LES VERTUS INTERMITTENTES
La duchesse Candide de la Viliette est depuis deux jours à Belleau-Fontaine. Belleau-Fontaine est en Auvergn-i5 près de Puy-Chapelle. Puy-Chapelle est desservie par la station de Mont-Rognon. Vous voyez cela d’ici.
Deux fois l’an, aux approches de Pâques et de la Toussaint, la duchesse arrive en catimini dans cette résidence historique, plus faite pour charmer Young ou Anne Radcliffe qu’une Parisienne de vingt-deux ans. Elle s'y enferme quarante-huit heures, jamais plus, jamais moins. Qu’y fait-elle? Il y a là un mystère ; je vais vous le révéler.
La duchesse prend l’express, s’étend dans un coupélit et dort jusqu’à la station de Mont-Rognon où l’on arrive à sept heures du matin. Une Voiture l’attend à la gare. Au bout d’une heure de galop, les chevaux s’arrêtent devant le perron du château. M. le régisseur est sur la première marche, son feutre à la main, son chien sur les talons. U prend respectueu-
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sement des nouvelles de la voyageuse d’abord, de M. le duc ensuite. La grande cheminée du salon flambe et pétille. La duchesse cherche un refuge dans un immense fauteuil au fond duquel elle disparaît. Puis, après avoir demandé des nouvelles de la femme Combémorel dont la ferme a brûlé, du petit Pétauton qui s’est brisé la jambe ; après s’étre informée du degré d’avancement des travaux de l’école qui se construit près de la futaie, de l’époque à laquelle les bonnes sœurs, désignées par le R. P. Philippe, entreront en fonctions, etc., etc., elle congédie son régisseur et sonne aussitôt sa femme de chambre.
— Julie, dit-elle, faites annoncer mon arrivée à l’abbé Chanteloup. Qu’on lui dise tout le plaisir que j’aurai à le voir.
Cet ordre une fois donné, la duchesse entre dans son appartement, endosse une toilette sévère, déjeune < en hâte et .lit ensuite quelques pages de la Vie dévote.
Enfin l’abbé Chanteloup arrive. On le fait immédiatement entrer.
• Le curé de Puy-Chapelle est un dur ù cuire. 11 a, en qualité d’aumônier, fait la campagne de /Crimée, suivi l’expédition de Chine, et passé deux ans au Mexique, Il a été un brin martyrisé dans l’archipel de Lieou-Kheou. C’est un brave homme, un homme intelligent, poussant dans l’occasion le ^dévouement jusqu’au grotesque. Il est grand, corpulent et robuste. On se demande si ce n’est pas par erreur que la soutane recouvre scs larges épaules. L’abbé Chanteloup a l’air d’un cuirassier habillé en femme.
— Me voici à vos ordres, madame la duchesse, dit-
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il en entrant dans le salon, après s’étre fait annoncer. J’espère que le voyage ne vous a pas trop fatiguée !
— Je vais à merveille, mon cher abbé, je vous remercie. Placez-vous là, dans ce fauteuil, près du feu.
— Je n’en ferai rien, si vous le permettez, madame la duchesse, j’ai facilement le sang ’ à là tête, et je craindrais...
— A votre aise. Quant à moi, je trouve les matinées abominablement froides dans ce coin du monde. Vous le voyez, je suis exacte.
— Je vous en félicite et en suis bien heureux. J’avais peur que vous ne vinssiez pas avant la fin de la semaine.
— Je vous demanderai, comme à l’ordinaire, une journée pour me recueillir. J’ai besoin de me trouver un peu seule avec moi-même.
- Je vous approuve entièrement. Ce que nous avons à faire ne saurait être trop sérieusement préparé. A quelle heure viendrai-je demain?
— Voyons... Je me lève de dix à onze. J’ai à écrire à ma couturière qui m’a fait une robe de voyage la plus affreuse du monde. Figurez-vous un corsage ouvert par devant, des brandebourgs comme un Polonais, des choux gros comme votre chapeau... Que sais-je encore!... Cela n’a pas étéyétudié. Je compte le lui dire vertement. Elle se relâche. Encore une robe comme celle-là et je la quitte. Vous ne pouvez pas vous faire une idée de l’agacement que ces choses-là vous donnent.
