinze jours sans que j’aille te demander à dîner.

— Bravo!... Au plus tôt possible. A six heures.

— Rue de la Faisanderie ?

— N® 246. Une grariide maison en briques.

— Je vois cela d’ici.

— Eh bien ! alors, tu peux te vanter d’avoir la vue longue. A bientôt.

Hue de la Faisanderie, n* 246. Un appartement fort élégant, au premier étage, au-dessus de l’entresol. Il est 5 h. 4L — M" Edmée de Cliantlllac est debout près de la porte du salon. Elle reconduit sa meilleure amie qui se dispose à la quitter.

M»* de Chantillac est très-réussie, aussi bien par la nature que par ses fournisseurs. Elle a vingt-huit ans. (Le bel dgei l’âge pratique f) Scs yeux, ses cils et ses sourcils sont noiri i ses cheveux sont roux. (Pardon, mais j’adore cet assemblage.) Ses lèvres sont rouges comme une grenade fraîchement coupée. (Onenmangeraiit)Et ats dents!. ..Je n’en ai jamais vu qu’une qui fût aussi parfaite que les siennes. Joignez

3o6 Voyage autour du grand Monde.

à cela un torse de Milo, des mains de i3 centimètres, des

pieds de 22 , une taille" de 5i èt la manière de s’en

servir. ' -

r^isqu'il faut absolument habiller de Chantillac, mettonslui une robç mauve (J’adore le mauve pour les rousses), des . bijoux d’or anglais. {De citej Henkock, bien entendu.) Faites mordre ses cheveux roux par un peigne à grosses boules d’or mat. Et puis quoi encore? — Dés mules de satin, des bas de dentelle... Le reste ne vous regarde pàs.'

L’.\MrE. — Ton mari serait fou s’il agissait comme tu le Supposes. .

MADAME bE CHANTiLLAC. — C’est donc qù’il est fou. l'amie. — Ta pensée part et galope à la recherche de toutes les chimères.

madame de chantillAc. Oh! cette fois, je ne suis que trop certaine de mon malheur. ■ l’amie. — Mais-regarde-toi donc dix secondes, belle et adorable jalouse, et tu seras rassurée. Est-ce qu’on trompe une femme comme toi ?

madame de CHANTILLAC. — Il cst trop Certain de ma tendresse.

l’amie. — Dame! si tu crois cela, vois ce que tu as à faire?

madame de cHANTiLLACi —'S’il ffl’a trompée, j’en mourrai, d’abord.

l’amie. — Et puis ensuite? ‘ ■

'MADAME DE CHANTILLAC; — Ensuite?... je me vengerai!,

l’amie. — F'ais le .contraire. Venge-toi d’abord. Après, tu verras.

madame de CHANTILLAC. — Lucic!... ah ! .Lucie !. .. embrasse-moi, ma chérie ! (Etiss ee jettent dans les bras rnoe de l'autre.) I) n’y a que toi qui m’aies jamais aimée.

A ta Bonne Franquette. 207

l’ah;e. — Voyons, du courage. Je me sauve. J’ai dix personnes à. dîner et il est bientôt six heures. • ■ N'oublie pas que tu as une robe à commander pour ' . \ la soirée du 7.

MADAME DE CHANTILLAC, sanglotant. — BlcUe... avec ‘

des choux de dentelle.

l’amie. — Et une coiffure. , ’

MADAME DE CHANTILLAC, essuyant ses yeux. — AvCC dcs plumes. ; ^

l’amie. — Nous choisirons tout cela ensemble.

AD AME DE CHANTILLAC. — Tu me rcods la vie. A’

-bientôt, n’est-ce pas? .

l’amie. — A tout de suite. ••

(Elles s’envoient des baisers.)

lOn sonne.) 1 ’ ‘

MADAME DE CHANTILLAC. — Je me sauvc. C’cst lui > sans doute. Je ne veux pas qu’il voie que j’ai pleuré. .

(Elle rentre dans sa chambre.) ’ •

■(Dans l'antichambre l'amie rencontre une délicieuse enfant de sept

ans et l'embrasse. Puis elle ouvre la porte et se trouve en face . '

du SECOND MONBIKUK, qui la salue, la laisse passer et enta-. Nous . donnerons dorénavant à notre ancienne connaissance son noiU de Valentin, si vous le voulez bien, Quant à l'enfant, elle se ■ nommait Nadiejda, ce qui est la manière de dire Espérance, à , Saint-Pétersbourg.) •

VALENTIN. — Votre papa est-il ici, mademoiselle?