— Je vous demande bien pardon, madame la duchesse, je m’en fais ^parfaitement une idée. Ainsi,
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aai
tenez, moi qui vous parle, j’ai eu un de ces agacements en i855.
— Vous aviez une couturière en 1 855 ?
— Non pas! (l s’agissait de la soutane que vous voyez là.
— Ahl bah!... contez-moi donc cela!
— Volontiers. J’étais aumônier au qS® zouaves. Nous grelottions si bien devant Sébastopol, qu’on entendait dans les tranchées, quand le canon voulait bien se taire, comme un cliquetis de castagnettes : c’étaient nos dents qui claquaient. Je vous assure que la glace n’était pas chère et que Dieu ne nous la marchandait pas : « Qui dat nivem sicut lanam, nebulam sicut cinerem spargit. »... Allons, bon!... voilà que je vous parle latin.
— Je vous avoue que c’est du bien perdu.
— Voilà qu’un jour oü ces satanés hérétiques de Russes avaient fait une sortie, j’eus ma soutane déchirée par un éclat d’obus. Ce n’est pas celle que vous voyez là, non,, je vous parle de son aînée, qui datait de 1814 , Cela me contrariait tant et plus. J’allai trouver le tailleur du régiment et je lui dis : — « Férouillat, faut me boucher ça ; et comme il s’agit de mon uniforme de parade aussi bien que de tranchée, faudra t’appliquer, mon garçon. » — « Ce sera plus neuf que jamais, me répond ce diable de farceur. Vous ne reverrez plus la place. » — En effet, quarante-huit heures après, il me rapporte ma soutane, et le diable y aurait perdu la vue avant de retrouver l’accroc. Seulement quand je voulus l’endosser, il se trouva qu’elle était si juste que je ne pouvais plus ni croiser les bras ni écarter les jambes. — « Il faut
que vous ayez furieusement engraissé depuis avanthier, pour que vous n’entriez plus dans votte soutane que de profil, » me dit ce diable de Férouillat qui avait toujours le mot pour rire. — • a Tu m’as chippé du drap, ce n’est pas Dieu possible!... » — « Vrai comm deux et deux font quatre,, monsieur l’abbé, je ne vous ai rien soutiré. » — Il n*y avait pas à insister, mais je lui dis — « Tu sais, Férouillat, ce n’est pas gentil ce que tu as fait là. Ça ne te portera pas bonheur. »
— Et vous allez voir ! Je ne savais pas si bien dire. ;
Quelques jours après eut lieu l’affaire d’Inkermann. Le canon vous retournait les régiments quasiment comme on retourne la salade. C'était une pluie de balles à défier tous les parapluies, allez! Alors, voilà que j’entends une voix faible, faible, faible qui m’appelait. C’est drôle tout de même, mais ■ pour l’oreille d’un prêtre, la voix d’un mourant couvre celle du canon. Voilà donc que j’ aperçois, touché les quatre fers en l!air, mon diable de Férouillat. — « Dieu du ciel I mon pauvre garçon, dans quel état te voilà! » — « J’ai mon compte, monsieur l’abbé. Vous aviez, ma foi, raison : ça ne m’a pas porté bonheur. »
Et le mourant, ouvrant son uniforme, me fit voir un gilet de Casimir noir troué par une baïonnette et couvert de sang. — a Voilà ce que c’est que d’avoir été frileux et de dérober le bien d’autrui. Ça ne m’a pas porté bonheur. Je suis flambé. » — Moi, ça me retourne, vous comprenez, de voir ce garçon dans cet état. Je me baisse pour lui porter secours; mais, crac! voilà ma diablesse de soutane qui se met à crever dans le dos, du collet à la ceinture. — « Si
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tu crois que je vais te laisser mourir comme cda avant que tu aies raccommodé ma soutane, tu te trompes, failli-paresseux, — lui dis-je en le prenant dans mes bras. Il n’y a que toi pour faire des reprises perdues, et tu guériras ou tu diras pourquoi. » — C’était pour le remonter que je lui disais ça, car je le croyais fini. Il avait un coup de baïonnette dans l’estomac, un coup de sabre sur l’occiput et une balle dans les reins. Eh bien, il en est revenu; si bien revenu qu’il est établi à Paris rue Contrescarpe. Il a raccommodé ma soutane qui m’a encore fait deux ans, et il n’a pas eu de cesse qu’il ne m’en ait fait accepter une toute neuve. Je m’en défendais comme un beau diable, vous pensez; mais il me dit : — « C’est un vœu que j’ai fait à la Vierge de vous habiller à neuf si j’en revenais. Vous ne pouvez pas, vous, un prêtre, m’empêcher d’accomplir mon vœu. » Je dus accepter pour le tranquilliser. C’est cet habit que j’ai sur les épaules. Vous voyez que je connais les ennuis qu’on a, sinon avec les couturières, du moins avec les tailleurs.