NADIEJDA. — Non, monsieur. Je croyais que c’était • . , i

lui qui rentrait quand vous avez sonné. , ■ . ■ ■ .

VALENTIN. — Il ne dîne pas dehors?' •'

NADIEJDA. Non, monsieur.

VALENTIN. — Vous en êtes sûre?

nad'iejda. — Puisqu’il y a un flan de pommes.

VALENTIN. — Comment? ’ ■

2 o 8 Voyage autour du grand Monde.

. NADiEDJA. — Eh bien, oui. Maman n’aime pas le flan ; on n’en fait que pour papa.

. (Arrive le domestique.)

VALENTIN. — Je vais attendre votre maître^

LE DOMESTIQUE. — Si monsicur veut entrer dans le salon. Qui faudra-t-il annoncer à monsieur, quand monsieur rentrera?

VALENTIN. — Vous lui dircz que son ami Valentin, de Sainte-Barbe, est là., 11 saura ce que cela veut dire.

in

Dans le salon. ,■

NADiEJDA. — Tu es un ami à papa? — Alors tu es aussi mon ami. Veux-tu que je joue avec toi?

VALENTIN. — Comment donc ! mais il n’y a rien que je désire davantage. Et, comment vous appelezvous... mon amie?

NADIEJDA. — Je m’appelle Nadiejda. C’est un joli nom, pas vrai ? Et toi, comment que tu t’appelles ?

VALENTIN. — Je m’appelle Valentin.

NADIEJDA. — Valentin ? j’aime pas ce nom-là, ça ne veut rien dire, Valentin. . .•

VALENTIN. — J’en changerai.

NADIEJDA. — Et tu auras" bien raison. Pourquoi que tu ne t’appelles pas plutôt Turlurette ? C’est joli, pas vrai, Turlurette? Et puis c’est le nom du chat de

A la Bonne Franquette, aog

chez nous. Un beau chat, va! Tu connais Turlurette ? , • . .

'VALENTIN. — Pas encore.

NADiEJDA. — - Veux-tu que j’aille le chercher? ■

VALENTIN. ' — Non, chère enfant.

NADIEJDA. — Tu ne veux -pas voir le chat de ma- • man ? tu es difficile, toi.

VALENTIN. — Tenez-moi plutôt compagnie ctditesmoi comment se porte madame votre mère.

NADIEJDA. -- Elle va bien quand papa est là.

VALENTIN. — Tiens 1 tiens! tiens !

NADIEJDA. — Quand il est dehors, maman pleure.' ^ •

VALENTIN. — Vraiment ?

NADIEJDA. — Oui, elle a tout de suite mal aux dents. C’est drôle ça, pas vrai ? Sitôt que papa s’en va, crac 1 maman pleure, et si je lui demande pour- , quoi, elle me répond toujours ; * Laisse-moi tranquille, j’ai mal aux dents. »

VALENTIN. — Pas possible ! - '

NADIEJDA. — Si, c’est possible, puisque je te dis , . que c’est elle qui me l’a dit. Elle doit bien le savoir, peut-être !

VALENTIN, à part. — Ah coquiu de Cyprien, qui fait pleurer les femmes. (Haut.) Sachant qu’il fait mal aux dents de votre maman chaque fois qu’il sort, votre papa doit toujours être à la maison ?

’ NADIEJDA. — Lui, papa, à la maison? ah ben, ouiche ! il rentre pour dîner et puis il s'en va tout de suite après.

VALENTIN. — Votre maman est trop bonne.

NADIEJDA. Ah ! oui, qu’elle est bonne, petite nrère !

la

’vALETSTiN. — Moi, à sa placc, je sais bien ce qué je ferais.

NADiEJDA. — Dis-le-nioi ce que tu ferais, dis, veux-tu? ' '

VALENTIN. — Si votre' papa me laissait comme ça toute seule et que j’eusse une dent creuse, comme votre maman en a une...

NADIEJDA. — Eh bien ! '

VALENTIN. — Moi, je la ferais arracher.