— Mon cher abbé, si vous étiez bien gentil, vous me permettriez de vous offrir aussi une soutane.
— A moi ? et pourquoi donc ? Est-ce. que celle-ci n’est plus convenable?
— Ce n’est pas ça; mais, voyez-vous, j’ai fait un vœu à... saint Joseph pendant que vous me contiez votre histoire, et vous ne serez pas plus dur pour moi que vous ne l’avez été pour M. Férouillat.
— Madame la duchesse, je suis bien sensible à votre bonté ; aussi quand il n’y aura plus personne d’aussi mal mis que le curé dans ma paroisse, eh
bien, nous reparlerons de cela. Jusque-là, si vous le permettez...
— Mais mon vœu, l’abbé, mon vœu ?
— Nous en écrirons au Saint-Père, en cas d’urgence. En attendant, convenons de l’heure à laquelle je voys verrai demain.
— Venez déjeuner à onze heures. Vous me confes",. serez après.
— J’aimerais mieux vous confesser à jeun, si cela vous est égal.
— Eh bien, vous me confesserez à dix heures.
Là!... êtes-vous content? Cet abbé Chatiteloup fait de moi tout ce qu’il veut.
— Tout!... oh! voilà une expression exagérée.
— Que voulez-vous dire?
— Si vous faisiez tout ce que je désire, ce n’est pas en cachette que vous! recevriez le corps de notre divin Sauveur. Voyons, madame la duchesse, un peu de courage. Faisons le bien au grand jour.
— Oh! pour cela, non, non, non et non! N’y comptez pas. Si l’on savait que je communie, que je me confesse, il n’y aurait pas assez de plaisanteries sur la place de Paris pour me les jeter à la tête. Je veux bien être chrétienne, mais je ne veux pas être ridicule.
^ Ridicule!... qu’appelez-vous ridicule ?
— Pardon, mon cher abbé, je sais parfaitement tout ce que vous pouvez me dire. Je me le dis à moi-même avec bien moins de ménagements que vous n’en mettriez. Il y a longtemps que j’ai renoncé au martyre et à la canonisation. 11 ne faut pas me demander d’affronter les railleries de notre société, je
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ne le puis pas, cela est plus fort que moi. N’allez pas croire que je suis seule comme cela. Nous sommes à Paris des milliers de petites personnes que la peur d’un mot fait trembler et qui aimerions mieux monter à l’échafaud dans une tenue irréprochable, que d’aller au bal avec des gants sales. J’éprouve le besoin de me blanchir la conscience deux fois l’an et le voyage que je fais dans ce seul but vaut bien des pèlerinageà cités et classés. Je viens ici satisfaire ce vertueux caprice parce que vous me plaisez^ que vôus sentez la bonté à vingt pas, que vous ne me faites pas peur et enfin, parce que je ne redoute, dai»s ce désert, ni blâme, ni critique. Me voilà telle que je suis, c’est la ritournelle de ma confession que je vous fais entendre. Si ma demi-vertu ne peut pas suffire, si vous ne pouvez pas utiliser mes modestes aspirations vers le bien, n’en parlons plus. Je rentrerai à Paris comme je suis venue.