NADIEJDA. — Oh !... c’est que ça fait bien mal. . VALENTIN. — La première fois, et puis après c’est fini. ’ ' ■ •

(M“* de Chantillac entre dans le salan.' — Valentin se lève et satue. — Nadiejda coort embrasser sa mère.)

•' madame de chantillac. — ' Excusez-moi, monsieur, si je vous ai laissé si longtemps seul avec cette petite folle. On me dit que vous voulez parler à mon mari... VALENTIN. — En effet, madame...

(Valentin, qui s’attendait à^voir unç femme de quatrième ordre, demeure ébloui. Il n« s’explique paé les réticences de son ami; il lui en veut de faire pleurer de si beaux yeux.)

MADAME DE CHANTILLAC. — On Û ajoUté qUC VOUS

êtes un ancien ami de mon mari.

VALENTIN. — Nous avons passé sept années, côte à Côte, sur les bancs du collège.

madame.de CHANTILLAC. — En vérité, j’ai le droit de lui en vouloir de ne pas vous avoir présenté à moi jplus tôt. ■

VALENTIN. — Vous êtcs mille fois trop bonne, madame, et voïis n’avez pas lieu de lui faire ce reproche. Nous nous sommes retrouws il y a huit jours sculejTient, à la sortie des Folies-Marigny.

' ’ • ' A la Bonne Franquette. . ^ 4i i

MADAME DE CHANTILLAC. — Tl y a huit joUFS ?

Valentin. — Oui, madame.

MADAME DE CHANTILLAC. Uu Samedi ?

VALENTIN. — Etait-ce un samedi ? — Oui, en eifet, : c’était un samedi.

Madame de chantillac, à part. — Ah 1 miséricorde ! voilà ce que je craignais. Il m’a soutenu qu'il était allé à Versailles. (Haut.) Vous êtes resté prés de lui, dans la salle, pendant toute la représentation ?

VALENTIN. — Non^ madame, nous ne nous sommes rencontrés qu’à la sortie. .

MADAME DE CHANTILLAC, à part et très-dmue. — C’cst Cela, il était dans les coulisses. (Haut). Les Folies-Marigny, ■ . c'est un théâtre... enfin, ce que l’on appelle un théâtre à femmes?

. VALENTIN, à part. — Je crois que j’ai fait une bêtise en parlant de ce théâtre. (Haut.) Non, madame, il n’y a guère que des hommes.

madame de CHANTILLAC. — Comment cela ?

VALENTIN. — Mw® Montrouge, la directrice, est si jalouse I si jalouse !

NADIEJDA, qui pendant tout ce temps regardait des iirtage».— ’Tu

ne sais pas, maman? Monsieur a un remède pour le niai de dents. 11 m’a dit que s’il était à ta place, il sait bien ce qu’il ferait.

MADAME DE CHANTILLAC, pas plus que Valentin, ne tient à amener la conversation sur ce terrain, aussi reprend-elle vivement : — ’ Va

. • -jouer, jna mignonne, laisse-nous.

NADIEJDA, tenant le bouton de la porte, prête à sortir. — FaUt-il

'faire mettre le couvert du monsieur? . '

MADAME DE CHANTILLAC, embarrassée, — Ave?-vous entendu Ce que je VOUS ai dit, mademoiselle.**

Voj^age autour du grand Monde.

NADiEJDA. — Dame, puisqu’il vient à six heures!

MADAME DE CHANTILLAC, sévèrement. — En Voilà aSSCZ.

NADIEJDA. — Alors, acüeu, monsieur. Si tu veux t’appeler Turlurette, c’est moi qui serai ta marraine,

(Elle sort.)

MADAME DE CHANTILLAC. — Je VOUS demande mille fois pardon pour cette petite, monsieur. Elle a été très-souffrante pendant quatre ans et nous l’avons affreusement gâtée.

VALENTIN. — Elle est charmante ; ne l’excusez pas, madame, je vous en prie.

MADAME DE CHANTILLAC. — Parlez-moi de mon mari, de son enfance. Vous ne sauriez croire combien je suis heureuse de trouver à qui parler de ses premières années. C’était un cerveau brûlé, n’est-ce pas ?

VALENTIN. — Lui ? 3u Contraire. C’est moi qui me battais pour lui.

MADAME. DE CHANTILLAC. — Et 3U Sortir du colIégc, l’avez-vous revu ?

VALENTIN, — Pendant trois ans, alors que nous fai- 'sions, notre droit.

MADAME DE CHANTILLAC, surprise. — Son droit ?

VALENTIN. — Mais oui, madame.

MADAME DE CHANTILLAC. — Il m’a toujours dit qü'il avait étudié pour Saint-Cyr.

VALENTIN, à part. — Fichtrc ! cncore une impasse. (Haut.) On e.\igeait le droit à Saint-Cyr... en ce temps-là, madame.

MADAME DE CHANTILLAC. — Vous avcz dû faire ensemble bien des folies?

VALENTIN, souriant, le» yeux baissés. — Dame, VOUS Savez,

Digilized by GoogI

A la Bonne Franquette.

quand on est jeune... on est jeune. Mais il s’est marié de si bonne heure avec cette infortunée... . ' •

MADAME DE CHANTILLAC, vivement. — Quc VOuleZ-VQUS dire... quelle infortunée? '

VALENTIN, avec hésitation.— Mais;,, sa premièrefemn[>e.

MADAME DE CHANTILLAC. — Mon mari a eu une première femme? ' •

VALENTIN, effaré. — Ah ! après tout, jc ne sais plus, moi!... on ne sait pas sur quel terrain on marche, ici. '

MADAME DE CHANTILLAC.— Parlez, monsieur, je veux tout savoir. - . - . •

VALENTIN. — Si votre mari ne vous a pas parlé de ' ,

ce mariage, c’est qu’il a eu ses raisons. Je désire ne . ■ ' pas me mêler de tout cela.

' MADAME DE CHANTILLAC, éploréei — Au nOm de ,CC

. .que VOUS avez de plus sacré au monde, monsieur...

(Elle a pris les mains de V'alentiR qai se laisse faire.)

VALENTIN, regardant en dessous M“» de Chantillac, à part. —

Pauvre petite femme! (Fort adouci.) Mais-enhn, que voulez-vous savoir ?.. ■ - ■

MADAME DE CHANTILLAC. — Son nOm ? i

VALENTIN. — Clara.

MADAME DE chantilL-\c. — Son âge?

VALENTIN. — Vingt-deux ans.

MADAME DE CHANTJILLAC. — Où l’a-t-il COUnUe ? . ,

VALENTIN. — A la Closerie des Lilas.

MADAME DE CHANTILLAC. — Elle a été sa maîtresse ? •

- VALENTIN. — Vous l’avez dit.

MADAME DE CHANTILLAC. — Et Comment est-elle morte ?

,r 214 ' Voyage autour du- grand Monde. ^ ^

^ VALÊNTIN. —Apvrès deux ans de mariage, d’une indigestion damoùlesi à Étretat. • "

' madame' dk CHAISTH.IAC. . Mon... son... notre * mari a dû bien la pleurer.? .

, ' VALENTIN. — Il n’a appris ^ mort qu’un'an après.

MADAME DE CHANTiLLAc. -^11 l’ avait donc aban- ' donnée ? • ’ '

VALENTIN. — Elle avait fui. avec un trombone du ‘ • ' Château-Rouge. • '

' MADAME DE CHANTiLLAÇ. — HorreùrL..

VALENTIN. — La nouvelle de sa délivrance est venue ‘ surprendre notre pauvre ami à Washington'.

/ ( ' MADAME DÊ CHANTILLAC. —A Washington ?'Ce n’est

i pas possible. ' . • i - . , VALENTIN. — C’est mol qui lui 'ai adresse la bonne

. • nouvelle. .■<

M.ADAME DE CHÀNTiLLAc. — A Washington !;.. Tout • le monde me trompe... tout le monde m’a trahie... bafouée!... J’ignorais tout cela, monsieur, le croiriez- ‘ ■ vous? On m’a toujours dit que mon mari, ayant échoué a Saint-Cyr, s’était jeté dans la banque et y • avait fait fortune.

vAiÆNTiN. — Mon Dieu, madame, le point capital,

^ , , c’est qu’il ait fait fortune. Si cela est bien réel, voilà

l’important. Le reste est bien péii de chose !...