— La t la!... tout doux. Dieu appréciera qui est le plus ridicule de ce cœur qui se donne à lui en rougissant, de ces fausses criminelles qui jouent la comédie du vice, qui étouffent leurs aspirations vers le bien et, tremblant les unes devant les autres, deviennent grotesques à force d’avoir peur de l’être, et de ce pauvre abbé Chanteloup qui s’est laissé mener tambour-battant par une pénitente de vingt-deux ans. Madame la duchesse, j’en suis bien fâché, mais ce n’est pas au Maître que je représente à vous faire la première visite. Je vous attendrai demain au presbytère jusqu’à deux heures.
L’abbé se lève, salue la duchesse ébahie et quitte le château.
2 26 Voj^age autour du grand Monde.
La journée s’écoula tristement pour la duchesse. Son échafaudage était à bas. Elle s’était promis de se confesser en cachette, de communier au petit jour dans un coin de chapelle bien sombre, bien retiré. Tout cela avait pour elle une saveur mystérieuse bien faite pour être regrettée.
Aussi prit-elle son parti en brave^ et endossa-t-elle le lendemain matin, dès huit heures, la toilette de con* fessionnal qu’elle avait apportée : Une jupe de crêpe noir bouillonné tout semé de perles de jais, retroussée sur un jupon de drap noir à plis plats. Le corsage collant à la Henri IJ avec des entre-deux de crêpe très-froncés, saupoudrés de jais. Le col plat en guipure noir. Le chapeau garni d’une voilette de crêpe, rehaussé de scabieuses et de soucis. Un chapelet d’ivoire à la ceinture.
La duchesse puisa un nouveau courage dans la contemplation de cette toilette qui lui allait bien et qu’il eût été vraiment dommage de ne pas étrenner. Elle baissa son voile et’prit à pied le chemin du presbytère. • ■
La route était adorable, les buissons étaient remplis d’oiseaux, le soleil avait sorti ses rayons de gala, l’herbe et le bois sentaient bon à qui mieux mieux, et la cloche de Puy-Chapelle faisait entendre ses tintements les plus encourageants.
Aussi notre pénitente prit-elle le plus long chemin et composa-t-elle un bouquet tout parsemé de brindilles de sorbier, encadré de feuillages d’automne, rouge de sang. C’est en fredonnant qu’elle arriva devant le presbytère : un bon petit presbytère de montagnes perdu dans les vignes. Car il faut que vous
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sachiez qu’on fait d’excellent vin à F*uy-Chapelle. S’il pouvait voyager il causerait bien du chagrin aux Bordelais, ce petit vin-là ; mais il faut le consommer sur plaee et, bon gré, mal gré, les Puy-Chapellains boivent de bon vin.
Le presbytère prenait un bain de soleil. Des pigeons voletaient autour du toit moussu. Des poules en maraude prenaient leurs ébats dans les fossés. Deux grands rosiers blancs grimpaient de chaque côté de la petite porte à laquelle ils improvisaient, en rejoignant leurs branches, un auvent parfumé.
Le curé, qui ne s’attendait pas à la surprise matinale que lui ménageait notre petite duchesse, donnait au bâtiment le coup de propreté. Il s’était levé dès l’aube première et badigeonnait la façade de son réduit.
De temps en temps il se reculait de quinze à vingt pas, brandissant son badigeon d’une main, tandis que de l’autre il abritait ses yeux du soleil, pour mieux apprécier l’aspect que prenait son œuvre. Il faut croire qu’il en était satisfait, car chaque fois qu’il se remettait à l’ouvrage il chantonnait de plus belle.
^ Un éclat de rire argentin lui fit tourner la tête.
— Bravo, l’abbé, bravo ! je ne vous connaissais pas ces goûts artistiques.
. — Gomment!... vous, à pareille heure, madame la duchesse? Comment pouvais-je me douter?. .. Si j’avais su... balbutiait le curé en regardant d’un air piteux tantôt son élégante visiteuse , tantôt son baquet plein de blanc.