. MADAME DE CHANTILLAC. — - Je pardonncrais le passé ,

' ; monsieur, mais le présent!... Cette liaison dont vous

' , m'avez parlé. ' ’ ' '

VALENTIN. — Moi, je VOUS ai parlé d’une liaison ? ' MADAME DE CHANTILLAC. — Cettc femme des Folies Marigny... , '

VALENTIN, hors de lui. — Je veux être pendu par tous

. . ' ' ' A la Bonne Franquette.

ai5 • .

leç membres l’un après l’autre, si j’ai rien proféré de ■ semblable.

V (M“* de Chantil lac tombe sans Connaissaiife sur une diaisc '

longue. Valeiuiil sonne. Entre bJadlejda.) • • ' '

VALENTIN. — Mon enfant,' envoyez vite chercher le ; . dentiste, voilà votre maman qui a encore mal aux ' ^

dents.

' (L’enfant crie, les domestiques arrivent, Valentin s'esquive. II ren- ^

contre daqs l'aoticliambre un monsieur qui vient d’entrer et qui • ,

remet tranquillement la clef de l'appartement dans sa pocltc.) « > .■

LE MONSIEUR, à Valentin. — A qui ai-je l’honncur de . , .

parler? ,

VALENTIN. — Et moi ? ■ '’

LE monsieur.,— Au maître de la maison, parbleu 1 • ,

Que signifient ces cris et pourquoi... ' ’

VALENTIN. — Pardon... pardon.,, je m*y perds, à ■ , ■ la fiii. Vous êtes le maître de cette maison?

LE MONSIEUR. — Assurémcht. , ' . ^

• VALENTIN. — Le mari de la belle, dame rousse ? . !,

LE MONSIEUR. — Mais oui. - . . , ' .

VALENTul. — Je ne suis pas • ici chez M. Cyprien , ’’

Bélières ? . •

' LE MONSIEUR. — Non, mille fois non; je m’appelle ^

Paul de Chantillac et vous êtes chez moi. ' ' , , ‘

VALENTIN. — Ah! monsieur, que d’excuses !... j’ai cru, j’ai pensé... Je ne suis donc pas au second ?

■ lemonsieurI — Vous êtes au premier au-dessus • de l’entresol. ' ' • '

NADiEJDA, atcourant. — Papa ! papa ! Viens vite. Ma- • ." •'

man a encore une rage de dents. ,

(Le monsieur court au secours de sa moitié. Valentin sort au plus vile.) . , .

a 1 6 Voyage autour du gnmd Monde^

Valentin monte un étage et sonne. Un domestique en habit noir, ep cravate blanclie, ganté de eoton, vient lui ouvrir. Dans le fond passe un valet de pied pdrtant un plateau couvert de rince-bohehes.

VALENTIN. —■ M. Cyprien Bélières, de Tulle, 's’il vous plaît? Un monsieur brun qui a des favoris et des moustaches, qui est marié en secondes .noces, quia des enfants qui ne sont pas à lui... Son père, qui était notaire à Tulle, a vendu sa charge, en iSSy, 85,000 francs à son premier clerc qui était chauve et. dont la femme. , . , .

LE DOMESTIQUE. — C’cst ici!.„ c’est ici!... c’est ici;

VALENTIN. — Àh I enfin !... Quelle heure est-il ?

LE DOMESTIQUE. — Bst-ce pouf me demander l’heure que vous me tenez à la porte ? - .

VALENTIN. — Quelle heure est-il ?

Le domestique. — Sept heures quarante. Mais à la fin entrez-v/ous ou n’entrez-vous pas ? On va sortir de table et j’ai mon service à faire.

VALENTIN. — On va sortir de table!... Il y avait du . monde à dîner ? , ' '

LE DOMESTIQUE. — > La douzainc„

VALENTIN, à part. Je ne puis raisonnablement pas entrer dans de pareilles conditions ; non, ce ne serait

Digitizoo'6ÿ' Cïriogle

A la Bonne Franquette.

pas convenable. Et puis cela ferait treize couverts et dans bien des maisons...

LE DOMESTIQUE , fermant la porte. — Bonsoir à VOS

poules.

VALENTIN, redescendant. — Quc le diable emporte les diners à la bonne franquette !

2 i 8 Voyage autour du grand Monde.

Page 1