— Quand je vous le disais, l’abbé, que vous faites
de moi tout ce que vous voulez, n’avais-je point raison? Me voilà à votre porte, en même temps, ou peut s’en faut, que le premier rayon du soleil. Je vous dois d’avoir fait une adorable promenade ; aussi est-il de toute justice que vous receviez ces fleurs que j’ai glanées en chemin.
' En présence de ce bouquet que lui présentait une petite main finement gantée, l’abbé embarrassé par son badigeon et son baquet ne savait à quel saint se vouer.
. - — Allez déposer vos pinceaux et votre palette,
grand artiste, et revenez m’offrir votre bras.
.L’abbé ne se le fit p>as dire deux fois. 11 disparut, rapide comme le lièvre qui vient d’échapper à un premier coup de feu, et reparut presque aussitôt, la bouche en cœur, les pieds en dehors, les bras arqués, prêt à faire les honneurs de son logis.
— Je viens à vous dans les meilleures dispositions du monde, mon vénérable ami. Cet air frais du matin, cette bonne odeur de campagne, ces merveilles qui m’entourent, tout cela m’a rendue friande de vertu. J’ai hâte de purifier une âme qui n’est plus en harmonie avec tout ce qui l’environne.
— Je suis ravi de ce que j’entends, madame la duchesse...
— Ne m’appelez pas ainsi; que ne donnerais-je pas pour oublier en ce moment ce nom de pécheresse que vous venez de me donner! Il sonne mal ici. Ap- , pelez-moi, votre enfant, voulez-vous? Depuis le seuil jusqu’au faîte, votre maison m’est sacrée comme un confessionnal. Tiens!... vous n’avez plus la même servante.
Di
Les Vertus intermittentes.
— Je vous demande pardon.
— Vous en êtes sûr?
— Très-sûr. Voilà six ans que Marianne est du logis.
— Que vous êtes heureux d’avoir une servante coiffée comme l'est celle-ci !
— Et pourquoi donc ?
— Cela a bon air. Voilà longtemps que je cherche une femme de charge coiffée comme l’est votre Marianne. Les vraies campagnardes, on n'en fait plus. Vous lui demanderez un de ses bonnets, n’est-ce pas?
— Assurément.
— Il n’en faut pas davantage pour rendre un costume piquant.
— Si nous pensions un peu à ce qui vous amène ?
— A ce qui m’amène ?
— Oui : à votre confqssion.
^ — C’est vrai, vous avez raison. Quand vous voudrez nous comrhencerons.
— Placez-vous là, ma fille, et recueillez-vous. Songez au bonheur qui vous attend, lorsque, affranchie d’un passé impur, fermement résolue...
— Je vous demanderai un coussin moins dur, mon père. Si je demeure sur celui-ci, j’aurai mal aux genoux et je serai distraite.
— En voici un autre.
— A la bonne heure. Vous me disiez?
— Je^ vous invitais à vous recueillir avant de réciter votre confiteor.
— Quand nous en serons là vous me soufflerez, mon père.
— Puisqu’il le faut ! Je vous exhortais à penser
23 O Voyage autour du grand Monde.
au bonheur ineffable qui vous attend, alors que,.. Mais qu’avez-vous donc? pourquoi riez-vous? de quoi riez-vous ?
— Mon père, c’est plus fort que moi.
— • Encore ?
— Je ne puis pas m’en empêcher.
— Cette tenue est inconvenante.
— Ah! je vous conseille de parler de tenue, mon cher abbé, vous qui, pour me confesser, avez endossé l’uniforme de Dagobert!...
— Uniforme!... endosser!... Dagobert!... que voulez-vous dire ?...
Et le pauvre curé, baissant les yeux qu’il avait jusque-là tenus pieusement levés vers le ciel, devint blanc , jaune, vert , sans préjudice du cramoisi. L’excellent homme, dont la garde-robe était des plus modestes, avait mis sa soutane à l’envers pour ne pas la salir, à l’heure dû badigeon. Troublé par l’arrivée de sa pénitente, il avait oublié de la remettre à l’endroit.
L’abbé Chanteloup prit une seconde fols la fuite.
— Je crains, dit-il en revenant, que votre confession ne soit bien compromise... Allons faire un tour dans les vignes.
On cueillit quelques grappes dorées, on admira quelques sites sauvages. La duchesse qui, à Paris, a le vertige quand elle monte sur un tabouret, escalada courageusement, appuyée sur son confesseur, des rochers à pic, placés en équilibre à mille mètres audessus de la Sioule. L’abbé fut si bon, si prévenant, si agile, si gai, si patient, si intéressant, il savait si bien le nom des moindres plantes, la composition des
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plus petits» cailloux, il avait à conter tant de bonnes histoires et il les disait si simplement, c|ue le souvervir de la soutane s’effaça complètement et que la duchesse s’écria en le quittant :
— Ma foi, mon bon abbé, si tous les prêtres étaient comme vous, il n’y aurait plus ni païens ni païennes avant un an d’ici. Je vous aime de tout mon cœur; attendez-vous à devenir évêque,
' -— Moi! évêque! bonté divine! s’écria l’abbé
Chanteloup dont le visage prit subitement une expression de terreur comique. Et pourquoi faire?
— Pour faire le bien sur une plus grande échelle, pour donner de plus haut l’exemple des vertus aima+ blés et Vraiment chrétiennes. J’y arriverai... nous y arriverons, mes amies et moi,' vous verrez.
— Si vous m’aimez comme vous le dites, chère madame, laissez-moi dans ce petit coin de terre pour lequel Dieu m’a fait. Cette nature grandiose, si neuve pour vous, me prête * comme un reflet superbe, étrange, piquant, que je perdrais en mettant le pied dans un milieu mondain. Et puis cela sonne mal «Monseigneur Chanteloup, » voyez-vous. Il y a des noms prédestinés.
— C’est un grand malheur que les honnêtes gens soient modestes. » Les coquin», eux, n’y vont pas de main morte et ils prennent la place des bons. L'ambition devrait être une vertu, et le désintéressement, un vice. - • - -
On arriva au château sans s’apercevoir de la longueur du chemin. On prit rendez-vous pour six heures, dans l’espoir d’être plus recueillie à la nuit tombante. ,
232 Voj'affe autour du grand Monde.
En effet, tout se passa cette fois à merveille et lorsque, rentré au presbytère après avoir reconduit sa pénitente, l’abbé se mit à table : /
— Allons! allons! se dit-il' en se frottant les mains, il y a, cette fois encore, plus de peur que de mal, et notre communion demain sera bien placée. Quelles drôles de petites personnes que ces grandes dames ! Elles pratiquent l’hypocrisie à rebrousse*poil et se donnent, pour paraître coquines, tout le mal que se donnaient leurs • mères pour paraître vertueuses. L’esprit de critique les effraie cent fois plus que - l’esprit du mal et elles mourraient avides de confession sans se désaltérer à la divine source, si eSes voyaient poindre un sourire près de leur lit de mort. Je jurerais qu’elle était sincère et sa confession a été celle d’une enfant. Il y a dans ces natures un mélange de candeur et de cynisme, d’effronterie et de timidité, de curiosité et de mépris pour le mal qui me bouleverse Je verrais eh prenant place dans le paradis, si Dieu me fait la grâce de m’y admettre, les anges jouer une canette en trois cents, au piquet, que je n’en serais pas plus dérouté. Elles ont les vertus passives ; quant aux vertus actives il ne faut pas les leur, demander. Elles ne font p>as le mal, non, mais elles ne font pas le bien. Elles n’ont pas d’amant et ne sont pas épouses.' Elles ne détestent pas les enfants et qe sont pas mères. Tout en elles est négatif. Quels drôles de petits êtres I Pas de tempérament, pas de suite dans les idées et des hommes bêtes... voilà ce qui les sauve. Oh ! non, certes, fùt-ce au prix d’un évêché, je ne quitterais pas Puy-Chapelle.
11 avait peut-être raison, l’abbé Chantelqup.
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L’amour Frileux